logique exigent qu'il y ait deux coupables, et l'équité prononce que le
provocateur est plus coupable que le provoqué. Notre société modèle
prétend qu'il n'y a qu'un coupable, le faible, le crédule, le provoqué;
l'autre est un délicieux conquérant auquel sourient toutes les mères.
Ceci bien entendu, le Code déclare qu'une fille de _quinze_ ans est seule
responsable de ce qu'on nomme son honneur.
Il ne punit point le séducteur; donc il ne le reconnaît point coupable.
Si l'on enlève une mineure, si on la viole, si on la corrompt pour le
compte d'autrui, on est puni, à la vérité, mais d'une manière fort
insuffisante.
Une pauvre enfant de seize ou dix-sept ans est-elle devenue enceinte, le
séducteur, presque toujours, l'abandonne. Que reste-t-il à l'imprudente?
une vie brisée, un veuvage éternel, un enfant à élever. Si, pour apaiser
son père furieux, elle lui montre des lettres qui prouvent la paternité
du misérable, l'engagement qu'il a pris de reconnaître l'enfant et de
pourvoir en partie à ses besoins, une promesse de mariage peut-être, le
père répète ces dures paroles de la loi:
_Toute promesse de mariage est nulle._
_Tout enfant naturel reste à la charge de la mère._
_La recherche de la paternité est interdite._
Ainsi donc, Messieurs, ne vous gênez pas, séduisez les filles en leur
promettant le mariage, signez cette promesse de votre plus beau paraphe;
soyez, de fait, pères de plusieurs enfants et laissez aux filles, qui
gagnent si peu, la charge de les élever; vous n'avez rien à craindre. La
femme est condamnée par la loi et par l'opinion à porter le fardeau de
ses fautes et des vôtres; car c'est une créature tout à la fois bien
faible et bien forte: faible, pour qu'on puisse l'opprimer, forte, plus
forte que vous, pour qu'on puisse la condamner: elle a le sort de toutes
les victimes.
LA JEUNE FEMME. A ces critiques, j'ai souvent entendu répondre: Que les
mères gardent leurs filles! Et j'ai dit: garder ses filles est facile aux
privilégiées; mais est-ce que les ouvrières peuvent garder les leurs qui
vont en apprentissage à onze ou douze ans? Est-ce qu'elles peuvent les
accompagner dans leurs ateliers, lorsqu'elles vont essayer ou reporter de
l'ouvrage? Si l'on convient que les filles ont besoin d'être gardées, et
qu'il n'y ait qu'une imperceptible minorité de mères qui puissent exercer
cette surveillance, il est clair que le devoir social est de faire des
lois pour les protéger toutes.
L'AUTEUR. Parfaitement raisonné, Madame; mais pour transformer la loi, il
faut travailler à transformer l'opinion. Vous voyez que les femmes
acceptent les deux Morales; qu'elles ne se sentent pas monter la honte au
front de ce que leur sexe est sacrifié à la dégoûtante lubricité de
l'autre. Loin de là, ces esclaves sans pensée jettent la pierre à la
pauvre fille séduite et abandonnée, tout en ouvrant à deux battants leur
porte au suborneur. Elles font plus, elles lui confient l'avenir de leur
fille sous le couvert de l'écharpe municipale. Elles méprisent la lorette
et la pensionnaire du lupanar, mais elles reçoivent ceux dont les vices,
l'égoïsme et l'argent entretiennent ces deux plaies. Elles ne sentent pas
que recevoir chez soi, le sachant, un homme qui a séduit et délaissé une
fille, un homme qui entretient une lorette, ou un homme qui fréquente les
lieux infâmes, c'est se rendre complice de leurs actes et de la
dégradation, de l'oppression de leur propre sexe.
LA JEUNE FEMME. Ah! bon Dieu, si nous suivions vos principes, combien peu
d'hommes nous devrions admettre dans notre société!
L'AUTEUR. Soyez conséquente, Madame; si vous ne vous croyez pas permis de
recevoir une prostituée, vous ne pouvez logiquement vous permettre de
recevoir le prostitué qui la paie. Les hommes seraient plus chastes, si
les honnêtes femmes étaient plus sévères et élevaient leurs fils dans la
chasteté, au lieu de répéter comme de cruelles idiotes: _J'ai lâché mon
coq, cachez vos poules. Il faut que les jeunes gens jettent la gourme du
cœur._ Ce qui, traduit en bon français, signifie: mon fils a le droit de
prendre vos filles, et de traiter le sexe auquel j'appartiens comme un
égout, ou comme un jouet qu'on brise sans scrupule.
