Maurice ne fut pas désarçonné, mais son chapeau alla rouler dans la

poussière. On juge de la honte du jeune homme; le rouge lui monta au

visage. De dépit, il donna de l’éperon à son cheval qui pointa. Puis il

voulut descendre, mais avant qu’il en eût eu le temps, mademoiselle Le

Petit avait ramassé le chapeau et, d’une main légère, enlevait la

poussière qui le tachait. Maurice sauta à terre; il remercia ces dames

avec des phrases qu’il ne pouvait finir; la sueur lui coulait sur le

front. Madame Le Petit lui fit un beau salut sans parler. Marie dit

quelques mots. Il lui semblait avoir toujours connu ce grand garçon qui

rougissait devant elle comme une fille. Ils parlèrent du temps qu’il

faisait, des vendanges. Maurice eut la présence d’esprit, ce dont plus

tard il ne sut assez se féliciter, de demander à ces dames si elles

aimaient le raisin.--Oui, elles en raffolaient.

Sur cette réponse, la conversation prit fin. Lanterle s’inclina jusqu’à

terre, monta sur sa bête, et rentra au Vallon à bride abattue.

* * * * *

Le même soir, il dînait chez ses voisins Maigret.

Il fut placé, non pas à côté de Lucie Maigret, qui allait sur ses

trente-deux ans, mais près de la seconde fille, Julie; elle avait vingt

et un ans et ressemblait déjà à sa tante, madame Bourrat, de Prévoux.

Madame Maigret fut d’une extrême amabilité avec son cousin; la jeune

fille, elle-même, lui fit des avances. Mais Maurice, voyant sa

sécheresse et sa laideur, frémit.

Le lendemain, vers six heures, il quitta le Vallon et partit en

cabriolet pour la ville. Il avait dans sa voiture un panier énorme

rempli des plus belles grappes cueillies dans la journée. Il s’arrêta à

sa maison de la rue Haute. A sept heures et demie, après s’être assuré

que la rue était déserte, il sortit, le panier au bras, et pénétra dans

la boutique de ses voisines.

Au bruit de la porte, Marie, qui était au premier étage, descendit. Elle

se trouva en face de Lanterle décontenancé, qui, à ce moment, ne

comprenait rien à l’audace qui l’avait amené là. Il posa le panier sur

le comptoir.--Marie le remercia de la façon la plus simple. Maurice ne

trouvait pas un mot. Il allait se retirer ainsi, lorsqu’il vit que Marie

essayait vainement de soulever le panier; il s’empressa, offrit de le

porter à la salle à manger. Marie lui montra le chemin et passa la

première dans l’escalier étroit. Lanterle suivait. Ils arrivèrent dans

une salle où madame Le Petit, enfouie dans un grand fauteuil, tricotait

une paire de bas.

--Maman, voici monsieur Lanterle, qui nous apporte du raisin magnifique,

dit Marie. Sa voix sonnait joyeuse.

La vieille dame, à ce nom, sursauta, et, s’étant levée, adressa à ce

visiteur notable et inattendu, une révérence de choix.

Marie goûta le raisin; il était délicieux. Elle en offrit une grappe à

Lanterle, qui l’accepta. Bientôt il était assis et mangeait du raisin en

face de Marie. Quelques minutes plus tard, il s’étonnait déjà de se

sentir sans gêne aucune. Il parla du service, de Paris, de la campagne.

Lui, d’ordinaire renfermé, s’épanchait sans y songer. Ces dames

l’écoutaient avec sympathie; madame Le Petit restait silencieuse, mais

approuvait de la tête; Marie le questionnait. Ces deux femmes simples et

accueillantes, cette salle calme où tout disait la régularité de vies

modestes et heureuses, les beaux yeux caressants de Marie Le Petit, sa

voix grave et ce rire qui étonnait par sa fraîcheur enfantine,--Lanterle

jouissait de chaque minute de cette heure inespérée. Enfin il fallut

partir. Marie l’accompagna jusqu’à la porte d’entrée. Lorsqu’il la

quitta, il lui tendit la main.

