--Mais... Personne ne viendra. La maison est déserte. Nul ne sait que
nous sommes ici. Nul ne nous y cherchera...
Espérer qu'un des rares passants de la route s'avisât d'ouvrir la grille
et de traverser le jardin pour entrer dans la maison close, c'était
folie, et j'allais mourir là, d'horreur, de faim, de soif, minute par
minute.
Pendant des heures, j'ai poussé mes cris muets, au-dessus du cadavre.
Une odeur nauséabonde sortait de sa bouche ouverte pour emplir ma bouche
ouverte.
--Nous devons être là depuis longtemps, puisqu'elle se décompose. Un
jour? Deux jours?
Le soir tomba. La nuit, du moins, me cacha cette face, et je ne la
constatais plus que par sa puanteur.
--Oh! que j'ai mal! Combien de temps ça pourra-t-il durer, avant que je
trépasse?
J'ai dû m'évanouir de nouveau, car la nuit fut relativement brève.
J'en éprouvai d'ailleurs un soulagement: lorsque le jour parut, je
souffrais un peu moins. Mais la bouche de Berthe était plus horrible que
la veille.
--Vais-je donc en réchapper?
Je crus m'apercevoir que plusieurs de mes muscles consentaient au
travail... Oui, je respirais mieux. Mon coeur battait un peu plus
fort... J'avais très froid.
Inlassablement, j'envoyais des ordres à mes membres.
A un certain moment, je n'en pus douter: mon bras gauche avait obéi!
--Je l'ai vu bouger!
Je ne déplaçais ma main que de quelques millimètres par heure, mais je
la déplaçais.
A force, aussi, j'éloignais ma tête du hideux visage.
--Ah!...
Un soleil de printemps tournait dans la chambre, et disait les heures.
Mes leviers m'obéissaient mieux, et, peu à peu, mes efforts obtinrent un
résultat plus appréciable. Avant la fin du jour, j'avais réussi à
m'écarter de vingt centimètres sur ma gauche, à détirer mes membres, à
m'allonger.
Le soir, j'ai souffert beaucoup. Ensuite, j'ai dormi, les yeux ouverts.
Je me suis réveillé, de froid, en pleine nuit.
Je souffrais moins. Mes poumons purent se gonfler davantage. Je
bougeais. Chaque mouvement me causait de vives douleurs, et cependant je
ne songeais qu'à me mouvoir, à m'éloigner, dussé-je mourir de l'effort!
Toujours, aussi, j'essayais de crier, d'appeler, à cause du vague espoir
qui gît au fond des bêtes, tant qu'elles vivent: les cris demeuraient au
fond de ma poitrine rigide, et les muscles de ma gorge gardaient leur
impotence.
N'importe! J'essayais quand même, écoutant le résultat. Je hurlais: «A
moi!» Et je n'entendais que du silence.
Elle ne finira donc jamais, cette nuit, cette vie?
--A l'aide!
Enfin, un cri, très faible, mais qui était un cri, s'exhala de moi, dans
les ténèbres...
Il faut avoir été enseveli vivant pour savoir ce qu'elle est, tout ce
qu'elle est, et ce qu'elle vaut, et ce qu'elle renferme, notre voix qui
sonne tout à coup dans le noir, et qui secoue le mutisme des choses, qui
ressuscite leur obscurité, qui proteste contre elles, qui répudie le
néant! Tout ce qu'elle épanche de réconfort, parce qu'elle est de la
vie, et tout ce qu'elle dépose d'horreur, parce que rien ne lui répond!
Je l'entendrai toujours, mon premier cri! Nulle musique au monde ne fut
jamais plus belle ni plus poignante, et pour l'ouïr encore, pour
constater une présence animée dans notre atmosphère de sépulcre, pour
sentir autour de moi quelque vague vibration qui m'escortât du moins
pendant mes dernières heures, pour ne pas mourir seul, je me remis à
crier, d'instant en instant; et, crier, c'était presque fuir!
Quand l'aube reparut, mon souffle était plus fort, ma voix sonnait
mieux: déjà, elle devait aller jusqu'au fond de la chambre; mais je
n'aurais pas su articuler une parole.
La lumière croissait: je revis Berthe à côté de moi.
Je la discernais mal, dans la trouble clarté du jour qui point, mais je
la voyais toute, mes yeux ayant réappris à évoluer dans l'orbite. Je
distinguai d'abord un ventre énorme; on eût dit qu'il sortait d'un
brouillard... Exactement, elle était sur le lit comme un noyé sur l'eau,
un noyé, dans le matin, avec des brumes.
Et le plein jour se fit. Le soleil entra.
Berthe! Ça, c'est Berthe! Ce ventre verdissant, qui se ballonnait, un
sein marbré, pendant comme une gourde d'eau sale et l'autre sein aplati,
une face torve et visqueuse, ça, c'était Berthe, son corps fin, ses
seins magiques, son ventre radieux, son rire de défi! Ça!
