Pourtant, et quoiqu'il ne fût pas grand clerc en l'analyse des âmes, il
était bien forcé de reconnaître le mince progrès de ses affaires. Il en
concevait du dépit. Au début, ce projet d'un mariage ne lui était apparu
que comme une combinaison vaguement avantageuse et qui lui souriait,
mais ne l'enthousiasmait pas; devant les résistances, il se cramponna,
accroché à son idée comme un crabe à un goémon, et ne voulant plus
lâcher prise, uniquement parce qu'il tenait: à force de souhaiter la
victoire, il en venait à s'imaginer qu'il souhaitait l'objet de la
victoire; sous son crâne breton, le caprice se faisait idée fixe, et
cette envie l'obsédait davantage de jour en jour.
--Elle y viendra!
Il commençait cependant à trouver le temps long, et s'agaçait. Il en
arriva bientôt à s'irriter du temps perdu, et d'un rôle qui l'humiliait
dans sa vanité. Incapable de s'en prendre à lui-même, il s'en prenait à
la femme, qui faisait semblant de ne pas le comprendre et qui se moquait
de lui, peut-être! Il rageait et pensait à elle, toujours avec colère et
certes sans plaisir, et surtout sans amour, mais il y pensait trop, trop
souvent, plus que de raison: le souvenir d'elle surgissait brusquement,
à tout propos, hors de propos, au milieu d'une manoeuvre, et le marin
furieux envoyait des coups de sabot à ses agrès ou à son mât, à tout ce
qui se trouvait sous la portée de son pied pour recevoir les châtiments
destinés à sa compagne future.
--Faudra bien que tu y viennes, rosse!
Le besoin d'avoir raison, de réduire l'adversaire, devenait âpre et
lancinait son impuissance.
--Anne-Marie, sale bête! Chameau!
Il l'appelait, la revendiquait; il la voyait domptée, cette faiblesse
qui désobéissait à sa force, et ne sachant déjà plus si son impatience
exigeait une épouse soumise à son poing ou une maîtresse couchée sous
son caprice, il réclamait avec des grognements les minutes d'un triomphe
vengeur, quel qu'il fût!
Épouse ou maîtresse! Mais dans un rôle ou l'autre, elle était femme, et
son sexe se précisait dans sa défaite, si bien que le désir de la
vaincre, se confondant avec un désir de la posséder, mua peu à peu:
obscurément, des appétits charnels sourdaient de la hantise; à force de
l'exécrer, à force de l'évoquer, là, devant lui, allongée, criant grâce,
il la lui fallait là, elle et nulle autre à sa place, elle exclusivement
nécessaire! Il aimait.
Il ne s'en doutait pas: il aimait, croyant détester, et cachait son
amour comme on cache une haine, à tous, surtout à elle. Il venait à
l'auberge chaque fois qu'il pouvait, avec son air d'indifférence, en
traînant des regards qui rampaient sur le sol, pour se redresser tout à
coup, quand ils arrivaient sous la proie. S'il était seul dans la
boutique et si la femme tournait le dos, vite le regard bondissait sur
elle, s'agrippait à ses reins, et, comme à coups de griffes, déchirait
les vêtements.
--Tu y passeras, va!
En présence des camarades, ou en face de la veuve, ses yeux restaient
sereins, tranquilles et sans idée. Son calme trompait tout le monde:
Anne-Marie, n'ayant jamais éprouvé pour cet homme que de l'antipathie,
en avait peut-être un peu plus, mais n'y prenait pas garde: elle
continuait à sourire en apportant la bolée ou en versant le rhum. On
était bons amis.
--Anne-Marie!
--Quoi donc, Toussaint?
--Voilà bientôt le Pardon de Saint-Tudy, où c'est beau, avec tant qui y
viennent de partout, et des baraques de foire. Si tu voulais, moi, je
t'y enverrais bien, dans mon bateau.
Subitement méfiante, elle railla:
--Pas toute seule, hein?
Il fut vexé de voir que son plan était déjoué; il dissimula.
--En bande, bien sûr, avec qui tu voudrais. On rigolera! Je gagne assez
d'argent pour mener des amis, une fois.
--Peut-être: on verra.
--Pense à ça; tu as quinze jours pour dire. Au revoir, Anne-Marie.
Il sortit aussitôt; car, après une proposition importante, il convient
de ne pas s'attarder, crainte d'en dire trop long, et d'avouer ce qu'on
désire. Pour ne pas insister lui-même, il intéressa Katic, cousine
d'Anne-Marie, à ce projet de fête, et l'invita, sachant bien qu'elle en
parlerait à sa place; il avisa Jean-Louis, son matelot; Scolastique,
joyeuse commère, et Jeannine Belz voulaient être de la partie.
