Rendez donc leur Droit aux épouses qui n'ont nul besoin de votre

protection, puisque la loi les protège, même contre vous; aux épouses que

vous ne nourrissez pas, puisqu'elles vous apportent soit une dot soit une

profession, soit des services que vous seriez obligés de rétribuer, si

tout autre vous les rendait.

Et si, être nourri par quelqu'un suffit pour se voir enlever son Droit,

ôtez le donc à cette foule d'hommes nourris par les revenus ou le travail

de leurs femmes.

6º L'homme, pour l'exercice de certains droits, est le mandataire de la

femme.

Messieurs, un mandataire est librement choisi et ne s'impose pas: je ne

vous accepte pas pour mandataires: je suis assez intelligente pour faire

mes affaires moi-même, et je vous prie de me rendre, ainsi qu'à toutes

les femmes qui pensent comme moi, un mandat dont vous abusez indignement.

Si les femmes mariées, pour avoir la paix, veulent bien vous continuer

leur mandat, c'est leur affaire; mais aucun de vous ne peut légitimement

conserver celui des veuves et des filles majeures.

7º La femme n'a pas besoin des mêmes droits que l'homme, parce qu'elle

n'a pas plus le temps que la capacité de les exercer.

La femme a-t-elle moins de temps et de capacité que vos ouvriers cloués

douze heures par jour sur leurs travaux morcelés et abrutissants?

Affirmez donc, si vous l'osez!

Faut-il moins de temps et de capacité pour déposer dans un procès

criminel, comme le fait la femme, que pour être témoin d'un acte civil ou

d'un contrat notarié, droit que la femme n'a pas?

Faut-il moins de temps et de capacité pour être tutrice de ses fils et

administrer leur fortune, comme le fait la femme, que pour être tutrice

d'un étranger et d'un neveu et administrer la leur, droit que la femme

n'a pas?

Faut-il moins de temps et de capacité pour diriger une fabrique, une

maison de commerce, des ouvriers, comme le font tant de femmes, que pour

être à la tête d'un bureau, d'une administration publique et en diriger

les employés, droit que la femme n'a pas?

Faut-il moins de temps et de capacité pour se livrer à l'enseignement

dans une pension nombreuse, comme le font tant de femmes, que dans une

chaire de faculté, comme l'homme seul en a le droit?

La femme prouve, par _ses œuvres_, que la capacité et le temps ne lui

manquent pas plus qu'à vous. Les faits étranglent des affirmations dont

vous devriez rougir. Fi! Je ne voudrais pas être homme, de peur de dire

de semblables choses, et d'être conduit à prétendre qu'une institutrice,

une femme de lettres, une artiste, une habile négociante, n'ont pas la

capacité d'un portefaix ou d'un chiffonnier, parce qu'elles n'ont pas de

barbe au menton.

8º Les Droits de la femme sont dans sa beauté et dans l'amour de l'homme.

Des droits basés sur la beauté, et sur cette chose fragile qu'on appelle

un amour d'homme! Qu'est-ce que cela, je vous prie, Messieurs?

Alors la femme aura des Droits si elle est belle et autant qu'elle le

sera; si elle est aimée et autant qu'elle le sera? Vieille, laide,

délaissée, il faudra la mettre dans la hotte du relève-chiffons pour la

transporter aux gémonies?

Si une femme disait de telles choses, quel _tolle_ universel!

Et les hommes prétendent qu'ils sont rationnels! Nous félicitons les

femmes d'avoir trop de sens commun, pour l'être jamais de cette manière.

Après tous ces arguments qui ne soutiennent pas l'analyse, arrive enfin

la triomphante objection: les femmes ne revendiquent pas leurs Droits:

beaucoup d'entre elles sont même scandalisées des réclamations faites par

quelques-unes au nom de toutes.

Les femmes ne réclament pas, Messieurs?

Que font donc, à l'heure qu'il est, une foule d'Américaines?

Que font donc déjà quelques femmes anglaises?

Qu'ont fait ici en 1848 Jeanne Deroin, Pauline Roland et plusieurs

autres?

Que fais-je aujourd'hui, au nom d'une légion de femmes dont je suis

l'interprète?

_Toutes_ les femmes ne réclament pas, non; mais ne savez-vous pas que

toute revendication de Droit se pose d'abord isolément?

Que les esclaves, habitués à leurs chaînes, ne les sentent que lorsque

les initiateurs leur montrent les meurtrissures qu'elles ont empreintes

dans leur chair?

