Ah! l'enfer, quand j'ai su qu'elle me trompait! L'enfer, quand j'ai
tenu, enfin, la preuve tant cherchée, guettée pendant des mois,
souhaitée en proportion du mal qu'elle allait me faire! Je suis ainsi,
et je crois que bien des hommes me ressemblent; on souffrira de savoir
ce qu'on ignore, et la vie désormais ne sera plus tenable; mais on veut
apprendre quand même, et on le veut d'autant plus fort qu'on en
souffrira davantage.
Pour moi, je suis un homme violent, et je ne m'en cache pas. Tous mes
amis l'ont éprouvé. Je me suis brouillé avec bien des gens que j'aimais,
et j'ai plus de dix fois gâté ma situation dans le monde, quitte à
regretter mes violences, une fois qu'elles sont commises; mais les
gestes s'élancent de moi, et les paroles, sans que je puisse les
retenir, et sans d'ailleurs que je l'essaie. C'est mon démon qui se
démène, comme disaient les philosophes de jadis; c'est ma bête qui
sursaute, comme disent les savants d'aujourd'hui. Je deviens une brute,
alors. Mes colères me rendent fou, et, le pire, c'est qu'elles vont
croissant et qu'au lieu de se fatiguer elles s'exaspèrent par leur
durée. Quand une idée se met à tourner dans ma tête, elle gire, gire,
comme les chevaux de bois à la foire, mais toujours plus vite, toujours
plus fort, et le manège s'emballe jusqu'à ce que tout craque et casse.
Assurément, l'existence n'a pas été drôle, pour ma femme! Peut-être ne
m'a-t-elle trompé qu'à cause de cela? Que j'aie eu des torts, je n'en
disconviens point. Mais qu'importe, maintenant? J'étais jaloux. Je
l'aimais trop. Elle était admirablement belle, et j'adorais son corps.
Je l'aimais avec fureur. J'aurais voulu mourir de l'aimer sans répit.
Lorsque nous nous querellions,--ce qui arrivait chaque semaine,--et
quand elle me voyait à bout, levant le poing pour l'assommer, elle
n'avait qu'à rire, avec ses dents blanches plantées dans ses gencives
roses, et mes poings s'ouvraient pour la saisir, la tordre, la rouler;
elle continuait à rire; mes baisers lui mordaient les dents, et toute ma
furie se fondait en ivresse.
Ça l'amusait, je pense.
Car elle en jouait, et je peux dire que de plein gré elle excitait ma
frénésie, pour le seul plaisir de la voir et de se mettre en péril, pour
la volupté perverse d'avoir peur, de se baigner dans une atmosphère
électrique, de vivifier ses nerfs en exaspérant les miens, de vibrer
mieux, de vivre fort, et de préparer la minute où ma rage et son rire
s'uniraient en baisers.
Puis, un jour, elle s'est lassée.
A vrai dire, nous n'étions pas faits l'un pour l'autre. Nous nous
aimions de façons différentes. Car elle m'a aimé, j'en suis sûr, et
quelle femme donc aurait pu résister à la contagion d'une telle
intensité d'amour? Elle m'aimait à sa manière, qui n'était pas la
mienne, et qui d'ailleurs ne valait pas mieux que la mienne. Elle aimait
en moi son orgueil d'être plus forte que la force, elle aimait sa
victoire sûre, la toute-puissance de son rire, sa domination
perpétuelle; elle s'admirait dans mon amour, fière d'accorder tant, et
vaguement vexée de recueillir si peu. Sans autre joie que de rire et de
régner, elle s'abandonnait gaiement, sans passion: un tour d'amour, un
tour de valse!
Un soir, elle a changé de danseur.
C'était se tuer, me tuer? La belle affaire! Elle a imaginé, comme toutes
les femmes, que je n'en saurais rien. Longtemps, peut-être, elle a eu
raison, et je n'ai rien su. Mais, le jour où j'ai deviné, le jour où
j'ai soupçonné, la danse changeait de mesure! Imaginez un air de valse
qui va se terminer par la _Course à l'abîme_...
D'abord, j'ai compris, à sa mine, que des choses nouvelles avaient dû se
passer: lesquelles? Berthe changeait, mon amour ne l'amusait même plus:
pourquoi? Cette espèce de lassitude lui était venue tout d'un coup:
comment? Je ne suis pas un niais, et je suis jaloux. Probablement, j'ai
découvert la vérité tout de suite. Quand je dis que je l'ai découverte,
j'exagère: je l'ai seulement supposée. Je n'avais ni certitude ni
preuve, mais une sensation qui devint une conviction, et cette
conviction s'affermissait tous les jours.
