Marie Le Petit était de taille moyenne, mais admirablement

proportionnée, fine de buste et souple sur des hanches pleines; l’ovale

de son visage était la perfection même; le menton était volontaire, la

bouche petite, les yeux noirs veloutés et caressants; les cheveux

sombres s’arrangeaient en bandeaux sur le front mat et bas comme celui

d’une statue antique.

Sa mère, qui était du Midi, avait été en place dans de bonnes maisons,

mi-femme de chambre, mi-dame de compagnie, chez une princesse russe,

puis chez une vieille dame anglaise. Elle en avait rapporté des

économies, quelque instruction et de bonnes manières. Ayant épousé sur

le tard feu Le Petit, commis du receveur à Valleyres et très joli homme,

elle était restée, à la mort de son mari, dans la petite ville, bien

qu’on ne l’y eût pas reçue avec tous les égards auxquels elle croyait

avoir droit;--l’on n’aimait pas les étrangers à Valleyres.

La naissance d’une fille, Marie, au moment où elle avait renoncé à

l’espoir d’être mère, lui fit oublier les petites piques de la vie de

province.

Dès lors, elle ne vécut que pour son enfant; elle resterait à Valleyres

pour l’élever. Elle avait, lui appartenant, une petite maison presque

hors la ville dans l’ancienne rue aristocratique, maintenant désertée,

la rue Haute. A côté, c’était la vieille demeure inhabitée de la grande

famille Lanterle. Derrière, il y avait un jardin donnant sur les anciens

fossés. Puis c’était la campagne. Nulle part, madame Le Petit ne

trouverait un air aussi pur pour sa fille.

Marie était un enfant superbe; sa mère lui donna ses premières leçons,

lui apprit même--chose unique à Valleyres--l’anglais. Puis, lorsque

Marie eut quatorze ans, elle lui fit suivre les cours de la meilleure

école de la ville que dirigeait mademoiselle Nicolas. Au même temps,

madame Le Petit ouvrit un magasin de mercerie rue Haute pour avoir

quelques ressources supplémentaires.

Les demoiselles de la haute société, qui étaient les élèves de

mademoiselle Nicolas, furent extrêmement choquées d’avoir comme compagne

d’école la fille d’une petite mercière, et, malgré leur bonne éducation,

ne purent s’empêcher de le faire sentir. Marie n’y prenait garde; elle

était de disposition gaie et heureuse; elle se contenta, comme revanche,

de gagner régulièrement, aux jours de composition, la première

place,--ce qui nuisit du reste au crédit de mademoiselle Nicolas. Elle

adorait sa mère et, les heures de classes finies, courait à la rue

Haute. Avant le coucher du soleil, les dames Le Petit se promenaient

ensemble dans la campagne. A dix-huit ans, Marie sortit de l’école.

Madame Le Petit approchait de la soixantaine. Elle gardait les manières

excellentes qu’elle avait toujours eues; mais elle devenait taciturne,

la vieillesse pesait sur elle; la chaleur de son regard n’était la même

que lorsqu’elle le posait sur sa fille. Elles vivaient dans un grand

isolement. Madame Le Petit avait fait peu de relations à Valleyres; la

maternité, telle qu’elle l’entendait, est exclusive. Marie n’avait pas

d’amies intimes, ayant peu fréquenté les jeunes filles de sa classe et

ne s’étant pas liée avec ses nobles compagnes des cours Nicolas. Elle

était solitaire, réfléchie, sage. La vertu, alliée à une beauté si rare,

excitait l’étonnement de quelques-uns et l’admiration de tous.

Jamais on ne voyait Marie se promener seule au crépuscule sur la

promenade vantée qui longe l’Ourche. Elle n’avait pas encore été à la

fête de la ville.

Pourtant, jolie comme elle était, les prétendants n’avaient pas manqué.

Les jeunes gens passaient cambrés devant la boutique de la rue Haute; le

fils de monsieur Rigotard, le droguiste, s’était épris d’elle, à la voir

seulement, et l’avait demandée en mariage,--sans succès. Les Rigotard

étaient de ce qu’il y avait de mieux dans le commerce de Valleyres. Qui

donc serait l’époux de cette jeune fille accomplie?--Elle avait

maintenant vingt ans; elle était dans la fleur de sa beauté.