Quelques-unes seulement réclament, dites-vous; mais est-ce donc d'après

le principe ou le nombre, que l'on juge de la bonté d'une cause?

Avez-vous attendu que _toute_ la population mâle revendiquât son droit au

suffrage universel pour le décréter?

Avez-vous attendu la revendication de _tous_ les esclaves de vos colonies

pour les émanciper?

Oui, c'est vrai, Messieurs, beaucoup de femmes sont contre l'Émancipation

de leur sexe. Qu'est-ce que cela prouve? Qu'il y a des créatures

humaines assez abaissées pour avoir perdu tout sentiment de dignité; mais

non pas que le Droit n'est pas le Droit.

Parmi les noirs, il y en a beaucoup qui haïssent, dénoncent, livrent au

fouet et à la mort ceux d'entre eux qui méditent de briser leurs fers:

qui a raison, qui a le sentiment de la dignité humaine, de ces derniers

ou des autres?

Nous revendiquons notre place à vos côtés, Messieurs, parce que

l'identité d'espèce nous donne le Droit de l'occuper.

Nous revendiquons notre Droit, parce que l'infériorité dans laquelle nous

sommes tenues, est une des causes les plus actives de la dissolution des

mœurs.

Nous revendiquons notre Droit, parce que nous sommes persuadées que la

femme a son cachet propre à poser sur la Science, la Philosophie, la

Justice et la Politique.

Nous revendiquons notre Droit, enfin, parce que nous sommes convaincues

que les questions générales, dont le défaut de solution menace de ruine

notre Civilisation moderne, ne peuvent être résolues qu'avec le concours

de la femme, délivrée de ses fers et laissée libre dans son génie.

N'est-ce pas, Messieurs, que c'est une grande preuve de notre insanité,

de notre _impureté_, que cet immense désir éprouvé par nous, d'arrêter la

corruption des mœurs, de travailler au triomphe de la Justice, à

l'avènement du règne du Devoir et de la Raison, à l'établissement d'un

ordre de choses où l'humanité, plus digne et plus heureuse, poursuivra

ses glorieuses destinées sans accompagnement de canon, sans effusion de

sang versé?

N'est-ce pas que les femmes de l'Émancipation sont des _impures que le

péché a rendues folles, des êtres incapables de comprendre la justice et

les œuvres de conscience_?

III

Concluons, Messieurs.

Lors même qu'il serait vrai, ce que je nie, que la femme vous soit

inférieure; lors même qu'il serait vrai, ce que les _faits_ démontrent

faux, qu'elle ne peut remplir aucune des fonctions que vous remplissez,

qu'elle n'est propre qu'à la maternité et au ménage, elle n'en serait pas

moins votre égale devant le Droit, parce que le Droit ne se base ni sur

la supériorité des facultés, ni sur celle des fonctions qui en

ressortent, mais sur l'identité d'espèce.

Créature humaine comme vous, ayant comme vous une intelligence, une

volonté, un libre-arbitre, des aptitudes diverses, la femme a le Droit,

comme vous, d'être libre, autonome, de développer librement ses facultés,

d'exercer librement son activité: lui tracer sa route, la réduire en

servage, comme vous le faites, est donc une violation du Droit humain

dans la personne de la femme: c'est un odieux abus de la force.

Au point de vue des faits, cette violation de Droit revêt la forme d'une

déplorable inconséquence: car il se trouve que beaucoup de femmes sont

très supérieures à la plupart des hommes; d'où il résulte que le Droit

est accordé à ceux qui ne devraient pas l'avoir, d'après votre doctrine,

et refusé à celles qui, d'après la même doctrine, devraient le posséder,

puisqu'elles justifient des qualités requises.

Il se trouve que vous reconnaissez le Droit aux qualités et fonctions,

_parce qu'on est homme_, et que vous cessez de le reconnaître dans le

même cas, _parce qu'on est femme_.

Et vous vantez votre haute Raison, et vous vous vantez de posséder le

sens de la Justice!

Prenez garde, Messieurs! Nos droits ont le même fondement que les vôtres;

en niant les premiers, vous niez en principe les derniers.

Encore un mot à vous, prétendus disciples des doctrines de 89, et nous

aurons fini.

