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LA
FEMME AFFRANCHIE
Bruxelles.--Typ. de A. LACROIX, VAN MEENEN ET CIE, imprimeurs-éditeurs.
LA
FEMME AFFRANCHIE
RÉPONSE A MM. MICHELET, PROUDHON, É. DE GIRARDIN, A. COMTE
ET AUX AUTRES NOVATEURS MODERNES
PAR MME JENNY P. D'HÉRICOURT
TOME II
BRUXELLES | PARIS
A LACROIX, VAN MEENEN ET Cie, ÉDITEURS | CHEZ TOUS LES LIBRAIRES
RUE DE LA PUTTERIE, 33 |
1860
Tous droits réservés.
DEUXIÈME PARTIE
Droit et Devoir; objections contre le Droit des Femmes; la Femme devant
les mœurs et le Code civile.
CHAPITRE PREMIER.
BASES ET FORMULES DES DROITS ET DES DEVOIRS.
I
Avant de dire quelle part de droit et de devoir nous réclamons pour la
femme, nous avons à définir ces deux notions inséparables qui se
supposent, s'expliquent et se complètent.
Fille de mon siècle, élève des doctrines résumées par notre glorieuse
Révolution, je n'irai pas chercher les sources du Droit et du Devoir dans
le monde du Surnaturalisme. Non; je laisse aux derniers échos du monde
ancien l'irrationnelle fantaisie d'employer leur argumentation, basée sur
l'inconnu, à prouver que le Droit nous est _octroyé_, le Devoir imposé
par un Dieu quelconque.
Je dis au contraire que l'un et l'autre _ont en nous leur origine_;
qu'_ils ressortent de l'ensemble de nos facultés, de notre destinée, des
rapports nécessaires que nous soutenons avec nous-mêmes, avec nos
semblables, avec la nature_.
Je dis que si l'origine, l'explication, la loi, la formule du Droit et du
Devoir ne sont pas contenues dans ces faits et ces rapports, c'est que le
Droit et le Devoir n'existent pas.
Mais c'est parce que je crois fermement qu'elles y sont contenues, que
j'essaierai de les en dégager.
Il est temps enfin que se vulgarise cette vérité, précieuse et féconde,
que nous avons des Droits et des Devoirs, indépendamment de toute
doctrine religieuse.
Quoi! diront quelques personnes timorées, vous, une femme, vous osez
éliminer Dieu des questions de Droit et de Devoir!... Ah! il ne vous
manque plus que de répéter cette phrase impie:
Dieu, c'est le mal!
Lecteur, c'est une pensée _vraie_, cachée sous une forme paradoxale.
Dieu, dans son concept absolu, n'est pas le mal; mais l'humanité pense
que Dieu sous sa face _relative_, Dieu formulé par notre intelligence,
Dieu caché sous le symbole inventé par nous, de _bien_ qu'il apparaissait
à l'origine, devient le _mal_, lorsque l'humanité qui progresse, a
dépassé en science et en moralité l'objet immobile de son ancienne
adoration.
Demandez aux chrétiens des premiers siècles, héritiers de deux croyances
philosophiques symbolisées par Paul dans l'unité de Dieu et celle de la
race humaine, si les dieux des nations qui leur semblaient diviser cette
double unité, ne leur apparaissaient pas comme le _mal_....? Certes oui,
puisque, de ces dieux de leurs ancêtres ils ont fait des démons.
Il est vrai que j'élimine Dieu des questions de Droit et du Devoir; mais
c'est parce qu'au point de vue rationnel, il n'est pas le fondement de
ces deux notions; et que, les rattacher à la divinité, c'est les livrer à
toutes les chances de mort que subit nécessairement le dogme religieux.
Que font en effet les peuples qui voient en Dieu la source du Droit et du
Devoir? Quand Dieu tombe du piédestal qu'ils lui avaient dressé, le Droit
et le Devoir disparaissent avec lui du sanctuaire de la conscience.
L'histoire nous montre ces peuples livrant le Droit au despotisme qui le
dévore; l'histoire nous les montre en même temps livrés aux passions
égoïstes, se vautrant dans les orgies du sensualisme, c'est à dire ayant
perdu l'idée du Devoir et de la dignité de leur nature.
Si Dieu parle, c'est dans les lois de l'univers physique, intellectuel et
moral. Son verbe sur la terre, c'est l'humanité se révélant à elle-même,
non pas la vérité absolue, mais la vérité _indéfiniment progressive_.
C'est donc dans les lois et les rapports qui sont en nous et hors de nous
que nous pouvons constater, et que nous devons chercher la vérité sur le
Droit et le Devoir.
Cependant ne croyez pas, lecteurs, que je méconnaisse l'utilité du
sentiment religieux, que je nie l'existence _objective_ des faits
inconnus qui servent de fondement aux dogmes; non, car je ne comprendrais
plus pourquoi notre espèce est religieuse;
Pourquoi elle s'est développée dans le sein des religions;
Pourquoi les sociétés humaines se dissolvent, lorsque tout dogme a perdu
son empire sur les âmes.
Je ne comprendrais plus la grande loi biologique qui institue les
penchants et tendances des êtres, en vue d'objets qui y correspondent.
Si, à nos instincts nutritifs, correspondent les substances alimentaires;
Si, à notre besoin de connaître, correspond la nature;
Si, à notre besoin d'aimer, de nous associer, correspondent nos
semblables;
L'unité de loi n'exige-t-elle pas qu'à nos instincts religieux,
correspondent des réalités?
Que ces réalités échappent à nos moyens de vérification, qu'elles ne
soient point _objet de connaissance_, ce n'est pas un motif pour les
nier; mais c'en est un suffisant pour savoir que toutes les idées que
nous nous en formons, n'ont de valeur que pour nous et que, sous peine de
nous montrer absurdes et de fausser notre sens moral, nous devons les
mettre en harmonie avec la science et la morale de notre époque; car si
elles sont au dessus de ces choses, elles ne doivent pas les contredire.
Ces quelques lignes prouveront aux personnes qui, du rationalisme dont
sont empreints mes précédents travaux, ont cru pouvoir conclure à mon
matérialisme et peut-être à mon athéisme, qu'elles se sont trompées sur
mon compte. Le Matérialisme et l'Athéisme ne sont point des crimes, mais,
à mon sentiment, de tristes erreurs, et je ne les partage pas.