* * * * *

L’on juge de la stupéfaction des habitants de Valleyres, lorsqu’on

commença à se chuchoter à l’oreille, vers la fin de novembre de cette

année-là, que mademoiselle Le Petit était......; l’on n’osait prononcer

le mot.

Ceux qui propageaient ce bruit excitèrent l’incrédulité

générale.--Cependant il fallait savoir. Ce fut un défilé incessant dans

la boutique de la rue Haute. Marie ne passait plus les journées au

comptoir comme auparavant. Ceux qui la virent quand elle descendait au

magasin, remarquèrent qu’elle portait une blouse un peu large, sans

ceinture, et que son joli visage montrait de la lassitude. Mais il eût

été téméraire de rien affirmer quant aux causes de cette

fatigue.--Quelques semaines se passèrent au milieu d’un déchaînement

inouï de curiosité. Enfin, vers le jour de l’an, il n’y eut plus

d’hésitation: l’évidence d’une grossesse s’imposa.

A qui se fier désormais? Les maris consternés doutaient de la vertu

assurée de leurs femmes. Que ne pouvait-on redouter puisque mademoiselle

Le Petit avait succombé?

L’on ne sortit de cette juste stupeur que pour rechercher qui avait

séduit la jeune fille. Mais ni les voisins des dames Le Petit, ni ceux

qui étaient en relations avec elles, ne purent fournir aucun

renseignement.

Maintes pistes furent suivies; aucune ne fut trouvée bonne. L’on pensa

que le père, s’il était honnête, se nommerait; il resta anonyme. On

jugea alors que Marie livrerait son nom à l’indignation, et aux

félicitations secrètes de ses concitoyens. Elle refusa de le faire.

Lorsqu’on la suppliait, pour sauver son honneur, de nommer celui qui

l’avait séduite, elle se renfermait dans un silence obstiné. On crut que

la mère offrirait une prise plus facile. Madame Le Petit resta muette.

Personne ne put faire sortir la vieille dame de la réserve remarquable

qu’elle s’était imposée.

Mais plus encore que l’aventure elle-même, l’attitude de ces deux femmes

plongea les habitants de Valleyres dans un ébahissement extrême. Marie

Le Petit semblait n’éprouver aucune honte de la position malheureuse où

elle se trouvait. Alors que toute la ville lamentait sa vertu perdue,

elle restait d’humeur égale, gaie comme autrefois. Sa mère n’avait pas

la figure affligée qui convient à une personne dont la vieillesse est

frappée d’un coup immérité. Elle restait silencieuse et droite, malgré

les années. Si elle parlait à sa fille, c’était avec douceur, comme

jadis. Lorsqu’on allait à la boutique de la rue Haute, on la trouvait

tricotant des brassières pour l’enfant attendu.

En vérité, cela était incompréhensible. Pourquoi les dames Le Petit, qui

avaient des ressources, n’avaient-elles pas fui le scandale et gagné

Maigny ou Livray?

L’impossibilité où ils étaient de répondre à toutes ces questions irrita

au vif les habitants de Valleyres. La conduite de ces femmes était

positivement un défi à la petite ville. L’opinion publique, qui d’abord

avait été favorable à mademoiselle Le Petit, supposée victime d’un

abominable séducteur, se retourna tout d’une pièce contre elle. Sa gaîté

devint du cynisme; on s’en voulut d’avoir cru à sa vertu; il y avait

sans doute longtemps qu’elle s’amusait secrètement. On n’eut pas

d’épithètes assez fortes pour flétrir le rôle de la mère complice. Elle

avait toujours fait la fière et s’était tenue à l’écart;--on ne voyait

que trop les raisons de son isolement. Ses petites rentes, pourtant sur

l’État, furent niées. Les déportements de sa fille lui valaient

l’aisance où elle vivait. La réprobation générale pesa sur les deux

femmes.

L’on sut par le directeur de la poste que mademoiselle Le Petit recevait

des lettres de Paris; l’on apprit aussi qu’une grande banque de la

capitale lui avait envoyé, en mars, une enveloppe chargée, scellée de

cinq cachets rouges.--Les moindres faits étaient commentés avec passion

par tous.

Les temps s’approchaient de la délivrance de mademoiselle Le Petit. Au

jour venu, par une claire matinée d’avril, la Houssard, la sage-femme,

s’installa chez sa cliente. Marie accoucha en peu d’heures d’un gros

garçon.