--C'est l'Anne-Marie qui fera patronne à bord: arrangez-vous avec.
Tout s'arrangea et le jour vint.
*
* *
Les quatre Bretonnes, bellement gréées, en robes noires, coiffes
blanches, et châles de couleurs crues, portaient la chaîne d'or au col
ou sur le ventre; leurs cheveux, fortement tirés sous le bonnet,
tendaient la peau des tempes et des fronts, comme tambours, et les
visages bien savonnés luisaient. Les deux marins, rasés dès l'aube,
avaient reçu le vinaigre et la poudre d'amidon. Les faces étaient
hilares, les yeux grands ouverts et brillants, les consciences légères,
et on se promettait de la joie. Dès l'arrivée au cabaret de la veuve,
chez qui on devait se réunir, toute la bande s'esclaffait déjà et criait
fort.
--Pas de soucis, hein? pour un jour!
--Fiden-doué, non!
Toussaint lui-même oubliait son amour, à force de belle humeur, et
l'Anne-Marie, en regardant rire son ancien prétendu, confessait avec
indulgence que, sauf la boisson, il n'était ni vilain gars ni méchant
homme.
--On me croira le pacha de Turquie, avec tout ça de femelles dans mon
bateau!
Pour commencer la fête, la mère Guillou offrit le café. Chacune comme
chacun avait apporté sous le bras, en un petit paquet, ses provisions
pour la journée, du pain beurré avec du lard ou de l'andouille. Lekor,
s'étant chargé de la boisson, achetait à la vieille douze litres de
cidre, et craignait que ce fût trop peu; une gourde en peau de vache qui
venait d'Espagne, et qu'il portait pendue en bandoulière, fut remplie de
rhum: les deux litres n'ayant pu s'y loger, il but ce qui restait au
fond de la seconde bouteille. Cependant, le ciel se couvrait.
--En route!
Au moment de partir, un grain tomba. Pour prendre patience, Lekor offrit
aux femmes une tournée de cassis arrosé de vermout; la cabaretière n'eut
garde de protester. On fut plus gai.
--Faut pas traîner trop, tout de même, devers la marée. Je veux sortir
avant le bas de l'eau: sans ça, contre le flot, on aurait du mal.
--Bah! y a bonne brise, Toussaint!
--De trop, peut-être! Mais, avec moi, Colastique, on peut aller. La
_Julie_, capitaine Lekor! Jean-Louis, un autre vermout, pour nous mettre
de l'huile aux bras! C'est moi qui régale.
Le grain passa; on courut embarquer, et la voile que les deux gaillards
hissaient au mât, avant même d'être déployée, claqua de colère. Le
capitaine la maîtrisa, et s'assit à la barre, avec le calme du dompteur.
--Tu vois, Colastique, rien à craindre! Je t'enverrai au Pardon sans que
tu attrapes seulement une bolée d'eau.
Néanmoins, dès que la _Julie_ eut dépassé la pointe du petit port et
perdu son abri, un coup de vent la coucha: les femmes crièrent;
Toussaint serra la barre contre ses côtes, et rit.
--C'est rien que ça, c'est du vent!
Il fallut prendre un ris, et la besogne était malaisée. Toussaint
regretta en secret de n'avoir pas emmené un second matelot: il pouvait
encore retourner à terre, et les compagnons de renfort ne lui eussent
certes pas manqué; mais il avait en tête l'orgueil de garder ce lot de
femmes pour lui seul, et quatre libations lui avaient chauffé le
courage. Il se rassit en criant: «A Dieu vat!» et sa _Julie_ emporta
vers le large la chanson aigrelette des femmes et le rire gras des
matelots.
Vers trois milles, une bouffée froide, de mauvais augure, passa, et il
la sentit sur sa joue: d'un coup d'oeil furtif, il vit l'horizon du
Nord-Ouest qui se chargeait et, malgré lui, il fronça les sourcils; puis
il éclata de rire, et serra la barre plus fort.
Il connaissait bien les parages; le bateau, penché sur tribord, filait
droit, et sous la poigne du maître entrait savamment dans les lames.
--Dis donc, Toussaint? ça se gâte.
--Le ciel est tout noir.
--Tu vas pas trop au large?
--Je prends des bordées, pour attraper le vent.
--Y a pas danger, Toussaint?
--Avec moi? Tu blagues, Jeannine!