J'appartiens à ce petit nombre qui, ne pouvant s'arrêter dans la négation
stérile, cherchent une affirmation supérieure et féconde.
J'appartiens à ce petit nombre qui, ne trouvant pas la satisfaction de
leurs besoins religieux dans les enseignements d'un dogme vieilli et
rétrograde, la trouvent dans un dogme plus large que peut accepter la
conscience et la Raison.
J'appartiens à ce petit nombre _vraiment religieux_, qui appellent de
toutes les aspirations du cœur, la nouvelle doctrine générale, seule
capable de nous relier dans l'amour et la communauté de but.
Mais pour moi, la _Religion, n'est point une base; elle est un
couronnement_.
Pour moi, la _Religion n'est pas une racine; elle est une fleur_.
Pour moi, la Religion n'explique ni la Science, ni la Morale, n'est le
fondement ni du Droit ni du Devoir; elle est la _résultante_ de toutes
ces saintes choses; elle en est l'épanouissement poétique, le parfum. Si
elle ne sort d'elles comme la fleur de sa tige, elle n'a pas d'autre
raison d'être qu'une aberration de l'instinct religieux, abruti par
l'ignorance, affolé par une imagination déréglée.
Après cette déclaration de principes que j'ai cru devoir à mes amis et à
mes ennemis, passons à l'objet de ce chapitre.
II
Le Droit et le Devoir ressortant de nos besoins, de notre destinée, des
rapports que nous soutenons; et supposant l'intelligence et le libre
arbitre, ne peuvent être conçus que par l'être humain, parce que seul, il
est capable de constater les rapports qui lient les choses, de découvrir
les lois de ces rapports;
Parce que seul il se distingue très nettement de ce qui n'est pas lui;
Parce que seul il peut, jusqu'à certaines limites, violer les lois qu'il
connaît;
Parce que seul, enfin, il peut découvrir le but général des lois ou la
destinée.
_La formule_ des Droits et des Devoirs est donc une création humaine;
Le Droit et le Devoir sont donc des découvertes de l'intelligence
humaine;
La Justice qui les résume est donc comme la Science une œuvre humaine,
ainsi que l'affirment admirablement Feuerbach et après lui Proudhon.
Par cette création, l'humanité fait un monde à part, le monde moral, le
monde de la Justice, composé comme notre planète de différentes couches;
monde de plus en plus en opposition avec le monde physique qui est celui
de la hiérarchie et de la fatalité.
Au point de développement où en est arrivé la Justice, comment
définirons-nous le Droit et le Devoir sous leur aspect le plus général?
Nous dirons: _le Droit est la prétention légitime de tout être humain au
développement et à l'exercice de ses facultés, conséquemment à la
possession des objets qui en sont les excitants propres, dans les limites
de l'égalité_.
Le Devoir, corrélatif au Droit, et qui en est l'explication et la
justification, est _l'emploi de nos facultés et de leurs excitants en vue
et dans le sens de notre destinée_.
Tous les Droits et Devoirs particuliers dérivent de ce Droit et de ce
Devoir fondamentaux, ou n'existent que pour les garantir.
Le Droit, tel que nous venons de le définir, est donc l'exercice même de
la vie, la condition _sine qua non_ de l'accomplissement du Devoir ou de
la réalisation de la destinée.
On ne peut donc valablement l'aliéner, même en partie, sans amoindrir sa
vie, fausser sa destinée.
Et si l'ignorance, la force nous en ravissent une partie, nous pouvons,
nous _devons_ en poursuivre la revendication: _car il n'y a pas de Droit
contre le Droit, et on ne prescrit pas contre lui_.
Par l'ensemble de nos besoins et pour remplir notre destinée, nous
soutenons trois sortes de rapports principaux:
1º Avec nous-mêmes;
2º Avec la nature;
3º Avec nos semblables.
De là trois formes du Droit et du Devoir, que nous ne pouvons comprendre
qu'en nous formant une idée nette de notre Destinée.
III
La destinée de l'être organisé est donnée dans l'ensemble de ses
facultés.
Quelle sera donc celle de l'être humain, animal intelligent, aimant,
sociable, doué du sens de la justice, de libre arbitre, d'idéalité,
d'aptitudes nombreuses par lesquelles il modifie tout ce qui l'entoure,
afin de satisfaire à son désir de bien être et de bonheur?
Qui, laissé au seuil de l'animalité par la nature, _se crée lui-même
humanité_, en développant peu à peu ce qui le distingue des espèces
inférieures?
Évidemment, pour quiconque réfléchit, cette destinée sera d'organiser
progressivement une société fondée sur la Justice et la Bienveillance où
chacun, ne dépendant que de soi-même, trouvera dans la science, la
satisfaction de ses besoins intellectuels, et les principes propres à
diriger ses facultés productrices; dans ses semblables, la satisfaction
de ses besoins d'aimer, de s'associer, de perpétuer son espèce; dans la
culture des arts, des sciences, de l'industrie, la satisfaction de ses
aptitudes; et dans les produits qu'il obtient de leur exercice, celle de
ses besoins matériels et de ses plaisirs.
Et comme il ne pourra remplir cette tâche d'intérêt humain, sans
l'harmoniser lui-même, sans agir profondément sur son globe, sans
_l'humaniser_ par l'emploi de son activité, en lui imprimant
progressivement le cachet de sa Raison, ou principe d'ordre, il en
résulte que la destinée de notre espèce peut être définie: _la création
de l'Ordre dans l'Humanité et sur le globe qui lui est soumis_.
Cette tâche imposée à l'espèce, requiert une multitude d'aptitudes trop
différentes pour qu'elles se trouvent réunies en chacun de nous. Aussi,
sous les caractères généraux qui font de nous une seule espèce, se
cachent de si profondes dissemblances, qu'on peut établir en principe
qu'il y a autant d'hommes différents qu'il y a d'individus masculins,
autant de femmes différentes que d'individus féminins. Cette diversité
devient évidente en raison de la culture: tout le monde sait que deux
paysans se ressemblent bien plus que deux hommes instruits.
De là il suit que la jouissance du droit individuel est la garantie du
progrès social, puisque ce progrès dépend du libre développement des
aptitudes, et qu'elles ne peuvent se développer que par la liberté: donc
quiconque est ennemi de la liberté et l'entrave, s'il n'est un aveugle,
est un ennemi de la destinée collective et du Droit.