On attendait anxieusement la déclaration à la mairie; quelques-uns

pensaient que le père reconnaîtrait l’enfant. Ils se trompaient.

L’enfant fut déclaré par sa mère sous le nom de Louis-Édouard Le Petit.

Le scandale fut à son comble. Ni mademoiselle Le Petit, ni sa mère ne

parurent y prêter la moindre attention.

C’était l’été maintenant. Comme la chaleur était forte, et que le soleil

au matin brûlait le jardin derrière la maison, Marie s’installait sur

une chaise basse devant la boutique dans l’ombre fraîche de la rue

Haute, et là, elle donnait le sein à son enfant. C’était un vigoureux

gaillard dont les chairs fermes et rebondies faisaient l’émerveillement

secret des commères. Sa mère était plus jolie que jamais dans

l’épanouissement de sa jeune maternité. Elle riait à son bébé.--Mais les

habitants de Valleyres ne voulaient plus l’admirer.

Monsieur le curé, avec quelque retard, s’occupa de l’affaire. Il n’y

alla pas de main morte; la faute était publique; il importait que

l’Église ramenât au bien cette créature égarée ou la chassât de son

sein. Il rendit donc visite à mademoiselle Le Petit, qui avait été de

ses catéchumènes. Il voulait qu’elle confessât au moins le complice de

sa faute. Mais il ne fut pas plus heureux que les autres. Il l’appela au

tribunal de la pénitence. Elle ne voulut point s’y rendre.--A la suite

de cette entrevue, les dames Le Petit, dont la foi n’avait jamais été

exaltée, n’assistèrent plus à la messe. Bien leur en prit, car monsieur

le curé, dans un sermon enflammé, stigmatisa, comme il convient, la

conduite éhontée d’une fille de Valleyres et de la mère qui

l’encourageait au vice, et, dans une prosopopée mémorable, évoqua en

comparaison les joies pures de la famille chrétienne, dont la société de

Valleyres offrait tant d’exemples réconfortants.

C’est au temps de ce prêche que madame Duret, née de Barthes, mit au

monde le second enfant de sa seconde série. Il y avait alors plus d’un

an qu’elle était en fait séparée de son mari.

L’été se passa. A l’automne, la boutique de madame Le Petit fut fermée.

Peu de jours après, la mère et la fille, emmenant le bébé, prirent le

train pour Maigny, où elles s’installèrent dans un appartement meublé.

Cependant les conscrits partaient pour l’armée, et rentraient au pays

ceux qui avaient fini leur temps.

Il y avait à peine une semaine que les soldats licenciés étaient revenus

lorsqu’un jour à jamais inoubliable de marché, la ville fut mise en émoi

par la publication d’une nouvelle dont on pouvait affirmer que de

mémoire d’homme on n’avait entendu la pareille à Valleyres.

A neuf heures du matin, l’employé de la mairie, un vieux petit bossu

hargneux qui ne parlait jamais à personne, descendit l’escalier tournant

de la maison de ville, ouvrit le cadre grillagé des affiches officielles

sur le pilier au coin de la place, et, avec quatre pains à cacheter,

fixa dans le tableau un acte sur papier blanc. Puis, l’ayant relu, il

eut ce qui chez lui était un sourire, mais ce qui chez tout autre eût

été appelé une grimace, et remonta à son bureau, où il s’embusqua dans

la fenêtre.

Le premier qui s’arrêta devant le tableau fut Joseph, le petit clerc de

maître Mainguet, qui allait à la poste. Il lut et relut l’acte, fit un

bond, et, oubliant la poste et ses devoirs, prit au galop le chemin de

l’étude.

Vint ensuite monsieur Rigotard, le droguiste. C’était une personne

grave, avaricieuse, et de mouvements lents. Comme il s’approchait du

pilier, il jeta autour de lui un coup d’œil circulaire; s’étant assuré

qu’il n’y avait personne à proximité, il tira sa tabatière et roula

entre ses doigts secs une prise de choix. A ce moment-là ses regards

s’arrêtèrent sur l’acte affiché devant lui. Sa stupéfaction à le lire

fut telle que machinalement ses doigts s’ouvrirent. Il s’aperçut que la

prise tombait, voulut la rattraper, mais trop tard; la pincée de tabac

faisait déjà une petite tache brune sur le pavé boueux.