LA JEUNE FEMME. Vous reconnaîtrez, j'espère, que nous, femmes de la jeune
génération, nous sommes moins inconséquentes que nos mères, puisque nous
n'admettons pas deux Morales, mais une seule.
L'AUTEUR. Oui, vous êtes plus logiques, mais vous manquez d'idéal; et,
au lieu de purifier la Morale et d'y soumettre les deux sexes, comme des
esclaves révoltées, vous vous soumettez à la Morale relâchée ou plutôt à
l'immoralité de l'autre sexe. Vous oubliez que la liberté doit produire
des fruits de salut et non pas la décomposition. Vous comprenez l'égalité
comme les Romaines de la décadence, dans le vice.
Pauvres enfants, est-ce bien votre faute? La loi qui abandonne votre
chasteté aux passions de l'homme, a-t-elle pu vous donner une grande
estime pour cette vertu? Ne devez-vous pas croire, au contraire, que ce
qui est licite pour l'homme, peccadille pour lui, l'est pour vous; au
lieu de penser que ce qui ne vous est pas permis, ne le lui est pas
davantage?
Ah! vous êtes toujours les esclaves de l'homme, vous qui vous soumettez à
sa loi Morale au lieu de l'élever à la vôtre!
Arrêtez-vous donc, en voyant les fruits amers d'une semblable erreur.
Regardez: partout l'adultère, la prostitution sous toutes les formes,
l'abandon de milliers d'enfants, l'infanticide à tous ses degrés, la
corruption s'exerçant au grand jour à la porte de certaines fabriques,
l'enregistrement de filles de seize ans dans la grande armée de la
prostitution, une foule d'hommes, assez bas descendus pour jouer le rôle
d'_hommes entretenus_, et l'amour fuyant de la terre pour céder la place
à la passion bestiale, effrénée, qui dévore les âmes et les corps: voilà
ce que vous avez accepté en acceptant l'immoralité masculine!
Oui, il n'y a qu'une Morale, mais ce n'est pas la chose hideuse qui amène
ces épouvantables résultats. Ne vous avilissez donc pas en prenant les
hommes pour modèles.
LA JEUNE FEMME. Comment échapper à la dégradation, si les mœurs et la
loi donnent à l'homme le droit du seigneur? Si, d'autre part, nous sommes
obligées de vivre des passions de l'homme, parce que nous ne pouvons nous
suffire par notre travail? Si enfin notre activité inquiète ne trouve pas
d'emploi, parce que l'homme, s'emparant de tout, nous condamne à la
misère et au désœuvrement?
L'AUTEUR. C'est pour sortir de cette situation que vous devez réclamer
énergiquement et constamment vos droits; vous emparer résolûment, quand
cela se peut, des situations contestées; avoir une initiative, au lieu de
songer, comme vous le faites, à vous parer et à exploiter l'homme.
Croyez-vous donc que ceux qui ont conquis leurs Droits, l'ont fait par la
paresse, la futilité, le vice? Non certes; mais par le travail, la
constance, le courage; en comptant sur eux et non sur les autres.
IV
DROIT POLITIQUE.
L'AUTEUR. Nous avons établi que le Droit étant absolument égal pour les
deux sexes, le Droit politique appartient en principe à la femme, comme
tout autre Droit.
Or vous savez, Madame, que si vous contribuez comme l'homme aux charges
publiques;
Que si vous êtes de moitié dans la reproduction et la conservation des
citoyens;
Que si, par votre travail, vous contribuez comme l'homme à la production
de la richesse nationale;
Qu'enfin si, par vos intérêts et vos affections, les questions générales
vous importent tout autant qu'à l'homme,
Cependant vous n'avez aucun Droit politique: on semble croire que les
affaires générales ne vous regardent pas.
LA JEUNE FEMME. J'ai entendu dire que, dans les choses d'intérêt général,
l'homme a une double représentation.
L'AUTEUR. Il représente la femme comme le monarque ses sujets, le maître
ses esclaves.
Si l'homme peut représenter sa femme et lui, il ne peut représenter les
filles majeures et les veuves; pourquoi celles-ci ne se
représentent-elles pas elles-mêmes comme les hommes non mariés?
