Dans la petite bourgeoisie, la chose n’excita pas moins d’intérêt.

Monsieur Maillefer, le bibliothécaire, établit, au café de la _Cloche

d’or_, devant un groupe d’amis politiques, que la grande élévation et

fortune de la famille, dont l’ancienneté n’était du reste pas

contestable, dataient des succès de l’adorable marquise Henriette auprès

du grand Roi, et de ceux de la duchesse Louise à la cour du Régent. Il

cita Mézeray, Paul-Louis Courier, lut même un texte de Saint-Simon sur

les de Vouzins: «Gens ambitieux et de plaisir, d’une présomption

incroyable de s’égaler aux premières familles du royaume et se servant,

pour parvenir à leurs fins, de leur beauté qui passe l’ordinaire; ils

ont fait tout leur chemin par les ruelles, y poussant leurs femmes au

besoin.»

Enfin, l’on sut, un samedi, par Larrivée qui descendait au marché, que

le duc était à Vouzins depuis la veille au soir, et l’on attendit, avec

un calme qui n’était qu’apparent, ses premières démarches.

* * * * *

L’on vit cette auguste personne à la messe le dimanche suivant. Tout

Valleyres était là; ceux qui, comme le docteur Maigret ou le notaire

Mainguet n’entraient point à l’église, faisaient les cent pas sur la

place.

On pensait que le duc arriverait en voiture à deux chevaux, non, il vint

à pied. C’était un grand vieillard paraissant avoir une soixantaine

d’années, les traits réguliers, les cheveux dessinant trois pointes sur

un front uni, une courte barbe blanche, les yeux bleus, le nez aquilin.

De l’avis unanime des femmes, c’était un très bel homme. Il était vêtu

de deuil et ne portait à la boutonnière aucune décoration, bien qu’il

fût--monsieur Allemand s’en était assuré--haut dignitaire de plusieurs

ordres. Il passa par le bas-côté de l’église et alla s’asseoir sur un

banc que monsieur le curé, à la prière de Larrivée, avait fait installer

près du chœur. Il suivit l’office avec déférence; l’assistance n’avait

d’yeux que pour lui. Tous remarquèrent la tristesse qu’on lisait sur son

visage; les enfants se demandèrent comment il se pouvait qu’un duc fût

triste.

La messe terminée, il s’en alla rendre visite à monsieur le curé; puis

il passa dans la Grand’Rue, s’arrêta chez Joseph, le pâtissier bien

connu, acheta quelques gâteaux que, malgré les protestations de madame

Joseph toute troublée de voir sa Seigneurie devant elle, il emporta

lui-même en un petit paquet de papier blanc, et il regagna Vouzins,

distant d’une demi-lieue sur le coteau.

Tous les dimanches le duc revint à la messe; mais on ne le voyait pas à

Valleyres dans la semaine. Les deux seules personnes qui entrèrent en

relations avec lui furent Mainguet, le notaire, et le jeune docteur

Barbeau, qui fut mandé à Vouzins, un jour que le duc était souffrant.

Tout se traita désormais par l’entremise de Larrivée, qui devint un

personnage. On le fit causer; l’on eut ainsi quelques détails sur la vie

du duc. Il menait l’existence la plus simple; Larrivée lui servait de

valet de chambre, la femme de Larrivée de cuisinière; il n’avait pour

l’instant ni voitures ni chevaux; son seul luxe était de manger dans de

la belle vaisselle plate à ses armes, qu’il avait apportée, en petite

quantité, de Paris. Il se levait avec le jour, descendait dans le parc

où il passait la matinée, dînait à l’ancienne mode à deux heures,

soupait à six heures et demie, et se couchait tôt. Chaque jour était

semblable au précédent.--Le docteur Barbeau et le notaire eurent peu à

ajouter à ces renseignements. Monsieur le duc était avec eux d’une

politesse si exquise qu’elle en était déconcertante, mais il ne leur

parlait que d’affaires de leur service.

Pendant la première année que le duc passa à Vouzins, rien ne fut plus

digne que la conduite des notables de Valleyres à son endroit. Ils ne le

rencontraient qu’à la messe; mais peut-être le duc, son deuil fini,

sortirait-il de sa retraite? Ils gardaient donc l’allure qui convenait à

leur rang. Ils n’avaient pas d’avances à faire; pourtant, puisqu’ils

appartenaient au même monde, ils étaient prêts à recevoir celles qui

viendraient de lui. Aussi ses moindres gestes étaient-ils épiés. Mais le

duc de Vouzins-Baufflers passait droit et ne regardait personne.