Puis ce fut le tour de Bataille, le marchand de vin, dont un gros rire

secoua la bedaine; puis de Langlois, prote à _L’Avant-Garde_, qui

s’écria: «Vive la sociale!»--Arriva monsieur Nicolas Allemand, qui

frissonna d’horreur. Le vieux baron de Morteuse glissa le long des murs

et stationna, comme chaque jour, devant les publications de la mairie.

Il fut un temps assez long avant de comprendre et murmura enfin ces mots

par lesquels il avait l’habitude d’exprimer pour lui seul une foule de

griefs longuement ruminés: «La caque sent toujours le hareng.» Ce fut

enfin maître Mainguet, qui voulait vérifier par lui-même l’audacieuse

allégation de son clerc.--Bientôt, il y eut un rassemblement autour du

pilier des actes. Les transactions sur le marché étaient arrêtées. Les

dames de Valleyres n’avaient qu’une question à la bouche. Et quelle joie

lorsqu’on tombait sur une amie qui ignorait encore la chose! Les

exclamations les plus diverses se croisaient. L’effervescence ne se

calma que vers midi, à l’heure où la faim appela au logis petits et

grands bourgeois.

Les gens observateurs remarquèrent qu’aucun des membres des

aristocratiques familles Lanterle et Vertôt, étroitement unies, ne fut

aperçu ce jour-là, en ville.

* * * * *

Le héros, dont le nom était dans toutes les bouches, était un jeune

Maurice Lanterle, qui venait de servir trois ans dans les cuirassiers à

Lunéville. Il était neveu de monsieur Henri Lanterle et fort bien

apparenté dans la meilleure société de Valleyres. Maurice Lanterle avait

perdu jeune son père. Sa mère, une de Brière, qui avait de la fortune,

l’avait élevé dans sa belle propriété du Vallon, à un peu plus d’une

lieue à l’ouest de la ville. C’était une femme excentrique et exaltée,

avec des prétentions intellectuelles; elle faisait partie du petit clan

des «Vertueuses». Rêvant un grand avenir à son fils, elle le mit chez

les Pères, au chef-lieu. Il ne s’y distingua pas. Ses directeurs se

louaient de son caractère; il était doux et soumis, chacun

l’aimait,--mais il restait obstinément à la queue de sa classe. Entre

seize et dix-sept ans, il essaya vainement, à plusieurs reprises, de

passer la première partie de son baccalauréat. Sa mère, désolée, le fit

rentrer au Vallon, où elle le reçut avec froideur. Elle ne s’occupa plus

de lui et Maurice vécut pendant deux ans avec le fermier du domaine;

ensemble, ils couraient le pays, allaient aux foires choisir des vaches,

conduisaient leurs bêtes les plus belles aux concours régionaux.

Maurice aimait sa vie campagnarde. Un peu pâle et maigre à sa sortie du

collège, il se développa, prit du corps; il avait maintenant six pieds

de haut et des épaules en proportion. Il ne se sentait à l’aise qu’en

plein air; de gestes maladroits, il avait toujours peur, dans un salon,

de casser quelque meuble ou bibelot; les observations de sa mère

n’étaient pas pour lui donner de la confiance en lui-même. Les manières

compassées des notables de Valleyres, les façons cérémonieuses qu’ils

gardaient même dans l’intimité, leur sécheresse, lui firent prendre en

horreur le monde auquel il appartenait. Il vécut solitaire et devint

sentimental à l’excès. Il avait dix-neuf ans lorsque sa mère

soudainement mourut.

Ses parents de Valleyres virent que Maurice était seul, qu’il aurait à

sa majorité une soixantaine de mille livres de rente et les meilleures

vignes du pays. Jamais orphelin ne fut plus entouré; chacun lui faisait

fête. Son oncle Henri Lanterle l’avait deux fois la semaine; madame

Henri Lanterle, l’une des «Vertueuses» avait surveillé l’instruction de

ses filles de si près qu’elle n’avait pas voulu les mettre au couvent,

car, même dans les meilleures maisons, on était exposé à des rencontres

dangereuses. Lorsqu’on adressait la parole à ces jeunes filles modèles,

elles regardaient leur mère avant de répondre. Pour leur cousin, elles

exécutèrent au piano une sonate que monsieur Marthe, leur professeur,

avait reçu de Maigny. Leur mère parlait confidentiellement à Maurice.