LA JEUNE FEMME. Souvent l'on a prétendu devant moi que la femme est
renfermée dans un cercle d'idées trop étroites, par suite de ses
occupations habituelles, pour être capable de fournir un vote
intelligent.
L'AUTEUR. N'aviez vous pas à répondre à cela que les ouvriers, renfermés
dans les minimes détails de leur métier, ne sauraient s'élever mieux que
les femmes à la compréhension des questions générales?
Que tous les votants ne sont pas des philosophes?
Que, par la grâce de la barbe, nos paysans, nos mineurs, nos tisseurs,
nos casseurs de pierres, nos balayeurs, nos chiffonniers, n'ont pas, à
jour fixe, l'intuition des besoins du pays?
Que les femmes, à l'heure qu'il est, ne s'occupent pas moins ni plus mal
de politique que les hommes, qu'elles en discutent avec eux, et ont
souvent une grande influence sur le vote de leurs maris?
Qu'enfin, puisqu'on reconnaît le Droit politique à l'homme,
indépendamment de son degré d'intelligence et d'instruction, de la nature
de ses occupations et de l'état de sa santé, vous ne comprenez pas
pourquoi l'on tiendrait compte de ces choses quand il s'agit du Droit
politique de la femme?
N'auriez vous pu ajouter: il est assez singulier que tant d'imbéciles
aillent voter, tandis que des femmes intelligentes, célèbres même, sont
repoussées de l'urne électorale.
Il est assez outrecuidant de la part des hommes de supposer que des
femmes artistes, des négociantes, des institutrices, sont moins capables,
au point de vue politique, que des cureurs d'égoût, des porteurs d'eau,
des charbonniers et des balayeurs.
Toute française majeure a le Droit de réclamer sa 36 millionième part du
vote général: elle est serve politique, tant qu'elle en est dépouillée,
parce qu'elle subit des lois qu'elle n'a pas concouru à faire, et paie
des impôts qu'elle n'a pas concouru à fixer.
LA JEUNE FEMME. Je n'ai rien à dire à cela, sinon que je ne me sens pas
portée à réclamer mon Droit politique. Cette revendication me laisserait
froide, tandis que celle du Droit civil me trouve prête à la soutenir
chaudement.
L'AUTEUR. Vous ne me surprenez pas, Madame; la route de l'humanité se
divise par étapes; vous sentez, sans vous en rendre compte, qu'elle n'en
peut fournir deux à la fois. Vous êtes prête pour le droit civil, dont la
jouissance et la pratique vous mûriront pour le Droit politique.
Il est dans la pratique de l'Humanité, que les majeurs de l'espèce ne
reconnaissent de Droits aux mineurs, en dehors des plus simples droits
naturels, que lorsque ceux-ci les revendiquent jusqu'à la révolte: les
majeurs en ceci n'ont qu'un tort, c'est de trop attendre, et de ne pas
travailler à faire mûrir leurs cadets pour la pratique du Droit.--Mais en
principe toutes les fois que l'exercice d'un droit compromettrait
gravement des intérêts plus au moins généraux, il est bon de ne
l'accorder qu'à ceux qui le réclament, car quand ils ne le font pas,
c'est qu'il n'en sentent pas l'importance, et il y aurait à craindre
qu'ils n'en fissent un mauvais usage.
Mais quand ce Droit est revendiqué, que sa privation entraîne des
douleurs et des désordres, il faut le reconnaître, sous peine
d'oppression, de déni de Justice.
Or la privation du Droit civil est pour les femmes une source de
douleurs, de malheurs, de corruption, d'humiliation; la revendication de
ce Droit se pose, elles sont mûres pour l'obtenir: ce serait donc un déni
de Justice que de refuser de le reconnaître.
Il n'en est pas de même pour le Droit politique: elles ne le désirent ni
ne le réclament.
Rappelez-vous, Madame, que dans tout sujet il y a la théorie et la
pratique. L'une est l'absolu, l'idéal qu'on se propose de réaliser,
l'autre est la mesure dans laquelle il est sage et prudent d'introduire
l'idéal dans un milieu donné.
Ainsi, de Droit absolu, nous sommes en tout les égales des hommes; mais
si nous prétendions réaliser cet absolu dans notre milieu actuel, bien
loin de marcher en avant, il y aurait recul et anarchie: le Droit
dévorerait le Droit. Le bon sens exige qu'une réforme ne soit appliquée
qu'à des éléments préparés à s'y soumettre.