* * * * *

Deux jours après, il regagnait le régiment. Le souvenir de la soirée

unique remplissait sa vie monotone au quartier.--Il se désola de la

lenteur des jours, eut des mouvements irraisonnés d’impatience. Jamais

il n’aurait le courage d’attendre deux ans encore.

Au jour de l’an, il n’eut que deux jours de congé et ne put revenir à

Valleyres. Il envoya de Paris à mademoiselle Le Petit un sac à ouvrage

qu’il acheta dans un magasin de la rue de la Paix et qui fit un

singulier effet dans la petite salle de la rue Haute. Il était en cuir

souple gris, monté en argent, et contenait un étui à aiguilles, un dé,

de petits ciseaux, le tout en vermeil d’un travail exquis. Mais Lanterle

n’osa pas joindre à l’envoi sa carte de visite.

A Pâques, il obtint une permission de quatre jours; il arriva au Vallon.

Le lendemain à la première heure, il était installé dans son petit

appartement de la rue Haute.

Il passa plus d’une heure à la fenêtre, cherchant un prétexte pour aller

chez sa voisine. Enfin il vit Marie entrer dans le jardin; une vieille

femme la suivait. A elles deux, elles portaient une corbeille de linge,

qui sortait de la cuve et fumait encore. Elles commencèrent à placer le

linge sur des cordes tendues entre les deux murs. Maurice ne quittait

pas la jeune fille des yeux; elle avait sa jupe relevée, les bras nus

rougis par l’air vif, et un grand tablier. Jamais il ne l’avait vue

aussi jolie.

Enfin, comme elle levait la tête, elle l’aperçut derrière la fenêtre.

Étonnée à la présence de ce témoin inattendu, elle rougit d’abord et se

détourna. Mais tout de suite elle revint à elle et envoya à Lanterle un

salut amical. La vieille laveuse était déjà rentrée dans la maison.

Lanterle tremblait de joie, car il avait vu la rougeur de Marie. Puis

Marie, à son tour, quitta le jardin.

L’après-midi, Lanterle ne bougea pas de son poste.

Au soir le linge sec fut enlevé. Maurice était toujours là; mais comment

entrer en conversation avec Marie? Son imagination au souffle court lui

refusait toute aide. Du reste la laveuse était présente, il fallait être

prudent.

Le soir, il dîna chez son oncle Henri Lanterle, où il s’ennuya.

Le lendemain matin, Marie reparut au jardin. Elle vit à la fenêtre la

figure navrée de son amoureux, et, sans réfléchir, lui fit signe de

descendre. A peine avait-elle agi qu’elle regrettait sa précipitation.

Mais Lanterle était déjà là.

--Je voulais vous remercier du beau cadeau que vous m’avez envoyé,

dit-elle avec un peu d’embarras. Et tout à coup elle se mit à

rire.--Vous aviez une figure si désolée derrière votre fenêtre!

fit-elle.

Ils causèrent un instant. Lorsqu’elle rentra, Lanterle avait obtenu la

permission de revenir le soir même. Il fut obligé d’envoyer un mot pour

s’excuser à madame Maigret chez qui il devait dîner.

A huit heures il entrait chez ses voisines. Le lendemain soir il y

revint encore. Marie était avec lui sans coquetterie, comme sans

timidité. Ce n’était pas avec monsieur Lanterle, notable bourgeois et

grand propriétaire de Valleyres qu’elle causait, mais avec un garçon

simple, bon, vite effarouché, qui avait vécu jusque là solitaire dans un

monde sans cordialité. Maurice, d’abord, ne pouvait croire à son

bonheur. Pendant dix-huit mois il avait rêvé à Marie, maintenant il

l’avait près de lui. Mais l’excès de son amour le rendait muet; il

pouvait à peine parler et s’étonnait qu’il y eût une si grande

différence entre leur première rencontre et celle-ci. «L’aimerait-elle

jamais? accepterait-elle d’être sa femme?»--Non, c’était fou;

manifestement elle ne songeait pas à lui. Maurice, le second soir, était

triste et malheureux; pour un rien, il aurait pleuré. Allait-il partir

ainsi?--Marie s’étonnait de son changement d’humeur. Au moment de la

quitter, il eut pourtant la force de demander la permission d’écrire.