IV
J'ai dit qu'il est dans la nécessité de notre destinée de soutenir trois
sortes de rapports: avec nous-même, avec la nature, avec nos semblables.
Examinons les premiers.
Chacun de nous se présente à l'analyse comme une _Société de facultés_
qui, toutes, ont _droit_ de fonctionner, parce que toutes sont
_nécessaires_ à l'harmonie de l'ensemble.
Certaines de nos impulsions sont antagoniques; et celles qui ont pour but
la satisfaction de nos besoins égoïstes, ont une propension constante à
dépasser leurs limites légitimes, conséquemment à opprimer celles qui
nous relient à nos semblables.
Quand nous sommes tiraillés en sens contraire, quand la dissidence est en
nous, qui fera cesser le conflit en déterminant l'option? Évidemment
notre libre arbitre, influencé par une autre faculté.
Mais pour nous décider en vue de notre destinée, quelle doit être la
faculté rectrice, sinon la Raison ou principe d'ordre en chacun de nous?
C'est donc en établissant en nous la _hiérarchie des facultés_ en vue de
la destinée, et sous le gouvernement de la Raison, qu'aucune de nos
facultés ne sera sacrifiée; que toutes s'harmoniseront selon
l'expression de M. Proudhon pour le bien et la gloire de l'ensemble.
C'est dans l'établissement et le maintien de cette hiérarchie que
consiste le grand devoir Autonomique, ou de gouvernement de soi par soi.
Ainsi, dans ce premier ordre de rapports, il y a _Droit_ de chaque
faculté à s'exercer;
_Droit_ de chacune d'elles à son excitant propre;
Mais en même temps _Devoir_ pour chacune de ne s'exercer que pour le bien
de l'ensemble; c'est à dire de ne jamais dépasser ses limites et pour
cela d'obéir à la Raison.
Ainsi celui qui donne la prédominance à ses instincts nutritifs, opprime
habituellement en lui les facultés intellectuelles, et développe les
instincts égoïstes aux dépens des instincts de Justice et de Sociabilité:
il viole son Devoir autonomique.
Celui qui, par une exaltation vicieuse de son imagination, refuse à ses
facultés nutritives l'exercice auquel elles ont droit, affaiblit la
Raison, exalte l'orgueil jusqu'à l'intolérance, met la folie dans le
domaine intellectuel et moral: celui là viole aussi le Devoir
autonomique.
La Sagesse et le Devoir sont, je le répète, de soumettre notre être tout
entier à la Raison: l'exaltation même du sens de la Justice, le plus
élevé de tous, est un mal.
V
Quelle sera la règle du Droit et du Devoir dans nos rapports avec la
nature, avec les êtres sensibles des espèces inférieures? L'être humain,
Raison, Justice, Liberté, a Droit sur les créatures de son globe à deux
titres: d'abord pour sa conservation, puis comme pouvoir harmonisant.
D'éminents penseurs m'arrêteront ici pour me dire: vous confondez le
_fait_ avec le _Droit_. Ce dernier est une création de la Conscience
humaine; il n'existe que de l'être humain à son semblable parce qu'il
suppose la réciprocité, et la possibilité d'une revendication devant une
autre conscience.
Je réponds: oui le Droit est une création de l'humanité, mais seulement
en tant que notion et formules. Nos formules exposent la vérité des
rapports, mais ne sont point ces rapports, pas plus que la formule de la
loi d'attraction n'est l'attraction. Une notion est nécessairement tirée
des choses qui la contiennent et conséquemment lui étaient antécédentes,
car notre esprit ne crée ni les faits ni les rapports, ni les lois, il ne
fait que les découvrir, les définir et les systématiser. Avant de
_savoir_ que nous avons des droits, nous le _sentons_; si nous ne le
sentions pas, nous ne le saurions jamais.
Oui, le Droit suppose la réciprocité dans les rapports humains, mais ne
soutenons-nous de rapports qu'avec nos semblables? N'en soutenons-nous
pas avec nous-même, en tant que Société de facultés? N'en soutenons-nous
pas avec les êtres inférieurs?
Prétendre, par exemple, qu'entre l'animal et nous il n'y a ni Droit ni
Justice, n'est-ce pas affirmer qu'il y a tout un ordre de rapports d'où
peut être bannie la notion double et corrélative de Droit et de Devoir?
Eh! bien, je ne puis accepter cela. Pourquoi, s'il en était ainsi,
dirait-on: c'est mal, quand on voit quelqu'un torturer une bête ou la
faire mourir de faim? Une chose n'est mal que quand elle est contraire au
Devoir, et elle n'a ce caractère que quand elle est la violation d'un
Droit. Je ne comprends pas, s'il n'y a pas de Justice entre l'animal et
nous, pourquoi l'on applaudit aux lois protectrices des animaux. Si les
animaux n'ont pas de Droit, on viole celui de leur propriétaire, en
réglant la manière dont il doit se servir de ces êtres sensibles.
Je sais que l'on explique ces lois par l'obligation d'empêcher l'homme de
s'endurcir, et de le préparer à être bon pour ses semblables. _On en a
dit probablement autant des lois protectrices des esclaves._ Mais la
conscience qui est tout autant émue par le Sentiment qu'éclairée par la
Raison, va plus loin sans le savoir elle-même. Si elle analysait, elle
comprendrait _que, sous toute loi de protection, il y a la reconnaissance
implicite d'un Droit_.
On peut m'objecter encore qu'en transportant la notion du Droit au delà
de l'humanité, j'anthropomorphise les animaux et que, si je le fais, je
suis tenue, pour être conséquente, de respecter leur vie, leur
progéniture et l'exercice de toutes leurs facultés.
Je n'anthropomorphise pas les animaux: je n'assimile pas leur Droit au
nôtre; mais leur reconnaissant un Droit, admettant qu'entre eux et nous
il y a Justice, je suis tenue de m'expliquer rationnellement la
différence que je mets entre eux et nous sous le rapport du Droit, et de
fixer le principe en vertu duquel je puis légitimement disposer d'eux et
en éliminer. Alors je me dis: notre race est la Raison et la Justice du
globe: c'est elle qui en a le gouvernement pour l'harmoniser: elle est
aux autres créatures, ce que notre Raison et notre Justice personnelles
sont à nos autres facultés.