V
FONCTIONS PUBLIQUES.
L'AUTEUR. Le principe posé par l'idéal nouveau est que tous les membres
du corps social sont aptes à briguer les fonctions publiques. Comparons
ce principe aux décisions de la loi française.
La femme est déclarée _incapable_ de remplir aucune fonction publique.
Il lui est interdit d'être _témoin_ dans les actes de l'État civil, dans
les testaments, et tout autre acte reçu par officier public.
A l'exception de la mère et des ascendantes, elle est exclue de la
tutelle et du conseil de famille.
Par une magnifique inconséquence, ces lois gouvernent le pays où la plus
haute des fonctions, la Régence, peut échoir à une femme.
Remarquez, Madame, que si nous sommes _incapables_ à tant de points de
vue, nous devenons tout à coup très capables, quand il s'agit de répondre
de nos actes au criminel et au correctionnel; très _croyables_, quand il
s'agit d'envoyer, par notre témoignage, un homme aux galères ou à la
mort; très _capables_, très _responsables_ dans les transactions que nous
fesons et signons comme filles majeures ou veuves.
Des gens qui se sont donné la difficile tâche de nous dorer cette amère
pilulle qu'on nomme le Code Civil, nous disent: mais, Mesdames, le
législateur savait, qu'étant mères et ménagères, vous ne pouviez remplir
des fonctions publiques: Vous conviendrez vous-mêmes qu'une femme
enceinte ou nourrice, une femme retenue par les soins de l'intérieur, ne
peut être ni ministre, ni juré, ni député, ni..... etc.
LA JEUNE FEMME. Mais, Messieurs leur répondrons-nous, les femmes ne sont
pas constamment enceintes, perpétuellement nourrices, puisque beaucoup
n'ont pas d'enfants, restent filles, et ne s'occupent pas plus que vous
des soins de l'intérieur.
L'âge où vous entrez dans les fonctions publiques, est celui où, nos
fonctions maternelles étant remplies, nous n'avons plus qu'à nous ennuyer
prodigieusement, si notre fortune nous en laisse le loisir.
L'AUTEUR. Ces Messieurs prétendent que la maternité nous a pris trop de
temps pour que nous ayons pu cultiver les facultés nécessaires aux
fonctions publiques: ils prétendent aussi que cette maternité arrête
l'essor de nos hautes facultés.
LA JEUNE FEMME. A ceci nous leur répondrons que l'amour et le libertinage
leur font perdre bien plus de temps qu'à nous la maternité, et arrêtent
bien autrement l'essor de leurs hautes facultés.
Quoi! il faut que les filles, les veuves, les femmes de quarante ans ne
puissent remplir aucune fonction publique, parce que la majorité des
femmes est occupée de vingt à trente cinq ans, à renouveler la
population! En vérité, c'est plaisant!
Les hommes conviennent qu'il n'y a qu'un petit nombre d'entre eux qui
remplissent les fonctions publiques; puis, quand il s'agit des femmes, il
semble aussitôt que _toutes_ prétendent les remplir, et qu'il n'y en a
pas une qui n'en soit empêchée par la maternité et le mariage.
On dit que le peuple français est spirituel, que, né malin, il inventa le
Vaudeville; je n'y contredis pas; mais serais-je indiscrète de m'informer
s'il a inventé le sens commun et la logique?
Ah! qu'ils se taisent ces malheureux interprètes du Code; nous n'avons
pas besoin de leurs gloses, pour que les auteurs de leurs lois aient le
contraire de notre amour.
VI
LA FEMME DANS LE MARIAGE.
L'AUTEUR. Voyons comment la société, qui doit veiller à ce que chacun de
ses membres n'aliène ni sa personne, ni sa liberté, ni sa dignité,
remplit ce devoir envers la femme mariée.
Nous savons que la fille majeure et la veuve sont capables de tous les
actes de propriété; qu'elles sont libres, et ne doivent obéissance qu'à
la loi.
La femme se marie-t-elle? Tout change: ce n'est plus proprement une femme
libre, c'est une _serve_.
La loi, en déclarant qu'elle suit la condition de son mari, c'est à dire
qu'elle est réputée de la même nation que lui, dénationalise la femme
française qui se marie avec un étranger.
L'article 213 oblige la femme à _l'obéissance_.
L'article 214 lui enjoint de _suivre son mari partout où il juge à propos
de résider_.