--Nous fais pas boire un coup!
--Fiden si! vous boirez un coup.
Il empoigna sa gourde, pour bien montrer qu'il avait les mains libres et
l'esprit tranquille, et la tendit aux femmes; mais elles refusèrent; il
but largement, et fit boire Jean-Louis. Il remit son outre en sautoir,
et se cala contre la barre: sa face était plus rouge.
--Attention, les filles! on va virer!
La voix molle du matelot protesta à l'avant.
--Y a trop de toile. Le vent a forci.
--Pare à virer, je te dis!
--Si on prenait encore un ris, tout de même?
--Pare à virer, bon dieu!
Tandis que les femmes s'accroupissaient vite, le matelot se mit debout
et rendit du filin: Lekor, en colère, tira la barre, d'un geste brusque,
et, furieusement, le gui passa de droite à gauche. Jean-Louis n'eut que
le temps de pousser un cri fou, et tomba dans la mer avec une cuisse
cassée. Les femmes, relevant la tête, hurlèrent. Toussaint, les lèvres
serrées, les yeux écarquillés, se cramponnait à sa barre. La grande
voile, sous son filin trop lâche, s'emplissait de vent, et le bateau,
couché, fuyait vers l'Est, en embarquant des paquets d'eau. Jeannine,
avec de stridents appels, tendait les bras vers la place perdue où le
matelot était tombé. Toussaint, muet, crispé, assourdi par la clameur
des femmes, poussait la barre pour résister au vent, qui rageait plus
fort.
Anne-Marie fut la première à reprendre du sang-froid:
--Toussaint! Tempête?
--Oui.
Dans le moment même, il jura: son gouvernail venait de casser sous
l'effort. Le bateau se redressa d'un bond, comme une bête fouettée, et
la voile frénétique claqua, à droite, à gauche, tirant sur le mât qui
grinçait.
--Gare dessous!
Le marin se rua sur les étais, qu'il dégageait, fébrile: il en eut le
temps et la voile s'écroula. Les femmes glapirent de nouveau.
--Paix, garces!
Accroupies dans l'eau, accrochées aux bancs, elles pleuraient, et le
bateau, sans gouvernail, partit à la dérive, en sautant sous le choc des
vagues, dans la tempête déchaînée.
--On va couler!
--Faut bien que ça arrive, un jour ou l'autre.
Du noroît, une fumée d'embruns s'avançait sur la mer, en tourbillon
blafard, et tordait la crête des vagues. Pour s'en faire un gouvernail
contre l'assaut, Lekor empoigna un aviron, et regarda venir. La lourde
masse d'eau arrivait en sifflant: sous le choc, l'aviron cassa net, et
le marin tomba sur les genoux, pendant que la coque craquait de toutes
parts. Les femmes, inondées, hurlèrent plus fort.
Toussaint se releva.
--N... de D...! Écopez, vous autres!
Anne-Marie, seule, saisit un seau; les autres continuaient à geindre;
Katic s'étant mise à réciter une prière, Jeannine et Scolastique
l'imitèrent, et, chaque fois qu'une brève accalmie, entre les ressauts,
permettait à leurs mains de lâcher le banc ou les membrures, vite, elles
commençaient un signe de croix, toujours inachevé.
Au-dessus de leurs têtes, la vergue folle se démenait, ballant et
martelant le bordage.
Pour lier sa voile, le matelot marcha sur les femmes, comme sur des
agrès: ses durs souliers leur écrasaient le ventre et les côtes; elles
interrompaient leurs prières pour l'injurier et lui battre les jambes;
il ruait dans le tas.
--Écopez, rosses de femelles! On va couler!
Katic se décida; les deux autres en firent autant. L'embarcation,
enlevée par les fortes lames, pivotait à leur crête, sous la poussée du
vent, et, tour à tour penchée sur un bord ou sur l'autre, elle fuyait
dans le courant qui l'avait prise.
--Où qu'on va, Toussaint?...
Comme si de longs atavismes l'eussent préparée à cette mort, Anne-Marie
parlait d'une voix presque calme, en emplissant son seau, pour le vider
par-dessus bord, et ses gestes précis étaient ceux d'une ménagère à
l'ouvrage. Le Breton ne lui répondit pas: il buvait à sa gourde.
--Bois pas, pour garder ta tête!
--Je fais ce que je veux.
--C'est au large qu'on va, Lekor?
--Non.
--A la côte?
--Devers la pointe des Gaours: le courant passe là.
--On pourrait accoster, peut-être?...
--On s'y crèvera, plutôt!