Une année s’écoula sans apporter aucun changement dans la conduite du

duc. Il devint bientôt évident qu’il ne ferait aucunes visites et ne

recevrait pas; l’espoir de le voir au Cercle s’évanouit. On commença à

le critiquer; il fut de mode d’affecter un ton un peu dédaigneux lorsque

l’on prononçait son nom. Il s’était sans doute ruiné par sa vie folle à

Paris et en était réduit au pain et à l’eau de Vouzins pour ses vieux

jours.--Mais on sut par Mainguet, dont la présence avait été nécessaire

pour dresser certains actes, que le duc avait de très grands revenus et

que ce n’était pas par manque d’argent qu’il s’était retiré à Valleyres.

Alors on décida qu’il avait dû fuir un scandale inévitable, quelque mari

trompé et furieux, pire peut-être. L’on ne parlait plus du duc qu’entre

hommes.

Cependant la vie à Vouzins coulait monotone. Le duc ne sortait jamais de

son parc. Les seules dépenses qu’il se permît étaient celles d’un

journalier qui venait nettoyer les allées et, sous sa direction, couper

les branches mortes ou planter de nouveaux arbres pour remplacer ceux

que le temps avait séchés, mais jamais on ne mit à bas un arbre encore

vivant. Telles étaient les seules occupations de monsieur le duc de

Vouzins-Baufflers. Il ne paraissait pas souffrir de sa solitude.

La seconde année de son séjour, il commença à s’absenter deux ou trois

fois par mois. La curiosité des bourgeois de Valleyres était portée à

son comble par la retraite absolue dans laquelle le duc vivait. On le

suivit jusqu’à Maigny, mais une fois arrivé au chef-lieu, il prenait un

nouveau billet et continuait sa route. Il allait sans doute à Livray. Là

on perdait sa trace. Il disparaissait sans peine dans les rues étroites

et enchevêtrées de cette grande ville de cent mille habitants. Les

bruits les plus étranges couraient sur son compte. En fait, l’on ne

savait rien de précis.

A l’automne de l’année suivante, monsieur Léon de Barbeau vint de Paris

passer un mois chez son frère Victor, près de Valleyres. Léon de Barbeau

avait mené dans la capitale une vie facile, dépensant la part d’héritage

que lui avait laissée son père, Auguste Barbeau, le filateur, lequel,

lorsqu’il eut amassé cent mille francs de rente à Roubaix, rentra au

pays et se fit appeler de Barbeau.--L’on eut par lui quelques

renseignements. Au Cercle, il raconta que le duc de Vouzins avait quitté

Paris inconsolable de la mort de sa fille, la princesse de Danzig. Elle

vivait avec lui, étant séparée de son mari, personnage fort peu

recommandable.--Ici, monsieur le baron de Morteuse murmura une phrase

indistincte. Ses voisins de gauche crurent entendre les mots: «La

caque», ceux de droite, les mots «le hareng». Monsieur de Barbeau

continua.--Le duc et sa fille ne s’étaient plus quittés du jour où elle

était rentrée au foyer paternel. Seule la mort avait rompu ce long et

merveilleux attachement, et l’estime de tous avait suivi le duc dans sa

retraite.

Ainsi parla monsieur Léon de Barbeau, qui avait vécu à Paris, mais non

point dans le monde auquel appartenait le duc de Vouzins. Ces faits si

précis et si plausibles, qui furent corroborés par d’autres rapports,

changèrent l’état de l’opinion à Valleyres. Le duc devint un modèle de

vertu paternelle. Huit jours avant, il n’était qu’un grand seigneur

libertin.

* * * * *

C’est à peu près vers ce temps que je le vis dans des circonstances

propres à frapper fortement mon imagination enfantine. Je ne l’avais

aperçu jusqu’alors qu’à la messe, et l’accablement de son regard

m’avait, comme tous, surpris. Je regardais avec émotion et curiosité ce

vieillard grand seigneur, qui ne parlait à personne. Ne représentait-il

pas le monde parisien le plus aristocratique, celui que les romans de

Balzac, dérobés dans la bibliothèque de mon père, m’avaient révélé?

