monsieur Antoine Vertôt, que l’on supposait être du dernier bien avec sa
charmante locataire, madame Louis Marthe, s’était vu faire grise mine
dans quelques salons, ce dont il ne se souciait mie.
Madame Maigret était âgée; on avait encore pour elle le respect et les
attentions qui lui étaient dus; elle présidait toujours l’Association
des œuvres charitables, mais, en fait, madame Duret était devenue la
personne la plus notable de la ville, et l’importance que cette
étrangère--car elle était née de Barthes--avait prise, excitait de
sourdes jalousies dans quelques familles qui, elles, étaient de
Valleyres dans les deux lignes depuis plus de cent ans.
Madame Duret touchait alors à la quarantaine; mais elle était restée
fraîche et jeune; on ne lui eût pas donné trente-cinq ans, si ce n’eût
été pour un embonpoint assez marqué qui ne manquait du reste pas
d’agrément.
C’est à ce moment que l’on commença à se chuchoter à l’oreille qu’elle
coquetait d’une façon hardie avec l’avocat Loretty.
Loretty était d’une famille honorable, quoique sans ancêtres. Son père,
qui n’était rien, avait défendu la cause légitimiste et avait même
assisté madame la duchesse de Berry dans son équipée. Loretty avait fait
ses études de droit à la Faculté de Livray et avait ouvert une étude à
Valleyres. Il allait plaider à Maigny. Les propriétaires des environs
composaient sa maigre clientèle. Il se maria, fit des enfants--que faire
à Valleyres? et vécut en famille. Il avait trente-cinq ans, lorsque le
bruit courut qu’il était l’amant de la belle madame Duret.
* * * * *
La petite bourgeoisie et le peuple de Valleyres furent les premiers à
savoir la chose. L’on remarqua que la voiture de madame Duret s’arrêtait
souvent devant la maison de la rue écartée où Loretty avait son étude.
Nuls procès au monde n’eussent demandé tant de conférences. Un jour,
comme un équipage stationnait à la porte de l’étude, Michaud, le meunier
du Biez de l’Ourche, vint frapper chez l’avocat. Personne ne répondit.
Michaud pensa que Loretty était absent et s’en fut boire un verre de vin
au cabaret _A la vigne_, au coin de la rue. Comme il restait les yeux
fixés sur la maison Loretty, attendant la rentrée de l’avocat, il vit,
une demi-heure plus tard, une dame un peu forte sortir de la maison et
monter en voiture. Cinq minutes après, Loretty lui-même descendait
l’escalier et se dirigeait vers la mairie. La stupéfaction de Michaud
fut si grande qu’il invita deux consommateurs d’une table voisine à la
partager. L’un d’eux était Langlois, prote à l’imprimerie du journal
_L’Avant-Garde_, l’autre Frappart, le journalier, les deux plus
mauvaises langues de la ville. A eux trois, ils commentèrent la
situation; Langlois eut des mots heureux. Grâce à lui, personne à
Valleyres n’ignora la belle découverte de Michaud. A chaque fois que la
voiture descendait des Touches, la propriété de madame Duret, et
s’arrêtait devant l’étude de l’avocat, les boutiquiers, au long de la
rue, échangeaient des coups d’œil complices.--Souvent aussi la voiture
venait à vide et emmenait Loretty.
La société de Valleyres ne fut informée de ces faits qu’avec un grand
retard. On voyait Loretty chez madame Duret; elle avait le tort de
caqueter avec lui, mais personne ne pensait qu’il y eût entre eux rien
de répréhensible. Comment croire que la belle madame Duret, après avoir
été pendant vingt ans exemplaire, pût devenir soudain un objet de
scandale? Cependant l’assiduité de Loretty ne se démentait pas.
«Pourquoi se donner l’apparence gratuite du mal, alors qu’on est résolu
à rester dans la vertu?»
C’est en ces termes mesurés que madame Henri Lanterle blâma la conduite
de madame Duret, devant mesdames Bourrat, de Vermand, et Antoine Vertôt.
En ces trois dames coulait le sang le plus pur de Valleyres; en elles
aussi brillaient la moralité supérieure et la haute culture de la petite
ville. On les avait dénommées «les Vertueuses». Leurs principes étaient
rigides; elles ne connaissaient pas les concessions et vivaient en état
d’opposition sourde avec le clan Duret, de Barbeau et Jacques Vertôt,
suspect de se laisser aller aux douceurs condamnables de la vie de luxe
et d’aimer trop mondainement les richesses.
