Conçue ainsi, la société élabore progressivement quatre form

Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le

typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et

n'a pas été harmonisée.

Cette version intègre les corrections de l'errata.

LA

FEMME AFFRANCHIE

Bruxelles.--Typ. de A. LACROIX, VAN MEENEN ET CIE, imprimeurs-éditeurs.

LA

FEMME AFFRANCHIE

RÉPONSE A MM. MICHELET, PROUDHON, É. DE GIRARDIN, A. COMTE

ET AUX AUTRES NOVATEURS MODERNES

PAR MME JENNY P. D'HÉRICOURT

TOME II

BRUXELLES | PARIS

A LACROIX, VAN MEENEN ET Cie, ÉDITEURS | CHEZ TOUS LES LIBRAIRES

RUE DE LA PUTTERIE, 33 |

1860

Tous droits réservés.

DEUXIÈME PARTIE

Droit et Devoir; objections contre le Droit des Femmes; la Femme devant

les mœurs et le Code civile.

CHAPITRE PREMIER.

BASES ET FORMULES DES DROITS ET DES DEVOIRS.

I

Avant de dire quelle part de droit et de devoir nous réclamons pour la

femme, nous avons à définir ces deux notions inséparables qui se

supposent, s'expliquent et se complètent.

Fille de mon siècle, élève des doctrines résumées par notre glorieuse

Révolution, je n'irai pas chercher les sources du Droit et du Devoir dans

le monde du Surnaturalisme. Non; je laisse aux derniers échos du monde

ancien l'irrationnelle fantaisie d'employer leur argumentation, basée sur

l'inconnu, à prouver que le Droit nous est _octroyé_, le Devoir imposé

par un Dieu quelconque.

Je dis au contraire que l'un et l'autre _ont en nous leur origine_;

qu'_ils ressortent de l'ensemble de nos facultés, de notre destinée, des

rapports nécessaires que nous soutenons avec nous-mêmes, avec nos

semblables, avec la nature_.

Je dis que si l'origine, l'explication, la loi, la formule du Droit et du

Devoir ne sont pas contenues dans ces faits et ces rapports, c'est que le

Droit et le Devoir n'existent pas.

Mais c'est parce que je crois fermement qu'elles y sont contenues, que

j'essaierai de les en dégager.

Il est temps enfin que se vulgarise cette vérité, précieuse et féconde,

que nous avons des Droits et des Devoirs, indépendamment de toute

doctrine religieuse.

Quoi! diront quelques personnes timorées, vous, une femme, vous osez

éliminer Dieu des questions de Droit et de Devoir!... Ah! il ne vous

manque plus que de répéter cette phrase impie:

Dieu, c'est le mal!

Lecteur, c'est une pensée _vraie_, cachée sous une forme paradoxale.

Dieu, dans son concept absolu, n'est pas le mal; mais l'humanité pense

que Dieu sous sa face _relative_, Dieu formulé par notre intelligence,

Dieu caché sous le symbole inventé par nous, de _bien_ qu'il apparaissait

à l'origine, devient le _mal_, lorsque l'humanité qui progresse, a

dépassé en science et en moralité l'objet immobile de son ancienne

adoration.

Demandez aux chrétiens des premiers siècles, héritiers de deux croyances

philosophiques symbolisées par Paul dans l'unité de Dieu et celle de la

race humaine, si les dieux des nations qui leur semblaient diviser cette

double unité, ne leur apparaissaient pas comme le _mal_....? Certes oui,

puisque, de ces dieux de leurs ancêtres ils ont fait des démons.

Il est vrai que j'élimine Dieu des questions de Droit et du Devoir; mais

c'est parce qu'au point de vue rationnel, il n'est pas le fondement de

ces deux notions; et que, les rattacher à la divinité, c'est les livrer à

toutes les chances de mort que subit nécessairement le dogme religieux.

Que font en effet les peuples qui voient en Dieu la source du Droit et du

Devoir? Quand Dieu tombe du piédestal qu'ils lui avaient dressé, le Droit

et le Devoir disparaissent avec lui du sanctuaire de la conscience.

L'histoire nous montre ces peuples livrant le Droit au despotisme qui le

dévore; l'histoire nous les montre en même temps livrés aux passions

égoïstes, se vautrant dans les orgies du sensualisme, c'est à dire ayant

perdu l'idée du Devoir et de la dignité de leur nature.

Si Dieu parle, c'est dans les lois de l'univers physique, intellectuel et

moral. Son verbe sur la terre, c'est l'humanité se révélant à elle-même,

non pas la vérité absolue, mais la vérité _indéfiniment progressive_.

C'est donc dans les lois et les rapports qui sont en nous et hors de nous

que nous pouvons constater, et que nous devons chercher la vérité sur le

Droit et le Devoir.

Cependant ne croyez pas, lecteurs, que je méconnaisse l'utilité du

sentiment religieux, que je nie l'existence _objective_ des faits

inconnus qui servent de fondement aux dogmes; non, car je ne comprendrais

plus pourquoi notre espèce est religieuse;

Pourquoi elle s'est développée dans le sein des religions;

Pourquoi les sociétés humaines se dissolvent, lorsque tout dogme a perdu

son empire sur les âmes.

Je ne comprendrais plus la grande loi biologique qui institue les

penchants et tendances des êtres, en vue d'objets qui y correspondent.

Si, à nos instincts nutritifs, correspondent les substances alimentaires;

Si, à notre besoin de connaître, correspond la nature;

Si, à notre besoin d'aimer, de nous associer, correspondent nos

semblables;

L'unité de loi n'exige-t-elle pas qu'à nos instincts religieux,

correspondent des réalités?

Que ces réalités échappent à nos moyens de vérification, qu'elles ne

soient point _objet de connaissance_, ce n'est pas un motif pour les

nier; mais c'en est un suffisant pour savoir que toutes les idées que

nous nous en formons, n'ont de valeur que pour nous et que, sous peine de

nous montrer absurdes et de fausser notre sens moral, nous devons les

mettre en harmonie avec la science et la morale de notre époque; car si

elles sont au dessus de ces choses, elles ne doivent pas les contredire.

Ces quelques lignes prouveront aux personnes qui, du rationalisme dont

sont empreints mes précédents travaux, ont cru pouvoir conclure à mon

matérialisme et peut-être à mon athéisme, qu'elles se sont trompées sur

mon compte. Le Matérialisme et l'Athéisme ne sont point des crimes, mais,

à mon sentiment, de tristes erreurs, et je ne les partage pas.