J’étais alors un gamin de treize ans. Un jour, je m’étais égaré près de

Vouzins, occupé à poursuivre dans les haies des moineaux que je tirais

avec une petite fronde. Sur la haie du parc, je vis un oiseau que je

pris d’abord pour un gros moineau, mais, qu’à le regarder plus

attentivement, je reconnus bientôt pour être un «bec croisé»; l’espèce

en est rare dans le pays. Je lui envoyai une pierre et le manquai. Il

alla se poser sur un arbre dans le parc. Sans hésiter, je franchis la

haie et, étouffant le bruit de mes pas, je me glissai dans le taillis.

J’étais enfin en bonne position pour le viser, lorsqu’il s’envola à

toutes ailes; au même moment, apparut dans l’allée tournante, à trois

mètres de moi, le duc de Vouzins.

Il n’était plus temps de songer à m’enfuir; aussi je restai blotti dans

mon buisson, espérant que le duc passerait sans m’apercevoir. Il fit un

pas encore et regarda le taillis où j’étais blotti; puis il s’arrêta.

J’avais une peur telle que la sueur me coulait sur le front. Ses yeux

larges ouverts étaient braqués sur moi; il allait sans doute

m’apostropher brusquement.--Cela dura quelques secondes. J’eus alors la

sensation nette qu’il ne me voyait pas, que sa pensée était ailleurs; le

sang-froid me revint et j’observai le vieillard immobile. Je fus

terrifié par l’aspect de ses yeux; dans leur azur pâle une flamme

étrange dansait; quelque chose de trouble brûlait en eux.--Je n’avais vu

un regard pareil qu’à un vagabond qu’un jour on avait arrêté presque

devant moi; on me dit alors qu’on l’avait surpris en train de voler une

fille derrière une haie. Le duc de Vouzins avait à ce moment-là les yeux

de ce voleur de filles.

Il reprit sa route enfin et je galopai à la maison où je ne racontai pas

mon aventure. Depuis, je croisai souvent le duc de Vouzins, mais ses

yeux avaient repris leur tristesse première.

* * * * *

Les années passèrent sans apporter le moindre changement dans sa vie. On

ne le voyait jamais à Valleyres que le dimanche pour la messe. Il

quittait Vouzins, à intervalles irréguliers, pour des voyages de

vingt-quatre heures dans une ville lointaine. Il revenait de ces courses

mystérieuses plus fatigué, mais distant toujours. Le regard éteint de

son œil disait une douleur ineffaçable, que rien ne pouvait user.

Quinze années durant, il mena une existence muette et ordonnée. Quinze

ans après son arrivée, il ignorait encore les grands bourgeois de

Valleyres dont l’étonnement, pour rester caché, n’en était pas moins

immense.

Un jour, enfin, le notaire Mainguet reçut une dépêche du commissaire de

police de Livray. Il se rendit dans cette ville sur-le-champ et en

revint le lendemain. Il ramenait avec lui le cadavre de monsieur le duc

de Vouzins-Baufflers, qui était mort subitement à Livray, où il se

trouvait de passage.--Telle fut la version officielle. Cependant la

vérité finit par percer. Le duc avait été frappé d’une attaque

d’apoplexie dans une maison louche de la ville haute, où il se trouvait

dans une compagnie défendue par les lois de nos pays, qui ont sagement

fixé la limite où les jeux cessent d’être innocents.

L’annonce de la mort du duc de Vouzins excita peu d’attention. Il avait

disparu depuis longtemps d’un monde où l’on oublie vite; à Paris,

quelques vieillards seuls se souvenaient de lui.

Il fut enseveli, conformément à ses vœux testamentaires, dans le caveau

familial à côté de sa fille.

* * * * *

A Valleyres, Larrivée régna de nouveau en maître sur Vouzins abandonné.

Quelques années plus tard, j’étais à Paris pour faire mes études. J’y

voyais assez souvent un vieil ami de mon père, ancien avoué, maître

Lefranchenet. Maître Lefranchenet avait été honoré de la confiance

entière du duc de Vouzins; il avait gardé pour lui du respect mêlé

d’affection. Il ignorait les circonstances de sa fin et je ne voulus pas

l’attrister en les lui racontant.

Mais la vie solitaire que j’avais vu mener au duc à Valleyres,

l’égarement de ses yeux lorsque je l’avais rencontré dans l’allée de son

parc, ses courses secrètes à Livray, ce que je savais de sa mort,

avaient surexcité ma curiosité. Je pressentais dans son existence un

mystère dont peut-être maître Lefranchenet me livrerait la clef.