--Oui, dit Marie, car nous pensons souvent à vous.

Il écrivit des lettres où il mit enfin tout ce qu’il n’avait osé dire.

Il eut la précaution de les faire passer par son banquier de Paris pour

ne pas éveiller la curiosité des employés de la poste à Valleyres. Le

projet qui lui tenait au cœur faisait le fonds inépuisable de sa

correspondance.

Marie ne douta pas plus de sa sincérité que de son amour; mais il

fallait attendre.--«Plus tard, nous verrons, répondait-elle, lorsque

vous aurez fini votre service.»

Et cependant elle l’exhortait à la patience, car ses lettres le

montraient irrité des mille vexations de la caserne.--«Soyez sage et

prudent, disait-elle, sinon, vous n’aurez pas de permission, et nous

serons privés du plaisir de vous voir.»

Toutes les semaines, une lettre arrivait à Marie. Elle répondait

maintenant à chacune, et allait souvent avec sa mère jeter ses lettres à

la gare même pour éviter les commérages du bureau de poste.

En juin quinze jours se passèrent sans nouvelles. La jeune fille

s’inquiéta. Une semaine encore s’écoula pendant laquelle Marie eut le

loisir de voir quelle place avait prise dans ses préoccupations Maurice

Lanterle. Enfin elle reçut quelques mots de lui, d’une écriture

tremblée. Il était à l’hôpital et sortait à peine d’un fort accès de

fièvre. Dans dix jours, il aurait un congé de convalescence et viendrait

se rétablir à Valleyres.

A la fin du mois, en effet, il s’installa au Vallon. Le lendemain de son

arrivée, il était trop épuisé pour sortir. Il dut subir la visite de sa

tante, madame Henri Lanterle, et de sa cousine, madame Maigret. Les

effusions réglées et prévues de ces dames l’irritèrent. Il déclina toute

invitation pendant les trois semaines de son séjour au Vallon; il

voulait rester à la campagne et se reposer. Sans cesse, ses tantes

venaient chez lui et lui amenaient ses cousines; elles le trouvaient

toujours là. Même, par politique, il les invita quelquefois à déjeuner.

A la nuit tombée, il allait, en cabriolet, jouir de la fraîcheur du

soir, car la chaleur dans la journée était forte. S’il était reconnu par

quelqu’un de ses amis sur les routes, personne ne s’étonnait qu’il se

promenât ainsi.

* * * * *

Le premier jour où il put sortir, il arriva vers neuf heures à la rue

Haute. Marie, prévenue, l’attendait avec sa mère dans le petit jardin.

Pour la douceur de l’accueil qu’elle lui fit, pour l’anxiété qu’elle

montra à le voir pâle et fatigué, il eût volontiers subi plusieurs

semaines tristes d’hôpital militaire.

Il revint ainsi tous les soirs. Il passait par la ruelle des anciens

fossés sans être obligé de traverser la ville, et attachait, dans la

cour de sa vieille maison, le cheval auquel il donnait un picotin

d’avoine. De l’autre côté de l’habitation Le Petit, c’était un terrain

vague où, de jour, les femmes du quartier mettaient sécher du linge.

Maurice rentrait au Vallon vers onze heures. Ses gens croyaient qu’il

avait été passer la soirée dans sa famille à Valleyres ou chez un de ses

voisins de campagne.

Dans le minuscule jardin clos qu’ornaient deux rangées de roses

trémières, sous la tonnelle couverte de chèvrefeuille, les heures

coulaient brèves et délicieuses. Marie et Maurice parlaient de l’avenir.