Plusieurs autres articles statuent que la femme ne peut plaider sans
l'autorisation du mari, lors-même qu'elle serait marchande, et quelle que
soit la forme de son contrat;
Que, même séparée de biens et non commune, elle ne peut ni aliéner, ni
hypothéquer, ni acquérir à titre gratuit ou onéreux sans le consentement
du mari dans l'acte ou par écrit;
Qu'elle ne peut ni donner, ni recevoir entre vifs, sans le dit
consentement.
Dans tous ces cas, si le mari refuse d'autoriser, la femme peut avoir
recours au président.
LA JEUNE FEMME. Et si le mari est interdit, absent, frappé d'une peine
afflictive ou infamante, s'il est mineur et sa femme majeure?
L'AUTEUR. Alors la femme se fait autoriser par le président.
LA JEUNE FEMME. Mais la femme est donc en tutelle lorsqu'elle est mariée;
elle ne peut donc échapper à la tutelle du mari que pour tomber sous
celle du tribunal? N'est-ce pas pour la femme française le rétablissement
restreint de la loi romaine?
Cesser d'être de son pays, s'absorber corps et biens dans un homme, obéir
et suivre comme un chien! Et cela dans un pays où la femme travaille,
gagne, administre, est journellement appelée à défendre ses intérêts et
ceux de ses enfants, souvent contre son mari! Mais cela est révoltant,
Madame.
L'AUTEUR. Je ne vous en verrai jamais assez révoltée.
LA JEUNE FEMME. Supposons que les parents de la jeune fille n'aient
consenti à la marier qu'à la condition qu'elle ne quittera pas le pays;
supposons encore qu'il soit établi par les gens de l'art que la contrée
où le mari veut la conduire compromettra sa santé, la tuera peut-être, la
femme, dans ces cas, ne serait-elle pas dispensée de suivre son mari?
L'AUTEUR. Non certainement: d'une part on ne peut faire de conventions
valables contre la loi; de l'autre, cette même loi ne met aucune
restriction à l'obligation où est la femme de suivre le mari.
LA JEUNE FEMME. Ainsi un mari serait assez scélérat pour vouloir tuer sa
femme quand elle lui aurait donné un enfant, et garder sa dot par la
tutelle, il le pourrait sans courir aucun risque en choisissant bien le
climat? Et si elle se réfugiait auprès de la mère qui l'a portée dans son
sein, le mari aurait le droit de venir l'arracher de ses bras?
L'AUTEUR. Il pourrait même s'éviter cette peine, en envoyant la
gendarmerie chercher sa femme. Tout le monde condamnerait cet homme, la
conscience publique se soulèverait..... Mais la loi lui a livré la
victime, elle ne peut rien contre lui.
LA JEUNE FEMME. Ah! je ne m'étonne plus qu'il y ait aujourd'hui tant de
jeunes filles qui reculent devant le mariage! Moi-même, j'aurais connu
ces lois, qu'il est certain que je ne me serais pas mariée. Heureusement
les hommes valent généralement mieux que les lois.
L'AUTEUR. Pourquoi vous étonner de l'œuvre du législateur, Madame, il
n'a fait qu'appliquer dans tous ses détails la doctrine de l'apôtre Paul.
Si vous avez reçu la bénédiction d'un pasteur chrétien, à quelque secte
qu'il appartienne, il vous a rappelé que la _femme doit être soumise à
son mari comme l'Église à Jésus-Christ_.
LA JEUNE FEMME. Mais saint Paul ne m'interdit pas de recevoir quelque
chose d'une amie, ni de faire une rente à ma vieille gouvernante qui ne
peut attendre mon testament.
L'AUTEUR. Eh! qui peut assurer au législateur que vous ne soyez pas
capable de recevoir..... d'un ami? La femme, descendante d'Ève,
n'est-elle pas, selon la pittoresque expression de saints auteurs, _un
nid d'esprits immondes_, _la porte de l'enfer_, un être si corrompu que
_le baiser même d'une mère n'est pas pur_? En conséquence, ne doit-elle
pas être tenue en perpétuelle suspicion?
LA JEUNE FEMME. Voilà d'infâmes paroles. Ainsi la loi ne ferait que
continuer la tradition du Moyen Age, et son article 934 ne serait que
l'expression du mépris attaché par les hommes au front de leurs mères!