Je poussai donc mon vieil ami à me parler de son client et, un

soir,--nous avions dîné en tête à tête dans son petit appartement de la

Cité--il me fit le récit suivant.

--Les de Vouzins, dit-il, ont tous été des gens excessifs; l’un d’eux

fut le compagnon de de Rancé, fondateur de la Trappe; les autres ont

mené des vies folles et rapides de fêtes, de batailles et d’aventures.

Il y a en eux quelque chose d’inquiet; ils ne connaissent pas la mesure,

abhorrent la médiocrité, et ne se plaisent que dans l’outrance.

Le duc de Vouzins, mort à Valleyres, a eu, lui aussi, une destinée peu

commune, mais tournée vers le bien. A vingt et un ans, pour le tenir

sage, on lui fit épouser une Italienne de grande famille qui lui donna

deux enfants. Le second, qui porta le titre de prince de Viane, coûta,

en naissant, la vie à sa mère. Marie-Anne, l’aînée, fut élevée au

couvent. Le duc, resté veuf à vingt-quatre ans, s’amusa, c’est dans

l’ordre des choses; il aimait le plaisir et eut des maîtresses dans tous

les mondes sans se fixer dans aucun. Lorsque sa fille eut fini son

éducation, il n’eut rien de plus pressé que de la marier à

Charles-Auguste, prince de Danzig.

J’assistai au mariage, car j’avais été nommé conseil de la princesse. Le

duc avait alors quarante ans, mais les années n’avaient pas marqué sur

lui. Il était svelte, leste, et portait haut sa tête fine. Il n’y eut

qu’un cri dans l’église lorsqu’il amena sa fille à l’autel; il

paraissait plus jeune que son gendre. La beauté de Marie-Anne, que le

monde voyait pour la première fois, étonna. Il y avait dans cette jeune

fille de dix-huit ans, une gravité qui n’était pas de son âge.

Un an plus tard, Marie-Anne était séparée de son mari qui, après six

mois de mariage, était retourné vivre chez une ancienne maîtresse, et le

duc offrit à sa fille le premier étage de son hôtel du faubourg

Saint-Germain.

* * * * *

Maître Lefranchenet s’interrompit pour ouvrir un tiroir de son bureau.

Il en sortit une miniature qu’il me donna.

--C’est une copie, dit-il, faite par le meilleur miniaturiste du temps,

d’après le portrait célèbre qu’Ingres peignit de la princesse de Danzig.

Elle avait alors vingt-trois ans.

Je pris la miniature et restai, à la regarder, muet d’admiration. La

princesse était représentée à mi-corps, vêtue d’une robe pourpre

décolletée, sur laquelle s’enlevait une gaze légère. Sur un cou allongé

se dressait une tête petite qu’écrasait un casque d’or, d’un or rouge,

de lourds cheveux; les tempes étaient plates; l’arc délié des sourcils

se relevait un peu à la pointe, donnant au visage quelque chose de

méchant qu’accentuaient encore des yeux clairs, luisants et durs,

étranges comme les yeux d’émail de quelques bronzes antiques. La bouche

aux lèvres arquées était grave, le menton volontaire; la gorge, basse,

montrait des chairs pleines, mates et sensuelles,--Ingres seul a su

peindre des gorges pareilles. Rien ne saurait donner une idée de la

beauté de la ligne sinueuse et renflée qui montait des méplats du dos,

aperçu de profil, jusqu’à la naissance des cheveux.

Je ne pouvais détacher mes yeux de l’image de cette femme et, à la

contempler, mille pensées confuses et troublantes montaient en moi.

C’était donc là la fille du duc de Vouzins, à la mort de laquelle il

s’était retiré du monde!

* * * * *

Maître Lefranchenet m’observait.

--Eh bien, dit-il, qu’en pensez-vous, jeune homme? Si je vous laissais

aller, vous bâtiriez un merveilleux roman, vous diriez ce que tous ont

dit qui ont connu autrefois Marie-Anne. Donnez ce portrait à un

psychologue, il croira lire dans une âme. Comme lui, vous penserez que

cette femme n’est pas de celles qui se résignent et que la soumission

chrétienne lui est inconnue. Vous direz que son mariage malheureux

devait certainement marquer le commencement d’une carrière agitée, forte

et retentissante. Le mot de «plaisir» n’a pas de sens ici, mais bien

celui de «passion». Et si vous vous rappelez qui était sa mère, vous

déclarerez que c’est d’elle que Marie-Anne tient le sérieux surprenant

de son visage, vous évoquerez les personnages héroïques des chroniques

italiennes, et vous conclurez que si une femme pareille aimait, ce

devait être jusqu’à la mort, et que son amour profond ne reculerait pas

devant le crime pour se satisfaire. Souvenez-vous que _Point ne faulx!_

est la devise hautaine de sa famille et que ces gens-là ont toujours

considéré Dieu comme un ancêtre fort noble, avec lequel on a les

rapports que l’on a entre gens du même monde, en somme.--Pesez tout cela

et faites votre nouvelle.

