_8 septembre._--Je viens de voir le docteur: je n'étais pas sans
appréhension, mais il dit que mes nerfs sont en meilleur état et que les
vacances m'ont fait du bien. Il n'exige pas que je reprenne les douches.
_9 septembre._--La concierge m'a arrêté, ce matin, dans le corridor,
pour me dire que je ferais bien de changer ma serrure, à mes frais: il
paraît que le petit garçon boucher, qui occupait une chambre au-dessus
de mon appartement, a été congédié par le propriétaire; il vient d'être
mêlé à des affaires de cambriolage, et condamné avec application de la
loi de sursis; je ne suis pas fâché de ne plus le rencontrer dans
l'escalier, car il avait une mauvaise figure. La concierge n'a pas tort,
quand elle suppose qu'il a pu lever des plans dans la maison, et prendre
des empreintes de serrures ou de clefs: il est bien évident que je suis
le plus menacé de tous les locataires, moi qui ne rentre pas de la
journée: on peut me dévaliser pendant que je suis au ministère; il
faudra que j'achète un verrou de sûreté: voilà une dépense dont je me
serais bien passé.
_21 septembre._--Encore des ennuis. Mon chef de bureau, qui recherche
une pièce sans la trouver, m'accuse de l'avoir perdue ou détournée! Ces
choses-là n'arrivent qu'à moi. Pourvu qu'on ne me révoque pas! Qu'est-ce
que je deviendrais?
_23 septembre._--La pièce est retrouvée: le chef l'avait emportée chez
lui. Mais j'ai passé deux nuits sans dormir. Je m'impressionne trop.
_30 septembre._--Décidément, ça ne va pas très fort: je recommence à mal
dormir. Le bienfait des vacances serait-il déjà passé? Je devrais
retourner chez le docteur, mais il va me prescrire de reprendre le
bromure et les douches, qui me sont si désagréables.
_5 octobre._--Un drame affreux. Je rentrais rue des Plantes, dans le
brouillard; il était exactement minuit vingt. Tout à coup, près du pont,
dans l'ombre, un cri déchirant! Je l'entendrai toute ma vie. Il m'arrêta
sur place, et je sentis une sueur froide à la racine de mes cheveux.
J'ai voulu me sauver, et je n'ai pas pu. Je courais, pour ainsi dire, au
dedans de moi, sans bouger: c'est une sensation atroce. Je ne l'avais
jamais éprouvée qu'en rêve. Elle ne dura guère; presque aussitôt, je vis
sortir des ténèbres un homme qui fuyait dans ma direction, et, en même
temps, trois autres hommes derrière lui. Le premier vint me tomber dans
les jambes. Ceux qui le poursuivaient furent sans doute surpris de voir
deux personnes au lieu d'une, et ils hésitèrent un moment; puis,
rassurés par mon air inoffensif, ils se jetèrent sur nous. Un d'eux me
cria dans la figure: «Qu'est-ce que tu veux? Qu'est-ce que ça te
regarde?» Et voilà que je reconnais le petit boucher. Les deux autres
s'acharnaient à coups de couteau sur le blessé. Mais le petit boucher
leur dit: «Nous sommes cuits. Je connais ce pante-là! Il va jaspiner.»
Ils répondirent: «Surine-le.» Mais, au même moment, un d'eux cria: «La
rousse!» Aussitôt ils prirent la fuite. Je vis une lueur blanche,
accompagnée d'une détonation: le petit boucher, avant de s'enfuir, avait
tiré sur moi un coup de revolver. Il disparut dans le brouillard, et je
me crus mort. Alors seulement j'entendis les pas des agents. Ils
m'empoignèrent brutalement. J'ai eu le temps de crier: «Grâce! ce n'est
pas moi!» Mais je fus tout de suite étourdi de coups. On m'enleva, et je
n'eus presque pas à marcher: on ne croirait guère, à voir les sergents
de ville, qu'ils sont si forts; quand ils vous tiennent par le bras, ils
vous soulèvent et vous font trotter, si bien que vous ne sentez plus le
poids de votre corps. Arrivé au poste, j'ai raconté le drame du pont et
comment j'avais reconnu, dans mon agresseur, le petit garçon boucher. On
m'a tout de même gardé au poste. Pourvu que je ne passe pas en justice!
Je perdrais ma place. Ces choses-là n'arrivent qu'à moi.
