SUR LA ROCHE

A l'embranchement des deux chemins, cent mètres en avant du bourg, le

petit cabaret trapu, à toit de chaume, avec son bouquet de branches

sèches au-dessus de la porte basse et ses deux fenêtres carrées qui

ressemblaient à des yeux sombres, regardait la route de Fouesnant.

La maison n'avait pas toujours été le taudis où les passants entrent

pour boire. Autrefois, quand le père Guillou était encore de ce monde,

il savait nourrir sa femme et sa fille: avec sa gabare, il faisait le

camionnage de Groix et des Glenans, et gagnait bien. Mais, un jour,

étant allé à Concarneau pour charger du ballast, il avait, plus que de

coutume, couru les cabarets du port, avec des amis, et le soir, furieux

d'alcool, on l'avait vu sauter dans son bateau, injuriant ceux qui

voulaient le retenir, et menaçant son matelot de lui casser la tête,

s'il mettait le pied dans la barque. Guillou avait pris le large, tout

seul, et personne ne le revit plus jamais.

Les deux femmes, à cultiver leurs quatre carrés de patates, n'auraient

pas trouvé de quoi manger: elles ouvrirent chez elles, dans la chambre

unique, un débit de boissons. Au fond, les deux lits s'encastraient au

mur, voilés par des rideaux de serge peinte, et dans la vaste cheminée

un feu de bouses brûlait sans cesse. Le mobilier était simple: une

vieille table en chêne, une autre plus neuve en bois blanc, trois

tabourets et trois chaises, un banc, un tonneau de cidre dans le coin;

sur des rayons de planches, vingt bouteilles exhibaient leurs étiquettes

voyantes; une image de couleur était piquée à la muraille, portrait d'un

président barré du cordon rouge; une frégate peinte en bleu vif pendait

du plafond, accrochée à la poutre par la pointe de son grand mât.

La fille opérait là, pendant que la mère allait aux champs.

C'était une virago de vingt-trois ans, au buste large et droit, sans

taille, aux fortes poignes, avec une face carrée épaissement lippue, des

dents assez blanches, et des yeux bruns qui ne manquaient pas de beauté.

On ne gagnait guère. Anne-Marie se décida, sur les instances de sa mère,

à choisir un homme, au petit bonheur; elle prit Moëlan, le maçon, un

beau gars qui savait son métier et qui travaillait pour les Ponts et

Chaussées, où la paye est sûre. Avant son mariage, il ne buvait que le

dimanche, comme les autres, et se soûlait à fond une fois chaque mois,

pour s'entretenir en santé; lorsqu'il fut marié, et qu'il eut sous la

main les bouteilles de la mère Guillou, tout changea. Sous prétexte de

grossir la clientèle, il amenait des amis, «des frères», et les tournées

allaient leur train: les petits verres succédaient aux bolées; les

bouteilles de vin blanc cacheté, qui coûtent si cher, défilaient.

--C'est ma tournée! criait le gendre.

La mère Guillou n'y retrouvait jamais son compte, et glapissait en

réclamant des sous.

--Je vous dis que c'est ma tournée, la mère!

Et goguenard, ayant été au régiment, il ajoutait:

--Vous marquerez ça sur mon compte!

Quand la vieille insistait, il levait le poing, et quand Anne-Marie s'en

mêlait, la main levée savait descendre. Il fallut, une fois, lui

arracher sa femme qu'il traînait par les cheveux et qu'il pétrissait à

coups de pied, dans le ruisseau. Il ne travaillait plus que cinq jours

par semaine. Une de ses bordées dura huit jours entiers: les Ponts et

Chaussées le licencièrent.

--Eh bien! quoi? Je suis pas gêné. Y a du travail, à la grève.

