Sans doute, il avait vu venir ce torpilleur sans feux. Il a crié une
seule fois et il a tiré un coup de carabine.
A la proue du cuirassé, j'ai vu une houle, et le torpilleur faisait
machine arrière. J'ai encore entendu des commandements à bord du
_Setubal_, et j'ai vu des silhouettes qui couraient sur le pont. Et
puis, une grande lumière, dans la nuit, et une gerbe d'eau en feu, des
fumées rondes, avec une détonation terrible!
Tout tremblait; notre canot a roulé, et j'étais dans la mer.
J'ai entendu, dans l'eau, une seconde détonation, plus près, et j'ai
reçu un coup dans la jambe, même qu'il m'a cassé l'os.
Quand j'ai sorti la tête, j'ai aperçu l'avant du _Setubal_ qui se
relevait, preuve que notre cuirassé coulait par l'arrière. La mer était
pleine de cris: on aurait dit qu'elle aboyait; sur toute l'eau, ce
n'était qu'un beuglement de mort: des hommes, des épaves, et ça se
cognait dans les creux...
Le torpilleur? Disparu. Le cuirassé enfonçait davantage. Parmi les
lames, on jetait encore des appels, mais un peu moins, et presque plus,
parce que des tas d'hommes avaient coulé à fond, et parce qu'on en
ramassait quelques-uns dans les embarcations que l'escadre mettait à
flot, tant qu'on pouvait.
Je suis des repêchés. Mais je n'en suis pas plus fier, oh! là, non! Plus
de _Setubal_, plus de commandant, une jambe à la traîne, et un lit
d'hôpital pendant qu'on se battait ailleurs!»
*
* *
Tel est le récit du matelot Chiquet; il peut être, sur plusieurs points,
contrôlé par la déposition des marins ou des officiers qui échappèrent
au désastre du _Setubal_.
Ceux-ci nous révéleront même un détail particulièrement horrible. Ce
navire, tout récemment construit, réunissait les plus remarquables
conditions d'étanchéité, et la cabine d'entre-pont, cette
«cabine-amiral», où se conservaient la caisse et les papiers du bord,
avait été l'objet d'un soin tout spécial: on peut donc supposer que
Miguel et Mercédès, enfermés là après la submersion du cuirassé, y
vécurent des heures et peut-être des jours.
Quant au torpilleur, on n'en a retrouvé nul vestige. La bataille de
Maisi empêcha de pousser les recherches; mais des témoignages unanimes
constatent deux explosions successives, et si la première fut celle
d'une torpille posée sous le _Setubal_, la seconde fut celle du
torpilleur lui-même, que don José avait fait sauter à son tour: quelques
victimes de plus ou de moins n'étaient guère à considérer, et ce forcené
ne daignait point laisser à son bord des survivants accusateurs. Il
voulut éviter le scandale d'un procès, les poursuites, les polémiques,
les ragots, l'avanie d'un jugement, et sans doute il espéra que la
destruction de notre cuirassé serait mise au compte de l'ennemi;
l'événement, d'ailleurs, lui a donné raison sur ce point, tout au moins
pour un temps.
On se tromperait cependant si l'on imaginait que ce voeu d'échapper aux
soupçons prît sa cause dans un remords quelconque ou dans la simple
conscience du forfait accompli: bien loin de croire qu'il eût à rougir
de son acte, don José dut, au contraire, se trouver grandiose, et cette
vengeance épique ne pouvait que flatter sa folie de mégalomane.
Mais il y avait, à côté du crime, une chose qu'il lui répugnait de
divulguer, et c'était les causes du crime: il n'admettait point et
voulait empêcher qu'on recherchât dans sa vie intime les mobiles de son
acte; l'honneur défendait que ses infortunes conjugales fussent étalées
au grand jour.
--La femme de César, comme il disait, ne doit pas être soupçonnée.
Son orgueil prétendait conserver intact «le nom qui fit trembler et
jamais rire». Un grand crime se porte haut, un ridicule vous ravale: il
le pensait du moins, et ce que fit don José, il le faisait, non par
amour, mais pour l'honneur!