Or personne de nous ne conteste que notre Raison et notre Justice ne
puissent _légitimement_ supprimer ceux de nos actes ou désirs qui
seraient contraires à notre harmonie personnelle.
Donc l'espèce humaine, Raison et Justice de la terre, a le droit
d'éliminer tout ce qui nuit à son harmonie avec la création qui lui est
confiée et dont elle fait une partie de son organisme. Mais lorsque nous
conservons des êtres sensibles qui se font nos auxiliaires, deviennent en
quelque sorte un de nos organes, et accomplissent ainsi inconsciemment un
Devoir, c'est à nous de leur reconnaître leur Droit naturel dans la
mesure exigée par l'Ordre. L'animal _sent_ son Droit, car il regimbe, se
révolte, faut-il l'en dépouiller parce qu'il ne le _connaît_ pas; parce
qu'il ne peut le formuler; parce que, comme l'esclave abruti, il n'a que
notre voix pour le revendiquer?
Oui, de nous à l'animal, il y a Justice; Justice faite par nous seuls, au
nom de la Raison, seul juge de la mesure des rapports. Celui qui fait
souffrir une créature sensible sans nécessité évidente; qui en abuse
comme d'une chose, qui ne la rend pas aussi heureuse que possible, qui ne
la fait pas progresser, est non seulement un être cruel, mais souvent un
lâche qui abuse de sa supériorité intellectuelle pour violer le droit le
plus sacré: celui des faibles; c'est le même qui, dans l'ancienne Rome,
jetait son esclave au vivier pour engraisser ses murènes, qui l'attachait
dans son vestibule avec cet écriteau au dessus de sa tête: prenez garde
au chien! qui se servait du sein de l'esclave femelle, comme d'une
pelotte, pour y piquer ses épingles pendant la toilette.
J'ajouterai, pour compléter ma pensée et justifier ma manière de voir,
qu'à mes yeux, il n'y a pas un acte ou un rapport humain qui ne doive
être soumis à la notion du Devoir corrélative à celle du Droit: car notre
espèce n'est pas l'humanité en dehors de cette double notion; elle ne
serait plus qu'une famille animale: en conséquence nos rapports avec la
nature ne peuvent être exclus de la théorie du Droit.
Je demande pardon à mes adversaires de différer d'avis avec eux sur ce
point si grave de Philosophie: mais ils comprendront qu'une femme qui ne
consent pas à être un daguerréotype masculin, doit oser dire sa pensée et
avoir confiance en sa Raison.
VI
Dans les deux premiers ordres de rapports que nous avons envisagés, le
Droit et le Devoir tendent à fonder l'harmonie ou l'Ordre par la
_Hiérarchie_.
Pourquoi?
Parce que le Droit et le Devoir sont, en tant que notions et
systématisation, des créations de la Raison humaine qui, légitimement, se
subordonne tout.
Parce qu'en chacun de nous, cette subordination doit exister, puisque
chacun de nous n'a qu'une Raison.
Parce qu'en dehors de l'Humanité sur ce globe, il ne peut y avoir entre
elle et les êtres inférieurs que des rapports de subordination.
Entre nos facultés d'espèces différentes, il faut un Régulateur;
Entre nous et les créatures inférieures, il faut un régulateur encore;
Dans le premier cas c'est la Raison individuelle qui gouverne;
Dans le second c'est la Raison de l'humanité.
Mais cette loi de _Hiérarchie_ peut-elle rationnellement s'appliquer aux
rapports des êtres humains entre eux?
Non; car ils sont de la même espèce;
Car chacun d'eux a sa raison, son sens moral, son libre-arbitre, sa
volonté;
Car chacun d'eux n'est qu'un élément de destinée collective; un être
incomplet au point de vue de cette destinée, et n'a pas plus la faculté
de classer les autres, que les autres de le classer;
Car chacun d'eux est progressif en lui-même et dans sa race et peut, par
la culture, monter du dernier rang au plus élevé sous le rapport de
l'utilité.
Qu'à l'origine des sociétés, l'homme, se distinguant à peine des autres
espèces sur lesquelles il établissait son Droit par la ruse et la force,
ait transporté cette notion brutale dans les rapports humains, ait
confondu le semblable faible d'esprit ou de corps avec l'animal, se soit
cru, au même titre, droit de possession sur eux, et n'ait reconnu comme
libres et égaux à lui que les forts et les intelligents, les choses ne
pouvaient se passer autrement peut-être.
Que, plus développée, l'humanité ait transformé la notion de Droit sur le
modèle du gouvernement de soi-même, ait, en conséquence, établi la
hiérarchie et subordonné certaines classes, certaines castes, aux
individus qu'elle considérait comme les représentants de la Raison et de
la Justice, les choses ne pouvaient peut-être encore se passer autrement.
Mais nous, français, enfants de 89, disciples d'une philosophie qui
établit ses axiomes, non plus sur les _a priori_ de la fantaisie, mais
sur les faits et les lois de la nature et de l'humanité, nous concevons
parfaitement aujourd'hui que l'être humain ne peut être comparé ni à une
chose, ni à quelqu'une de nos facultés;
Qu'étant d'espèce identique, nous avons un droit identique;
Qu'il ne s'agit que d'_équilibrer_ nos droits individuels;
Que la loi d'équilibre, c'est l'_égalité_;
Que l'égalité c'est la _Justice_;
Qu'en dehors de l'égalité, il n'y a plus Raison ni Justice, mais règne de
la _force_, retour à la brutalité de la nature qui est si inférieure à
nous par l'absence de moralité et de bonté.
A la lumière de cette Révélation de la conscience de la France, la notion
de la société se transforme. La société n'est plus une hiérarchie, ce
n'est plus un être de raison, incarné dans un ou quelques-uns; c'est
quelque chose de bien autrement grand et beau; c'est _un ensemble
organisé d'êtres humains, associés pour se garantir mutuellement
l'exercice de leur Droit individuel, se faciliter la pratique du Devoir,
échanger équitablement leurs produits, et travailler de concert à la
réalisation progressive de la destinée humaine_.
C'est une autonomie collective, gouvernée par la Loi, synthèse de la
Raison, de la Justice et de l'Amour de tous.