Ah! ça Madame, ne pouvons-nous, par un contrat, nous soustraire aux
dispositions légales qui abaissent notre dignité ou nous réduisent en
servage?
L'AUTEUR. Vous ne le pouvez pas: la loi frapperait ce contrat de nullité.
Vous avez deux ressources: ne point vous marier, ou vous marier sous un
régime qui vous laisse le plus indépendantes possible, en attendant que
nous ayons fait réformer la loi.
L'union volontaire, non sanctionnée par la société, offre de tels
inconvénients pour le bonheur et l'intérêt des enfants et de la femme,
que je n'oserais la conseiller à personne. Reste donc à parler du choix
du régime sous lequel on doit se marier.
CHAPITRE IV
(Suite du précédent.)
VII
CONTRAT DE MARIAGE.
L'AUTEUR. On peut faire un contrat de mariage sous l'un de ces quatre
régimes: Communauté, Dotal, Sans séparation de biens, Séparation de
biens.
Suivez avec la plus grande attention le sommaire que je vais vous donner
de chacun d'eux.
Sous le régime de la Communauté, le mari administre _seul_ les biens
communs.
Ces biens se composent du mobilier, même de celui qui échoit par
succession ou donation, à moins que le donataire n'ait exprimé une
volonté contraire;
Deuxièmement: de tous les fruits, intérêts de quelque nature qu'ils
soient;
Troisièmement: de tous les immeubles acquis pendant le mariage.
Le mari peut vendre, aliéner, hypothéquer toutes ces choses, _sans le
concours de la femme_; il a même la faculté de disposer par _don_ des
effets mobiliers.
_Il administre encore les biens personnels de la femme et peut, avec son
consentement, aliéner ses immeubles._
La femme a-t-elle une dette antérieure sans titre authentique ou date
certaine? Ce n'est pas sur les biens de la communauté que cette dette est
payée, mais sur l'immeuble propre à la femme; si cette dette provient
d'une succession immobilière, l'on n'en poursuit le recouvrement que sur
les immeubles de la succession; si la dette est celle du mari, l'on peut
s'adresser aux biens de la communauté.
Les amendes encourues par le mari peuvent se poursuivre contre les biens
de la communauté; celles de la femme ne le sont que sur la nue propriété
de ses biens personnels.
Tous les actes faits par l'homme engagent la communauté, mais ceux de la
femme, même autorisée par justice, n'engagent pas les biens communs, si
ce n'est pour le commerce qu'elle exerce avec l'autorisation du mari.
Enfin, en l'absence du mari, c'est à dire quand on ne sait s'il est
vivant ou mort, la femme ne peut ni s'obliger, ni engager les biens
communs.
Voilà, Madame le _droit commun de la France_, le régime sous lequel on
est réputé marié quand on n'a pas fait de contrat.
LA JEUNE FEMME. Je vois que sous votre droit commun de la France, la
femme est une nullité, une exploitée, une paria;
Que son mari peut faire don du mobilier commun à sa maîtresse et mettre
l'épouse sur la paille;
Que le mari peut lui ôter ses vêtements de rechange, ses bijoux, pour en
parer sa maîtresse;
Et comme on lui ordonne l'obéissance, et qu'on la met sous le pouvoir de
l'homme qui peut être brutal, il est clair qu'elle ne s'avisera pas de
refuser l'engagement, l'aliénation, la vente de ses biens personnels, et
exposera de la sorte elle et ses enfants à manquer de tout.
Et comme la femme n'est pas la nullité que suppose la loi; qu'au
contraire, elle travaille et augmente l'avoir commun; que c'est souvent à
elle qu'il est dû, le mari peut disposer du fruit de ce travail pour
payer ses dettes, ses amendes, entretenir des femmes et se livrer à tous
les désordres.
Parmi le peuple, on ne fait guère de contrat: donc un mari brutal et
mauvais sujet peut vendre le petit ménage et les modestes ornements de la
femme, autant de fois que celle-ci aura pu s'en procurer de nouveaux par
son labeur personnel.
L'AUTEUR. Je ne le nie pas; mais ne pourrait-on dire que le législateur
n'a pu supposer un mari capable d'abuser de son pouvoir légal?
LA JEUNE FEMME. Nous ne pouvons admettre une aussi pitoyable raison.
Les lois sont faites pour prévenir le mal: elles supposent donc la
possibilité de le commettre: on n'en ferait pas pour des saints.