«Ses filles, disait-elle, étaient élevées dans l’idée chrétienne de la

soumission de la femme à son époux. Elles n’auraient ni opinion, ni

volonté que les siennes.»--Maurice écoutait effaré. Le ton satisfait et

autoritaire de sa tante, dont il était notoire qu’elle menait son mari

par le bout du nez, l’effrayait. Quant à ses cousines, il lui était

simplement impossible de causer avec elles.

Chez les demoiselles de Barbeau, l’atmosphère était autre. Elles

comptaient dix-huit et dix-neuf ans et avaient toutes deux été renvoyées

du couvent où elles faisaient leur éducation. Elles passaient pour être

d’une liberté de tenue extrême, allaient souvent à Maigny avec leur

gouvernante et recevaient des officiers dans leur belle propriété de

Bellevue. Leur père, ataxique, ne quittait guère son fauteuil roulant;

il s’absorbait dans le soin d’une collection d’insectes. Leur mère était

morte jeune. Maurice dîna chez elles avec quelques jeunes gens de Maigny

qu’il ne connaissait pas; il y avait aussi la belle comtesse Perquer de

Bonnenfant, qui passait l’été chez sa mère; elle était mariée depuis six

mois. A table, Maurice fut placé à côté de mademoiselle Jeanne de

Barbeau. Comme l’on disait un mot un peu vif, elle lui poussa le pied

sous la table. Maurice, croyant à une erreur, retira la jambe vivement

et rougit. Après dîner, l’on joua à un jeu que ces demoiselles

appelaient «le monstre noir».

On s’enfermait en bande dans une grande pièce d’où toute lumière était

bannie. «Le monstre noir» entrait alors, et devait découvrir et

identifier une des personnes cachées. Le jeu commença. Ce furent, dans

l’obscurité, de petits rires étouffés, des bruits de chaises remuées; la

voix de madame Perquer fut entendue, disant: «Mais non, mais non!»

Maurice se tenait coi derrière un fauteuil. Soudain, il sentit sur sa

main le contact d’une peau fine; c’était le cou de mademoiselle Jeanne

de Barbeau, laquelle était assise sur le bras du dit fauteuil. Maurice,

inquiet, recula. Mais Jeanne l’avait reconnu; elle criait déjà: «Ce

monsieur Lanterle est d’une inconvenance!»--Cependant l’approche du

«monstre noir» rétablit le silence. Lorsque le jeu prit fin, les visages

étaient enflammés, les yeux brillants. Maurice était fort mal à son

aise. Il ne savait quelle contenance garder, et, comme Jeanne, le

prenant à part, lui demandait de la rejoindre au bout du parc le

lendemain après-midi, il répondit, rougissant toujours, qu’il était

occupé ce jour-là. La jeune fille leva les épaules et lui tourna le dos.

* * * * *

Lorsque Lanterle venait ainsi à la ville et qu’il avait à y coucher, il

logeait dans sa maison de la rue Haute, inhabitée depuis longtemps, mais

où il s’était fait arranger deux pièces donnant sur le jardin. C’est là

qu’un jour, il découvrit qu’il avait une fort jolie voisine. Il sut

bientôt que c’était cette demoiselle Le Petit, dont on parlait tant en

ville et que l’on citait en modèle.

De sa fenêtre, il voyait Marie arroser ses fleurs; le soir, elle cousait

auprès de sa mère; parfois elles soupaient toutes deux en plein air. Il

jugea la beauté de la jeune fille sans pareille; il remarqua aussi sa

gaîté, la bonté dont elle usait avec madame Le Petit. Il n’avait rien vu

de semblable dans la société de Valleyres où tous les gestes semblaient

convenus, prémédités. Lanterle se dissimulait derrière un contre-vent;

les paroles de Marie n’arrivaient pas jusqu’à lui; mais il l’entendait

par moments rire avec sa mère, parfois elle chantait d’une voix fraîche

une chanson populaire; il la voyait passer légère et libre, ne se

doutant pas qu’elle fût épiée. Il ne pouvait se détacher de ce

spectacle.

Bientôt il s’aperçut qu’il était amoureux de mademoiselle Le Petit; à

dater de ce jour, il devint méfiant, de peur qu’un des siens ne devinât

son secret et ne le raillât. Il comparait l’existence simple, heureuse,

de cette jeune fille à celle que menaient ses cousines dans l’atmosphère

glacée du monde de Valleyres.--Jolie comme elle était, on ne lui voyait

aucun galant. Il songeait aux demoiselles de Barbeau.