Vous pensez bien que Berthe n'ignorait rien de mes soupçons: un
caractère tel que le mien ne dissimule pas, il n'en est pas capable, et
je n'essayais même pas de donner le change; ce que je pense se lit sur
mon visage: elle se savait épiée, et elle s'en égayait comme du reste.
Mon inquiétude, mes regards scrutateurs, mes brusques rentrées à la
maison, mes silences, les interrogatoires qui me faisaient battre le
coeur et qui me rendaient pâle, si pâle que je me sentais blêmir, tout
cela constituait un avertissement perpétuel, mais elle l'accueillait
comme un jeu.
--Tu m'attraperas pas, Nicolas...
Un jeu nouveau, qui plaît parce qu'il est nouveau! Elle jouait son jeu
d'enfant; je jouais ma tragédie d'homme. Elle n'a pas compris le danger,
ou du moins elle n'en a compris que tout juste ce qu'il fallait pour
animer la partie. Que l'enjeu fût de vie et de mort, Berthe ne s'en
doutait pas, car elle n'a jamais eu peur, jamais elle n'a sourcillé
quand je la regardais dans les prunelles.
Que de fois j'ai fouillé le fond de ses yeux, comme on remue avec un
bâton la vase d'une source, et je ne voyais que du trouble! Mon corps
écrasant son corps, et les mains derrière sa nuque, je serrais entre mes
doigts sa petite tête en os chevelus, pour en faire jaillir la vérité,
et j'attendais la vérité à la sortie de ses prunelles. Ah! le trou noir
d'où rien ne sort, la petite boîte en os qui garde son secret! On tient
la vérité, là, dans la main, on peut la peser et l'étreindre, et l'on
peut fracasser la frêle cassette où elle s'enferme, rien qu'en serrant
un peu; mais, la vérité, on ne la verra jamais!
Berthe riait:
--Que tu es drôle...
Son rire m'entrait en tiédeur dans la bouche, en brouillard dans les
yeux, et je pleurais dans ses baisers, tandis qu'elle riait dans les
miens.
Bien sûr, elle jouissait de mes soupçons et elle y prenait un plaisir
que ma simple ignorance ne lui eût jamais procuré. Mon amour ne
l'ennuyait plus, depuis qu'elle sentait en moi l'angoisse de partager
son corps avec un autre, et la hantise de ce partage. Quand mes mains,
quand mes lèvres cherchaient sur elle la trace d'une autre main, d'une
autre bouche, à leurs frissons elle devinait ma pensée, et elle
s'offrait, elle me tendait son corps blanc, et toute cette blancheur
sans tache visible me disait clairement: «Voilà! Cherche tant qu'il te
plaît! Coucou... Tu ne trouveras pas!»
Elle riait dans mes mains tremblantes.
Elle ne protestait pas, ne se défendait pas, et tout autre que moi
aurait pu croire que cette sécurité joyeuse ne masquait que de
l'innocence; moi-même, tout comme un autre, j'aurais pu y croire, à la
fin, tant j'avais besoin d'elle, de l'aimer et de la garder! Mais sitôt
qu'elle voyait mes doutes s'assoupir dans la confiance, elle les
ressuscitait, en me narguant de son rire mouillé, et elle répétait:
--Peut-être oui, peut-être non. A quoi bon chercher, puisque tu ne
trouveras pas?
Ou encore son rire disait:
--A quoi bon chercher? Même si tu trouves, tu ne pourras pas me quitter!
Elle s'amusait à me rendre des baisers délicieux, pour m'affoler
davantage, et ses baisers de praline me déclaraient en riant:
--Te passer de nous, le pourrais-tu, dis? Tu ne le pourrais pas, dis?
Vivant, non, je ne l'aurais pas pu, c'est vrai, et c'est certain; je le
savais aussi bien qu'elle a pu le savoir. Mais Berthe n'a pas songé
qu'on peut mourir, et que, une fois mort, on se passe de tout. Elle a eu
tort de ne pas songer à cela, et de ne pas se dire que si la torture du
doute demeurait supportable, la certitude ne serait pas supportée par un
homme tel que moi, et que nous en mourrions, elle et moi, tous les deux:
elle, pour que nul ne touchât plus sa chair; moi, pour n'avoir pas à
vivre sans la possession de son corps.
Elle ne s'est pas dit cela! Elle en est morte.
Le jour où la preuve est venue, la mort est entrée avec elle, chez nous.