J'appartiens à ce petit nombre qui, ne pouvant s'arrêter dans la négation

stérile, cherchent une affirmation supérieure et féconde.

J'appartiens à ce petit nombre qui, ne trouvant pas la satisfaction de

leurs besoins religieux dans les enseignements d'un dogme vieilli et

rétrograde, la trouvent dans un dogme plus large que peut accepter la

conscience et la Raison.

J'appartiens à ce petit nombre _vraiment religieux_, qui appellent de

toutes les aspirations du cœur, la nouvelle doctrine générale, seule

capable de nous relier dans l'amour et la communauté de but.

Mais pour moi, la _Religion, n'est point une base; elle est un

couronnement_.

Pour moi, la _Religion n'est pas une racine; elle est une fleur_.

Pour moi, la Religion n'explique ni la Science, ni la Morale, n'est le

fondement ni du Droit ni du Devoir; elle est la _résultante_ de toutes

ces saintes choses; elle en est l'épanouissement poétique, le parfum. Si

elle ne sort d'elles comme la fleur de sa tige, elle n'a pas d'autre

raison d'être qu'une aberration de l'instinct religieux, abruti par

l'ignorance, affolé par une imagination déréglée.

Après cette déclaration de principes que j'ai cru devoir à mes amis et à

mes ennemis, passons à l'objet de ce chapitre.

II

Le Droit et le Devoir ressortant de nos besoins, de notre destinée, des

rapports que nous soutenons; et supposant l'intelligence et le libre

arbitre, ne peuvent être conçus que par l'être humain, parce que seul, il

est capable de constater les rapports qui lient les choses, de découvrir

les lois de ces rapports;

Parce que seul il se distingue très nettement de ce qui n'est pas lui;

Parce que seul il peut, jusqu'à certaines limites, violer les lois qu'il

connaît;

Parce que seul, enfin, il peut découvrir le but général des lois ou la

destinée.

_La formule_ des Droits et des Devoirs est donc une création humaine;

Le Droit et le Devoir sont donc des découvertes de l'intelligence

humaine;

La Justice qui les résume est donc comme la Science une œuvre humaine,

ainsi que l'affirment admirablement Feuerbach et après lui Proudhon.

Par cette création, l'humanité fait un monde à part, le monde moral, le

monde de la Justice, composé comme notre planète de différentes couches;

monde de plus en plus en opposition avec le monde physique qui est celui

de la hiérarchie et de la fatalité.

Au point de développement où en est arrivé la Justice, comment

définirons-nous le Droit et le Devoir sous leur aspect le plus général?

Nous dirons: _le Droit est la prétention légitime de tout être humain au

développement et à l'exercice de ses facultés, conséquemment à la

possession des objets qui en sont les excitants propres, dans les limites

de l'égalité_.

Le Devoir, corrélatif au Droit, et qui en est l'explication et la

justification, est _l'emploi de nos facultés et de leurs excitants en vue

et dans le sens de notre destinée_.

Tous les Droits et Devoirs particuliers dérivent de ce Droit et de ce

Devoir fondamentaux, ou n'existent que pour les garantir.

Le Droit, tel que nous venons de le définir, est donc l'exercice même de

la vie, la condition _sine qua non_ de l'accomplissement du Devoir ou de

la réalisation de la destinée.

On ne peut donc valablement l'aliéner, même en partie, sans amoindrir sa

vie, fausser sa destinée.

Et si l'ignorance, la force nous en ravissent une partie, nous pouvons,

nous _devons_ en poursuivre la revendication: _car il n'y a pas de Droit

contre le Droit, et on ne prescrit pas contre lui_.

Par l'ensemble de nos besoins et pour remplir notre destinée, nous

soutenons trois sortes de rapports principaux:

1º Avec nous-mêmes;

2º Avec la nature;

3º Avec nos semblables.

De là trois formes du Droit et du Devoir, que nous ne pouvons comprendre

qu'en nous formant une idée nette de notre Destinée.

III

La destinée de l'être organisé est donnée dans l'ensemble de ses

facultés.

Quelle sera donc celle de l'être humain, animal intelligent, aimant,

sociable, doué du sens de la justice, de libre arbitre, d'idéalité,

d'aptitudes nombreuses par lesquelles il modifie tout ce qui l'entoure,

afin de satisfaire à son désir de bien être et de bonheur?

Qui, laissé au seuil de l'animalité par la nature, _se crée lui-même

humanité_, en développant peu à peu ce qui le distingue des espèces

inférieures?

Évidemment, pour quiconque réfléchit, cette destinée sera d'organiser

progressivement une société fondée sur la Justice et la Bienveillance où

chacun, ne dépendant que de soi-même, trouvera dans la science, la

satisfaction de ses besoins intellectuels, et les principes propres à

diriger ses facultés productrices; dans ses semblables, la satisfaction

de ses besoins d'aimer, de s'associer, de perpétuer son espèce; dans la

culture des arts, des sciences, de l'industrie, la satisfaction de ses

aptitudes; et dans les produits qu'il obtient de leur exercice, celle de

ses besoins matériels et de ses plaisirs.

Et comme il ne pourra remplir cette tâche d'intérêt humain, sans

l'harmoniser lui-même, sans agir profondément sur son globe, sans

_l'humaniser_ par l'emploi de son activité, en lui imprimant

progressivement le cachet de sa Raison, ou principe d'ordre, il en

résulte que la destinée de notre espèce peut être définie: _la création

de l'Ordre dans l'Humanité et sur le globe qui lui est soumis_.

Cette tâche imposée à l'espèce, requiert une multitude d'aptitudes trop

différentes pour qu'elles se trouvent réunies en chacun de nous. Aussi,

sous les caractères généraux qui font de nous une seule espèce, se

cachent de si profondes dissemblances, qu'on peut établir en principe

qu'il y a autant d'hommes différents qu'il y a d'individus masculins,

autant de femmes différentes que d'individus féminins. Cette diversité

devient évidente en raison de la culture: tout le monde sait que deux

paysans se ressemblent bien plus que deux hommes instruits.