--Tu es bon marin, Toussaint...
L'ivrogne se rengorgea sous l'éloge et répliqua:
--Pour sûr.
Puis il haussa lentement une épaule, en ajoutant avec dédain:
--Écope!
Pour montrer ce qu'il savait faire, il prit son dernier aviron.
--Écopez!... Je vas vous gouverner ça.
Son assurance et l'exemple d'Anne-Marie rendirent du coeur aux trois
femmes, qui travaillèrent avec furie. Nul ne parlait plus. L'homme, avec
son arme de bois blanc serrée dans ses deux poings, luttait contre la
mer: son oeil de duelliste, attentif et dur sous les sourcils crispés,
surveillait au loin la venue des coups, suivait chaque lame, la
guettait, et sa parade recevait l'attaque.
--Hardi, Toussaint!
Ramant, lofant, et tout rouge, il suait, avec des ahans de sa large
poitrine. Le courant emportait la barque. Quand on rencontrait un
remous, elle tournait sur sa quille, malgré l'effort du barreur, et la
mer jetait des masses d'eau sur les femmes glapissantes.
Anne-Marie ne criait pas.
La lutte dura près d'une heure.
Vingt fois, on faillit sombrer.
--V'là les Gaours!...
Tout de suite, il vit que la marée était encore trop basse; des récifs à
fleur d'eau barraient la route: on en éviterait un, deux, mais on se
ferait broyer sur la ligne, avant d'approcher terre. Il jura. Les autres
comprirent.
L'homme regardait le double mur des roches, et les femmes regardaient
l'homme, pour chercher un espoir sur sa face immobile; mais ce visage,
rouge tantôt, changeait de couleur, à la façon d'une pieuvre blessée;
elles ne doutèrent plus et se remirent en prière.
Vers l'avant du bateau, les Pens-Gaour se hérissaient, noires, dans un
tumulte de houles blanches. Une lame prit cette coquille et l'enleva;
sur sa cime, elle la fit tourner doucement, puis rouler, et l'engloutit.
Mais la barque reparut aussitôt, coincée entre deux roches, et le flot
qui passait continua sa route.
*
* *
Deux vivants s'accrochaient aux aspérités du massif, et rampaient. Une
lame nouvelle arrivait à l'assaut. Toussaint, qui se hissait, tourna la
tête: il vit Anne-Marie impuissante à gravir, et la montagne d'eau qui
s'avançait contre eux. Il revint, saisit la naufragée par un poignet,
par les cheveux, et tira à lui. L'explosion blanche tonna au fond du
trou, et les gerbes d'écume s'élancèrent en voûte par-dessus le couple
étalé à plat ventre. Dans le ruissellement qui suivit, accrochés des
mains, des pieds, des genoux, ils sentirent tout au long de leur peau
les forces du torrent qui les tiraient vers le gouffre, et furent
libres.
Avant qu'une autre lame vînt se cogner au rempart de granit, ils avaient
pu gagner le sommet. Ils s'arrêtèrent. La mer rageait en bas. D'un même
mouvement, ils s'assirent et soufflèrent, les bras pendants.
Toussaint cherchait à voir son bateau trépassé, qui émergeait encore par
instants. Il dit:
--En voilà un coup d'arrivé!
Anne-Marie ne l'entendit pas: elle contemplait, avec une stupeur
terrifiée, l'enfer glauque d'où elle sortait. Mais elle n'en put
soutenir la vision et frissonna, en fermant les yeux. Elle dit:
--Elles n'ont pas crié.
Toussaint ne l'entendit pas: il rageait contre la mer et l'insultait,
grommelant des mots, tendant le poing. Ils ne parlèrent plus. Assis côte
à côte, face au large, toutes leurs forces hébétées, ils restaient
immobiles, le regard fixe et sans rien voir. La Bretonne grelottait. De
son vêtement, des petits ruisseaux coulaient autour d'elle, et parce
qu'ils se dépêchaient de retourner à la mer, elle sauta, en les voyant
tout à coup, et recula.
--Toussaint!
--Quoi?
--J'ai peur.
Il daigna sourire avec le dédain du mâle, et décrochant sa gourde
catalane qui contenait encore un bon litre de rhum, il la tendit sans
dire un mot. Machinalement, elle but et rendit l'outre; il but à son
tour. Elle attendait qu'il eût fini, mais il buvait longtemps.
--Viens-nous-en, Toussaint.
Il fit un rire sec.
--Viens-nous-en? Où ça, donc?
--Au Bourg...