Alors, tout d'un coup, pour la première fois, une pensée sauta en moi:
--Mon oeuvre! Voilà ce que j'ai fait de sa beauté vivante! Voilà ce que
j'ai voulu faire! Ce monceau d'infection, c'est le produit de ma
volonté.
*
* *
Cette troisième journée fut atroce.
La fièvre me dévorait de soif, et j'entrais dans la période des
angoisses morales; pleinement lucide, je regrettais déjà mes tortures de
la veille et de l'avant-veille, qui avaient fait de moi une brute sans
pensée.
Il me semblait que le cadavre rayonnât du froid, et, de son côté, toute
ma peau en était glacée. Par un effort qui dura des heures, je réussis à
gagner l'autre bord du lit.
Mais, de là, je la voyais trop, ma victime! Malgré moi, avec une
persistance de malade, je la regardais sans pouvoir ne pas la regarder.
A peine mes yeux s'en étaient détournés que déjà elle les rappelait, et
sitôt qu'ils retournaient vers elle, je recommençais le dur travail de
baisser mes paupières. Mais quoi? Dès que je ne l'apercevais plus, elle
se dessinait davantage et plus horrible encore, dans l'évocation; sa
masse inerte s'y faisait fluctuante, et roulait dans ma tête une marée
de chair bourbeuse. Alors, pour chasser le cauchemar, je revenais vers
la réalité.
Des heures ont passé ainsi: non pas toutes pareilles, comme vous
pourriez croire, mais partagées entre des crises de folie et des
somnolences au cours desquelles je considérais le cadavre avec une sorte
d'hébétude.
A bout de forces, sans doute, je finissais par ne plus constater que sa
présence matérielle, sans en tirer aucune déduction, aucune pensée, sans
la comprendre; l'identification ne se faisait plus, dans mon esprit,
entre cette masse immonde et ma Berthe adorée. Je les distinguais l'une
de l'autre. Car, il faut bien l'avouer, l'idée de la mort, cette brusque
transition de l'être au non-être, reste foncièrement inconcevable à
l'homme: pour imaginer qu'une créature pensante, dont les paroles et les
gestes nous étaient familiers, ne pensera plus, ne parlera plus, ne
bougera plus, jamais plus, il nous faut un effort tenace, une suggestion
voulue, grâce à laquelle nous réussissons vaguement à entrevoir, par
échappées, l'avenir de cette absence définitive: on pleure, on crie, on
se désespère et l'on se tord les mains, mais c'est là des gestes
physiques, qui ne prouvent rien, et tout au fond de nous notre esprit
reste calme, puisqu'il persiste à ne pas admettre, et il y persiste
parce qu'il ne comprend pas.
Morbide comme elle l'était, mon intelligence poussait plus loin
l'illusion:
--Ma femme est ailleurs, hors d'ici, mais ailleurs, loin, peut-être;
elle va revenir, elle va entrer... Berthe!
Mentalement, je l'appelais, et peut-être même je l'appelais à mon
secours.
Puis, dans cette morne stupeur, par à-coups et pour quelques minutes, la
vérité ressurgissait: Berthe est là! Là, c'est elle, ce qui reste
d'elle!
Alors, je la contemplais sans répugnance, avec une tristesse infinie,
et, dans ces minutes-là, j'aurais voulu lui parler, l'implorer, me
rapprocher d'elle, pour l'ensevelir, tendrement, pieusement, et surtout
pour fermer sa bouche, pour fermer ses yeux.
Ses yeux... Son oeil, plutôt,--car je n'en apercevais qu'un,--me navrait
de pitié. Tout écrasé qu'il fût, et terne, il avait encore un regard,
une fin de regard: immobilisé vers le plafond, attentif à des choses, il
méditait infatigablement, et plusieurs fois, dans mon délire, j'eus
l'impression que cet oeil fixe travaillait à recueillir dans l'espace
toutes les pensées de mon mutisme: Berthe écoutait par lui les paroles
que ma voix était incapable de proférer, et que mon âme jetait à la
sienne.
--N'est-ce pas, chérie, tu m'entends?
J'ai demandé cela, à un moment; je me rappelle très bien avoir demandé
cela. Mais l'oeil ne m'a pas répondu, et j'ai compris qu'il m'entendait,
mais qu'il ne daignait pas répondre.
D'abord, je me suis résigné, comme un enfant; puis, j'ai recommencé et
j'ai supplié. L'oeil immuable déclarait: «Il a tué une créature vivante,
et, maintenant, il l'implore.»
--Berthe...
--Je ne veux pas répondre.
--Berthe! Berthe!
--Je ne peux pas répondre. Je ne bouge plus. C'est ton oeuvre.
Je me suis mis à regarder le plafond, moi aussi, cherchant l'endroit que
Berthe fixait si âprement, et je le cherchais avec obstination,
convaincu d'y lire sa pensée, comme si l'oeil de la morte eût écrit au
plafond les choses qu'elle avait à me dire. Et je les ai lues, les
réponses de Berthe: c'était des paroles tranquilles et nettes. Elle
disait: «Tu m'as tuée. C'est fait. Laisse-moi.»