_6 octobre._--Le commissaire est un bien honnête homme, qui m'a cru tout
de suite. Il m'a fait relâcher; j'ai pu courir à ma chambre, me changer
et arriver au bureau avant que le chef ait constaté mon retard. L'ennui,
c'est que je vais sûrement être appelé comme témoin, au commissariat, au
tribunal, et le chef dira que je ne suis jamais à mon poste. Nuit
d'insomnie.
_7 octobre._--Les journaux racontent l'affaire. On ne parle pas de moi,
heureusement. La victime a succombé à ses blessures. La justice pense
arrêter les assassins avant demain, et j'en serais bien aise, car je
n'aimerais guère à les retrouver la nuit, en rentrant chez moi. Par
prudence, j'ai dîné très tôt, hier et aujourd'hui, et regagné mon
domicile, dès sept heures du soir, quand il y a du monde dans les rues.
Je n'ai rien remarqué de suspect. Très mauvaise nuit. Cauchemars. Je
rêve que le petit boucher m'attaque près de la Morgue.
_8 octobre._--Mandé au commissariat. J'y apprends qu'on n'a rien à me
dire et que je dois me rendre au Palais de Justice. Et mon bureau?
Qu'est-ce que le chef va penser? Il me déteste et profitera de toutes
les occasions pour me faire du tort. Je suis bouleversé: il faut que
j'aille voir mon médecin. Je me présente au Palais de Justice: on
m'invite à revenir demain. Les assassins sont arrêtés. Au moins, je ne
suis plus exposé à les rencontrer.
_9 octobre._--Scène du chef. Je retourne au parquet: on m'appelait pour
une confrontation, mais elle n'aura lieu qu'après-demain. Scène du chef
quand je lui expose que je devrai encore m'absenter jeudi.
_10 octobre._--Je ne suis décidément pas bien: je rêve trop, je dors
mal. J'entrevois plus clairement tous les tracas qui vont résulter de
cette malheureuse affaire.
_11 octobre._--Confrontation. J'ai reconnu le garçon boucher et ses deux
complices. Il m'a regardé avec un mauvais oeil: il voulait m'intimider,
mais le juge s'en est aperçu et m'a fait approcher, pour que l'accusé
fût derrière moi pendant ma déposition; alors, j'ai parlé plus
librement. A la sortie, le petit boucher m'a dit: «J'aurai ta peau!» Il
paraît qu'il n'a que dix-huit ans. Je me suis mis une vilaine affaire
sur les bras.
_18 octobre._--Deuxième confrontation. Les assassins ont fait des aveux.
Le petit boucher, au moment où je passais devant lui m'a répété:
«J'aurai ta peau!» Pourvu qu'il soit condamné à mort! Tout le monde me
plaisante au bureau; mais je n'ai pas envie de rire, et je suis inquiet.
_25 octobre._--Le médecin me trouve très agité. Il me conseille la
campagne. Il en parle à son aise: et mon bureau?
_28 octobre._--Toutes les nuits, je rêve d'assassinats et du petit
boucher. Je me réveille en sursaut. Si ce misérable est acquitté, bien
sûr il fera comme il a dit. J'aurais dû, au dernier terme, donner congé,
afin de déménager en janvier et d'aller habiter dans un autre quartier.
Ce serait plus prudent. Même en prison, le petit boucher a peut-être des
amis qui me guettent.
_2 novembre._--Je suis perdu: le petit boucher s'est échappé. On m'en a
montré la nouvelle dans un journal, au bureau. Je me suis trouvé mal.
Les camarades me plaignaient beaucoup et s'empressaient autour de moi.
Avec un dévouement que je n'aurais pas espéré d'eux, ils m'ont soigné,
escorté, ramené chez moi. J'ai des frissons et une grosse fièvre.
_3 novembre._--Je suis tout à fait malade de l'émotion que j'ai eue et
qui ne me quitte pas. Impossible de dormir: à tout instant j'imagine
qu'on force ma serrure. Le médecin m'a mis à la diète. Je fais mon
testament.
_4 novembre._--Le petit boucher n'est pas encore venu. Le médecin me
fait prendre médecine.