Savez-vous pourquoi tant de femmes prirent parti pour notre grande

Révolution, armèrent les hommes et bercèrent leurs enfants au chant de la

_Marseillaise_? C'est parce que, sous la Déclaration des Droits de

l'Homme et du Citoyen, elles croyaient voir la Déclaration des Droits de

la Femme et de la Citoyenne.

Quand l'Assemblée se fut chargée de les détromper, en manquant de logique

à leur égard, en fermant leurs réunions, elles abandonnèrent la

Révolution, et vous savez ce qui advint.

Savez-vous pourquoi, en 1848, tant de femmes, surtout parmi le peuple, se

déclarèrent pour la Révolution? C'est qu'elles espérèrent que l'on serait

plus conséquent à leur égard que par le passé.

Lorsque, dans leur sot orgueil et leur inintelligence, les représentants,

non seulement leur interdirent de se réunir, mais les _chassèrent_ des

assemblées d'hommes, les femmes abandonnèrent la Révolution, en

détachèrent leurs maris et leurs fils, et vous savez encore ce qui

advint.

Comprenez-vous enfin, Messieurs les inconséquents?

Je vous le dis en vérité, toutes vos luttes sont vaines, si la femme ne

marche pas avec vous.

Un ordre de choses peut s'établir par un coup de main; mais il ne se

maintient que par l'adhésion des majorités; et ces majorités, Messieurs,

c'est nous, femmes, qui les formons par l'influence que nous avons sur

les hommes, par l'éducation que nous leur donnons avec notre lait.

Nous pouvons leur inspirer, dès le berceau, amour, haine ou indifférence

pour certains principes: c'est là qu'est notre force; et vous êtes des

aveugles de ne pas comprendre que si la femme est d'un côté, l'homme de

l'autre, l'humanité est condamnée à faire l'œuvre de Pénélope.

Messieurs, la femme est mûre pour la liberté civile, et nous vous

déclarons que nous considérerons désormais comme _ennemi_ du Progrès et

de la Révolution quiconque s'élèvera contre notre légitime revendication;

tandis que nous rangerons parmi les _amis_ du Progrès et de la Révolution

ceux qui se prononceront pour notre émancipation civile, FUT-CE VOS

ADVERSAIRES.

Si vous refusez d'écouter nos légitimes réclamations, nous vous

accuserons devant la postérité du crime que vous reprochez aux

possesseurs d'esclaves.

Nous vous accuserons devant la postérité d'avoir nié les facultés de la

femme, parce que vous avez eu peur de sa concurrence.

Nous vous accuserons devant la postérité de lui avoir refusé justice,

afin d'en faire votre servante et votre jouet.

Nous vous accuserons devant la postérité d'être les ennemis du Droit et

du Progrès.

Et notre accusation demeurera debout et vivante devant les générations

futures qui, plus éclairées, plus justes, plus morales que vous,

détourneront avec dédain, avec mépris, les yeux de la tombe de leurs

pères.

CHAPITRE III.

ÉTAT DE LA FEMME FRANÇAISE DEVANT LES MŒURS ET LA LÉGISLATION.

DIALOGUE ENTRE UNE JEUNE FEMME ET L'AUTEUR.

I

L'AUTEUR. Que concluez-vous, Madame, des principes et des faits que nous

avons établis dans les deux précédents chapitres?

LA JEUNE FEMME. Que la femme étant, comme l'homme, un être humain, un

élément de destinée collective, un membre du corps social, la logique

exige qu'elle soit considérée comme son égale devant le droit. Qu'en

conséquence, elle doit trouver dans la loi et la pratique sociales le

respect de son autonomie, les mêmes ressources que l'homme pour son

développement intellectuel, l'emploi de son activité, la même protection

pour sa dignité, sa moralité.

L'AUTEUR. Fort bien. Voyons donc comment se comportent, à l'égard de la

femme, notre société et notre législation.

Nous avons de nombreux lycées, des écoles spéciales, des académies. Ce

sont des institutions _nationales_: la femme y a donc _droit_. Or, vous

savez qu'elle ne peut s'y présenter; que le Collége de France même lui

est interdit.

Je sais que, pour justifier ce déni de justice, on dit que la femme n'a

pas besoin de haut enseignement pour remplir les fonctions qui lui sont

dévolues par la nature; que n'ayant ni la vocation, ni le temps, il est

inutile que les portes des écoles spéciales s'ouvrent devant elle, etc.

LA JEUNE FEMME. Nous, jeune génération de femmes, nous protestons contre

ces allégations au nom de la justice, du sens commun et des faits.