De là il suit que la jouissance du droit individuel est la garantie du

progrès social, puisque ce progrès dépend du libre développement des

aptitudes, et qu'elles ne peuvent se développer que par la liberté: donc

quiconque est ennemi de la liberté et l'entrave, s'il n'est un aveugle,

est un ennemi de la destinée collective et du Droit.

IV

J'ai dit qu'il est dans la nécessité de notre destinée de soutenir trois

sortes de rapports: avec nous-même, avec la nature, avec nos semblables.

Examinons les premiers.

Chacun de nous se présente à l'analyse comme une _Société de facultés_

qui, toutes, ont _droit_ de fonctionner, parce que toutes sont

_nécessaires_ à l'harmonie de l'ensemble.

Certaines de nos impulsions sont antagoniques; et celles qui ont pour but

la satisfaction de nos besoins égoïstes, ont une propension constante à

dépasser leurs limites légitimes, conséquemment à opprimer celles qui

nous relient à nos semblables.

Quand nous sommes tiraillés en sens contraire, quand la dissidence est en

nous, qui fera cesser le conflit en déterminant l'option? Évidemment

notre libre arbitre, influencé par une autre faculté.

Mais pour nous décider en vue de notre destinée, quelle doit être la

faculté rectrice, sinon la Raison ou principe d'ordre en chacun de nous?

C'est donc en établissant en nous la _hiérarchie des facultés_ en vue de

la destinée, et sous le gouvernement de la Raison, qu'aucune de nos

facultés ne sera sacrifiée; que toutes s'harmoniseront selon

l'expression de M. Proudhon pour le bien et la gloire de l'ensemble.

C'est dans l'établissement et le maintien de cette hiérarchie que

consiste le grand devoir Autonomique, ou de gouvernement de soi par soi.

Ainsi, dans ce premier ordre de rapports, il y a _Droit_ de chaque

faculté à s'exercer;

_Droit_ de chacune d'elles à son excitant propre;

Mais en même temps _Devoir_ pour chacune de ne s'exercer que pour le bien

de l'ensemble; c'est à dire de ne jamais dépasser ses limites et pour

cela d'obéir à la Raison.

Ainsi celui qui donne la prédominance à ses instincts nutritifs, opprime

habituellement en lui les facultés intellectuelles, et développe les

instincts égoïstes aux dépens des instincts de Justice et de Sociabilité:

il viole son Devoir autonomique.

Celui qui, par une exaltation vicieuse de son imagination, refuse à ses

facultés nutritives l'exercice auquel elles ont droit, affaiblit la

Raison, exalte l'orgueil jusqu'à l'intolérance, met la folie dans le

domaine intellectuel et moral: celui là viole aussi le Devoir

autonomique.

La Sagesse et le Devoir sont, je le répète, de soumettre notre être tout

entier à la Raison: l'exaltation même du sens de la Justice, le plus

élevé de tous, est un mal.

V

Quelle sera la règle du Droit et du Devoir dans nos rapports avec la

nature, avec les êtres sensibles des espèces inférieures? L'être humain,

Raison, Justice, Liberté, a Droit sur les créatures de son globe à deux

titres: d'abord pour sa conservation, puis comme pouvoir harmonisant.

D'éminents penseurs m'arrêteront ici pour me dire: vous confondez le

_fait_ avec le _Droit_. Ce dernier est une création de la Conscience

humaine; il n'existe que de l'être humain à son semblable parce qu'il

suppose la réciprocité, et la possibilité d'une revendication devant une

autre conscience.

Je réponds: oui le Droit est une création de l'humanité, mais seulement

en tant que notion et formules. Nos formules exposent la vérité des

rapports, mais ne sont point ces rapports, pas plus que la formule de la

loi d'attraction n'est l'attraction. Une notion est nécessairement tirée

des choses qui la contiennent et conséquemment lui étaient antécédentes,

car notre esprit ne crée ni les faits ni les rapports, ni les lois, il ne

fait que les découvrir, les définir et les systématiser. Avant de

_savoir_ que nous avons des droits, nous le _sentons_; si nous ne le

sentions pas, nous ne le saurions jamais.

Oui, le Droit suppose la réciprocité dans les rapports humains, mais ne

soutenons-nous de rapports qu'avec nos semblables? N'en soutenons-nous

pas avec nous-même, en tant que Société de facultés? N'en soutenons-nous

pas avec les êtres inférieurs?

Prétendre, par exemple, qu'entre l'animal et nous il n'y a ni Droit ni

Justice, n'est-ce pas affirmer qu'il y a tout un ordre de rapports d'où

peut être bannie la notion double et corrélative de Droit et de Devoir?

Eh! bien, je ne puis accepter cela. Pourquoi, s'il en était ainsi,

dirait-on: c'est mal, quand on voit quelqu'un torturer une bête ou la

faire mourir de faim? Une chose n'est mal que quand elle est contraire au

Devoir, et elle n'a ce caractère que quand elle est la violation d'un

Droit. Je ne comprends pas, s'il n'y a pas de Justice entre l'animal et

nous, pourquoi l'on applaudit aux lois protectrices des animaux. Si les

animaux n'ont pas de Droit, on viole celui de leur propriétaire, en

réglant la manière dont il doit se servir de ces êtres sensibles.

Je sais que l'on explique ces lois par l'obligation d'empêcher l'homme de

s'endurcir, et de le préparer à être bon pour ses semblables. _On en a

dit probablement autant des lois protectrices des esclaves._ Mais la

conscience qui est tout autant émue par le Sentiment qu'éclairée par la

Raison, va plus loin sans le savoir elle-même. Si elle analysait, elle

comprendrait _que, sous toute loi de protection, il y a la reconnaissance

implicite d'un Droit_.

On peut m'objecter encore qu'en transportant la notion du Droit au delà

de l'humanité, j'anthropomorphise les animaux et que, si je le fais, je

suis tenue, pour être conséquente, de respecter leur vie, leur

progéniture et l'exercice de toutes leurs facultés.

Je n'anthropomorphise pas les animaux: je n'assimile pas leur Droit au

nôtre; mais leur reconnaissant un Droit, admettant qu'entre eux et nous

il y a Justice, je suis tenue de m'expliquer rationnellement la

différence que je mets entre eux et nous sous le rapport du Droit, et de

fixer le principe en vertu duquel je puis légitimement disposer d'eux et

en éliminer. Alors je me dis: notre race est la Raison et la Justice du

globe: c'est elle qui en a le gouvernement pour l'harmoniser: elle est

aux autres créatures, ce que notre Raison et notre Justice personnelles

sont à nos autres facultés.