Il prit le canot du père Guillou, avec ses engins, et, faraud, partit

pour la pêche. Il connaissait mal la manoeuvre, et la côte plus mal

encore. Au bout d'un mois, il s'était noyé. Les deux femmes, à l'église,

pleuraient à chaudes larmes, à cause du drap noir, de la bière et des

chants liturgiques qui impressionnent toujours; mais, dans le fond du

coeur, elles remerciaient le bon Dieu, qui prend pitié des braves gens

et qui sait arranger les choses, quand il veut bien.

En effet, la vie redevint meilleure. Les six mois de Moëlan avaient

coûté gros, mais l'auberge où l'on ne paie qu'une tournée sur deux avait

attiré la clientèle, qui en prenait volontiers le chemin. Après la mort

du gendre, les amis continuèrent à venir là, par habitude, et pour

consoler les deux femmes.

Aussi bien, Anne-Marie faisait plaisir à voir, et parfois on lui prenait

la taille, en toute amitié, car elle rendait les caresses en coups de

poing. Elle ne se fâchait pas, d'ailleurs, bien qu'elle cognât ferme.

Chez elle, on pouvait tout dire, à la condition de ne rien toucher, ni

bouteilles, ni peau; les grivoiseries ne l'offusquaient pas, et même, de

temps en temps, elle affectait d'en rire, puisque son métier exigeait

cette complaisance. Mais quand ce rire brusque s'ouvrait sur ses larges

dents, ou quand une réplique alerte lui sautait de la bouche, elle

gardait au fond d'elle le sérieux de la commerçante qui vaque à ses

affaires. Promptement, elle avait acquis l'insensibilité professionnelle

des êtres auxquels le vice d'autrui donne à vivre. La boisson avait fait

sa misère, deux fois, et si la boisson maintenant la nourrissait au

détriment des autres, tant pis pour les autres! Elle n'excitait personne

à boire, et de cela, fiden-doué! elle se serait fait reproche; mais elle

ne refusait jamais de verser une bolée à celui qui la demandait, même

quand il en avait déjà trop. Droite à son poste et le ventre en avant,

sous le tablier bleu et la coiffe blanche, elle attendait que les hommes

eussent fini d'avaler les liquides, veillait à la casse, à la paye; elle

ramassait leur argent un peu vite, pour être bien sûre de l'avoir, et,

chaque fois que l'ivresse du client lui permettait d'embrouiller les

comptes, elle ne se faisait pas faute de commettre une erreur lucrative;

elle n'en éprouvait aucun remords, et disait à sa mère:

--Il redoit bien ça, pour tout ce qu'il a bu sans payer, du temps de

Moëlan!

D'ailleurs, elle se confessait de ses larcins; mais elle les réitérait

vingt-quatre heures plus tard, ne s'abstenant du vol que le jour où elle

avait communié.

Quand les buveurs se levaient pour partir, elle descendait derrière eux

et s'en allait fermer la porte, en poussant le dernier.

Alors, seule, elle soufflait devant elle un grand coup d'air, comme pour

chasser leur haleine, car elle ne les aimait point, les gars, les

jugeant tous pareils, et gardant à tous une épaisse rancune du mal qu'un

d'eux lui avait fait. Pourtant, la joie secrète qu'elle sentait à les

voir sortir, par délivrance, elle l'éprouvait aussi à les voir revenir,

par cupidité, et ceux auxquels elle faisait la meilleure figure, parce

qu'ils dépensaient le plus, étaient également ceux qu'elle détestait le

mieux, parce qu'ils lui rappelaient son défunt.

A ceux-là, elle versait à boire de bon coeur, et plus fort qu'aux

autres, avec une espèce de rage qui mettait sur sa face ordinairement

dure un sourire crispé, dont les buveurs étaient ravis et enhardis. En

reconnaissance pour ce bel entrain, ils lançaient quelque gaudriole, et

le sourire s'accentuait sur la bouche de la commère, qui, en rebouchant

son litre ou en posant le bol, grommelait au fond d'elle-même:

--Tiens, soûlaud! Crèves-en, soûlaud!