Cette fois, il rit tout à fait.
--Au Bourg? Tu en as de bonnes, la fille! Tu sais donc pas où qu'on est?
--Aux Gaours.
--Pens-Gaour, oui!
--Quoi, c'est celles-là?
--Deux saloperies qui m'ont pris mon bateau dans leurs sacrées
Fesses-de-Chèvre, bon Dieu de bon Dieu!
--C'est donc pas terre?
--Terre, oui! A trois cents brasses de terre, nous sommes, avec un
courant qu'il faudrait un marsouin pour le remonter.
Elle resta étourdie, stupide à cette idée qu'on n'était pas sauvé, et
qu'il faudrait mourir encore une fois. Elle essayait de douter et
n'osait plus ni bouger ni regarder rien, par crainte d'acquérir la
certitude; mais elle sentait derrière son dos cette autre mort qui
l'appelait.
Enfin, elle parla:
--Trois cents brasses, tu dis?
--Au plein de la marée, mais ça fait bien le double, à cause de la
dérive.
--Faut passer vite, pendant que c'est moins large!
--Si tu y mouillais seulement une jambe, tant que la mer remonte, le
courant te goberait comme un vieux sabot, et tu irais loin! T'as qu'à
voir.
Anne-Marie pivota lentement, et d'un oeil humble, elle vit, entre elle
et le continent, ce fleuve impétueux qui se ruait dans le chenal, en
déchiquetant sa furie sur les arêtes du bas-fond. Elle connaissait assez
les choses de la mer pour comprendre qu'un tel passage était
impraticable. Elle ne souffla mot.
Toussaint, de sa voix morne, reprit:
--Le Gardec y a péri, l'an passé, avec son mousse: encore, ils avaient
la barque, eux!
Il se tut; deux minutes furent silencieuses.
--Et Yves Pilot, donc! C'était là aussi, qu'on croit. Mais lui, il y a
des ans.
Après deux autres minutes, il ajouta:
--Et puis, tu sais, au plein de l'eau, ce sera couvert, ici: par temps
calme, les Pens-Gaour viennent tout juste à ras, mais par tempête on n'y
voit que du blanc, et y en a!
--Alors?... On sera pris... Toussaint?
--Mad-doué, oui.
--Au plein, Toussaint?
--Balayé, tu peux le dire.
Après un autre silence, elle demanda:
--Tu sais nager, toi?
--Pour sûr!
--Moi... Je sais pas...
Encore une fois ils se turent. Puis, elle leva vers lui un regard
humble:
--Tu me tireras avec toi?
--Dans ce courant-là!
--Tu ne me laisseras pas! Au plein de l'eau, il mollira, le courant; tu
pourras me passer à terre, avec toi, Toussaint?
--Y a guère apparence.
Elle se ramassa, les genoux serrés, les jambes repliées, les coudes aux
flancs, comme pour offrir moins de prise à la mort, et elle haletait. Au
bout de quelques minutes, elle questionna de nouveau:
--Ce sera bientôt, ça?
--Quoi?
--Que le flot couvrira ici?
--Deux heures de temps.
Elle songea que dans deux heures, elle serait morte, comme Katic,
Jeannine et Scolastique, et elle les chercha dans le trou, pour se voir
elle-même: à la place du naufrage, il n'y avait plus que des tourbillons
fous, du blanc, du vert, pas une tache noire. Alors, elle pleura
doucement, et peu à peu elle pleura plus fort, comme une petite fille:
ses épaules sautaient sous les sanglots.
Soudain, elle allongea le bras, et silencieusement elle montra du doigt
un pan d'étoffe rouge plaqué sur un angle de roche, le châle de
Scolastique.
Alors, elle se signa; elle se leva toute droite et très grave; se
tournant vers la terre où sont les églises, elle joignit les mains
devant sa bouche; puis, elle se mit à deux genoux, et, tête basse, elle
récita contre ses doigts entrelacés une prière à la Sainte Vierge. Sur
son corps immobile, les plis mouillés de sa robe noire se collaient en
sculpture, et la moulaient.
--_Amen_...
Elle murmurait des mots latins, parce qu'ils sont les mieux entendus
dans le ciel, et ne s'interrompait que pour se frapper la poitrine, et
recommençait l'oraison.
D'abord, le Breton l'avait regardé faire; mais bientôt il s'agenouilla
aussi, et pria en battant sa coulpe.