Or personne de nous ne conteste que notre Raison et notre Justice ne

puissent _légitimement_ supprimer ceux de nos actes ou désirs qui

seraient contraires à notre harmonie personnelle.

Donc l'espèce humaine, Raison et Justice de la terre, a le droit

d'éliminer tout ce qui nuit à son harmonie avec la création qui lui est

confiée et dont elle fait une partie de son organisme. Mais lorsque nous

conservons des êtres sensibles qui se font nos auxiliaires, deviennent en

quelque sorte un de nos organes, et accomplissent ainsi inconsciemment un

Devoir, c'est à nous de leur reconnaître leur Droit naturel dans la

mesure exigée par l'Ordre. L'animal _sent_ son Droit, car il regimbe, se

révolte, faut-il l'en dépouiller parce qu'il ne le _connaît_ pas; parce

qu'il ne peut le formuler; parce que, comme l'esclave abruti, il n'a que

notre voix pour le revendiquer?

Oui, de nous à l'animal, il y a Justice; Justice faite par nous seuls, au

nom de la Raison, seul juge de la mesure des rapports. Celui qui fait

souffrir une créature sensible sans nécessité évidente; qui en abuse

comme d'une chose, qui ne la rend pas aussi heureuse que possible, qui ne

la fait pas progresser, est non seulement un être cruel, mais souvent un

lâche qui abuse de sa supériorité intellectuelle pour violer le droit le

plus sacré: celui des faibles; c'est le même qui, dans l'ancienne Rome,

jetait son esclave au vivier pour engraisser ses murènes, qui l'attachait

dans son vestibule avec cet écriteau au dessus de sa tête: prenez garde

au chien! qui se servait du sein de l'esclave femelle, comme d'une

pelotte, pour y piquer ses épingles pendant la toilette.

J'ajouterai, pour compléter ma pensée et justifier ma manière de voir,

qu'à mes yeux, il n'y a pas un acte ou un rapport humain qui ne doive

être soumis à la notion du Devoir corrélative à celle du Droit: car notre

espèce n'est pas l'humanité en dehors de cette double notion; elle ne

serait plus qu'une famille animale: en conséquence nos rapports avec la

nature ne peuvent être exclus de la théorie du Droit.

Je demande pardon à mes adversaires de différer d'avis avec eux sur ce

point si grave de Philosophie: mais ils comprendront qu'une femme qui ne

consent pas à être un daguerréotype masculin, doit oser dire sa pensée et

avoir confiance en sa Raison.

VI

Dans les deux premiers ordres de rapports que nous avons envisagés, le

Droit et le Devoir tendent à fonder l'harmonie ou l'Ordre par la

_Hiérarchie_.

Pourquoi?

Parce que le Droit et le Devoir sont, en tant que notions et

systématisation, des créations de la Raison humaine qui, légitimement, se

subordonne tout.

Parce qu'en chacun de nous, cette subordination doit exister, puisque

chacun de nous n'a qu'une Raison.

Parce qu'en dehors de l'Humanité sur ce globe, il ne peut y avoir entre

elle et les êtres inférieurs que des rapports de subordination.

Entre nos facultés d'espèces différentes, il faut un Régulateur;

Entre nous et les créatures inférieures, il faut un régulateur encore;

Dans le premier cas c'est la Raison individuelle qui gouverne;

Dans le second c'est la Raison de l'humanité.

Mais cette loi de _Hiérarchie_ peut-elle rationnellement s'appliquer aux

rapports des êtres humains entre eux?

Non; car ils sont de la même espèce;

Car chacun d'eux a sa raison, son sens moral, son libre-arbitre, sa

volonté;

Car chacun d'eux n'est qu'un élément de destinée collective; un être

incomplet au point de vue de cette destinée, et n'a pas plus la faculté

de classer les autres, que les autres de le classer;

Car chacun d'eux est progressif en lui-même et dans sa race et peut, par

la culture, monter du dernier rang au plus élevé sous le rapport de

l'utilité.

Qu'à l'origine des sociétés, l'homme, se distinguant à peine des autres

espèces sur lesquelles il établissait son Droit par la ruse et la force,

ait transporté cette notion brutale dans les rapports humains, ait

confondu le semblable faible d'esprit ou de corps avec l'animal, se soit

cru, au même titre, droit de possession sur eux, et n'ait reconnu comme

libres et égaux à lui que les forts et les intelligents, les choses ne

pouvaient se passer autrement peut-être.

Que, plus développée, l'humanité ait transformé la notion de Droit sur le

modèle du gouvernement de soi-même, ait, en conséquence, établi la

hiérarchie et subordonné certaines classes, certaines castes, aux

individus qu'elle considérait comme les représentants de la Raison et de

la Justice, les choses ne pouvaient peut-être encore se passer autrement.

Mais nous, français, enfants de 89, disciples d'une philosophie qui

établit ses axiomes, non plus sur les _a priori_ de la fantaisie, mais

sur les faits et les lois de la nature et de l'humanité, nous concevons

parfaitement aujourd'hui que l'être humain ne peut être comparé ni à une

chose, ni à quelqu'une de nos facultés;

Qu'étant d'espèce identique, nous avons un droit identique;

Qu'il ne s'agit que d'_équilibrer_ nos droits individuels;

Que la loi d'équilibre, c'est l'_égalité_;

Que l'égalité c'est la _Justice_;

Qu'en dehors de l'égalité, il n'y a plus Raison ni Justice, mais règne de

la _force_, retour à la brutalité de la nature qui est si inférieure à

nous par l'absence de moralité et de bonté.

A la lumière de cette Révélation de la conscience de la France, la notion

de la société se transforme. La société n'est plus une hiérarchie, ce

n'est plus un être de raison, incarné dans un ou quelques-uns; c'est

quelque chose de bien autrement grand et beau; c'est _un ensemble

organisé d'êtres humains, associés pour se garantir mutuellement

l'exercice de leur Droit individuel, se faciliter la pratique du Devoir,

échanger équitablement leurs produits, et travailler de concert à la

réalisation progressive de la destinée humaine_.

C'est une autonomie collective, gouvernée par la Loi, synthèse de la

Raison, de la Justice et de l'Amour de tous.