_5 novembre._--C'était une bien mauvaise farce: le petit boucher est
toujours dans sa prison, qu'il n'a pas quittée. Les camarades ont
inventé cette histoire pour se moquer de moi, et Lubert, qui écrit dans
les journaux, a fait imprimer la petite note qu'on m'a montrée. Ils me
traitent d'imbécile, mais qu'est-ce que je dirai d'eux, qui font de
pareilles plaisanteries à un pauvre malade?
_8 novembre._--Je vais un peu mieux. Je mange.
_9 novembre._--Je retourne au bureau.
_15 novembre._--L'affaire du petit boucher passe dans huit jours.
L'instruction est terminée. Je suis convoqué comme témoin à charge. Il
faudra revoir les yeux de cet assassin. J'en ai peur à l'avance.
_22 novembre._--C'est demain. Je ferai mon devoir et je répéterai la
vérité. Mais, si on ne le condamne pas, il me tuera.
_23 novembre._--Aux assises. Pendant toute l'audience, chaque fois que
mes regards ont rencontré ceux du petit boucher, j'ai lu ma mort dans
ses yeux. Il remue les lèvres pour répéter: «Ta peau... J'aurai ta
peau.» J'étais troublé tellement que je ne sais ce que j'ai dit dans ma
déposition. Le président a dû me rassurer. Les assassins sont condamnés,
l'un à perpétuité, l'autre à vingt ans; mais le petit boucher, qui
débute, et qui n'a tué ni moi ni le passant, obtient seulement six mois.
Voilà bien ma chance!
_24 novembre._--Deux fois, cette nuit, la voix du petit boucher m'a
réveillé; il criait: «Ta peau!... ta peau!...»
_25 novembre._--Mauvaise nuit, insomnie: je compte les heures. Je n'en
ai plus guère à vivre. Encore six mois, et on me tuera. Pourtant, je
n'ai rien fait de mal.
_26 novembre._--Lubert vient de m'apprendre une bonne chose: c'est que
le petit boucher devra purger sa précédente condamnation, qui était de
deux mois; cela me fait deux mois de plus à vivre; mais de quelle
existence! Je ne songe plus du tout à mon avancement.
_31 décembre._--J'ai beaucoup maigri. Les bureaux sont fermés; à trois
heures, défilé chez le ministre. Je profite du congé pour aller voir le
docteur. Il prétend que j'ai la monomanie de la persécution. Il me
prescrit le repos et l'exercice, les douches et la campagne. Lubert me
dit: «Pourquoi ne te prescrit-il pas d'avoir vingt mille francs de
rente?» Lubert a raison.
_1er janvier._--Aujourd'hui, je commence l'année de ma mort. Il neige
pour la première fois: je n'aime pas la neige, mais c'est tout de même
triste de penser que je ne verrai plus tomber la première neige.
_8 janvier._--En plein bureau d'omnibus, dans la foule, la même voix a
crié: «Ta peau!» Je me suis retourné, je n'ai rien vu. A-t-il donc lancé
des amis à ma poursuite?
_15 janvier._--J'ai donné congé de mon appartement. Je déménagerai au 15
avril. Le petit boucher ne découvrira peut-être pas mon nouveau
domicile, puisque sa peine n'expire que le 23 juillet.
_21 janvier._--Anniversaire de la mort de Louis XVI. Pourquoi n'a-t-on
pas guillotiné le petit boucher? Ce doit être affreux, le froid du fer
qui vous entre dans le corps!
_23 janvier._--Deux mois pleins aujourd'hui! Dans six mois, je mourrai.
_2 février._--Est-ce vrai? Lubert affirme que la préventive compte pour
la durée de la peine, et que, par conséquent, le petit boucher sera
libéré le 8 juin; il dit aussi que, pour la première peine, il pourrait
invoquer la prescription, et que, dans ce cas, il sortirait le 8 avril,
une semaine avant le terme.
_3 février._--La même voix toujours a crié derrière ma porte, très
distinctement: «J'aurai ta peau!»
_4 février._--Lubert a pris des renseignements: le petit boucher sortira
de prison le 8 juin; j'aurai le temps de déménager. Tout de même, Lubert
estime que, pour moi, il vaudrait encore mieux quitter Paris et
permuter. Si cela se pouvait! En province, on est tranquille. Je vais
faire passer une annonce dans les journaux.
_5 mars._--L'affaire de la permutation est manquée. Il faut, paraît-il,
attendre l'automne. D'ici là, je serai mort. D'ailleurs, je ne vis plus.
