J’avais repris la miniature entre mes mains. Et, à la regarder, je

ressentis plus forte encore l’inquiétude qu’elle avait dès l’abord

éveillée en moi. Les yeux surtout m’attiraient, ils semblaient s’animer

de lueurs inquiétantes. Leur regard me défiait.--Il devait y avoir plus

de choses dans la vie de cette femme que n’en avait devinées la courte

philosophie de maître Lefranchenet.

Je posai la miniature et je m’en fus, irrité de la candeur et du manque

de pénétration dont le récit de mon vieil ami donnait la preuve

évidente.

Depuis, je repensai souvent à l’histoire du duc de Vouzins et de sa

fille. Le mystère qu’elle enfermait me tentait sans cesse; des doutes

obscurs que je n’osais m’avouer m’assiégeaient. Pourtant les détails si

précis donnés par maître Lefranchenet sur la vie privée de Marie-Anne,

l’arrangement même de son appartement, la garde continuelle que montait

la femme de chambre... non, c’était impossible. Il fallait admettre

qu’un coup de la grâce avait touché ces âmes ardentes.

Mais à d’autres moments, je revoyais l’image de la princesse de Danzig,

son visage énigmatique et pervers;--ou bien, surgissait devant moi,

comme en un jour lointain, l’apparition inoubliable du parc de Vouzins,

une figure bouleversée où brûlaient des yeux de péché et de crime. Et

parfois aussi, je songeais à la fin honteuse de ce vieillard...

Les années passèrent. Mon vieil ami Lefranchenet mourut.

* * * * *

Un soir, en automne, comme je revenais, au crépuscule, du Quartier latin

et que je me dirigeais vers le pont de la Concorde, j’arrivai au coin

éventré de deux rues. L’on perçait à travers ce vieux quartier une

trouée pour une des larges voies modernes qui coupent maintenant la

ville.

Sur la palissade en planches qui isolait les travaux de la rue, était

collée une petite affiche écrite à la main, où je lus:

_Pour les amateurs, à vendre sur place et à l’amiable quelques matériaux

de démolition provenant de l’ancien hôtel de Vouzins-Baufflers._

Je poussai la porte à claire-voie et me trouvai en face de ce qui

restait de l’hôtel. Les deux façades, sur cour et sur jardin, avaient

été abattues.

L’on voyait de ma place les arbres tordus et magnifiques qui allaient

disparaître. Les matériaux de démolition que l’on offrait à vendre,

étaient de peu d’intérêt, deux ou trois plaques de cheminées, une paire

de chenets, laissés là comme sans valeur. Un ouvrier se détacha du

groupe de ses camarades pour me les montrer.

Mais plus que ces objets insignifiants, m’attirait la vue de ces lieux

où s’étaient écoulées deux vies si exceptionnelles. Je demandai la

permission de m’avancer au milieu des décombres.

Il ne restait debout que les deux grands murs des faces latérales.

L’ouvrier me suivait, tandis que ses compagnons, la nuit arrivant, se

préparaient à quitter leur besogne. Il me donnait des détails.

--L’hôtel avait été construit au commencement du XVIIIe siècle, dit-il,

pour une duchesse de Vouzins, qui était une gaillarde, paraît-il.

Là-dessus, il eut quelques aperçus ingénieux sur la vie des grands

seigneurs d’autrefois. Je l’écoutais distraitement. Il le remarqua et,

piqué, voulut me prouver qu’il avait raison.

--Tenez, monsieur, savez-vous ce qu’on a trouvé en démolissant? Un

escalier secret pris dans l’épaisseur du mur et qui allait du

rez-de-chaussée jusqu’à la chambre de la duchesse. Il s’amorçait en bas

dans une boiserie et arrivait au premier étage dans le pan coupé,

derrière une armoire. Les joints étaient si bien dissimulés qu’on ne l’a

découvert qu’en enlevant les boiseries elles-mêmes, et que les

propriétaires de l’hôtel ignoraient l’existence de l’escalier, qu’avait

fait construire et que connaissait seule la première duchesse de

Vouzins. Les boiseries étaient superbes. Lehmann, l’antiquaire, en

offrait un bon prix. Pourtant le duc actuel n’a pas voulu les conserver;

il les a fait mettre en pièces. N’est-ce pas malheureux tout de même, un

si beau travail!

Je ne l’écoutais plus.

Mais lui, la main tendue, montrait les traces de l’escalier tournant que

l’on apercevait encore dans l’obscurité grandissante et qui menait à

l’aile droite de l’hôtel, de la chambre à coucher du duc de

Vouzins-Baufflers à celle de sa fille Marie-Anne, princesse de Danzig.

TABLE DES MATIÈRES

Pages.

Mademoiselle Bourrat 7

Louis Marthe 76

Madame Duret, née de Barthes 146

Marie Le Petit 171

Le duc de Vouzins-Baufflers 211

4995.--Tours, imprimerie E. Arrault et Cie

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