Elle avait les paupières closes et ne daigna point les soulever, mais
elle sourit, et presque aussitôt j'ai parlé une seconde fois: à voix
basse, j'ai articulé le nom de l'autre, et le nom de la rue où ils se
rencontraient.
Alors, elle a rouvert les yeux, et leurs regards, subitement angoissés,
ont plongé dans les miens, pour y chercher, à leur tour, la vérité qui
se dérobe...
Elle regardait tant mes yeux qu'elle n'a pas vu mes doigts introduire
dans notre bouche l'ampoule de verre.
Peut-être même elle n'a pas entendu, lorsque j'ai crié:
--Meurs!
Je ne me rappelle que ceci: ses prunelles sous les miennes, tout près
des miennes, deux pupilles hagardes qui cherchaient à comprendre, deux
trous d'épouvante, avec, au fond, une nuit bleue. Et encore ceci: ma
bouche collée à la sienne, le mouvement de meule furieuse qui broyait
l'ampoule contre nos dents.
C'est tout.
*
* *
Après cela, aussitôt après, et sans douleur, la nuit, le néant...
Après cela, sans commencement connu, l'obscure sensation d'un rêve, mais
d'un rêve neutre, dénué d'images autant que de pensées; une notion
d'exister, mais une notion trouble, limbeuse, et que volontiers je
dirais lointaine; une douleur, mais une douleur flottante, et que je
suppose comparable à celle des patients qu'on opère sous le chloroforme.
Puis, du temps...
Dans ce coma, peu à peu, le sens de la vie se dégageait: je ne me
percevais pas encore, mais je m'apparaissais. Quand je pris mieux
conscience de moi, ce fut uniquement par la douleur, qui, en quelque
sorte, préexistait à moi et me ramenait à moi-même.
La douleur, toujours confuse, se précisa. Puis, elle devint plus nette
encore. Localisée nulle part, elle était générale. Mais, à mesure que du
temps passait, elle se localisa si bien, et partout à la fois, que je
croyais discerner individuellement chacun de mes muscles et sa torture
propre. Imaginez un cours d'anatomie sur l'animal vivant, et les
innombrables faisceaux de chair maniés ensemble par des pinces, par des
milliers de pinces automatiques qui fonctionnent de concert, qui
tenaillent, tirent, détachent, compriment toutes les fibres de tous les
muscles en même temps, séparément, sans en oublier une seule!
Par leur souffrance, j'apprenais une à une toutes mes cellules
musculaires; elles grinçaient toutes; elles m'appelaient à l'envi. Le
supplice, à mesure qu'il durait, loin de s'atténuer, gagnait en acuité.
C'est dans cette période que je repris ma pleine connaissance.
Ma chair se tordait, mais elle se tordait seulement dans ma pensée, car
tout, de mon corps, restait immuable, et, dans ce tressaillement
universel, rien ne semblait frémir. Mon être entier était figé dans sa
douleur, qui vibrait seule au fond de lui. Aucun réflexe n'en secouait
la masse inerte. J'étais un bloc de souffrance sous les aspects de
l'impassibilité, une statue du sommeil dont les molécules se convulsent,
un marbre douloureux, à peine teinté de vie, et qui vivait tant.
Puis, un moment fut, où je voyais.
Mes facultés de perception, en se dégageant de ma gangue, renaissaient
imperceptiblement: je sus discerner les formes immédiates; je
n'enregistrais pas mes visions dans l'instant où je les percevais, car
j'avais trop mal, et mon mal m'occupait tout; les images entraient en
moi et s'y déposaient, attendant la minute d'être constatées, et je les
constatais tour à tour.
La première qui se révéla fut celle de mon derme pâle, et je le
remarquai d'abord, sans doute parce que ma souffrance a d'abord attiré
vers moi l'attention de ma pensée naissante.
Mais je ne vis de moi que mon bras gauche avec sa main, c'est-à-dire ce
qui gisait sous mon regard oblique; la vision du reste m'échappait, car,
en dépit de mes efforts, il m'était impossible de mouvoir mes yeux dans
leur orbite.
La seconde image, survenue presque en même temps, fut celle d'un visage
tuméfié, noirâtre, devant le mien, mais un peu au-dessous du mien, et
par-dessus lequel mon regard avait glissé quand j'avais aperçu mon bras.
Ces choses, d'ailleurs, s'estompaient encore dans un brouillard.
Lentement, le brouillard se dissipa, ou presque, tandis que mon esprit
devenait plus lucide.
Avec ma lucidité, ma torture croissait; elle fut si intense que je crois
m'être évanoui plusieurs fois.
Après chaque évanouissement, grâce à ce provisoire repos de mes nerfs,
je voyais mieux, je comprenais mieux, je me souvenais davantage. La
mémoire aidant la compréhension et les effets ressuscitant les causes,
il advint, au bout d'un assez long temps, que toutes mes notions
s'étaient successivement classées: à la fin, je savais.
Horreur! Devant moi, cette face...
Le visage du cadavre était d'un gris bleuâtre, avec des prunelles
écarquillées, vitreuses, une bouche ouverte en carré, des gencives
violettes, des dents ternes, un nez mou et tordu, pendant sur le côté,
et qui suintait...
Je voulus crier. Rien. Le souffle restait dans ma poitrine, soufflet
sans levier. Pourtant, je respirais? Oh! si peu!...
Je respirais une odeur de cadavre, et, très exactement, je me rappelais
tout.
--Berthe est morte. Je vis.
Au milieu de mes tortures, et malgré elles, je travaillais à m'expliquer
l'événement: mais je souffrais trop, et le travail fut long.
Enfin, il aboutit à des inductions qui me parurent admissibles: Berthe,
placée au-dessous de moi, avait absorbé la majeure quantité du poison,
que la pesanteur avait fait couler dans sa bouche; probablement alors un
ressaut brusque m'avait lancé sur le côté, et peut-être n'avais-je
aspiré que des vapeurs toxiques, trop peu pour en mourir, assez pour
m'enkyloser tout. Mon coeur avait continué à battre imperceptiblement,
et mon thorax à fonctionner, juste autant qu'il fallait pour me garder
de l'asphyxie?...
--A présent, le poison s'élimine, et je reviens? Oh! que j'ai mal!...
Le poison, n'agissant que sur le système musculaire, avait laissé intact
mon système nerveux; ainsi je demeurais apte à percevoir les douleurs,
et à délibérer des mouvements: mes nerfs transmettaient les sensations
et les ordres, mais les leviers n'obéissaient pas.
--Qu'on m'achève ou qu'on me soulage! Qu'on m'achève plutôt!