Grâce à cette haine qui se présentait sous les apparences de l'aménité,

le commerce prospérait. Les dettes occasionnées par l'ivrognerie du mort

se liquidaient peu à peu, remboursées par l'ivrognerie des survivants.

Un des plus assidus parmi eux, Toussaint Lekor, rêvait parfois de

prendre entre les deux veuves la place que Moëlan y avait laissée libre;

il y songeait, moins par calcul que par instinct, pour être plus près

des bouteilles et pouvoir puiser au tonneau. Il se disait que la vie

serait bonne et facile, dans cette maison qui ne manquait de rien: il y

trouverait, en rentrant de la mer, un feu pour se sécher, un verre pour

se réchauffer, la soupe faite, et un rude morceau de femme!

Eh! pourquoi non? Anne-Marie, sans doute, ne le repousserait pas plus

qu'autrefois! Il avait eu jadis de l'amitié pour elle, avant de partir

au service; oui bien, de l'amitié, et même un fort béguin!

En ce temps-là, pourtant, elle n'était que la fille au père Guillou, et

ne possédait pas encore son auréole de flacons. Il l'avait désirée quand

même, et pour le bon motif, et ce serait menterie de dire qu'elle

l'avait rabroué quand il expliquait son caprice, un soir de danse,

pendant la fête; même, il l'avait embrassée et serrée, dans l'ombre,

derrière la haie du cimetière...

Depuis lors, il est vrai, on n'avait plus reparlé de tout ça, et ni l'un

ni l'autre n'avait l'air de s'en souvenir. Mais rien n'empêchait d'en

causer, à présent, et tous deux étaient libres.

--Pour sûr, qu'on est libre!

Le printemps était venu, propice aux idées matrimoniales, et Toussaint

résolut de parler à la veuve.

Il n'osait pas.

Bien qu'il fût brave marin, et sans peur dans les gros dangers, il était

timide et même lâche, dès qu'il lui fallait exprimer une idée. Contre

une tempête ou contre un homme armé, il aurait tenu ferme, sans

broncher, et jusqu'à la mort; mais, contre une parole ou un regard

tranquilles, il était sans force, et vaincu par avance; à tout il

répondait: «Oui», même s'il pensait le contraire, et il promettait tout,

quitte à ne rien tenir, acceptait tout, quitte à se dérober ensuite. Son

courage de brute pouvait l'emporter jusqu'aux gestes de l'héroïsme, mais

sa conscience d'homme n'était capable que de veulerie, et dans

l'attitude d'un héros, il restait plus que jamais une bête en exercice

de ses instincts. Quiconque eût commandé en maître l'aurait mené comme

un chien fidèle, à la condition de le garder sous l'oeil; mais il

craignait les yeux, à moins d'être en dispute, car alors la colère le

débarrassait de son âme, et il se battait avec l'énergie d'un ours.

Cette pusillanimité l'avait rendu sournois, d'une sournoiserie candide

dont il ne se doutait même pas, toute pareille à celle des autres

animaux. Simplement, il évitait de dire, afin de n'être pas contredit,

et il se cachait, afin de n'être pas empêché. Il en arrivait, de la

sorte, à vivre beaucoup en lui-même, couvant des projets dans son coin,

et les apportant tout d'un coup, à la manière d'une poule disparue qui

revient brusquement avec sa nichée de poussins.

Car il avait, pour les instants décisifs, un remède à sa poltronnerie:

il buvait, sachant très bien qu'alors il viderait son coeur, dirait

tout, casserait tout, sans avoir à s'y décider, et qu'au réveil il

trouverait la besogne faite et bien faite.

--Et puis, quoi? Si elle refuse, tant pis pour elle!

Un soir de mai, il buvait chez Anne-Marie, seul à l'heure de la soupe.

La vieille tardait à rentrer.

La peur · 第 13 / 29 题