L'État n'est plus que l'ensemble des organes sociaux, fonctionnant au

profit de tous.

Le Pouvoir n'est plus qu'une fonction déléguée par la volonté nationale.

Conçue ainsi, la société élabore progressivement quatre formes du Droit:

Droit naturel, Droit Civil, Droit Politique, Droit Économique.

VII

Par _Droit naturel_, la Société ne peut plus entendre la satisfaction des

seuls besoins animaux: car l'être humain n'est pas une brute: il est une

Intelligence, une Raison, une Justice; il est aussi l'art, l'industrie,

la Liberté.

Donc, de Droit naturel, toute créature humaine est libre, autonome, doit

développer ses facultés, exercer ses aptitudes sans autre limite que

l'Égalité, ou le respect du droit identiquement le même en autrui.

Quand la Raison générale sera suffisamment pénétrée de ces notions, elle

formulera non seulement des lois pour protéger également la vie,

l'honneur, la propriété légitime des associés, contre quiconque

pénétrerait dans la sphère d'autrui pour la troubler ou la détruire;

mais, de plus, elle mettra à la disposition de tous, les moyens de

développement qu'elle pourra généraliser: tels que l'enseignement des

sciences, des arts, de l'industrie, des lois, etc. Elle comprendra que

c'est son _Devoir_ et son intérêt.

Son devoir, parce que la société poursuit la réalisation d'une destinée

dont chacun de ses membres est un élément;

Son devoir, parce que tous les co-associés ont un droit égal aux

avantages sociaux;

Son devoir, parce qu'ils sont réunis pour se garantir la jouissance de

leurs droits, et se faciliter la pratique du Devoir.

Son intérêt, parce qu'en travaillant à rendre possible à chacun de ses

membres la puissance de se bien gouverner, elle assure la sécurité de

tous.

La Raison générale, modifiée par la notion moderne de la société,

réformera profondément son Droit Civil. Devant ce Droit, tous les

individus majeurs et sains d'esprit, seront reconnus aptes à concourir

aux actes de la vie civile, à disposer de leur travail, de leur fortune.

La société se contentera de sauvegarder les intérêts des mineurs et des

interdits et d'empêcher que, dans aucun contrat, puisse s'introduire une

clause attentatoire à la dignité de la personne et à l'exercice de ses

droits. Toutes les fonctions étant du ressort du Droit Civil, la société

respectera la manifestation de l'activité de chacun, et soumettra les

fonctions publiques à l'élection ou au concours.

Le Travail est notre grand Devoir: c'est par lui que se réalise la

destinée humaine; c'est par lui que se produit le bien-être; c'est le

père de tout bien, l'auxiliaire de la vertu. La Raison générale, éclairée

par la science Économique qui se forme, comprendra que le _travail est un

Droit_, puisque vivre, pour l'individu social, est un Droit; elle

transformera donc le grand atelier national, et parviendra

progressivement à introduire l'égalité, c'est à dire l'équité, dans le

domaine de l'échange. Le Droit Économique n'existe pas: l'humanité le

tirera de ses entrailles souffrantes et de son cerveau, comme elle en a

tiré tous les autres.

Chacun devant avoir des Droits naturels, civils et économiques égaux, et

un intérêt égal à ce que les lois et les institutions soient au profit de

tous, a, par cela même, un Droit égal à concourir aux actes politiques

qui sauvegardent ses autres droits, et à l'aide desquels les progrès

réalisés dans les esprits s'incarnent dans les faits sociaux. La Raison

générale, bien pénétrée de ces vérités, organisera sous la loi d'égalité,

le concours de tous à la vie politique, concours par lequel seul on peut

se réputer libre, en n'obéissant qu'à la loi qu'on a faite ou consentie.

Tel est l'idéal de la société fondée par la Révolution Française; idéal

qui confond toutes les races, tous les peuples devant le Droit.

A l'aide de cet idéal supérieur, glorieux Credo de la foi de nos pères,

nous comprenons que les individualités, les nations et les races

supérieures ne sont pas des _maîtres_, mais des frères aînés, des

_éducateurs_; qu'elles commettent une lâcheté, un crime de lèse-humanité

lorsqu'elles oppriment et abrutissent au profit de leurs passions

égoïstes, ceux que la Raison leur confie comme élèves;

Nous comprenons que, devant le dogme de la Perfectibilité, tombent tous

leurs hypocrites prétextes de domination;

Qu'enfin, en violant les droits de leurs semblables, elles nient les

leurs propres; qu'en les traitant comme s'ils étaient des brutes, elles

se rangent elles-mêmes au rang des brutes qui n'ont pour loi que la force

et la ruse.

Si la notion du Droit se transforme avec l'idéal social de 89, combien,

en même temps, se précise, se purifie, s'élève la sublime notion du

Devoir!

Respecter les Droits d'autrui égaux à ceux qu'on se reconnaît;

Protéger quiconque est opprimé quand la société n'est pas présente _ou

n'a pas pourvu_;

Faire respecter sa dignité, son Droit; car ne pas punir celui qui,

sciemment et méchamment, y attente, c'est se rendre complice de ses

mauvaises passions, du mal qu'il fait, de celui qu'il peut faire par

suite de l'impunité de sa première faute;

Travailler, non pas seulement dans son intérêt particulier, mais en vue

de la destinée collective, observant, autant qu'il est en soi, la bonne

foi et l'équité dans l'échange des produits;

S'efforcer de connaître sa propre capacité, non pour en tirer vanité, ce

qui est puéril; mais afin de rendre tous les services dont on est

capable, au grand corps dont on est un organe;

Contribuer selon ses forces, son intelligence, au Progrès d'autrui, à

l'établissement de la Justice, à la vulgarisation des idées vraies et

morales, à la destruction des idées fausses;

Se considérer comme instituteur des ignorants, comme Justicier, comme

solidaire de tous;

Aimer la patrie dans l'Humanité et la famille dans la Patrie;

Chérir par dessus tout la Justice.

Tels sont les principaux devoirs de ceux qui acceptent l'idéal nouveau;

de ceux qui ne sont plus des esclaves, mais des organes de la société

qu'ont fondée et scellée de leur sang nos glorieux pères.

Et l'on ne peut remplir ces devoirs sans travailler à s'harmoniser

soi-même: admirable économie de ressort, qui met d'accord notre

perfectionnement propre avec le bien général, l'amour et le respect de

nos semblables et de l'Ordre.