Maître Lefranchenet, ayant jeté ces paroles avec vivacité, prit un

temps, puis changeant de ton, il continua sur un mode tout différent.

--Littérature, reprit-il, littérature! Vous vous tromperiez comme tant

d’autres s’y sont trompés. Toutes les conjectures que l’on fit à

l’époque furent vaines comme le vent. Les conclusions de l’apparence

corporelle à l’âme qui réside en le corps sont décevantes. Sous le

visage tragique de cette jeune femme vivait une âme unie comme un étang

limpide.--Ayant quitté son mari, la princesse de Danzig mena chez son

père l’existence la plus régulière, la plus calme. Elle ne se laissait

pas aborder; nul homme ne put se vanter d’être dans ses faveurs. Un des

cavaliers les plus accomplis de ce temps, monsieur de Sanois, lui fit la

cour la plus longue, la plus respectueuse,--sans succès. Il faillit

mourir d’amour pour elle et, désespéré de ne l’avoir pu toucher, alla

s’ensevelir dans le silence d’un trou de province pareil à ce Valleyres

dont vous venez.

Mais le miracle, car c’en fut un, n’en doutez pas, fut complet. Voici

que le duc de Vouzins, sa fille étant rentrée chez lui, commença à

changer d’allures. Peu à peu on le vit quitter ses compagnons de

plaisir, le cercle où il jouait, le foyer de la danse à l’Opéra. L’on

apprit qu’il avait donné, comme adieu, des perles magnifiques à une

belle fille qui l’occupait alors. On se demanda quelle serait la

nouvelle trouvaille du grand seigneur libertin?--L’on attendit en vain.

Le duc n’afficha plus ni femme du monde, ni fille de l’Opéra. Les

plaisanteries ne manquèrent pas; mais le duc n’en tint nul compte. A

quarante-deux ans, jeune et encore beau, il cessa de s’amuser pour se

consacrer tout à sa fille.

La chose fit sensation dans Paris. Pendant trois mois, autant que la

beauté et la sagesse de la princesse de Danzig, la réforme de son père

remplit les conversations. On ne savait à quoi attribuer un changement

si grand; l’on chercha la main des prêtres; on ne la trouva pas.

Marie-Anne et le duc étaient corrects au point de vue religieux, comme

il convenait dans leur haute position sociale, mais sans ferveur. Le

dimanche, ils allaient à la messe de Saint-Thomas-d’Aquin et se

confessaient une fois l’an. Jamais on ne vit chez eux de robe noire.

La vie du duc et de sa fille continua à être un objet d’édification pour

le monde. Ils montaient à cheval le matin; le soir, allaient aux

réceptions de leurs amis ou aux Italiens. Mais le duc ne quittait pas sa

fille--; on ne pouvait les inviter l’un sans l’autre; pour un peu on

l’aurait dit jaloux. Partout on les voyait ensemble. Il n’avait pas

vieilli; la princesse était alors telle que vous l’avez admirée dans son

portrait; ils formaient un couple superbe. Plus d’une fois, sans doute,

des étrangers les prirent pour mari et femme.

Ici maître Lefranchenet eut un petit rire à ce qu’il considérait comme

un mot heureux de vaudeville et me regarda. Mais, je n’eus pas envie de

sourire,--et le mot tomba dans le silence.

Maître Lefranchenet continua.

--Le seul reproche qu’on pût leur adresser, fut de s’isoler trop.

Maintenant ils montraient l’un et l’autre moins de goût pour les

plaisirs mondains; on ne les vit plus au bal ou au théâtre; ils ne

sortaient guère que pour monter à cheval, recevaient de rares amis; ils

avaient renoncé à suivre les chasses à courre de leur cousin, le duc de

Vouzins d’Artus; ils ne passaient plus l’automne à la campagne comme ils

l’avaient fait jusqu’alors. A peine quittaient-ils Paris un mois dans

l’année. Ils restaient continuellement enfermés dans leur hôtel du

faubourg Saint-Germain, dont le jardin immense leur offrait, l’été,

l’ombre de ses arbres centenaires.