L'État n'est plus que l'ensemble des organes sociaux, fonctionnant au
profit de tous.
Le Pouvoir n'est plus qu'une fonction déléguée par la volonté nationale.
Conçue ainsi, la société élabore progressivement quatre formes du Droit:
Droit naturel, Droit Civil, Droit Politique, Droit Économique.
VII
Par _Droit naturel_, la Société ne peut plus entendre la satisfaction des
seuls besoins animaux: car l'être humain n'est pas une brute: il est une
Intelligence, une Raison, une Justice; il est aussi l'art, l'industrie,
la Liberté.
Donc, de Droit naturel, toute créature humaine est libre, autonome, doit
développer ses facultés, exercer ses aptitudes sans autre limite que
l'Égalité, ou le respect du droit identiquement le même en autrui.
Quand la Raison générale sera suffisamment pénétrée de ces notions, elle
formulera non seulement des lois pour protéger également la vie,
l'honneur, la propriété légitime des associés, contre quiconque
pénétrerait dans la sphère d'autrui pour la troubler ou la détruire;
mais, de plus, elle mettra à la disposition de tous, les moyens de
développement qu'elle pourra généraliser: tels que l'enseignement des
sciences, des arts, de l'industrie, des lois, etc. Elle comprendra que
c'est son _Devoir_ et son intérêt.
Son devoir, parce que la société poursuit la réalisation d'une destinée
dont chacun de ses membres est un élément;
Son devoir, parce que tous les co-associés ont un droit égal aux
avantages sociaux;
Son devoir, parce qu'ils sont réunis pour se garantir la jouissance de
leurs droits, et se faciliter la pratique du Devoir.
Son intérêt, parce qu'en travaillant à rendre possible à chacun de ses
membres la puissance de se bien gouverner, elle assure la sécurité de
tous.
La Raison générale, modifiée par la notion moderne de la société,
réformera profondément son Droit Civil. Devant ce Droit, tous les
individus majeurs et sains d'esprit, seront reconnus aptes à concourir
aux actes de la vie civile, à disposer de leur travail, de leur fortune.
La société se contentera de sauvegarder les intérêts des mineurs et des
interdits et d'empêcher que, dans aucun contrat, puisse s'introduire une
clause attentatoire à la dignité de la personne et à l'exercice de ses
droits. Toutes les fonctions étant du ressort du Droit Civil, la société
respectera la manifestation de l'activité de chacun, et soumettra les
fonctions publiques à l'élection ou au concours.
Le Travail est notre grand Devoir: c'est par lui que se réalise la
destinée humaine; c'est par lui que se produit le bien-être; c'est le
père de tout bien, l'auxiliaire de la vertu. La Raison générale, éclairée
par la science Économique qui se forme, comprendra que le _travail est un
Droit_, puisque vivre, pour l'individu social, est un Droit; elle
transformera donc le grand atelier national, et parviendra
progressivement à introduire l'égalité, c'est à dire l'équité, dans le
domaine de l'échange. Le Droit Économique n'existe pas: l'humanité le
tirera de ses entrailles souffrantes et de son cerveau, comme elle en a
tiré tous les autres.
Chacun devant avoir des Droits naturels, civils et économiques égaux, et
un intérêt égal à ce que les lois et les institutions soient au profit de
tous, a, par cela même, un Droit égal à concourir aux actes politiques
qui sauvegardent ses autres droits, et à l'aide desquels les progrès
réalisés dans les esprits s'incarnent dans les faits sociaux. La Raison
générale, bien pénétrée de ces vérités, organisera sous la loi d'égalité,
le concours de tous à la vie politique, concours par lequel seul on peut
se réputer libre, en n'obéissant qu'à la loi qu'on a faite ou consentie.
Tel est l'idéal de la société fondée par la Révolution Française; idéal
qui confond toutes les races, tous les peuples devant le Droit.
A l'aide de cet idéal supérieur, glorieux Credo de la foi de nos pères,
nous comprenons que les individualités, les nations et les races
supérieures ne sont pas des _maîtres_, mais des frères aînés, des
_éducateurs_; qu'elles commettent une lâcheté, un crime de lèse-humanité
lorsqu'elles oppriment et abrutissent au profit de leurs passions
égoïstes, ceux que la Raison leur confie comme élèves;
Nous comprenons que, devant le dogme de la Perfectibilité, tombent tous
leurs hypocrites prétextes de domination;
Qu'enfin, en violant les droits de leurs semblables, elles nient les
leurs propres; qu'en les traitant comme s'ils étaient des brutes, elles
se rangent elles-mêmes au rang des brutes qui n'ont pour loi que la force
et la ruse.
Si la notion du Droit se transforme avec l'idéal social de 89, combien,
en même temps, se précise, se purifie, s'élève la sublime notion du
Devoir!
Respecter les Droits d'autrui égaux à ceux qu'on se reconnaît;
Protéger quiconque est opprimé quand la société n'est pas présente _ou
n'a pas pourvu_;
Faire respecter sa dignité, son Droit; car ne pas punir celui qui,
sciemment et méchamment, y attente, c'est se rendre complice de ses
mauvaises passions, du mal qu'il fait, de celui qu'il peut faire par
suite de l'impunité de sa première faute;
Travailler, non pas seulement dans son intérêt particulier, mais en vue
de la destinée collective, observant, autant qu'il est en soi, la bonne
foi et l'équité dans l'échange des produits;
S'efforcer de connaître sa propre capacité, non pour en tirer vanité, ce
qui est puéril; mais afin de rendre tous les services dont on est
capable, au grand corps dont on est un organe;
Contribuer selon ses forces, son intelligence, au Progrès d'autrui, à
l'établissement de la Justice, à la vulgarisation des idées vraies et
morales, à la destruction des idées fausses;
Se considérer comme instituteur des ignorants, comme Justicier, comme
solidaire de tous;
Aimer la patrie dans l'Humanité et la famille dans la Patrie;
Chérir par dessus tout la Justice.
Tels sont les principaux devoirs de ceux qui acceptent l'idéal nouveau;
de ceux qui ne sont plus des esclaves, mais des organes de la société
qu'ont fondée et scellée de leur sang nos glorieux pères.