L’amour de l’argent tenaillait le cœur de madame Henri Lanterle; elle le
chérissait, non pour les vaines jouissances qu’il peut donner, mais
d’une façon désintéressée, pour lui-même. L’idée qu’on était obligé de
dépenser une partie de ses revenus, la désolait; elle comptait le nombre
d’allumettes qui devaient suffire pour la semaine, pesait elle-même le
sucre, le sel et les épices nécessaires au ménage, savait à quels jours
et à quelles échoppes l’on trouvait des occasions extraordinaires,
achetait à Maigny en automne, comme soldes, les étoffes dont ses filles
seraient vêtues l’été suivant, et, à Valleyres, le lundi, les morceaux
que les bouchers n’avaient pu vendre le samedi et qu’ils donnaient à
moitié prix de peur qu’ils ne se conservassent pas; mais madame Lanterle
affirmait que la viande «aimait attendre». Forte du reste, de l’autorité
d’un article de revue, elle condamnait l’excès de l’alimentation carnée
où nous tombons, et imposait à son mari et à ses enfants une diète
sévère de légumes, qui, à eux seuls, défrayaient la table trois fois par
semaine. A ce régime, ses filles, sans cesse purgées, avaient pris le
teint clair de religieuses.--Le dimanche, à la messe, elles avaient
alternativement un sou de leur mère à mettre dans le tronc des œuvres
pieuses. Madame Henri Lanterle déployait en tout une grande activité.
C’était elle qui faisait la liste d’achat des livres pour la
Bibliothèque communale. Elle demanda la _Revue des Deux-Mondes_; mais le
ton des romans et quelques articles de Renan la scandalisèrent. Le
_Correspondant_ lui fut indiqué et vint remplir l’idéal que madame
Lanterle se faisait d’une revue.
Les trois «Vertueuses» se réunissaient souvent; les allures nouvelles de
madame Duret les surprirent. Et, cet après-midi-là, madame Lanterle,
ayant ouvert le débat de la manière que l’on a vu, madame Vertôt prit, à
son tour, la parole.
--Faut-il voir en madame Duret la victime d’une de ces crises
mystérieuses qui menacent, paraît-il, les femmes, à un moment donné de
leur existence?
La bonne madame Vertôt émit cette hypothèse à grand renfort de petits
soupirs et avec un flux intarissable de paroles. D’une obésité
excessive, elle touchait à la cinquantaine.
Elle parla ainsi et se tut, comme effrayée à la possibilité d’être
atteinte, elle aussi, de ce mal redoutable qui changeait les âmes.
Madame Lanterle ne se hâta pas de répondre.
Si le malheur voulait que madame Duret eût renoncé à ses devoirs de mère
et d’épouse, madame Lanterle s’assurerait, par la chute de sa rivale, la
place qu’elle estimait devoir être sienne dans la société de Valleyres,
la première. Songeant à ce jour glorieux et prochain, elle ne pouvait
s’empêcher de désirer secrètement la confirmation des bruits qui
couraient sur madame Duret. Mais elle était politique et jugea plus sage
d’attendre. Elle défendit donc leur amie.
--Il n’y avait de sa part, dit-elle, qu’une coquetterie exagérée.
Madame Bourrat, de Vermand, dont l’attitude attentive semblait dire
perpétuellement combien elle était flattée d’être admise à entendre des
choses supérieures, se taisait. Personne à Valleyres ne pouvait se
vanter d’écouter comme elle.
* * * * *
Il y avait cinq semaines déjà que le moindre maraud de la ville ne
nourrissait plus aucune illusion sur la vertu de la belle madame Duret,
lorsque Charlot, le fils unique de madame Henri Lanterle, apporta à sa
mère les renseignements de fait les plus précieux.