Moi-même j’avais peu d’occasions de les voir, lorsque--il y avait six

ans que Marie-Anne était séparée de son mari--un procès compliqué, qui

lui vint d’Italie avec un héritage, m’obligea à lui rendre de nombreuses

visites. La princesse me recevait le plus souvent dans son appartement

privé qui occupait le premier étage à l’aile droite de l’hôtel au-dessus

de celui de son père qui logeait au rez-de-chaussée. L’on entrait

d’abord dans une salle d’attente où, derrière un paravent, était dressé

pour la nuit le lit d’une femme de chambre de confiance qui ne quittait

jamais sa maîtresse. C’était ensuite un salon assez vaste puis un

cabinet de toilette, salle de bain, enfin, dans l’angle même, la chambre

à coucher de la princesse. Ainsi toutes les pièces ouvraient l’une sur

l’autre; il n’y avait ni escalier ni couloir de service--Marie-Anne s’en

plaignit devant moi à son père--et la seule entrée était par cette salle

qu’habitait chaque nuit la femme de chambre de Marie-Anne. Je pus ainsi

m’assurer de la créance qu’il fallait accorder aux bruits qui avaient

représenté la princesse de Danzig comme recevant secrètement M. de

Sanois, la nuit. Non, par dédain peut-être, par orgueil excessif, cette

femme hautaine restait pure.

Était-elle heureuse? Je ne le crois pas. Les années, qui auraient pu lui

être clémentes, avaient pesé, inexplicablement, sur elle. Elle était

autrefois précise dans ses paroles, décidée dans ses actions; maintenant

je la trouvais souvent songeuse. Parfois, au milieu d’une conversation,

elle s’arrêtait, s’absorbait en elle-même. Elle avait alors des yeux

étranges, striés de lueurs vives et comme perdus dans un rêve ardent. A

ces moments-là, je me surpris, moi aussi, à laisser trotter mon

imagination, à faire de la littérature. Je songeais à mademoiselle

Rachel que j’avais vue autrefois dans _Phèdre_. Seule la tragédienne

avait évoqué, au même degré que la princesse de Danzig, l’idée des

profondeurs mystérieuses d’un être que dominent les forces redoutables

du mal.--Mais Marie-Anne revenait à elle; je reprenais aussitôt mon

sang-froid, mon bon sens d’homme d’affaires. Elle était née tragique, me

disais-je alors, elle l’était dans la vertu, comme elle l’eût été dans

le vice.

Autant qu’elle j’admirais le duc son père; je savais ce qu’était sa race

excessive et sensuelle qui se rue au plaisir, comme un Anglais

spleenétique à l’alcool. De léger, il était devenu grave, et je ne

cessais de m’émerveiller à la pensée que la seule présence de sa fille

avait pu à ce point changer son âme. Pendant quelques années, je les vis

ainsi donner, dans le calme impressionnant du vieil hôtel, le plus rare

exemple et le plus beau de devoir paternel et filial.

Il y avait dix ans qu’ils vivaient l’un pour l’autre, lorsque la fièvre

typhoïde enleva en quelques semaines Marie-Anne de ce monde. Le

désespoir de son père fut immense; c’est alors qu’il prit la résolution

de se retirer dans sa propriété longtemps négligée de Valleyres. Il me

reçut peu après la mort de sa fille et, lorsque je me trouvai en face de

lui, je ne pus m’empêcher de pousser un cri de surprise. J’avais quitté

un homme jeune, brillant, avec à peine quelques poils blancs dans la

moustache,--je voyais maintenant un vieillard. La douleur et la

lassitude de vivre se lisaient sur chacun des traits de son visage. Il

avait laissé pousser sa barbe; elle était, ainsi que sa chevelure, toute

blanche. D’une voix changée, il m’indiqua quelques dispositions à

arrêter, me donna l’adresse de son notaire à Valleyres, puis prenant

congé de moi avec plus d’émotion que je ne pouvais en attendre de ce

grand seigneur indifférent, il me remit en souvenir de sa fille, la

miniature que vous avez devant vous.

Ainsi parla maître Lefranchenet.

Petite ville · 第 10 / 11 段