Mais comment pourrait-il faire sa connaissance? Sa timidité était sans

bornes; il n’était pas de ceux qui, entre chien et loup, abordent les

filles et leur murmurent des douceurs. Du reste, elle ne le souffrirait

pas.

Un matin, il se trouva nez à nez avec elle au coin d’une rue; il la

bouscula presque. Il salua, balbutiant quelques mots d’excuse. Dès lors,

ils se saluèrent quand ils se rencontraient, lui, d’un grand coup de

chapeau, elle, d’une gentille inclinaison de tête. Mais il n’osait

adresser la parole à mademoiselle Le Petit.

Il rêvait sans cesse à elle, faisait des projets toujours les mêmes.

Elle avait dix-sept ans, lui dix-neuf, ils se marieraient, vivraient

heureux et solitaires au Vallon.

A d’autres moments, il voyait l’absurdité de ces rêves fous; elle ne

voudrait pas de lui; il n’avait rien de séduisant et, malgré les avances

de Jeanne de Barbeau, ne croyait pas pouvoir plaire aux femmes. Puis il

avait trois ans de service militaire à faire. Qu’adviendrait-il d’elle

pendant un temps si long?--Il ne pouvait s’empêcher de sourire à la

pensée qu’il ne connaissait que de vue sa future femme. Mais il était

dans la nature de Maurice de se plaire à des pensées lointaines et

indécises. Enfin, un jour où il réfléchissait avec plus de précision à

son avenir, il lui apparut qu’il serait sage de s’engager pour se

débarrasser au plus tôt de la corvée militaire. Lorsqu’il reviendrait,

Marie Le Petit n’aurait que vingt ans; peut-être serait-elle libre

encore? D’autre part, son oncle Lanterle le poussait aussi à partir. Il

s’y décida.

* * * * *

Avant d’entrer au service, il passa, toujours sur les conseils de son

oncle, un mois à Paris. Les jeunes Bourrat, de Vermand, l’y reçurent et

lui firent mener la grande vie du Quartier latin. Maurice fut

profondément dégoûté par les plaisirs auxquels il se laissa entraîner.

Avoir pour compagne de lit une fille que l’on connaissait depuis

quelques heures à peine, et, au lendemain, la remplacer par une fille

nouvelle, lui apparaissait monstrueux. Lorsqu’il quitta Paris, vivait

plus fraîche que jamais dans sa mémoire l’image de mademoiselle Le

Petit, écossant des pois sous une tonnelle dans un jardin clos.

La première année de service militaire fut d’une désolante lenteur.

Mais, comme il était vigoureux et bon cavalier, il en supporta sans

peine les fatigues. Deux fois, il eut cinq jours de permission. Au lieu

d’aller les user à Paris comme ses compagnons, il se rendit tout droit à

Valleyres. Il vit mademoiselle Le Petit. Elle n’avait pas été sans

remarquer l’absence de ce grand garçon dont les regards étaient

persistants et respectueux. Lorsqu’il fut de retour, elle le salua, avec

un léger sourire de bienvenue. Il logeait chez sa tante Lanterle qui

avait insisté pour l’avoir, mais il montait dans la journée à son

appartement de garçon dans la vieille maison inhabitée.--Il n’y eut pas

autre chose entre elle et lui que des saluts échangés.

Il repartit désespéré de sa timidité et plus amoureux que jamais.

* * * * *

La seconde fois qu’il vint, c’était en automne. Il fut obligé de

descendre au Vallon pour surveiller les vendanges. C’était là un devoir

auquel aucun propriétaire du pays n’aurait osé se soustraire. La pressée

du vin se prolongeait tard dans la nuit. Le lendemain de son arrivée,

Lanterle, vers cinq heures, résolut d’aller jusqu’à Valleyres à cheval.

Le vent était violent ce jour-là. Près de la ville, il aperçut à quelque

distance devant lui deux femmes qui se promenaient dans la campagne.

S’approchant, il reconnut madame Le Petit et sa fille. Comme il se

préparait à les saluer, les jupes de ces dames, agitées par le vent,

effrayèrent le cheval qui fit un écart.

Petite ville · 第 8 / 11 段