C’était un garçon indiscipliné, profitant de toutes les heures de
liberté pour courir les aventures à travers champs; des gamins de
Valleyres lui faisaient escorte.--Un jour, en jouant «aux voleurs», il
traversa un ravin escarpé, qui marquait la limite nord de la propriété
de madame Duret, les Touches. Personne ne s’y risquait jamais. Écartant
les branches serrées des arbustes, les jambes piquées par les ronces, il
se frayait lentement passage pour aller rejoindre la route de Vermand
par laquelle il gagnerait, stratégie hardie, la ville, et dépisterait
les gendarmes, lorsqu’un spectacle imprévu l’arrêta.--A une cinquantaine
de pas, il aperçut dans une clairière une femme couchée sur l’herbe;
près d’elle, un homme était assis. Il reconnut madame Duret et l’avocat
Loretty; ils causaient tous deux avec animation. Madame Duret fit mine
de se lever. Loretty s’approcha d’elle pour l’aider. Elle mit ses deux
bras autour du cou de l’avocat, et, tandis qu’il la relevait, elle
l’embrassait à pleine bouche.
Charlot, qui n’avait que douze ans, fut profondément impressionné par
cette scène, et, au soir, alors que sa mère le grondait d’avoir déchiré
ses culottes, pourtant rapiécées en dix endroits, il lui raconta, pour
détourner l’orage, ce qu’il avait vu dans l’après-midi. Madame Lanterle
lui fit répéter son récit incohérent, puis, avec de grandes menaces, lui
enjoignit de n’en ouvrir la bouche à âme qui vive.
Le lendemain elle dit à ses amies la triste certitude qu’elle avait
acquise. Madame Vertôt qui, pendant près d’une semaine, avait passé ses
après-midi chez une vieille cousine, de l’appartement de laquelle on
avait vue sur l’étude de Loretty, donna de son côté des détails
circonstanciés sur les heures et jours auxquels les deux complices
s’étaient rencontrés.
Du reste, à la stupéfaction de ces dames, ils ne se cachaient guère.
Madame Lanterle était outrée de tant de cynisme. Pourtant à son
indignation se mêlait quelque douceur; elle pensait à son règne prochain
sur la société de Valleyres. Mais il ne fallait rien risquer; elle avait
tout à gagner à attendre que le scandale fût public.
* * * * *
Quelques mois se passèrent. Monsieur Duret partit en voyage. Sa femme
allégua que des affaires l’appelaient à Marseille. On sourit à
l’entendre; il était notoire que monsieur Duret, bon homme du reste,
était incapable de s’occuper d’affaires. Personne ne douta qu’il n’eût
quitté les Touches, dégoûté de ce qu’il voyait dans sa maison. Madame
Duret continua à recevoir Loretty.
On juge de ce que furent les caquets lorsqu’on apprit qu’elle attendait
un bébé. Sa fille venait au même temps de la rendre grand’mère pour la
première fois. «Les Vertueuses» comparèrent les dates, recherchèrent le
jour du départ de monsieur Duret, et établirent que l’enfant annoncé
pourrait difficilement être du père légal.
Cette découverte mit le comble à l’impatience de madame Lanterle. Elle
ne resterait pas impassible témoin de désordres si graves. Ne pas
protester était se rendre complice de la faute.
Mais, au moment d’agir, elle voyait devant elle des obstacles nombreux.
Dans un cercle étroit comme le leur, la rupture avec madame Duret serait
difficile.
Il fallait être certaine d’être approuvée par tous. Or les Duret étaient
une puissance; ils avaient une grande fortune, de belles relations au
dehors. Madame était active dans les bonnes œuvres; ainsi s’était-elle
rendue populaire, quasi indispensable. Enfin, il fallait manœuvrer de
façon à ne pas fournir un aliment inutile à la malveillance publique, si
vite éveillée dans une petite ville.
Les trois «Vertueuses» passaient maintes après-midi à délibérer. Madame
Lanterle montrait ses dents blanches, mais trop longues, au-dessus
desquelles se courbait, menaçant, un nez aristocratique. Madame Vertôt
parlait et soupirait, soupirait et parlait, et ne s’arrêtait que pour
faire sortir, des deux commissures de ses lèvres simultanément, un bruit
bizarre semblable au sifflement du gaz dans un bec engorgé d’eau. Madame
Bourrat, de Vermand, écoutait, muette.
Le cœur de ces dames saignait à la pensée qu’une de leurs amies était
coupable. C’eût été mal les connaître que de les croire capables
d’autres sentiments.
