J'ai voulu crier: «Pardon!»

Mais elle déclara: «Tu as fait la chose irréparable. Il ne sert à rien

de demander pardon. Ton remords ne me ressuscitera jamais.

--Je t'aimais tant!

--L'amour n'est pas une excuse au crime de tuer.

--J'étais jaloux!

--Une vie n'appartient qu'à elle-même! L'épouse n'est pas le meuble de

l'époux, un bibelot qu'il peut casser à sa guise. Je vivais: chacun est

le seul maître de sa vie.

--J'ai tué parce que tu m'as trompé.

--Chacun est le seul maître de son corps. J'avais le droit de préférer

un autre amour; et tu n'avais pas le droit de me tuer.

--Oui, Berthe, ta faute fut légère, si elle existe; la mienne fut

atroce. Je le sais maintenant.

--Trop tard.

--Pardonne-moi!

--Laisse-moi.»

A partir de cet instant, le regard de Berthe n'a plus voulu répondre.

J'ai cru voir qu'il s'endormait. Je fus horriblement seul.

Je dois supposer que mon délire prit alors un caractère plus proche

encore de la folie, car, désormais, tout se brouille dans mon souvenir.

J'y retrouve pourtant un îlot de clarté, et je me souviens de ceci: par

intermittence, je poussais mon cri maniaque, dans l'air fétide. L'odeur

de la chambre avait empiré. Une espèce de buée opalisait les vitres, et

le soleil la diaprait en passant au travers. Les feuillages du jardin,

remués par le vent, secouaient leur ombre sur la vitre et sur le tapis;

j'observais cette fluctuation de lumières et d'ombres; ma tête tournait

à les voir; tout à coup, ce grouillement prit corps et fut le corps de

Berthe, qui houlait, qui m'attirait; et, tout à coup, le corps de Berthe

fut le mien, étalé sous mes propres yeux, et je me voyais pourrir.

D'effroi, je poussai un cri strident. La peur de mourir me dressa sur

mon séant. Mais, trop faible, je perdis aussitôt l'équilibre et je

roulai à bas du lit...

Après cela, c'est une nouvelle lacune dans ma mémoire: je ne sais pas

comment s'acheva la journée. J'ai la vague réminiscence d'être revenu à

moi, vers le soir, et je grelottais nu, sur le sol. Je m'entends

geindre. Ensuite, j'ai dû dormir.

Ce sommeil m'a sauvé. Probablement il fut long, car il faisait grand

jour, lorsque je m'éveillai, voyant tout, jugeant tout, épuisé, mais

redevenu un homme.

Le premier mouvement que mes bras purent exécuter fut de se tendre vers

l'ancienne adorée. A genoux, au bord de sa couche, je levais vers elle

mes mains ressuscitées, mes regards de prière, mon remords inutile. Ah!

comme j'ai pleuré sur le bord de ce lit, et comme elle est entrée dans

moi, à travers mes larmes, l'image de ce corps qu'il ne faut plus

décrire, la vénérable horreur de cette morte que j'avais faite!

Ah! oui, ce matin-là, je l'ai aimée saintement, l'impassible victime, et

religieusement, d'un bel amour que je n'ai jamais connu durant ma vie,

d'un grand amour expiatoire. Éclairé par la mort et dégagé de moi, je

l'ai chérie pour elle et non plus pour moi-même, et je l'adorais de tout

mon respect, de toute ma douleur, mille fois mieux qu'au temps de sa

beauté!

En cet état d'esprit, une idée fixe s'intronisa en moi: «Je ne veux pas

que nul la voie ainsi».

Dans le voeu de l'ensevelir, je me traînai sur les genoux. Je traversai

la chambre. Je gagnai la fenêtre; je pus me hausser, et l'ouvrir. Tout

le printemps entra chez nous, et l'infection s'évada dans le bleu.

*

* *

Vous savez le reste: un passant qui m'aperçut, debout à la fenêtre,

complètement nu et m'écroulant sur le parquet; les gens qui sont venus,

et ma convalescence, l'enquête, le jugement...

On a eu tort de m'acquitter. On déclame des inepties! Qu'on hésite à

guillotiner un homme, je le conçois, moi qui ai tué! Je le sais mieux

que personne: nul n'a le droit de punir; ni le mari, ni le juge, nul n'a

le droit de tuer. Mais, si ce droit-là n'existe pour aucun, quelle

aberration peut inspirer les êtres qui osent, sous couleur de justice,

trouver à l'assassin des circonstances atténuantes? Il n'y a pas

d'excuses au meurtre, quel qu'il soit! Afin de m'épargner, on a

stupidement invoqué la passion, les lois du mariage, l'adultère de

Berthe! Le rouge de la honte m'en montait au visage pendant que

j'écoutais ces bavardages monstrueux! Avocats et jurés, on voit bien que

ceux-là n'ont pas vécu, comme moi, face à face avec un cadavre qu'ils

venaient de faire! Mais, voilà! ces messieurs ont une loi qui tue: ils

n'osent plus l'appliquer, et ils n'osent pas l'abolir. Alors, lâchement,

ils me cherchent des excuses, ce qui fait leur ignominie; ils les

trouvent, ce qui fait leur crime, et ils se détournent de moi en se

lavant les mains.

Soyez tranquilles, Pilates! Ce que vous n'avez pas le courage de

prescrire, pour l'exemple, je m'en charge, et moi, j'en ai le droit,

n'est-ce pas? Je suis le maître de ma vie. De nulle autre,

entendez-vous? mais je suis le maître de celle-là, et je la jette. Je

n'en veux plus. Bonsoir.

La peur · 第 22 / 29 题