Si la femme est évincée des établissements soutenus par le budget de

l'État, qu'on l'exempte aussi de l'impôt. Je ne vois pas pourquoi nous

contribuerions à payer les frais d'institutions dont nous ne profitons

pas.

Si la femme n'a pas vocation, il est inutile de lui fermer les écoles,

elle ne les fréquentera pas plus que les hommes qui n'y vont pas. Si la

femme n'a pas le temps de les fréquenter, il est évident que

l'interdiction est ridicule: on ne fait pas ce qu'on n'a pas le temps de

faire.

Mais ces allégations sont-elles de bonne foi? Non certes; car dire que la

femme, pour remplir ses modestes fonctions, n'a nul besoin d'être aussi

instruite que l'homme, c'est supposer qu'elle se borne à celles-là; et

l'on sait bien que cela n'est pas vrai. C'est oublier ensuite que,

destinée à exercer sur l'homme époux et fils une influence qui les dirige

et les transforme, il faut mettre la femme en état de rendre cette

influence bonne et élevée.

En définitive, d'ailleurs, comme les hommes ne fondent pas leur droit de

participer aux bienfaits de l'éducation nationale sur leur vocation et

sur leur temps, je ne vois pas que notre temps et notre vocation puissent

être pour nous la base du même droit.

L'AUTEUR. Et cependant, Madame, la société prend son parti de ce déni de

justice, et la masse des femmes se déclarent contre celles qui, d'une

trempe vigoureuse, protestent contre cet état de choses.

LA JEUNE FEMME. Notre jeune génération est trop impatiente du joug, pour

ne pas se ranger avec vous. Il n'y en a plus guère parmi nous qui

s'imaginent, comme nos grand'-mères, que la femme est plus créée pour

l'homme que lui pour elle;

Que la femme est inférieure à l'homme et doit lui obéir;

Que la femme ne doit pas recevoir la même éducation que l'homme;

Qu'une femme ne peut avoir de vocations identiques à celles de l'homme.

Nous commençons à trouver fort surprenant qu'un prosateur barbu, dont les

œuvres n'ont pas franchi la frontière, un faiseur de tartines

quotidiennes, puissent attacher la rosette à leur habit, tandis que G.

Sand, dont le nom est universel, ne saurait être décorée;

Qu'un paysagiste puisse être récompensé de la croix qu'on ne songerait

pas à donner à cette admirable femme, Rosa Bonheur, qui nous fait

communier avec les animaux, et, par les yeux, nous rend meilleurs pour

tout ce qui vit.

Si une femme obtient une distinction, c'est en qualité de garde-malade...

parce que les hommes n'envient pas la fonction de sœur de charité.

II

EMPLOI DE L'ACTIVITÉ.

L'AUTEUR. Non seulement la femme ne trouve point accès dans les

établissements d'instruction nationale, mais une foule de fonctions

privées lui sont interdites; les hommes s'emparent de celles qui lui

conviendraient le mieux, et souvent lui laissent celles qui

conviendraient mieux aux hommes: c'est ainsi que des femmes portent des

fardeaux, tandis que, selon la plaisante expression de Fourier, des

hommes _voiturent une tasse de café avec des bras velus_.

Il y a plus: si des hommes et des femmes sont en concurrence de fonction,

l'homme est mieux rétribué que la femme pour le même travail; et la

société trouve cela tout simple et fort juste.

Fort juste de payer l'accoucheuse moins que l'accoucheur.

L'institutrice que l'instituteur,

La femme professeur que son concurrent mâle,

_La_ comptable que _le_ comptable,

La commise que le commis,

La cuisinière que le cuisinier, etc., etc.

Cette dépréciation du travail de la femme fait que, dans les professions

qu'elle exerce, elle ne gagne, le plus souvent en s'exténuant, que de

quoi mourir lentement de faim.

Pourquoi, je vous le demande, à égalité de fonction et de travail,

rétribuer moins la femme que l'homme?

Pourquoi la rétribuer, comme on le fait, contre toute équité, dans les

travaux qu'elle exécute seule?

LA JEUNE FEMME. Vous savez, Madame, que, pour justifier cela, on prétend

que nous avons moins de besoins que l'homme; puis que l'équilibre se

rétablit dans le ménage par le gain supérieur de ce dernier.

L'AUTEUR. Je connais ces prétextes inventés pour endormir la conscience;

mais vous, femme de la génération nouvelle, les acceptez-vous?