Quand il eut fini, il se releva et avala une lampée de rhum. Alors,
l'âme ragaillardie deux fois, par la prière et la boisson, il se sentit
à l'aise et plein de vie. Avec la complaisance d'une force, il considéra
la femme qui priait. Longtemps, ils demeurèrent là, tous deux, figés
dans leur pose, elle à genoux et lui debout, double statue sur un
piédestal de tempête, et la mer oubliée hurlait en cercle autour du
couple.
Le marin regardait toujours, et l'alcool lui courait dans les veines: il
sourit béatement à ce dos penché, à cette nuque où frisaient des cheveux
mouillés, à cette croupe tendue de la femme qui lui semblait belle: et
tout à coup, il se ressouvint qu'il l'aimait.
Un brusque afflux de sang lui monta du coeur à la tête, et, les yeux
noyés, la face élargie par un rire muet, il tendit les paumes vers la
rondeur de ces hanches. Mais la femme, soit qu'elle perçût le bruit ou
qu'elle sentît l'approche, se retourna et, d'instinct, elle se mit
debout, tandis qu'il reculait, intimidé: elle n'avait pas vu le geste
libidineux, mais le gars lui semblait bizarre, avec son rire bête et ses
deux bras ouverts. Brusquement, il cessa de rire, et sa mine devint
féroce: comme on empoignerait une arme, il saisit la gourde pendue à son
côté, et téta du courage.
--Bois pas tant...
--Je te l'ai payé, mon rhum, pas vrai?
Il répondit brutalement, afin de créer la bataille, et, pour bien
prouver qu'il était le maître, il but de nouveau, après avoir parlé.
La cabaretière connaissait les ivrognes, qu'il ne faut pas contrarier,
et sa vie dépendait de celui-ci. Peut-être il méditait de l'abandonner
là, sans oser le dire, et cherchait une dispute pour avoir un prétexte?
Elle en eut l'intuition, et le détesta; mais elle résolut d'être habile.
Le laissant boire à sa guise, elle examinait à la dérobée ce maître et
sa tête renversée, où la vie et la mort allaient se décider: sous la
peau tendue de son cou, elle voyait passer les ondes de l'alcool qu'il
avalait, et elle aurait voulu lui serrer la gorge, l'étrangler, pour
l'empêcher de se faire plus ivre, pour se venger aussi.
Elle lui sourit dans l'instant même, car il rabaissait les yeux vers
elle et rejetait sa gourde sous son bras; d'un air de provocation, il
disait, en secouant la tête:
--Tu vois, hein?
Il avait espéré un reproche et fut déçu. Il se planta devant elle avec
dignité: sa face était plus rouge, sa prunelle plus trouble, et son
équilibre incertain.
Elle demanda doucement:
--La tempête mollit, pas vrai, Toussaint?
--Non!
--Elle mollira au plein...
--Non!
--Tu nageras bien tout de même: tu es si fort!
Il grogna. Elle s'approcha de lui, amicale comme une soeur:
--Tu as prié le bon Dieu, Toussaint?
--Oui!
--Il t'a dit de m'emmener avec toi, pas vrai?
--M'a rien dit.
--Moi, j'ai prié la Sainte Vierge... Elle m'a promis que tu m'enverrais
à terre, parce que tu es bon et que tu nages si bien...
Elle se rapprocha encore, jusqu'à le frôler, et elle ajouta, presque
tendre:
--Avec moi, tu passeras bien.
Il s'écarta, comme pour éviter le contact, et la fixant d'un oeil
mauvais, par-dessus l'épaule, il répondit:
--Avec ça que t'as été gentille, toi!
Elle feignit de ne pas comprendre et détourna les souvenirs dangereux.
--Toujours, je suis gentille avec toi, Lekor, plus qu'avec personne, et
je suis contente quand tu viens boire chez nous. Tu le sais bien. Je
t'ai pas fait crédit, plus d'une bolée? Et je te ferai encore, va! Oh!
tu as payé sans faute, chaque fois, on peut le dire, et on ne risque
pas, avec toi, parce que tu es honnête. Mais l'amitié y était tout de
même, Toussaint...
--L'amitié! Tu te rappelles pas, alors?
--Je me rappelle le Pardon, où on a dansé, nous deux.
Mais lui, rageur et menaçant:
--Et puis?
--Et puis le mur du cimetière, quand tu m'as embrassée...
--Y a du temps, de ça! Je parle de l'autre jour!
Elle baissa le nez, avec une mine de confusion, comme pour demander
excuse. Il reprit:
--Oui, l'autre jour! Fais la bête, un peu! Je t'ai embrassée, peut-être,
quand tu m'as envoyé un coup de poing en plein museau, parce que je
voulais être ton homme, avec le maire et le curé! Bon sang! Entre les
deux yeux, oui, que tu m'as cogné!