Et l'on ne peut remplir ces devoirs sans travailler à s'harmoniser
soi-même: admirable économie de ressort, qui met d'accord notre
perfectionnement propre avec le bien général, l'amour et le respect de
nos semblables et de l'Ordre.
VIII
Plusieurs fois, lectrices, nous avons prononcé le mot Liberté; j'espère
qu'aucune ne s'est méprise sur le sens que nous lui attribuons. La
liberté n'est pas le pouvoir de faire tout ce qu'on veut et qu'on est
capable de faire: cela, c'est la licence; la liberté, c'est l'exercice
des facultés dans les limites de l'égalité ou du Droit identique en
autrui, dans les limites du Devoir.
Jusqu'à quel point la société a-t-elle le droit de s'immiscer dans le
gouvernement de nous-même et de limiter notre liberté?
C'est quand par des actes, et seulement par des actes, nous transportons
dans la sphère d'autrui le trouble que nous avons établi dans la nôtre:
car nous ne pouvons en agir ainsi sans violer le Droit de quelqu'un.
Quant aux actes qui ne nuisent qu'à nous-même, la société n'a pas à les
régler par la loi. Ce qu'elle doit faire, c'est de nous instruire, et de
s'organiser de telle sorte, que nous n'ayons pas besoin de les commettre.
Il est de même bien entendu qu'en parlant de l'égalité, nous n'avons pas
prétendu que nous fussions égaux ou même équivalents en valeur physique,
intellectuelle, morale et fonctionnelle: non seulement nous différons
tous; mais encore, dans la même série de travaux, les uns excellent,
d'autres sont médiocres, d'autres encore, inférieurs.
Ce n'est pas parce que vous êtes égales en beauté, en forces, en
intelligence, en bonté, en talent, ni entre vous, ni avec vos frères,
Mesdames, que vous êtes égales à eux et à vos sœurs devant l'héritage:
c'est parce que, sur ce point, on veut bien reconnaître que vous
appartenez à l'espèce humaine et que, sans déchoir dans l'opinion, vos
parents peuvent avouer que vous êtes, dans leur tendresse, les égales de
Messieurs vos frères.
De même ce n'est pas par l'égalité de valeur que les êtres humains
socialisés doivent être égaux en Droit, c'est parce que tous,
quelqu'humbles qu'ils soient, ont le Droit semblable de se développer,
d'agir librement, d'accomplir leur destinée.
Travaillons donc à la création de la liberté dans l'égalité. Incarnons
ces saintes choses dans la loi, les institutions sociales, la pratique
générale et notre pratique particulière.
Que chacun puise dans un même milieu les éléments qui conviennent à sa
nature. L'un sera Cèdre ou Chêne, l'autre un arbrisseau modeste ou bien
une simple fleur, c'est possible, c'est probable même; mais personne
n'aura le droit de se plaindre; car chacun sera et fera tout ce qu'il
pourra être et faire. Il n'y aura plus, comme aujourd'hui, ce qui est le
crime de quelques uns et la faute de tous, des créatures humaines qui
meurent sans se connaître, sans avoir pu se développer et rendre les
services auxquels les appelait leur organisation.
L'histoire nous dit: l'exercice du Droit est tellement lié au Progrès,
que de nouveaux progrès ont été faits par l'Humanité, chaque fois que la
société des libres a élargi ses rangs pour y admettre de nouveaux
émancipés, ou chaque fois qu'elle a proclamé la reconnaissance de
nouveaux droits et mis ses institutions en accord avec eux.
Par sottise ou par égoïsme, ne restons pas sourds à cet enseignement: car
nous sommes coupables de tout le mal et de tout le malheur qui se
produisent par l'absence de Liberté et d'Égalité, et la culpabilité est
comme le sommet des hauts édifices: elle attire la foudre.
IX
Et maintenant, lecteurs, résumons ce chapitre.
Les notions de Droit et de Devoir, qui sont inséparables, ne peuvent être
conçues que par l'être humain.
Le Droit fondamental, pour chacun de nous, est la prétention légitime que
nous avons à nous développer, à exercer nos facultés et à posséder les
choses au moyen desquelles et sur lesquelles elles agissent.
Le Devoir fondamental, corrélatif au Droit, est l'emploi de nos facultés
et de leurs excitants en vue, et dans le sens de la destinée.
Toute destinée est donnée par l'ensemble des facultés: d'après ce
principe, celle de notre espèce est de fonder une société basée sur la
Justice et la Bonté; de satisfaire à tous nos besoins par la création de
la science, de l'industrie, de l'art; de nous harmoniser individuellement
et collectivement, et d'harmoniser progressivement notre globe à mesure
que nous mettons l'ordre en nous.
Le Droit, pour chacun de nous, comprend non seulement la vie matérielle,
la liberté de nos mouvements, notre sécurité, mais le développement de
notre Raison, de notre intelligence, de notre moralité, de notre amour,
de nos facultés productrices, de notre autonomie.
Notre Devoir est d'employer toutes nos facultés à la réalisation de notre
tâche particulière, tâche qui nous est dévolue par nos attractions, qui
est précisée et dirigée par la Raison, rendue possible par l'éducation,
et qui est accomplie par l'activité et la liberté.
Dans nos rapports avec nous-même, comme ensemble de facultés; _Droit_
légitime de chacune d'elles à s'exercer; _Devoir_ de toutes de se
soumettre à l'approbation et au contrôle de la Raison, en chacun de nous
principe d'Ordre.
Dans nos rapports avec la nature, _Droit_ de possession concédé par nos
besoins et par notre titre de pouvoir harmonisant du globe; _Devoir_
envers les créatures sensibles qui sont en notre puissance.
Dans nos rapports avec nos semblables, _Droit_ et _Devoir réciproques_;
limitation de la liberté individuelle par la liberté individuelle, égale
en autrui, ou formation de l'équilibre des droits semblables dans
l'égalité. En conséquence, reconnaissance des principes suivants:
Tout être humain est, de Droit, libre et autonome, jusqu'à la limite de
la liberté et de l'autonomie d'autrui;
Tout être humain a un droit égal aux éléments intellectuels acquis à la
société, et aux institutions générales;
Tout être humain a Droit à la rémunération équitable du travail qui
pourvoit à ses besoins;
Tout être humain majeur a la même dignité civile. Toutes les fonctions
publiques lui sont accessibles sans autre formalité que le concours, ou
le choix des co-associés.