Dans la minute même, l'idée de la mort nécessaire, indispensable pour
nous deux, s'est installée en moi. Je n'ai pas hésité. Je n'avais pas le
choix: lorsqu'il n'y a plus moyen de vivre, on meurt.
C'est tout de même curieux, l'homme: une espèce de calme s'est fait en
moi, lorsque j'ai su. Ce fut, dans la première seconde, un choc, quelque
chose comme une pierre reçue au sommet du crâne, et l'étourdissement,
des cercles de lumière bleue, orange, verte, rose, qui roulent au milieu
du vide noir. Puis, presque aussitôt, une sérénité lourde s'établit dans
tout mon être. Me ferai-je comprendre, si je compare mon état à un bol
de mercure? Ame et corps, un bloc, rond, opaque, et le niveau plat de la
masse oscille sans frisson, à chaque pas, à chaque pensée...
Ce calme-là, voyez-vous, et qui ressemblait tant à une délivrance,
c'était la notion profonde d'en avoir fini avec tout, et c'était déjà
notre mort. Toutes mes dispositions se prirent d'elles-mêmes, en vue de
notre suicide, et tout se trouvait combiné, préparé, décidé, sans que
j'eusse délibéré sur rien: il ne me restait plus que des gestes à faire.
Lesquels? Ceux-ci: ne rien dire à Berthe, pour la posséder encore une
fois, et, dans l'étreinte, lui crier tout, pour tuer d'abord son rire!
Puis, ensemble et sans agonie, mourir pendant ce baiser-là. Il existe
des toxiques végétaux qui procurent une telle mort: leur action sur le
système musculaire en paralyse instantanément le jeu; les muscles se
pétrifient, le coeur en même temps que les autres: il s'arrête, la vie
cesse de tourner; le courant est interrompu; l'homme s'éteint comme une
lampe électrique.
Je ne vous narrerai pas les ruses qu'il me fallut déployer, pour me
procurer le poison: cette goutte de mort était enrobée dans une ampoule
de verre, minuscule et fragile.
Je ne m'attarderai pas non plus au récit des autres préparatifs: afin de
mourir en tranquillité, j'avais emmené Berthe à notre villa, déserte en
cette saison, et j'étais bien sûr que personne ne viendrait y troubler
notre heure finale.
Quand cette heure fut toute proche, le courage me faillit. C'était le
soir: déjà l'aimée, avec ses gestes de grâce, si connus et si chers, se
dévêtait auprès du lit où elle allait étendre son beau corps, pour le
dernier sommeil, et elle souriait malicieusement vers cette tombe. Toute
ma colère s'évaporait hors de moi; une pitié désolante m'ensorcelait,
devant cette beauté d'une vie qui n'existerait plus dans un moment.
Je dus sortir, pour respirer un peu de nuit fraîche, et reprendre mes
forces.
Enfin, je rentrai dans la maison, dans la chambre.
Berthe était couchée. En me voyant si grave, si pâle, elle se mit à rire
de ses belles dents:
--Quelle mine, chéri!
Comme elle riait, pour la dernière fois! Sa jolie tête, sur l'oreiller,
s'encadrait de cheveux épars qui roulaient savamment vers son épaule
nue: mon absence avait été mise à profit, pour une mise en scène
avantageuse, et la coquette m'appelait:
--Voyons... Riez-moi, chéri... Regardez-moi... Viens!
Elle tendait vers moi ses deux bras ronds, et elle remuait les doigts
avec un air d'impatience, se faisant câline et tentante, pour triompher
de mon esprit avec sa chair. Mais moi, je résistais, pour la laisser
vivre un peu plus longtemps, et pour la contempler encore un peu,
avant...
Je vins m'asseoir, enfin, au bord du lit, et elle m'attira par le cou;
mais je détournais mes lèvres et je luttais contre mon désir; elle s'en
amusait et se piquait d'honneur à faire sa volonté en dépit de la
mienne: son rire cherchait ma bouche, son dernier rire, humide, tiède...
Je n'ai pas pu résister bien longtemps. Dès que ses lèvres eurent touché
les miennes, le souvenir de l'autre revint furieusement, de cet autre
qui avait connu comme moi la saveur de ce baiser-là! Le baiser
impossible, depuis qu'il n'est plus à moi seul, qui existe et n'existe
plus! D'un coup de rage, je rejetai les couvertures pour voir encore
l'adorable statue de mon amour passé, de mon bonheur défunt, et m'en
emplir les yeux, à ma sortie du monde!