La seule question pour elles était de savoir comment on pourrait
arracher madame Duret à sa faute et la ramener au bien.--Il n’y avait
pas à songer à une démarche directe. Mais elles finirent par décider,
après maintes alternatives soutenues et repoussées, qu’il fallait faire
agir monsieur le curé. Il était étrange qu’il ne les eût pas prévenues
dans cette démarche. Peut-être, il est vrai, cet homme tout perdu de
dévotion, ignorait-il l’affaire Loretty-Duret? Nul doute que,
connaissant le scandale, il n’y mît une prompte fin. Madame Vertôt,
forte de l’approbation tacite de madame Bourrat, persuada à madame
Lanterle qu’il était de son devoir d’en parler au curé, sur lequel elle
avait de l’influence. Madame Lanterle se laissa convaincre et offrit à
Dieu, qui lisait dans son cœur, le fardeau qu’elle acceptait. Le
lendemain, elle se rendit à la cure.
D’abord monsieur le curé ne se laissa point approcher, fit le sourd, ne
comprit pas les allusions, pourtant claires, de sa visiteuse et
s’échappa en banalités. Mais madame Lanterle n’était pas de celles que
l’on berne; elle avait un devoir à remplir, elle parla.
Monsieur le curé la vit avec terreur aborder sans ménagements ce sujet
délicat. C’était un homme prudent et sage, qui cachait sous des dehors
un peu lourds une grande finesse. Il avait pour devise le mot célèbre:
_quieta non movere_. Sa position à Valleyres était difficile;
l’incrédulité faisait de redoutables progrès dans le peuple et dans la
petite bourgeoisie; les attaques contre la religion se multipliaient
dans la presse radicale; elles se mêlaient à celles dirigées contre
l’aristocratie. Qu’adviendrait-il de son troupeau si la discorde s’y
glissait? Une rupture, soit avec madame Duret, soit avec madame
Lanterle, s’il refusait de l’écouter, serait d’un effet déplorable. On
parlait de la fondation possible à Valleyres d’une maison d’éducation
dirigée par les Jésuites; une chapelle s’ouvrirait, concurrence
certaine à l’église. Celle de ses pénitentes qu’il froisserait serait
entendue par les Pères qui ne cherchaient qu’un prétexte pour
s’établir à Valleyres; déjà il entrevoyait leur triomphe, l’église
désertée.--D’autre part, madame Duret, coupable, ne serait-elle pas un
instrument plus docile entre ses mains? Ne rachèterait-elle pas sa
faute par des dons abondants aux pauvres de Dieu?
Monsieur le curé avait pesé tout cela dès longtemps dans son esprit, car
il n’ignorait pas la liaison Loretty-Duret. La démarche de madame
Lanterle l’inquiéta; cette dame était d’une piété grande et éclairée.
Elle avait droit à beaucoup d’égards.
Il lui adressa un discours en trois points.
_a_) Il ne fallait pas se fier aux apparences et juger le prochain. Dieu
seul lisait dans les cœurs.
_b_) Dieu seul aussi était maître des âmes et les préparait à sa
manière, qui est haute et parfois nous échappe, pour leur salut.
_c_) Le grand mot qu’il fallait méditer était le suivant: Malheur à
celui par qui le scandale arrive.
Et il était clair que, dans l’esprit de monsieur le curé, l’auteur
possible du scandale était, non pas madame Duret, qui faisait toutes
choses avec le secret nécessaire, mais bien madame Lanterle, dont le
zèle excessif menaçait de rendre publics ces faits regrettables.
Il fut éloquent, il s’attendrit; il eut le bonheur de toucher le cœur de
sa pénitente.
* * * * *
Les «Vertueuses» considérèrent à nouveau la situation. Monsieur le curé
leur manquant, vers qui se tourner?--Il n’y avait rien à attendre de
monsieur Duret. Depuis un an, cet homme casanier voyageait sans cesse.
Ainsi protestait-il à sa manière.--Mais madame Loretty?--C’était une
personne frêle et jolie, de santé délicate, qui ne se livrait pas. Elle
n’était pas de Valleyres et y avait fait peu d’amies. Elle élevait ses
quatre fils de son mieux et dirigeait avec une seule bonne, un ménage
dont les ressources étaient maigres. Aimait-elle son mari? Savait-elle
qu’il la trompait?--On l’ignorait. Et, d’autre part, il était impossible
de l’avertir.