Dans aucune de ses stipulations, l'être humain ne peut traiter de sa
personne, de sa liberté. Ses engagements sont _personnels_.
Tout être humain étant égal aux autres devant le Droit naturel, civil et
économique, est, en principe, égal aux autres devant le Droit politique,
créé pour sauvegarder les précédents, faire descendre dans les faits
sociaux les progrès réalisés dans les idées, et empêcher que nul ne
subisse la loi qu'il n'a pas contribué à formuler.
Tels sont, Mesdames, les principes du Droit moderne, proclamés du haut de
ce nouveau Sinaï, la France, notre chère et glorieuse patrie, au milieu
des éclairs et des tonnerres de notre Révolution.
Ah! Bénie soit elle cette Révolution qui a dit à l'esclave: Relève ton
front, brise tes chaînes: car tu es un homme. Devant moi, génie de
l'Humanité moderne, il n'y a pas de noirs, de blancs, de jaunes, de
cuivrés; il n'y a pas d'Allemands, d'Anglais, de Français, d'Italiens, il
y a des êtres humains, tous égaux devant le Droit, tous égaux devant moi,
parce qu'ils sont tous égaux devant la Raison.
Relevez-vous tous, hommes courbés sous le sceptre, sous la houlette, sous
le fouet ou sous le bâton, car vous n'avez pas de maîtres; les aînés
d'entre vous ne sont que vos instituteurs, et votre éducation aura son
terme.
Relevez-vous tous, hommes frères: écoutez ma voix qui vous crie: l'être
humain ne peut être heureux et vertueux, ne peut être digne et utile, ne
peut être une créature humaine, enfin, _que par la liberté individuelle
dans l'égalité collective_.
Et on l'a stupidement maudite cette voix sainte qui venait substituer la
justice à la force, rappeler l'humanité au sentiment de sa dignité, la
remettre dans la voie de ses sublimes destinées!
On l'a stupidement maudite, cette voix consolante qui promettait le
bonheur par le travail et la liberté; qui électrisait d'un pôle à
l'autre tout ce qui souffrait, tout ce qui pleurait, tout cet immense
troupeau d'hommes et de femmes mis au rang des brutes par les passions
odieusement égoïstes et perverses d'une poignée de privilégiés!
Révolution sainte, qu'ils te jettent leurs derniers anathèmes, les
disciples du principe qui se meurt! Tu as crié: Délivrance universelle!
Ils s'obstinent à barrer la route du Progrès; mais l'humanité leur
passera sur le corps pour obéir à son génie: _Car la Femme commence à
comprendre_.
CHAPITRE II
OBJECTIONS CONTRE L'ÉMANCIPATION DES FEMMES.
I
De quels arguments se servent les adversaires de l'Émancipation des
femmes, pour nier l'égalité des sexes devant le Droit?
Les uns, théosophes de vieille roche, prétendent que la moitié de
l'humanité est condamnée par Dieu même à se soumettre à l'autre parce
que, disent-ils, la première femme a péché.
Ne voulant point sortir du terrain solide de la Justice, de la Raison et
des faits prouvés, nous ne discuterons point avec cette classe
d'adversaires.
Les autres, qui prétendent relever de l'esprit moderne, et affichent plus
ou moins la prétention d'être disciples des doctrines de liberté,
condamnent la femme à l'infériorité et à l'obéissance parce que,
disent-ils, elle est plus faible physiquement, et intellectuellement que
l'homme;
Parce qu'elle remplit des fonctions d'un ordre inférieur;
Parce qu'elle produit moins que l'homme au point de vue industriel;
Parce que son tempérament particulier l'empêche de remplir certaines
fonctions;
Parce qu'elle n'est propre qu'à la vie d'intérieur; que sa vocation est
d'être mère et ménagère, de se consacrer entièrement à son mari et à ses
enfants;
Parce que l'homme la protège et la nourrit;
Parce que l'homme est son mandataire, et exerce le droit pour elle et
pour lui;
Parce que la femme n'a pas plus le temps que la capacité d'exercer
certains droits.
Les droits de la femme sont dans sa beauté et notre amour, ajoutent
quelques-uns, faisant la bouche en cœur.
La femme ne réclame pas; beaucoup de femmes mêmes sont scandalisées de la
revendication faite par quelques-unes, continuent d'autres mâles.
Et l'on ne ménage ni les railleries, ni les calomnies, ni les injures aux
femmes courageuses qui plaident la cause du Droit, et aux hommes qui les
soutiennent, espérant, par là, intimider les premières et dégoûter les
seconds.
Vain espoir; les temps ne sont plus où l'on pouvait nous intimider. S'il
est permis de redouter l'opinion de ceux qu'on croit plus justes et plus
intelligents que soi, ce serait folie que de se troubler devant ceux
auxquels on se sent en mesure de démontrer leur irrationalité et leur
injustice.
Cette double démonstration, nous allons essayer de la faire, en reprenant
un à un les arguments de ces Messieurs.
1º La femme ne peut avoir les mêmes droits que l'homme, parce qu'elle lui
est inférieure en facultés intellectuelles, dites-vous, Messieurs. De
cette proposition, nous sommes en droit d'induire que vous considérez les
_facultés humaines comme base du Droit_;
Que la loi, proclamant l'égalité de Droit pour votre sexe, vous êtes tous
égaux en qualités, tous aussi forts, aussi intelligents les uns que les
autres.
Qu'enfin, pas une femme n'est aussi forte, aussi intelligente que vous;
je ne puis dire: que le moindre d'entre vous, puisque, si le droit est
fondé sur les qualités, comme il est égal, il faut que vos qualités
soient égales.
Or, Messieurs que deviennent ces prétentions en présence des _faits_, qui
vous montrent tous inégaux en force et en intelligence? Que deviennent
ces prétentions en présence des _faits_, qui nous montrent une foule de
femmes plus fortes que beaucoup d'hommes; une foule de femmes plus
intelligentes que la grande masse des hommes?
Étant inégaux de force et d'intelligence, et cependant déclarés égaux en
Droit, il est donc évident que vous n'avez pas fondé le Droit sur les
qualités.
Et si vous n'avez pas tenu compte de ces qualités quand il s'est agi de
votre Droit, pourquoi donc en parlez vous si haut quand il est question
de celui de la femme?
