Il but la seconde bolée; quand il demanda la troisième, la marchande lui
sourit en posant la tasse.
Accoudé sur la table graisseuse, il regardait la femme en dessous, ne
soufflant mot, attendant son courage, et tout en attendant, il supputait
que, pour sûr, Anne-Marie lui voulait du bien plus qu'aux autres,
puisque toujours elle souriait, en lui versant à boire.
--Une autre bolée!
Le courage approchait.
--Anne-Marie!
--Quoi, Toussaint?
--Tu te rappelles pas, Anne-Marie?
--Quoi donc, Toussaint?
--La haie du cimetière, quand c'était un soir de Pardon?
--Des blagues! Ce qu'on est bête, quand on est jeune!
Il ne trouva rien à répondre: le courage n'était pas mûr.
A son aide, il appela un verre de rhum, que l'aubergiste lui servit:
«Tiens, soûlaud! Crèves-en, soûlaud!»
Il promena dans la salle un regard déjà terne, pour se bien assurer
qu'ils étaient toujours seuls.
--Anne-Marie!
--Quoi donc, Toussaint?
--Tu y recommencerais pas, avec moi?
--Quoi?
--Que je t'embrasse!
--Tu voudrais pas, et moi non plus.
--Si, que je veux! Et je serais ton homme pour la vie!
--Assez d'un soûlaud! J'en prendrai pas deux!
--Je suis pas un soûlaud, Anne-Marie! Je suis un marin! J'ai mon bateau,
bon bateau, qui a gagné trois prix aux régates, et tu peux demander, si
tu le sais pas. Un marin, pas un soûlaud! Faut pas dire ça, Anne-Marie!
--Reste assis.
--Je veux pas m'asseoir! Je veux que tu dises que je suis un marin!
--Tu es un marin. Assieds-toi.
--Et puis, je veux que tu dises que tu seras ma femme, Anne-Marie! Tu
entends? Faut dire ça! Dis ça!
Elle s'était garée derrière la table qui servait de comptoir. Le mâle,
debout en face d'elle, les poings appuyés sur le bois, tendait en avant
son buste et sa face congestionnée; la femme, adossée à la muraille, en
arrêt et sûre de sa force, le contemplait, sans bouger, sans répondre,
et leurs yeux fixes se dardaient des regards immobiles.
Soudain, l'ivrogne allongea ses deux bras, avec deux mains ouvertes vers
la chair.
--... brasse-moi!
Son geste avait renversé des bouteilles, et le poing furieux de la
commerçante s'écrasa sur son nez. Il perdit l'équilibre, roula; puis,
stupéfait d'être à terre, il passa lentement sur ses moustaches le
revers de sa main, qu'il retira toute sanglante.
--Ah ben! fit-il.
--Dehors, charogne!
Avec lenteur, avec effort, il se releva, sans colère, se mit sur pieds;
il répétait:
--Ça, Anne... Marie... Ça...
--Dehors, que je te dis!
Elle avait ouvert la porte, et, rouge encore de fureur, à cause des
bouteilles cassées, elle le toisait, les poings sur les hanches.
Il sortit, et tandis que la porte claquait derrière lui, le pur vent de
la mer lui balaya le visage.
Alors, il marcha sur la route, au hasard. Le soleil venait de se
coucher. Des moutons rentraient à la crèche, menés par des enfants. Le
ciel sans nuage était rouge au-dessus de la mer, mais du côté de l'Est
il bleuissait déjà, et les premières étoiles s'allumaient par places,
une à une.
Toussaint, hébété, s'arrêta, en essayant de se souvenir ou de
comprendre, et en regardant les choses. A trois cents mètres devant lui,
sur le sommet d'un tertre, la haute silhouette d'une vieille paysanne,
profilée en gris sur le plein ciel, se démenait fantastiquement,
secouant ses longs bras et tirant sur la corde d'une vache qui résistait
en beuglant. L'ivrogne s'intéressait à la lutte. A mesure que les
minutes passaient, les deux ombres se faisaient plus noires et les
étoiles plus nombreuses. Enfin, la vieille, armée d'un maillet, se mit à
planter en terre un piquet, pour attacher sa bête; elle frappait dur:
dans la limpidité du soir, chaque coup de maillet retentissait au loin,
et vibrait sèchement. Tour à tour, tandis que naissaient les étoiles, le
maigre bras se relevait, s'abaissait, remontait, et les coups sonnaient;
mais, à cause de la distance, le bruit n'en arrivait que tard, au moment
même où le maillet déjà était revenu dans le ciel plus constellé, et
l'ivrogne s'étonnait de cette sorcière qui travaillait à clouer des
étoiles.
*
* *
Le Breton ne gardait pas rancune à la cabaretière: elle l'avait battu et
elle en avait le droit, n'étant pas sa femme; aussi bien, il pourrait la
battre, s'ils étaient mariés. Les coups ne comptent qu'entre hommes.
Elle était mal lunée, ce soir-là; elle serait plus gentille, un autre
jour: il faut savoir patienter.
Il patienta. Comme par le passé, il revenait au cabaret, ni plus ni
moins souvent, et tout naturel, avec l'honnête mine d'un qui ne saurait
pas.
--Puisque j'étais soûl, j'ai rien su; j'ai le droit de pas savoir ce que
j'ai dit, et tout de même elle est avertie, à cette heure: quand elle
changera d'idée, elle me trouvera.
Anne-Marie ne changeait pas d'idée et n'en avait qu'une seule: garder sa
clientèle; elle fut contente de voir que Toussaint restait fidèle aux
habitudes prises, et revenait. Assurément, elle avait éprouvé un violent
plaisir à taper enfin sur un ivrogne: trop souvent elle en avait eu
l'envie, au temps de son défunt! Après des mois et des années de rage
contenue, cette minute de vengeance avait été trop bonne, et
rétrospectivement la veuve en jouissait encore, rien qu'à regarder ce
mufle d'un soûlard ensanglanté par elle, une fois, rien qu'une fois!
Puisque Lekor ne profitait pas de la circonstance pour porter son argent
ailleurs, tout était bénéfice! Elle souriait comme à l'ordinaire, et
puisqu'il feignait d'ignorer, elle feignait d'oublier.
--Bonjour, Anne-Marie.
--Bonjour, Toussaint.
Des mois passèrent ainsi. L'été fut beau, et de bon rapport: les
Parisiens défilaient en grand nombre, et Lekor les emmenait en
excursions vers les Glenans ou dans l'anse de Benodet; parfois même il
disparaissait, loué pour trois jours, quatre jours; après ces absences,
il revenait avec des pièces d'argent et même des pièces d'or dans sa
bourse de cuir: il les montrait négligemment, pour tenter la
cabaretière, et il s'attardait à la payer, afin qu'elle vît bien comme
il était riche; la lenteur de ses doigts et leur maladresse voulue
expliquaient avec insistance: «Quand tu voudras, ce sera à toi, tout ça,
et des autres avec.»
Anne-Marie comprenait et louchait vers le métal; elle pensait: «Pour
sûr, ce sera à moi, mais ça me viendra par la boisson, sans que j'aie
besoin de t'épouser, mauvaise bête!» Et pour que ces richesses ne
prissent aucun autre chemin, elle s'appliquait à faire bonne figure au
client.