Dans un peu plus d’un an, ils se marieraient. Parfois Lanterle

s’imaginait que les siens feraient bon accueil à Marie. Celle-ci, plus

clairvoyante, le détrompait. Non, il serait blâmé par tous. Maurice ne

s’effrayait pas à l’idée de rompre avec un monde qu’il détestait.

Ensemble ils en riaient, mais tous deux s’accordaient à penser qu’il

fallait que personne ne pût deviner leur entente. Ils chérissaient ce

secret précieux; leur bonheur en dépendait. Marie, sans qu’elle voulût

l’avouer, avait peur des intrigues des gens orgueilleux et avides qui

entouraient Maurice. Quelquefois Maurice prenait la main de Marie dans

les siennes et la caressait lentement. Bientôt, il ne pouvait plus

parler. Marie, énervée par cette caresse, se taisait aussi.

Lorsque dix heures sonnaient à la mairie, madame Le Petit montait chez

elle. Les premiers jours, Marie rentrait avec sa mère. Après une

semaine, elle prit l’habitude de rester en arrière quelques instants. La

mère se levait et disait:

--Tu ne tarderas pas, Marie.

L’on voyait de la lumière dans sa chambre par les fentes des volets.

Puis, cinq minutes ne s’étaient pas écoulées, c’était de nouveau

l’obscurité. La vieille femme s’était endormie tout de suite comme un

enfant.

Les deux jeunes gens restaient seuls au jardin. Un soir, près de la

porte, Lanterle se risqua à passer son bras autour de la taille de

Marie. La jeune fille, serrée contre lui, lui tendit sa bouche. Ce

baiser rendit Lanterle fou. Il partit, et, tandis que pour rentrer au

Vallon, il traversait les campagnes bleues de lune, il chantait sa joie

à tue-tête. Les jours suivants, au moment du départ, ils s’embrassèrent

encore près de la petite porte. Maurice s’enfuyait, emportant sur ses

lèvres la fraîcheur brûlante du baiser de son amie. Marie gagnait sa

chambre et se couchait. Le sommeil était lent à venir.

Une semaine se passa. Déjà l’on comptait les jours avant la rentrée au

régiment.

Puis un soir, après leur ardent baiser d’adieu, Maurice ne partit pas.

Il resta, les deux bras noués autour du corps souple de Marie. Ils

s’assirent sur le banc, sous la tonnelle. Autour d’eux s’élevait le

grand silence nocturne que traversaient les rumeurs lointaines de la

ville, le bruit d’une charrette attardée sur les pavés sonores, le chant

incertain de quelque ivrogne regagnant son logis, ou, dans la campagne,

l’aboi d’un chien à la lune; puis c’était de nouveau la paix solennelle

et muette de la nuit sous la voûte immense du ciel. L’angoisse de

l’amour non satisfait les oppressait; en vain leurs bouches

s’unissaient; les baisers passionnés dont saignaient leurs lèvres

enflammaient leur désir au lieu de l’apaiser. Maurice, affolé,

s’arrachait à l’étreinte de son amie; elle restait étourdie, frémissante

encore.--Enfin, une nuit si douce qu’elle semblait être complice, Marie

fut à lui.

Trois jours plus tard, Maurice rejoignait son régiment. Il avait voulu

déserter, passer en Suisse ou en Belgique avec Marie pour l’épouser sur

l’heure. Elle eut une peine infinie à le ramener à la raison. Il partit,

après des scènes déchirantes, pour sa dernière année de service.

Il laissait Marie angoissée. Elle se demandait comment il supporterait,

dans l’état où elle le voyait, la stricte discipline de la caserne et

une absence si longue. Mais elle eut bientôt une cause d’inquiétude

nouvelle et plus grave.