Pourtant madame Loretty reçut une lettre anonyme, écrite sur du papier
sale, et criblée de fautes d’orthographe. Mais elle ne laissa rien
percer de ses sentiments.
Madame Duret accoucha. Son mari, au grand scandale de toute la ville,
n’assista pas à ses couches. On blâma son manque de tact. Il ne revint
aux Touches que deux mois plus tard, pour le mariage de sa seconde fille
avec monsieur de Roussy.
Madame Lanterle s’inquiétait. Sous quel prétexte agir, maintenant que la
liaison était quasi publique, acceptée même par monsieur Duret et par
madame Loretty? Pourtant elle ne renonçait pas à la lutte. Avec le temps
naîtraient sans doute des occasions dont elle saurait profiter.
Cependant les rapports entre madame Duret et les Loretty devenaient de
plus en plus fréquents. Les quatre fils de l’avocat passèrent leurs
vacances aux Touches. Tous les deux ou trois jours madame Loretty allait
les rejoindre, déjeunait et dînait avec madame Duret. Monsieur Duret ne
faisait plus que de rares apparitions chez lui; au printemps, il était à
Paris, à Nice en hiver. La société de Valleyres semblait accepter cette
situation bizarre.
* * * * *
L’occasion, guettée par madame Lanterle, se présenta enfin. L’on apprit
que madame Jules Maigret, perclue de rhumatismes, renonçait à diriger
plus longtemps l’Association des œuvres charitables de Valleyres.
C’était un poste éminent; celle qui l’occupait présidait à la
distribution des secours matériels à la population valleyroise et
exerçait ainsi une influence considérable; elle se trouvait en outre
appelée à une collaboration presque quotidienne avec monsieur le curé,
chef spirituel de la communauté.
Les dames patronnesses s’agitèrent; des conciliabules les réunirent. Les
«Vertueuses» délibérèrent à part; leur candidate était madame Lanterle;
le jour était venu de faire triompher, avec elle, la morale. L’autre
clan choisit madame Duret. L’une et l’autre de ces dames fit montre du
plus grand désintéressement, suppliant qu’on ne l’accablât pas sous
cette responsabilité lourde. Cependant chacune se préparait à la lutte
et ne négligeait rien pour réussir.
Monsieur le curé restait neutre, comme il convient; dans le particulier,
il assurait chacune de ces dames que ses vœux ardents étaient pour elle.
Mais, dans le secret de son cœur, il souhaitait la nomination de madame
Duret. L’avarice trop connue de madame Lanterle et aussi son fâcheux
esprit de domination l’alarmaient. Il perdrait pour ses bonnes œuvres
les ressources abondantes que madame Duret, coupable et généreuse,
mettait à sa disposition; et il risquait en outre de n’être plus maître
chez lui, de voir toutes choses de bienfaisance et d’église soumises à
la surveillance d’une femme autoritaire, qui aurait bientôt fait de le
brouiller avec la moitié de son troupeau. Telles étaient les pensées de
monsieur le curé, et il s’effrayait à constater les progrès certains de
la candidature de madame Lanterle. Son élection apparaissait comme une
revanche discrète de la vertu; son nom était dans toutes les bouches.
C’est alors que monsieur le curé eut recours à une ruse ingénieuse,
_L’Avant-Garde_ était, depuis quelque temps, particulièrement violente
dans ses attaques contre les conservateurs et contre l’Église. Les
grands bourgeois de Valleyres frémissaient à la pensée que l’existence
même des classes supérieures était menacée par cette détestable feuille
radicale, qui voulait supprimer du monde ce qui en était l’ornement, la
beauté, et comme la fleur,--l’aristocratie. _L’Avant-Garde_ fixait pour
eux la valeur de toutes choses; ce qu’elle attaquait, était bon; ce
qu’elle défendait, exécrable. Or, une semaine avant l’élection, alors
que tout indiquait le succès probable de madame Lanterle, un article
anonyme parut dans _L’Avant-Garde_ sur la nomination prochaine d’une
présidente de l’Association des œuvres charitables. L’on y blâmait en
termes crus la candidature d’une femme trop connue, dont la vie était un
défi à la morale publique, et dont la présence à la tête du comité des
bonnes œuvres serait scandaleuse pour les pauvres assistés; l’on mettait
en avant le nom de madame Rigotard, dont le mari travaillait pour gagner
le pain honnête de sa famille.