--Il faut pardonner les offenses.
--Si dur que je suis tombé par terre! Tu as oublié ça, peut-être?
--Ce soir-là, Toussaint, c'est pas ma faute: tu te rappelles bien que tu
étais saoul...
--Aujourd'hui aussi, je suis saoul!
--Toussaint! Regarde la mer qui monte!
--Oui, je suis saoul! Tu diras pas non! Mais t'as besoin que je t'envoie
à terre, alors, tu fais la chatte!
Elle essaya de sourire, mais son sourire était tordu d'angoisse. Il
ploya les jarrets, et les mains aux genoux, rabougri, avançant la tête,
avec des yeux en fureur et une mimique de bête:
--Miaou, la chatte! Miaou, que tu fais! Et tu viens te frotter! Et puis,
au fond, tu te fous de moi! Je te connais, va!
--La mer arrive, Toussaint!
--Oui, je te connais! Mais quand je suis saoul, on ne m'en conte pas! Je
te connais!
Grisé de plus en plus par ses propres paroles, il serrait les poings,
prêt à frapper, et ses coudes se relevaient en ailerons, battant l'air.
Anne-Marie recula d'un pas. Il demeura sur place, mais toute sa volonté
le tendait en avant. Un silence s'étala entre eux. Soudain, l'homme
hurla:
--Et d'abord, tu vas y passer!
Il s'élança. Elle n'osait fuir ni se défendre, pour ne pas l'irriter
davantage; elle se protégea derrière ses bras étendus, et supplia:
--Toussaint...
--Toussaint? Toussaint? Y a pas de Toussaint! Y a que tu vas y passer,
et que je te veux, et depuis du temps, encore!
--La mer monte! Gare, qu'elle va nous prendre!
--Je t'ai envoyée ici, faut pas que ce soit pour rien!
--On va nous voir...
--Y a personne pour nous voir! Ils sont à fond, tous quatre.
D'un bras violent, il entoura la taille et la ploya, tirée contre lui;
tandis qu'Anne-Marie renversait le buste et détournait la tête, il
pencha sur elle sa face cramoisie, et sa bouche qui soufflait du rhum
chercha les lèvres de la femme.
--Non... T'en prie... Non...
--Si, bon Dieu!
Anne-Marie était solide, mais Toussaint davantage, et la frénésie de
l'alcool exaspérait ses nerfs; pendant qu'il la maintenait du bras
gauche, tordue, sa main droite saisit le petit crâne et le fit tourner
sur le cou: il eut la bouche, mais ne l'eut qu'un instant. Anne-Marie,
d'une poussée fougueuse, s'était dégagée. Libre, elle pourrait
parlementer, en restant à distance, car l'homme ivre ne l'attraperait
pas à la course.
Il comprit que sa proie lui échappait et s'en indigna:
--Saleté!
Il lui montrait le poing.
--Te fâche pas, Lekor... Une autre fois... Demain...
--Tu te ficheras de moi, demain!
--Je te promets...
--Tout de suite, t'entends! Viens là, que je dis!
Comme elle ne revenait pas, il tendit les mains à nouveau et s'avança
contre elle en titubant. Mais ses jambes le trahirent; les aspérités du
granit accrochaient ses souliers; dès le troisième pas, il tomba
lourdement et geignit. Il resta étourdi pendant quelques secondes, puis,
avec des gestes gourds, il chercha son outre sur sa hanche, derrière son
dos.
--Bois pas, Toussaint...
Affalé et s'appuyant d'une main sur la roche, il s'acharnait à trouver
la gourde vers ses reins, et parlait en même temps:
--... coute, Anne-Marie,... coute-moi bien! Si tu veux point, je voudrai
point. T'as compris?
--Non, Toussaint...
--Si, t'as compris! Tu veux pas venir? Tant pis pour toi!
--Demain... je te promets...
--Si tu viens pas, je te laisse sur le caillou. Moi, je sais nager. Toi,
tu sais pas. Si tu veux que je t'envoie à terre, faut pas rouspéter.
Fais ce que je veux, et moi je ferai.
--Pas ici! J'ai trop peur, ici! Tu vois donc pas la mer qui vient, qui
va être sur nous? Elle va arriver, Toussaint.
La logique de l'homme ivre riposta tranquillement:
--Raison pour se dépêcher.
--Tu peux penser à ça, dis, quand il y a les autres qui sont là, morts,
et qu'on va peut-être mourir aussi?...