LA JEUNE FEMME. Non: car la femme, devant être l'égale de l'homme en

tout, doit l'être dans le droit industriel comme dans les autres.

Il n'est pas vrai d'abord que nous ayons moins de besoins que l'homme:

nous nous résignons mieux aux privations, voilà tout.

Il n'est pas vrai davantage que, d'une manière générale, l'équilibre dans

le ménage se rétablisse: il faudrait pour cela que toute femme fût

mariée: or, on se marie de moins en moins, il y a donc beaucoup de

filles, beaucoup de veuves chargées d'enfants; une foule innombrable de

femmes mariées à des hommes qui divisent leur gain entre deux ménages ou

le dissipent au cabaret, au jeu, etc.

D'où il résulte qu'on rétribue moins une fille, une veuve, une femme

abandonnée de son mari, parce que, dans le ménage, qui n'existe pas

alors, l'équilibre se rétablit. Oh! suprême bon sens!

L'AUTEUR. Et comme la médiocrité de nos besoins et le magnifique

équilibre dont on parle, n'existent que dans l'imagination, la femme

_réelle_, trouvant que la faim et les privations sont des hôtes

incommodes, se vend à l'homme et se hâte de vivre, parce qu'elle sait

que, vieille, elle n'aurait pas de quoi manger. Et l'équilibre se

rétablit par la démoralisation des deux sexes, la désolation des

familles, la ruine des fortunes, l'étiolement de la génération présente

et future.

LA JEUNE FEMME. En vérité, Madame, quoique le moyen âge fût bien

travaillé par des doctrines contraires à la dignité de la femme, les

barons féodaux lui étaient moins opposés que les fils de leurs serfs

émancipés: Si j'ai bonne mémoire, plusieurs femmes ont porté le bonnet de

docteur dans ces temps anciens, et ont occupé, surtout en Italie, des

chaires de Philosophie, de Droit, de Mathématique, et ont excité

l'admiration et l'enthousiasme. Si j'ai bonne mémoire encore, plusieurs

femmes ont été reçues docteur en médecine, et c'étaient la plupart du

temps les châtelaines qui exerçaient autour d'elles l'art de guérir;

beaucoup d'entre elles savaient préparer des baumes. Aujourd'hui l'une

des fonctions, surtout, qu'on ne confie pas à notre sexe est l'exercice

de la médecine. Il me semble cependant qu'une société faisant quelque cas

de la pudeur, ne devrait pas hésiter à en confier l'exercice aux femmes

qui ont aptitude. Que les hommes soient traités par les hommes, cela se

conçoit; mais qu'une femme confie les secrets de son tempérament à un

homme, que cet homme, cet étranger, pose ses yeux et sa main sur son

corps, c'est une impudeur, c'est une honte!

L'AUTEUR. N'est-ce pas la faute des hommes qui persuadent aux femmes que

leur sexe, n'ayant pas aptitude à la science, il n'y aurait pas sécurité

pour elles à se mettre entre les mains d'un médecin de leur sexe?

N'est-ce pas la faute des hommes qui exigent de leurs femmes qu'elles se

fassent assister par un accoucheur au lieu d'une accoucheuse?

Ce qu'il y a de curieux, c'est que les honnêtes femmes hésitent moins à

se laisser visiter et toucher par un médecin que celles dites non

chastes... à moins que celles-ci ne chôment de consolateurs: Vous direz

que ce souci n'est pas interdit aux femmes honnêtes... Inclinons-nous

donc, Madame, devant l'honorable confiance et le charmant caractère de

Messieurs les maris dont les femmes ont de fréquentes vapeurs, et des

affections plus on moins utérines.

LA JEUNE FEMME. Un sentiment de M. E. Legouvé m'a frappée: c'est la

confiance qu'il exprime en notre perspicacité et en notre délicatesse

pour le traitement des affections nerveuses, si nous étions appelées à

exercer la médecine.

L'AUTEUR. Il a l'intuition de la vérité; si l'homme, en général, comprend

mieux le muscle et l'os, nous comprenons mieux le nerf et la vie. La

femme médecin a généralement un élément de diagnostic qui manque à

l'homme: c'est une disposition à _sentir_ l'état de son malade: voilà

pourquoi les névroses ne seront prévenues et _réellement_ guéries, que

lorsque les femmes s'en mêleront scientifiquement. Ajoutons que ce sera

seulement alors que les enfants seront convenablement traités dans leurs

maladies, parce que la femme a l'intuition de l'état de l'enfant; elle

l'aime, se met en communion avec lui; devant être mère, elle est

organisée pour être avec l'enfant dans un rapport bien autrement intime

que l'homme.