L’article fit sensation, chacun reconnut qu’il visait madame Duret.
Ainsi la politique s’introduisait même dans les œuvres charitables! Du
coup l’élection devint une affaire de parti; la discipline et l’union
furent nécessaires. Du coup aussi, madame Lanterle vit ses chances
s’évanouir. Il importait de répondre d’une façon forte à l’infâme
article et, pour démontrer le néant de ses accusations, les dames
patronnesses, au jour venu, élurent à l’unanimité des voix, madame
Duret, née de Barthes.
La diversion avait réussi.
Ainsi fut apaisée la grande affaire. Les «Vertueuses» mirent bas les
armes. Elles avaient, du reste, pendant toute la période des hostilités,
continué à dîner chez madame Duret, où l’on mangeait fort bien. Mais
elles ne l’avaient pas invitée chez elles;--il n’y a pas de petite
économie.
* * * * *
Les Loretty passaient la moitié de l’année aux Touches; ils y
remplaçaient monsieur Duret toujours absent. Madame Duret, dix-huit mois
plus tard, eut un second bébé; son mari était alors à Nice. Sous le
prétexte spécieux qu’il n’avait pas assisté à l’acte initial, il ne fut
présent ni à la naissance de l’enfant, ni à son baptême,--actes qui,
étant publics, prenaient une importance grande. Sa conduite fut
sévèrement critiquée, et cette fois encore, on retrouva dans la société
de Valleyres la belle unanimité qu’elle avait montrée lors de la
nomination--historique--de la présidente de l’Association des œuvres
charitables.
Non, monsieur Duret dépassait le droit qu’on a d’être original. Sa
vengeance sournoise n’était pas digne d’un homme du monde. Dans quelle
position fausse ne plaçait-il pas la pauvre madame Duret? Pouvait-on
oublier à ce point les devoirs d’une haute position, prêter plus
gratuitement à la malveillance des classes populaires?
L’indignation fut grande. L’on plaignit madame Duret d’avoir sa vie
enchaînée à celle d’un ours aussi mal léché; les sympathies de tous
entourèrent cette femme que son mari exposait ainsi à la rumeur
publique. On se crut obligé de la soutenir dans ces heures d’épreuve.
Jamais son étoile mondaine ne brilla d’un plus vif éclat. Sa suprématie,
assurée par le malheur, était maintenant reconnue par tous, elle entrait
enfin dans la période triomphante de sa vie. Lorsque son époux revenait
aux Touches en été, les châtelains du voisinage lui faisaient grise
mine. On invitait sa femme seule à dîner.
Monsieur Duret usait le temps dans de grandes promenades à pied à
travers le pays; il avait des cheveux blancs en désordre et une barbe
fluviale.
Lorsque j’étais petit garçon, je le vis souvent; les gamins de Valleyres
s’écartaient sur son passage. «C’est un braque, disait-on; à l’étranger,
il mène une vie impossible; au logis, il bat sa femme et la rend
malheureuse.»
MARIE LE PETIT
_Aux princes Emmanuel et Antoine Bibesco._
Au moment où chacun ne parlait que de la liaison de la belle madame
Duret, née de Barthes, avec l’avocat Loretty, au moment où les petits
bourgeois et le peuple de Valleyres se réjouissaient des désordres
manifestes de l’institution aristocratique, un scandale nouveau fit, en
ville, une heureuse diversion.
L’héroïne en était mademoiselle Le Petit.
Tous la connaissaient, car elle était, sans conteste, la plus jolie
fille de Valleyres. Ouvriers, commerçants et grands bourgeois trouvaient
dans sa beauté une raison nouvelle d’être fiers de leur cité commune.
Elle était l’argument décisif de la supériorité évidente--pourtant niée
par des adversaires de mauvaise foi--de Valleyres sur Châteauvieux et
Villeneuve voisines. Il était douteux que le chef-lieu, Maigny, pût
montrer dans ses quarante mille habitants un spécimen aussi achevé de la
race humaine.