Il y avait à peine trois semaines que Maurice l’avait quittée,

lorsqu’elle s’aperçut qu’elle était enceinte. Elle fut accablée. Que

fallait-il faire? où se réfugier? que dire à Maurice et à sa

mère?--Maintenant il était plus important que jamais de ne laisser

soupçonner à personne sa liaison avec Lanterle. La famille de ce dernier

ne reculerait devant aucune intrigue, aucune bassesse pour le détacher

d’elle. Bientôt Marie, une fois passée la première crise de désespoir où

elle se laissa aller, vit les choses sous un jour moins sombre.

Rien ne les retenait à Valleyres; elles iraient s’installer à Maigny

pour éviter les commérages odieux de la petite ville. Elles

attendraient, pour arrêter leurs plans, la venue de Maurice en octobre.

Il serait temps alors. Il ne fallait pas songer à lui apprendre par

lettre l’état où il l’avait laissée. Inquiet, nerveux comme il était,

cette nouvelle le bouleverserait, il quitterait tout. A l’automne,

lorsqu’elle l’aurait près d’elle, elle saurait l’empêcher de faire un

coup de tête, le calmerait, le renverrait apaisé encore.--Elle attendit

donc octobre.

Cependant Lanterle se desséchait d’impatience; la vie de la caserne lui

devenait odieuse; il faisait mal son service; les punitions pleuvaient

dru sur sa tête, et, en octobre, on lui refusa une permission.

Le coup fut terrible pour Marie; que faire? Bientôt elle ne pourrait

plus cacher sa grossesse. Quitterait-elle Valleyres sans donner à

Maurice la raison de son départ? Elle en vit tout de suite

l’impossibilité. Les lettres de Maurice le montraient frémissant; le

refus d’une permission attendue avec tant de fièvre avait mis le comble

à sa surexcitation; il était prêt à faire un éclat. Allait-elle

égoïstement, pour plus de confort personnel, bouleverser la vie de ce

malheureux garçon?--Non, il valait mieux qu’elle fût seule à souffrir

les conséquences de leur faute commune; ces souffrances-là n’avaient

rien d’irréparables, tandis que voir Maurice déserter à cause d’elle,

elle ne se le pardonnerait jamais.

Elle lui écrivit donc de la façon la plus tendre, la meilleure, lui

prêchant la patience, la soumission, lui montrant leur bonheur si

prochain; elle lui tut ses préoccupations.

Maintenant le sort en était jeté; il lui fallait rester à Valleyres,

accepter l’odieux de cette situation, devenir l’objet détestable des

conversations de tous. La chose était dure. Elle l’accepta de grand

cœur.

* * * * *

Le temps vint où il fallut prévenir madame Le Petit.

Depuis longtemps déjà Marie voulait parler. Elle se sentait gênée en la

présence de sa mère, qui, semblait-il, la regardait beaucoup. Avait-elle

des soupçons? elle était plus silencieuse que de coutume. Marie hésitait

encore. Comment dire une telle chose? Enfin, un soir,--Marie dans la

journée avait senti pour la première fois s’agiter en elle le petit être

et ces mouvements l’avaient émue jusqu’au fond de l’âme,--comme elles

étaient toutes deux dans la salle à manger, elle se décida.

--Sais-tu, maman, que tu seras grand’mère plus tôt que tu ne le penses?

Elle essayait de parler gaiement, mais les mots avaient peine à sortir

de sa bouche.

Madame Le Petit s’arrêta de tricoter. Elle gardait les yeux baissés,

comme si elle réfléchissait,--ah! que le silence était solennel et

pesant!--puis elle les leva vers sa fille. Marie ne lui avait jamais vu

ces yeux graves et tristes.

Marie ne put supporter leur regard pénétrant. Elle se glissa vers le

fauteuil de la vieille femme toujours muette, se mit à genoux, et, comme

quand elle était enfant et qu’elle avait été méchante, elle enfouit sa

figure dans les jupes de sa mère. Elle resta longtemps ainsi, les

épaules secouées de petits frissons. La mère caressait lentement de la

main les cheveux de sa fille.