Si les facultés étaient la base du Droit, Messieurs, comme les qualités
sont inégales, le droit serait inégal; et, pour être juste, il faudrait
accorder le Droit à ceux qui justifient des facultés nécessaires et en
exclure les autres: à ce compte beaucoup de femmes seraient appelées et
une infinité d'hommes exclus. Voyez où l'on va quand on n'a pas l'énergie
intellectuelle de se rendre compte des principes! Vous n'avez qu'un moyen
de nous évincer de l'égalité, c'est de prouver que nous n'appartenons pas
à la même espèce que vous.
2º La femme, ajoutez-vous, ne peut avoir les mêmes droits que l'homme
parce que, mère et ménagère, elle ne remplit que des fonctions d'un ordre
inférieur.
De cette seconde proposition, nous sommes en droit d'induire que _les
fonctions sont la base du Droit_;
Que vos fonctions sont équivalentes, puisque le droit est égal;
Que les fonctions de la femme ne sont pas équivalentes à celles de
l'homme.
Vous avez donc à prouver, Messieurs, que les fonctions _individuellement_
remplies par chacun de vous s'équivalent; que, par exemple, Cuvier,
Geoffroy St-Hilaire, Arago, Fulton, Jacquard, un certain nombre
d'inventeurs et de savants n'ont pas plus fait, ne font pas plus pour
l'humanité et la Civilisation qu'un nombre égal de fabricants de têtes
d'épingles.
Vous avez à prouver ensuite que les travaux de la maternité, ceux du
ménage auxquels le travailleur doit sa vie, sa santé, sa force, la
possibilité d'accomplir sa tâche; que ces fonctions sans lesquelles il
n'y aurait pas d'humanité, ne sont pas équivalentes, c'est à dire aussi
utiles au corps social que celles du fabricant de bijoux ou de jouets
d'enfants.
Vous avez à prouver enfin que les fonctions d'institutrice, de
négociante, de teneuse de livres, de commise, de couturière, de modiste,
de cuisinière, de femme de chambre, etc., n'équivalent pas à celles
d'instituteur, de négociant, de comptable, de commis, de tailleur, de
chapelier, de cuisinier, de valet de chambre, etc.;
Je conviens qu'il est fâcheux pour votre triomphante argumentation, de se
casser le nez contre les milliers de _faits_ qui nous montrent la femme
_réelle_ remplissant, en concurrence avec vous, des fonctions très
nombreuses; mais enfin les choses sont ainsi, et il faut bien en tenir
compte.
Messieurs, je vous accroche aux cornes de ce dilemme: si les fonctions
sont la base du Droit, comme le Droit est égal, les fonctions sont
équivalentes, et alors la femme n'en remplit point d'inférieures,
puisqu'il n'y en a point. Celles qu'elle remplit sont alors équivalentes
aux vôtres et, par cette équivalence, elle rentre dans l'égalité.
Ou bien les fonctions ne sont pas la base du Droit; vous n'en avez pas
tenu compte lorsqu'il s'est agi d'établir votre Droit: alors pourquoi
parlez-vous des fonctions quand il est question du Droit de la femme?
Tirez-vous de là comme vous pourrez: ce n'est pas moi qui vous
décrocherai.
II
3º La femme produit moins que l'homme industriellement, dites-vous.
Admettons que cela soit vrai; comptez-vous pour rien la grande fonction
maternelle? Les risques que court la femme en l'accomplissant?
Comptez-vous pour rien les travaux du ménage, les soins qui vous sont
prodigués et auxquels vous devez propreté et santé?
Si la quantité du produit est l'origine de l'égalité de Droit, pourquoi
ceux qui ne produisent que peu de chose, ceux qui ne produisent rien, et
vous tous qui produisez inégalement avez-vous un Droit égal?
Pourquoi tant de femmes qui produisent, tandis que leurs maris ou leurs
fils s'amusent et dissipent, n'ont elles pas des droits et ces derniers
en ont-ils?
Vous ne faites pas entrer la question du produit dans celle du Droit
quand il s'agit de l'homme, pourquoi donc l'y faites-vous entrer quand il
s'agit de la femme?
Vous le voyez, Messieurs, toujours irréfléchis, irrationnels, injustes.
4º La femme ne peut être l'égale de l'homme, parce que son tempérament
particulier lui interdit certaines fonctions.
Bien, Messieurs; alors un législateur pourrait, sans déraison, décréter
que tous les hommes qui, par tempérament, sont impropres au métier des
armes, par exemple, sont hors de l'égalité de Droit?
Le tempérament, source de Droit!
Si une femme avait écrit pareille sottise, elle serait tympanisée d'un
bout du monde à l'autre.
Pourquoi, Messieurs, n'excluez-vous pas de l'égalité tous les hommes
faibles, tous ceux qui sont incapables de remplir les fonctions que vous
_préjugez_ la femme incapable de remplir?
Lorsqu'il s'agit de vous, vous admettez bien que le droit de remplir
toute fonction ne suppose ni la faculté ni la volonté d'en user; pourquoi
ne raisonnez-vous pas de même lorsqu'il est question de nous? Que
penseriez-vous des femmes si, ayant vos droits et vous le servage, elles
vous tenaient dans une position inférieure sous le prétexte que vous ne
pouvez pas accomplir la grande fonction de la gestation et de
l'allaitement?
L'homme, diraient-elles, ne pouvant être mère et nourrice, n'aura pas le
droit d'être instruit comme nous, d'avoir comme nous une dignité civile.
Son tempérament grossier le rend incapable d'être témoin dans un acte de
naissance et de mort; il est évident que sa maladresse l'exclut
juridiquement des fonctions diplomatiques; donc nous ne pouvons lui
reconnaître le Droit de les briguer, etc.
Eh! bien, Messieurs, vous raisonnez de la même manière, en excluant la
femme de l'égalité sous le prétexte, qu'en général, elle est d'un
tempérament moins fort que le vôtre: c'est à dire que vous raisonnez
d'une manière absurde.
5º La femme ne peut être l'égale de l'homme en Droit parce qu'il la
protège et la nourrit.
Si c'est parce que vous nous protégez et nous nourrissez, que nous ne
devons pas avoir notre Droit, Messieurs, rendez donc leur Droit aux
filles majeures et aux veuves que vous ne nourrissez ni ne protégez.