--Raison, pour pas attendre demain, qu'on serait péri.
--Et pour paraître devant Dieu, comme ils paraissent à cette heure, les
autres, Katic, et puis Jeannine, et Scolastique aussi: tu as bien vu le
châle à Scolastique? Et Jean-Louis, qui a même pas fait sa prière...
--J'ai fait la mienne.
--Tu as donc pas crainte du bon Dieu, que tu veux faire un péché, quand
il te voit, en plein jour?... La Sainte Vierge nous regarde, puisqu'on
l'a priée. Tu voudras pas lui montrer du mal...
L'ivrogne tenace grogna:
--M'en bats l'oeil!
Sur ce blasphème, la tempête parut vouloir lancer le châtiment, car une
lame subite déferla plus haut que les autres et sa menace escalada le
récif, en gerbes furieuses. Anne-Marie poussa un cri d'épouvante, et se
signa.
--Toussaint! On pourra plus tenir, dans un moment!
Toujours assis, et fixe dans son idée, il répondit avec lenteur:
--... pêche-toi, alors.
--Ne me fais pas mourir en péché!
--Amène-toi.
--Demain! Je te jure!
--Amène.
Elle murmura: «Mad-doué, Mad-doué...» et de nouveau fit un signe de
croix. Puis, désolée, et lentement, chastement, le front baissé, comme
pour suivre un cercueil, elle se mit en marche et vint à l'homme.
En la voyant venir, il eut un rire large, et la fit s'asseoir près de
lui.
La mer mugissait derrière eux, et sa colère, en éclats brusques, en
tonnerres sourds, se répercutait dans les creux. Toute la roche
frémissait. Une volée incessante d'embruns passait dans le vent comme
une horde de papillons jaunâtres. L'homme n'entendait rien. La femme,
pour ne rien voir, cacha ses yeux sous son bras replié.
La brute masculine se releva enfin, et, debout, un peu dégrisée, arquant
son dos contre le vent, huma l'air vif: les papillons jaunes
s'accrochaient dans ses cheveux ébouriffés. La femelle étendue cachait
toujours sa face.
--Bête! Tu vois bien que ça fait pas de mal!
Il rit dans l'ouragan. Elle redressa le buste et vit les lames dont la
crête atteignait le plateau du brisant. Elle dit:
--Sauvons-nous!
De l'autre côté, le torrent du chenal passait avec moins de furie.
--C'est temps d'aller, Lekor!
--Viens.
Ils descendirent le versant opposé du récif. Les bourrasques soufflaient
moins fort sous cet abri; les flots lampaient la roche et s'enfuyaient
sans la gravir. La Bretonne reprit espoir, et le marin ôta sa veste, son
gilet; il se débarrassa même de sa gourde, avec regret, et voulut boire
auparavant.
--Bois pas, je t'en prie...
Il accorda cette grâce et dit:
--Faut tirer ta jupe, Anne-Marie.
Elle obéit.
--Et ton corsage aussi, et tout.
--Pas ma chemise?
--Garde-la si tu veux, mais moins qu'il y en a, moins ça tire.
En se dévêtant, elle demandait:
--On pourra aborder, tu crois?
--Faut voir.
--Tu espères?
--Tire tes souliers. Tu t'accrocheras à mon épaule, tu entends bien?
--Oui...
--Touche ni mes bras ni mes jambes. Ferme la bouche. Parle pas. Bouge
pas. Cramponne-toi et laisse aller.
Assise pour se déchausser, elle considérait la mer où peut-être elle
allait périr, et deux grosses larmes coulaient silencieusement sur ses
joues, tandis que l'ivrogne louchait en souriant vers la belle fille à
demi nue dont la chemise mouillée se teintait de transparences.
--Allons-y, fit-il.
--Mad-doué...
Ils se levèrent. Elle se signa une dernière fois et posa sa main droite
sur l'épaule gauche du marin. Au moment d'entrer dans l'eau, il se
tourna vers elle:
--Baise-moi en bouche.
Passive et ahurie de peur, elle laissa faire. Il ajouta:
--Et puis, tu sais, hein?... Chaque fois que je revoudrai, hein?
Elle balbutia:
--Oui...
--Tu jures?
--Oui...
--A Dieu vat, et cramponne-toi!
*
* *
Ils entrèrent dans le torrent, et, le lendemain, à marée basse, on
retrouva leurs corps parmi les roches de la côte, à trois cents mètres
l'un de l'autre. Quand on les ramassa, les crabes qui les mangeaient
s'enfuirent.