Il n’y eut pas d’autre phrase ce soir-là sous la lampe familiale.

Comme elles étaient toutes deux couchées, Marie entendit un peu de bruit

dans la chambre où elle croyait sa mère endormie depuis longtemps.

C’était comme une plainte à peine perceptible, puis sa mère se moucha

très doucement et se retourna dans son lit. Plus tard encore, la même

plainte recommença. Marie n’osait bouger; des larmes aussi coulaient de

ses yeux. Enfin le sommeil la prit.

Le lendemain la journée fut longue et triste. Madame Le Petit restait

absorbée. Marie, nerveuse, troublée, se laissait aller, sans essayer de

lutter, aux idées les plus sombres. Le soir vint et la veillée reprit.

Madame Le Petit regardait les yeux de sa fille qui n’osaient se tourner

vers elle. Une heure se passa en silence. Soudain madame Le Petit laissa

tomber son aiguille à tricoter sur la table. Marie tressaillit.

--Voyons, Marie, dit la vieille femme,--sa voix était pleine de

tendresse,--il nous faut commencer à travailler pour ce petit.

* * * * *

Au jour de l’an, Maurice n’eut pas de congé. Marie tremblait qu’il

n’apprît sa grossesse par des lettres de Valleyres. Mais ses parents

Lanterle et Vertôt écrivaient peu. A la fin de février seulement, il eut

trois jours de liberté. Sur les conseils de Marie, il descendit chez son

oncle Henri Lanterle. Le soir de son arrivée, à cinq heures, il

s’échappa et courut à la rue Haute.

Alors seulement, il sut combien Marie l’aimait. A l’idée qu’elle avait

supporté l’abominable clameur de la ville pour que lui, Maurice, n’eût

pas de soucis à la caserne, il fondit en larmes. Il décida vingt choses

folles et contradictoires; il déserterait; non, il emmènerait Marie avec

lui dans sa garnison; il l’épouserait tout de suite; ou bien il

annoncerait ses fiançailles avec elle. Marie eut toutes les peines du

monde à lui montrer qu’il n’y avait maintenant qu’une chose à faire:

prendre patience, attendre six mois encore, et garder leur secret avec

plus de soin que jamais.

Il repartit, mais sa nervosité fut telle au régiment qu’il ne put avoir

une seule permission jusqu’à l’automne.

En septembre enfin, il revint libéré et choisit à Maigny un appartement

meublé pour les dames Le Petit. Puis il rendit visite à son oncle

Lanterle. Sa tante était sortie, ce dont elle ne se consola pas; elle

garda un éternel grief à son mari de n’avoir su retenir Maurice jusqu’à

ce qu’elle rentrât.

Maurice n’écouta pas monsieur Lanterle, qui essaya de lui démontrer

qu’il faisait une bêtise. Il descendit à la mairie, muni des papiers

nécessaires--il était sans parents directs et n’avait besoin du

consentement de personne--et le lendemain fut affiché au tableau des

publications l’acte qui produisit un tel effet sur la calme population

de Valleyres.

* * * * *

Maurice Lanterle et sa femme vivent à la campagne; ils ont cinq enfants

magnifiques. La société de Valleyres ne reçoit pas madame Lanterle, qui

s’en passe fort bien; elle vient rarement à la ville.

Les parents de Maurice avaient prédit les suites les plus fâcheuses à

cette union disproportionnée; ils s’étonnent encore à voir la vertu de

la belle madame Lanterle et le bonheur de son époux.