_8 mars._--Plus que trois mois! Je refais mon testament.
_15 mars._--J'ai trouvé un petit appartement à Montmartre: c'est un tout
autre quartier, aussi loin que possible de Montrouge; on ne viendra
peut-être pas me chercher là. Autre avantage: l'appartement est libre et
je pourrai emménager dès le 1er avril. Je signe.
_18 mars._--Lubert prétend que j'ai eu tort de choisir Montmartre, qui
est le rendez-vous des Apaches, et où le petit boucher a certainement
des amis: je n'avais pas songé à cela. Où donc vivre, mon Dieu?
_1er avril._--J'emménage: c'est une grosse fatigue. Le soir, au moment
de me coucher, je reçois une dépêche: «J'aurai ta peau.--Le Petit
Boucher.»
Ainsi, ce départ n'a servi à rien: le bandit connaît ma nouvelle
adresse.
_2 avril._--Sur le conseil de Lubert, je porte ma dépêche au
commissariat. On me rit au nez, on prétend que j'ai reçu un poisson
d'avril.
_31 avril._--Mon nouveau quartier ne me réussit pas: tout ce mois-ci,
j'ai vécu comme dans un rêve. La menace du petit boucher me poursuit. Il
pense à moi, là-bas, et je l'entends. Lubert m'a expliqué la télépathie.
J'ai des élancements dans la tête, et je peux à peine me traîner au
bureau: je prends l'omnibus, chaque fois. Mes appointements n'y
suffiront pas. C'est presque une délivrance, de mourir.
_8 mai._--Plus qu'un mois! Je me suis promené, ce soir, sur les
boulevards extérieurs, pour jouir un peu du beau temps et de ma liberté:
car, dans un mois, je sens bien que je n'oserai plus. Je n'ai pas honte
d'avoir peur: je suis fait ainsi, et ce n'est pas de ma faute. J'ai vu,
sur le boulevard, des amoureux qui s'embrassaient. Moi, je suis tout
seul.
_13 mai._--Lubert me conseille d'acheter un revolver pour défendre ma
vie.
_16 mai._--J'apprends à tirer, dans ma chambre, sans cartouche. Mais
cette arme m'épouvante. Au bruit qu'elle fait, il me semble que le petit
boucher tire sur moi, comme dans la nuit du 6. Mais il me tuera avec son
couteau. J'aimerais mieux une balle.
_18 mai._--Il faut, décidément, que je me remette au bromure.
_25 mai._--Scène violente du chef, qui menace de demander ma révocation,
parce que je n'ai la tête à rien. Il a raison: je n'ai la tête à rien.
Il faut que je cesse le bromure. Je suis très malade.
_1er juin._--La semaine commence. Dans une semaine, il sortira de sa
prison.
_6 juin._--Après-demain, il sera libre.
_7 juin._--Demain!
_8 juin._--Il est libre! Je le vois. Je l'ai vu toute la nuit. Il me
cherche. Il a acheté un couteau neuf. J'ai mal dans la tête. Impossible
de quitter mon lit. Et le chef? J'essaie mon revolver. Jamais je
n'oserai tirer sur lui. Il me fait trop peur.
_9 juin._--Au lit. Il me cherche. Aller dans la rue? Non. Jamais plus!
Sous mes fenêtres, dans l'escalier, à chaque instant, il crie: «Ta peau!
Ta peau!»
_10 juin._--Je voudrais en avoir fini. Je souffre trop. Je vais devenir
fou. Mais je ne veux pas mourir d'un coup de couteau. Autrement!
Autrement!
_11 juin._--Par ma fenêtre, je l'ai vu, sur le trottoir d'en face! Je
jurerais que c'est bien lui, et qu'il m'a reconnu lui aussi; il a mis
ses mains aux coins de sa bouche et m'a crié, comme toujours: «.....».
_12 juin._--Je...
_13 juin._--. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
_Journaux du 14 juin_: «Hier, vers quatre heures du matin, les
locataires du nº 87 de la rue des Abbesses étaient réveillés par le
bruit d'une détonation. On pénétra dans l'appartement de M. D...,
employé au ministère de...; l'infortuné gisait, à demi nu, devant sa
fenêtre, la tempe trouée d'une balle et serrait un revolver dans sa main
crispée. On attribue ce suicide à un dérangement d'esprit.»