LA JEUNE FEMME. _A priori_, ce que vous dites là me semble vrai.

L'AUTEUR. De même, Madame, que l'on ne peut pratiquer la Justice qu'en

_sentant_ les autres en soi, l'on ne peut, croyez-le, pratiquer avec

succès la Médecine, qu'en _sentant_ ceux que l'on traite: la science

n'est rien sans cette communion: il faut aimer ses semblables pour

pouvoir les guérir, parce que les ressources thérapeutiques varient selon

l'état _individuel_ des sujets. Donc, de même que l'amour seul ne peut

suffire, la science seule ne suffit pas, puisqu'il faut, pour guérir,

que, dans sa généralité, elle s'individualise; ce qui ne peut se faire

que par l'intuition, fille de la bienveillance et de la délicatesse

nerveuse.

Mais laissons ce sujet qui nous conduirait trop loin, et redisons que la

femme cultivée, laissée libre dans la manifestation de son génie, est

destinée à transformer la Médecine comme toute chose, en y mettant son

propre cachet.

Maintenant résumons-nous, Madame. Nous venons de voir que notre sexe ne

peut, qu'exceptionnellement, trouver dans l'emploi de son activité les

moyens de suffire à ses besoins, c'est à dire les moyens de rester moral.

Que, traité comme serf, on lui interdit non seulement plusieurs

carrières, mais encore que, lorsqu'il se rencontre en concurrence avec

l'autre, il est généralement moins bien rétribué que ce dernier. De telle

sorte que la femme, réputée _plus faible_, est obligée de travailler

_plus fort_, _pour ne pas gagner davantage_.

Que pensez-vous de notre raison et de notre équité?

III

CHASTETÉ DE LA FEMME.

L'AUTEUR. Notre idéal du Droit étant la Liberté dans l'Égalité suppose

l'unité de loi Morale et une égale protection pour tous.

LA JEUNE FEMME. En effet, dans une société, il ne peut pas plus y avoir

deux Morales que deux sortes de Droits fondamentaux, quand l'Égalité est

à la base.

L'AUTEUR. Nos mœurs et notre législation n'ont pas votre brutale

logique, Madame.

Il y a deux Morales: une peu exigeante, facile; c'est celle de l'homme.

L'autre sévère, difficile; c'est celle de la femme. La Société

rationnelle..... comme elle l'est toujours, a chargé du lourd fardeau les

épaules de l'être réputé faible, inconsistant, et a placé le fardeau

léger sur celles du fort, sans doute parce qu'il est réputé le sage, le

courageux: n'est-ce pas équitable?

LA JEUNE FEMME. Cela me semble au contraire très injuste et fort peu

raisonnable.

Si la femme est faible, imparfaite et l'homme fort et raisonnable, on

doit moins exiger de la première que du dernier. Prétendre que la femme

peut et doit être supérieure à l'homme en moralité, c'est avouer qu'elle

possède plus que lui les facultés qui élèvent notre espèce au dessus des

autres: c'est donc une contradiction.

Le sens moral donnant la puissance de se gouverner en vue d'un idéal de

perfection, si la femme le possède plus que l'homme, que devient

l'excellence de celui-ci qui avoue ne pouvoir vaincre ses instincts

brutaux?

L'AUTEUR. Vous êtes trop curieuse, Madame; la Société se contredit, mais

ne s'explique pas; elle n'est pas du tout philosophe. Elle a décidé que

l'excellence de l'homme ne l'oblige point à vaincre toutes les passions

qui nuisent à autrui, mais seulement celles qui ont pour point de mire la

pièce de monnaie. S'il vous dérobe votre montre ou votre mouchoir, c'est

un coquin digne de la prison; mais s'il vous dérobe votre joie, en

séduisant votre fille, s'il la jette dans une voie de désordres et de

honte, et vous expose à mourir de douleur, c'est un charmant garçon.

Est-ce que vous vous seriez mis dans l'esprit que la moralité, l'honneur

et l'avenir de votre fille eussent autant de valeur que votre montre ou

votre mouchoir?

La femme affranchie, vol. 2 of 2 Réponse à MM. Michelet, Proudhon, E. de Girardin, A. Comte et aux autres novateurs modernes · 第 2 / 17 段