VIII

Plusieurs fois, lectrices, nous avons prononcé le mot Liberté; j'espère

qu'aucune ne s'est méprise sur le sens que nous lui attribuons. La

liberté n'est pas le pouvoir de faire tout ce qu'on veut et qu'on est

capable de faire: cela, c'est la licence; la liberté, c'est l'exercice

des facultés dans les limites de l'égalité ou du Droit identique en

autrui, dans les limites du Devoir.

Jusqu'à quel point la société a-t-elle le droit de s'immiscer dans le

gouvernement de nous-même et de limiter notre liberté?

C'est quand par des actes, et seulement par des actes, nous transportons

dans la sphère d'autrui le trouble que nous avons établi dans la nôtre:

car nous ne pouvons en agir ainsi sans violer le Droit de quelqu'un.

Quant aux actes qui ne nuisent qu'à nous-même, la société n'a pas à les

régler par la loi. Ce qu'elle doit faire, c'est de nous instruire, et de

s'organiser de telle sorte, que nous n'ayons pas besoin de les commettre.

Il est de même bien entendu qu'en parlant de l'égalité, nous n'avons pas

prétendu que nous fussions égaux ou même équivalents en valeur physique,

intellectuelle, morale et fonctionnelle: non seulement nous différons

tous; mais encore, dans la même série de travaux, les uns excellent,

d'autres sont médiocres, d'autres encore, inférieurs.

Ce n'est pas parce que vous êtes égales en beauté, en forces, en

intelligence, en bonté, en talent, ni entre vous, ni avec vos frères,

Mesdames, que vous êtes égales à eux et à vos sœurs devant l'héritage:

c'est parce que, sur ce point, on veut bien reconnaître que vous

appartenez à l'espèce humaine et que, sans déchoir dans l'opinion, vos

parents peuvent avouer que vous êtes, dans leur tendresse, les égales de

Messieurs vos frères.

De même ce n'est pas par l'égalité de valeur que les êtres humains

socialisés doivent être égaux en Droit, c'est parce que tous,

quelqu'humbles qu'ils soient, ont le Droit semblable de se développer,

d'agir librement, d'accomplir leur destinée.

Travaillons donc à la création de la liberté dans l'égalité. Incarnons

ces saintes choses dans la loi, les institutions sociales, la pratique

générale et notre pratique particulière.

Que chacun puise dans un même milieu les éléments qui conviennent à sa

nature. L'un sera Cèdre ou Chêne, l'autre un arbrisseau modeste ou bien

une simple fleur, c'est possible, c'est probable même; mais personne

n'aura le droit de se plaindre; car chacun sera et fera tout ce qu'il

pourra être et faire. Il n'y aura plus, comme aujourd'hui, ce qui est le

crime de quelques uns et la faute de tous, des créatures humaines qui

meurent sans se connaître, sans avoir pu se développer et rendre les

services auxquels les appelait leur organisation.

L'histoire nous dit: l'exercice du Droit est tellement lié au Progrès,

que de nouveaux progrès ont été faits par l'Humanité, chaque fois que la

société des libres a élargi ses rangs pour y admettre de nouveaux

émancipés, ou chaque fois qu'elle a proclamé la reconnaissance de

nouveaux droits et mis ses institutions en accord avec eux.

Par sottise ou par égoïsme, ne restons pas sourds à cet enseignement: car

nous sommes coupables de tout le mal et de tout le malheur qui se

produisent par l'absence de Liberté et d'Égalité, et la culpabilité est

comme le sommet des hauts édifices: elle attire la foudre.

IX

Et maintenant, lecteurs, résumons ce chapitre.

Les notions de Droit et de Devoir, qui sont inséparables, ne peuvent être

conçues que par l'être humain.

Le Droit fondamental, pour chacun de nous, est la prétention légitime que

nous avons à nous développer, à exercer nos facultés et à posséder les

choses au moyen desquelles et sur lesquelles elles agissent.

Le Devoir fondamental, corrélatif au Droit, est l'emploi de nos facultés

et de leurs excitants en vue, et dans le sens de la destinée.

Toute destinée est donnée par l'ensemble des facultés: d'après ce

principe, celle de notre espèce est de fonder une société basée sur la

Justice et la Bonté; de satisfaire à tous nos besoins par la création de

la science, de l'industrie, de l'art; de nous harmoniser individuellement

et collectivement, et d'harmoniser progressivement notre globe à mesure

que nous mettons l'ordre en nous.

Le Droit, pour chacun de nous, comprend non seulement la vie matérielle,

la liberté de nos mouvements, notre sécurité, mais le développement de

notre Raison, de notre intelligence, de notre moralité, de notre amour,

de nos facultés productrices, de notre autonomie.

Notre Devoir est d'employer toutes nos facultés à la réalisation de notre

tâche particulière, tâche qui nous est dévolue par nos attractions, qui

est précisée et dirigée par la Raison, rendue possible par l'éducation,

et qui est accomplie par l'activité et la liberté.

Dans nos rapports avec nous-même, comme ensemble de facultés; _Droit_

légitime de chacune d'elles à s'exercer; _Devoir_ de toutes de se

soumettre à l'approbation et au contrôle de la Raison, en chacun de nous

principe d'Ordre.

Dans nos rapports avec la nature, _Droit_ de possession concédé par nos

besoins et par notre titre de pouvoir harmonisant du globe; _Devoir_

envers les créatures sensibles qui sont en notre puissance.

Dans nos rapports avec nos semblables, _Droit_ et _Devoir réciproques_;

limitation de la liberté individuelle par la liberté individuelle, égale

en autrui, ou formation de l'équilibre des droits semblables dans

l'égalité. En conséquence, reconnaissance des principes suivants:

Tout être humain est, de Droit, libre et autonome, jusqu'à la limite de

la liberté et de l'autonomie d'autrui;

Tout être humain a un droit égal aux éléments intellectuels acquis à la

société, et aux institutions générales;

Tout être humain a Droit à la rémunération équitable du travail qui

pourvoit à ses besoins;

Tout être humain majeur a la même dignité civile. Toutes les fonctions

publiques lui sont accessibles sans autre formalité que le concours, ou

le choix des co-associés.

Dans aucune de ses stipulations, l'être humain ne peut traiter de sa

personne, de sa liberté. Ses engagements sont _personnels_.