LE DUC DE VOUZINS-BAUFFLERS

_A Pierre Bonnard._

Les de Vouzins-Baufflers, bien qu’ils eussent leurs grandes propriétés

dans une autre partie de la France, avaient gardé la terre de Vouzins à

quelques kilomètres de Valleyres. Elle n’avait plus qu’une cinquantaine

d’hectares, comprenant un parc immense maintenant abandonné, et, près de

la loge du portier, un jardin potager avec un coin de vigne, suffisant à

faire vivre Larrivée, l’homme qui en était le gardien. L’ancien château

avait été détruit; on avait élevé à sa place, avant la Révolution, une

maison d’un étage pour servir de pied à terre. Elle avait été inhabitée

depuis la mort, sous le premier Empire, d’une chanoinesse de Vouzins. On

se souvenait encore d’elle à Valleyres. Elle ne quittait pas le parc

solitaire et magnifique, où elle se promenait, toujours vêtue de blanc,

et suivie d’un grand chien danois dont elle fut la première à introduire

la race dans le pays.

* * * * *

Un jour, Larrivée descendit à la ville chez le notaire Mainguet et lui

apprit qu’une lettre de l’homme d’affaires de monsieur le duc à Paris

enjoignait de préparer la maison où son maître comptait s’installer

prochainement pour finir ses jours.--L’étonnement du notaire fut

proportionné à l’importance de la nouvelle. On n’avait jamais vu le duc

de Vouzins dans le pays.

Les grands bourgeois de Valleyres surent la chose le soir même au Cercle

où ils se réunissaient quotidiennement de quatre à six heures.--Quelle

serait la vie du duc à Vouzins? y amènerait-il un grand train de maison?

donnerait-il des fêtes? aurait-il un équipage de chasse? Et surtout

quelle serait son attitude vis-à-vis de la société de la petite ville?

ferait-il des visites? se présenterait-il au Cercle?--Telles étaient les

questions que ces messieurs brûlaient de se poser les uns aux autres;

mais ils savaient le prix des mots et turent leurs préoccupations, se

bornant à émettre quelques prudentes hypothèses sur les causes de la

venue du duc, à échanger quelques rares souvenirs sur la chanoinesse de

Vouzins,--et ils rentrèrent en hâte chez eux pour y annoncer la grande

nouvelle.

Ce soir-là, monsieur Louis Vertôt rappela, dans le cercle de famille,

que les Vertôt étaient les anciens et légitimes seigneurs de Vouzins,

ainsi qu’en témoignait un acte fait au nom de Nicolas Vertôt en quinze

cent quatre-vingt-huit, acte récemment retrouvé par l’érudit monsieur

Allemand.--Le vieux baron de Morteuse, ayant allumé une seconde bougie

dans son triste cabinet, étudia le tableau des alliances de sa famille

jusqu’à ce qu’il eût découvert le mariage, en quatorze cent soixante et

six, d’Aline de Morteuse avec haut et puissant seigneur Pierre de

Vouzins.

Pendant les quinze jours qui suivirent, le Cercle fut animé.

L’octogénaire monsieur Charles Lanterle, qui n’y était pas venu depuis

dix ans, y reparut. Il faisait autorité en matière généalogique; les

titres des de Vouzins furent énumérés. Ils ne comptaient pas moins de

trois branches ducales; l’aînée, celle des de Vouzins-Baufflers,

anciennement du marquisat de Vouzins, changé en duché par Louis XIV; la

seconde des de Vouzins-Mirecourt, ducs en dix-sept cent dix-huit, par

l’alliance avec René de Mirecourt, dernier représentant de l’illustre

famille de ce nom; la troisième, de Vouzins d’Arthus, duché en dix-sept

cent trente-sept sous le Roi Bien-Aimé. Le duc actuel de

Vouzins-Baufflers, chef de la famille, avait un fils de vingt-sept ans,

qui portait le titre de Prince de Viane. Sa fille venait de mourir à

vingt-neuf ans; elle avait épousé Charles-Auguste, prince de Danzig.

«Noblesse impériale, fit le baron de Morteuse d’un air dédaigneux, non

sans s’être assuré que monsieur Duret, dont la fille était maintenant

comtesse Perquer de Bonnenfant, n’était pas dans la salle.

Petite ville · 第 9 / 11 段