Tout être humain étant égal aux autres devant le Droit naturel, civil et

économique, est, en principe, égal aux autres devant le Droit politique,

créé pour sauvegarder les précédents, faire descendre dans les faits

sociaux les progrès réalisés dans les idées, et empêcher que nul ne

subisse la loi qu'il n'a pas contribué à formuler.

Tels sont, Mesdames, les principes du Droit moderne, proclamés du haut de

ce nouveau Sinaï, la France, notre chère et glorieuse patrie, au milieu

des éclairs et des tonnerres de notre Révolution.

Ah! Bénie soit elle cette Révolution qui a dit à l'esclave: Relève ton

front, brise tes chaînes: car tu es un homme. Devant moi, génie de

l'Humanité moderne, il n'y a pas de noirs, de blancs, de jaunes, de

cuivrés; il n'y a pas d'Allemands, d'Anglais, de Français, d'Italiens, il

y a des êtres humains, tous égaux devant le Droit, tous égaux devant moi,

parce qu'ils sont tous égaux devant la Raison.

Relevez-vous tous, hommes courbés sous le sceptre, sous la houlette, sous

le fouet ou sous le bâton, car vous n'avez pas de maîtres; les aînés

d'entre vous ne sont que vos instituteurs, et votre éducation aura son

terme.

Relevez-vous tous, hommes frères: écoutez ma voix qui vous crie: l'être

humain ne peut être heureux et vertueux, ne peut être digne et utile, ne

peut être une créature humaine, enfin, _que par la liberté individuelle

dans l'égalité collective_.

Et on l'a stupidement maudite cette voix sainte qui venait substituer la

justice à la force, rappeler l'humanité au sentiment de sa dignité, la

remettre dans la voie de ses sublimes destinées!

On l'a stupidement maudite, cette voix consolante qui promettait le

bonheur par le travail et la liberté; qui électrisait d'un pôle à

l'autre tout ce qui souffrait, tout ce qui pleurait, tout cet immense

troupeau d'hommes et de femmes mis au rang des brutes par les passions

odieusement égoïstes et perverses d'une poignée de privilégiés!

Révolution sainte, qu'ils te jettent leurs derniers anathèmes, les

disciples du principe qui se meurt! Tu as crié: Délivrance universelle!

Ils s'obstinent à barrer la route du Progrès; mais l'humanité leur

passera sur le corps pour obéir à son génie: _Car la Femme commence à

comprendre_.

CHAPITRE II

OBJECTIONS CONTRE L'ÉMANCIPATION DES FEMMES.

I

De quels arguments se servent les adversaires de l'Émancipation des

femmes, pour nier l'égalité des sexes devant le Droit?

Les uns, théosophes de vieille roche, prétendent que la moitié de

l'humanité est condamnée par Dieu même à se soumettre à l'autre parce

que, disent-ils, la première femme a péché.

Ne voulant point sortir du terrain solide de la Justice, de la Raison et

des faits prouvés, nous ne discuterons point avec cette classe

d'adversaires.

Les autres, qui prétendent relever de l'esprit moderne, et affichent plus

ou moins la prétention d'être disciples des doctrines de liberté,

condamnent la femme à l'infériorité et à l'obéissance parce que,

disent-ils, elle est plus faible physiquement, et intellectuellement que

l'homme;

Parce qu'elle remplit des fonctions d'un ordre inférieur;

Parce qu'elle produit moins que l'homme au point de vue industriel;

Parce que son tempérament particulier l'empêche de remplir certaines

fonctions;

Parce qu'elle n'est propre qu'à la vie d'intérieur; que sa vocation est

d'être mère et ménagère, de se consacrer entièrement à son mari et à ses

enfants;

Parce que l'homme la protège et la nourrit;

Parce que l'homme est son mandataire, et exerce le droit pour elle et

pour lui;

Parce que la femme n'a pas plus le temps que la capacité d'exercer

certains droits.

Les droits de la femme sont dans sa beauté et notre amour, ajoutent

quelques-uns, faisant la bouche en cœur.

La femme ne réclame pas; beaucoup de femmes mêmes sont scandalisées de la

revendication faite par quelques-unes, continuent d'autres mâles.

Et l'on ne ménage ni les railleries, ni les calomnies, ni les injures aux

femmes courageuses qui plaident la cause du Droit, et aux hommes qui les

soutiennent, espérant, par là, intimider les premières et dégoûter les

seconds.

Vain espoir; les temps ne sont plus où l'on pouvait nous intimider. S'il

est permis de redouter l'opinion de ceux qu'on croit plus justes et plus

intelligents que soi, ce serait folie que de se troubler devant ceux

auxquels on se sent en mesure de démontrer leur irrationalité et leur

injustice.

Cette double démonstration, nous allons essayer de la faire, en reprenant

un à un les arguments de ces Messieurs.

1º La femme ne peut avoir les mêmes droits que l'homme, parce qu'elle lui

est inférieure en facultés intellectuelles, dites-vous, Messieurs. De

cette proposition, nous sommes en droit d'induire que vous considérez les

_facultés humaines comme base du Droit_;

Que la loi, proclamant l'égalité de Droit pour votre sexe, vous êtes tous

égaux en qualités, tous aussi forts, aussi intelligents les uns que les

autres.

Qu'enfin, pas une femme n'est aussi forte, aussi intelligente que vous;

je ne puis dire: que le moindre d'entre vous, puisque, si le droit est

fondé sur les qualités, comme il est égal, il faut que vos qualités

soient égales.

Or, Messieurs que deviennent ces prétentions en présence des _faits_, qui

vous montrent tous inégaux en force et en intelligence? Que deviennent

ces prétentions en présence des _faits_, qui nous montrent une foule de

femmes plus fortes que beaucoup d'hommes; une foule de femmes plus

intelligentes que la grande masse des hommes?

Étant inégaux de force et d'intelligence, et cependant déclarés égaux en

Droit, il est donc évident que vous n'avez pas fondé le Droit sur les

qualités.

Et si vous n'avez pas tenu compte de ces qualités quand il s'est agi de

votre Droit, pourquoi donc en parlez vous si haut quand il est question

de celui de la femme?

Si les facultés étaient la base du Droit, Messieurs, comme les qualités

sont inégales, le droit serait inégal; et, pour être juste, il faudrait

accorder le Droit à ceux qui justifient des facultés nécessaires et en

exclure les autres: à ce compte beaucoup de femmes seraient appelées et

une infinité d'hommes exclus. Voyez où l'on va quand on n'a pas l'énergie

intellectuelle de se rendre compte des principes! Vous n'avez qu'un moyen

de nous évincer de l'égalité, c'est de prouver que nous n'appartenons pas

à la même espèce que vous.

2º La femme, ajoutez-vous, ne peut avoir les mêmes droits que l'homme

parce que, mère et ménagère, elle ne remplit que des fonctions d'un ordre

inférieur.

De cette seconde proposition, nous sommes en droit d'induire que _les

fonctions sont la base du Droit_;

Que vos fonctions sont équivalentes, puisque le droit est égal;

Que les fonctions de la femme ne sont pas équivalentes à celles de

l'homme.

Vous avez donc à prouver, Messieurs, que les fonctions _individuellement_

remplies par chacun de vous s'équivalent; que, par exemple, Cuvier,

Geoffroy St-Hilaire, Arago, Fulton, Jacquard, un certain nombre

d'inventeurs et de savants n'ont pas plus fait, ne font pas plus pour

l'humanité et la Civilisation qu'un nombre égal de fabricants de têtes

d'épingles.

Vous avez à prouver ensuite que les travaux de la maternité, ceux du

ménage auxquels le travailleur doit sa vie, sa santé, sa force, la

possibilité d'accomplir sa tâche; que ces fonctions sans lesquelles il

n'y aurait pas d'humanité, ne sont pas équivalentes, c'est à dire aussi

utiles au corps social que celles du fabricant de bijoux ou de jouets

d'enfants.

Vous avez à prouver enfin que les fonctions d'institutrice, de

négociante, de teneuse de livres, de commise, de couturière, de modiste,

de cuisinière, de femme de chambre, etc., n'équivalent pas à celles

d'instituteur, de négociant, de comptable, de commis, de tailleur, de

chapelier, de cuisinier, de valet de chambre, etc.;

Je conviens qu'il est fâcheux pour votre triomphante argumentation, de se

casser le nez contre les milliers de _faits_ qui nous montrent la femme

_réelle_ remplissant, en concurrence avec vous, des fonctions très

nombreuses; mais enfin les choses sont ainsi, et il faut bien en tenir

compte.

Messieurs, je vous accroche aux cornes de ce dilemme: si les fonctions

sont la base du Droit, comme le Droit est égal, les fonctions sont

équivalentes, et alors la femme n'en remplit point d'inférieures,

puisqu'il n'y en a point. Celles qu'elle remplit sont alors équivalentes

aux vôtres et, par cette équivalence, elle rentre dans l'égalité.

Ou bien les fonctions ne sont pas la base du Droit; vous n'en avez pas

tenu compte lorsqu'il s'est agi d'établir votre Droit: alors pourquoi

parlez-vous des fonctions quand il est question du Droit de la femme?

Tirez-vous de là comme vous pourrez: ce n'est pas moi qui vous

décrocherai.

II

3º La femme produit moins que l'homme industriellement, dites-vous.

Admettons que cela soit vrai; comptez-vous pour rien la grande fonction

maternelle? Les risques que court la femme en l'accomplissant?

Comptez-vous pour rien les travaux du ménage, les soins qui vous sont

prodigués et auxquels vous devez propreté et santé?

Si la quantité du produit est l'origine de l'égalité de Droit, pourquoi

ceux qui ne produisent que peu de chose, ceux qui ne produisent rien, et

vous tous qui produisez inégalement avez-vous un Droit égal?

Pourquoi tant de femmes qui produisent, tandis que leurs maris ou leurs

fils s'amusent et dissipent, n'ont elles pas des droits et ces derniers

en ont-ils?

Vous ne faites pas entrer la question du produit dans celle du Droit

quand il s'agit de l'homme, pourquoi donc l'y faites-vous entrer quand il

s'agit de la femme?

Vous le voyez, Messieurs, toujours irréfléchis, irrationnels, injustes.

4º La femme ne peut être l'égale de l'homme, parce que son tempérament

particulier lui interdit certaines fonctions.

Bien, Messieurs; alors un législateur pourrait, sans déraison, décréter

que tous les hommes qui, par tempérament, sont impropres au métier des

armes, par exemple, sont hors de l'égalité de Droit?

Le tempérament, source de Droit!

Si une femme avait écrit pareille sottise, elle serait tympanisée d'un

bout du monde à l'autre.

Pourquoi, Messieurs, n'excluez-vous pas de l'égalité tous les hommes

faibles, tous ceux qui sont incapables de remplir les fonctions que vous

_préjugez_ la femme incapable de remplir?

Lorsqu'il s'agit de vous, vous admettez bien que le droit de remplir

toute fonction ne suppose ni la faculté ni la volonté d'en user; pourquoi

ne raisonnez-vous pas de même lorsqu'il est question de nous? Que

penseriez-vous des femmes si, ayant vos droits et vous le servage, elles

vous tenaient dans une position inférieure sous le prétexte que vous ne

pouvez pas accomplir la grande fonction de la gestation et de

l'allaitement?

L'homme, diraient-elles, ne pouvant être mère et nourrice, n'aura pas le

droit d'être instruit comme nous, d'avoir comme nous une dignité civile.

Son tempérament grossier le rend incapable d'être témoin dans un acte de

naissance et de mort; il est évident que sa maladresse l'exclut

juridiquement des fonctions diplomatiques; donc nous ne pouvons lui

reconnaître le Droit de les briguer, etc.

Eh! bien, Messieurs, vous raisonnez de la même manière, en excluant la

femme de l'égalité sous le prétexte, qu'en général, elle est d'un

tempérament moins fort que le vôtre: c'est à dire que vous raisonnez

d'une manière absurde.

5º La femme ne peut être l'égale de l'homme en Droit parce qu'il la

protège et la nourrit.

Si c'est parce que vous nous protégez et nous nourrissez, que nous ne

devons pas avoir notre Droit, Messieurs, rendez donc leur Droit aux

filles majeures et aux veuves que vous ne nourrissez ni ne protégez.

La femme affranchie, vol. 2 of 2 Réponse à MM. Michelet, Proudhon, E. de Girardin, A. Comte et aux autres novateurs modernes · 第 1 / 17 段