Aucune de ses élèves ne l’avait abandonné. Mais, pendant tout janvier,
il fut obligé de les recevoir chez lui. Il ne sortait qu’une heure au
bras de sa femme, se promenait le long de la Grand’Rue, sur le trottoir
exposé au soleil. Madame Marthe, dont le jeune docteur Barbeau avait
chanté les louanges, avait gagné quelques sympathies.
Les boutiquiers venaient serrer la main du petit professeur et le
féliciter de sa guérison.
Le jour où il sortit pour la première fois, Zora décida de donner à son
mari le soir même la surprise de faire lit commun. Marthe avait passé
une journée triste; sa seule préoccupation avait été de chercher à lire
dans les yeux de ceux qu’il rencontrait ce qu’ils savaient de la
trahison de sa femme.
Et tout à coup, au coin d’une rue, ils s’étaient trouvés en face de
Bataille. Zora avait senti trembler le bras de son mari sous le sien.
Monsieur Bataille n’avait montré aucun embarras. Il se précipita sur
Marthe, lui témoigna toute la joie qu’il avait de le revoir bien
portant. La cordialité du gros homme n’était pas douteuse. Marthe le
remercia.
--C’est un bon ami que nous avons là, dit Zora, lorsqu’il les eut
quittés. C’est à lui que tu dois le vieux bordeaux qui t’a fait tant de
bien.
Marthe ne dit rien. Au soir, il fut longtemps silencieux. Lorsque vint
l’heure de se coucher, il alla seul dans sa chambre. Comme il entrait
dans le grand lit, il remarqua deux oreillers sur le traversin. Un
instant après Zora arrivait en chemise, souriante. Elle s’étendit à son
côté. Marthe instinctivement se reculait, mais le pied de sa femme
l’effleura. A ce contact, il tressaillit; il songea à l’autre qui avait
eu près de lui ce même corps dépouillé de ses vêtements. Le dégoût
crispa toute sa personne; il se fit petit, se blottit le nez contre le
mur, comme s’il dormait.
Zora le poussa du coude, un peu, pour l’éveiller. Il resta immobile.
Surprise, elle se pencha sur lui; elle vit qu’il avait les yeux grands
ouverts.
--Viens donc, dit-elle, en le caressant.
Marthe ne bougea pas; sa gorge était serrée; devant lui, c’était
l’éblouissement de visions atroces où sa femme et Bataille
apparaissaient, mêlés l’un à l’autre, dans un lit pareil à celui-ci.
Elle le caressait toujours, maternelle, avec de petites tapes amicales
sur l’épaule. Elle s’était rapprochée de lui. L’odeur, la vieille et
subtile odeur de verveine et d’elle, montait vers Marthe,
l’étourdissait. C’était Zora encore. Ah! combien elle l’avait fait
souffrir!
Il se raidissait, mais déjà l’émotion le gagnait, et comme elle
répétait:
--Allons, viens, mon gros.
Il se retourna, cacha sa tête sur la poitrine de sa femme, se serra
contre elle, et, subitement détendu, se mit à pleurer à chaudes larmes.
Zora essaya de le réconforter; mais Marthe ne pouvait parler. Elle se
borna à le caresser encore, puis s’endormit. Il resta une heure à
pleurer silencieusement.--Avait-elle compris maintenant? se
demandait-il. Jamais il ne pourrait s’expliquer mieux.
* * * * *
Marthe était rétabli. Il toussait toujours; mais n’y avait-il pas des
années qu’il toussait? Il sortait pour donner ses leçons. Sa femme avait
repris sa vie ordinaire. Elle n’était pourtant retournée au chef-lieu
qu’une seule fois, à la fin de janvier, pour accompagner Athénaïs qu’on
avait gardée à la maison pendant le mois entier. Cette sortie était si
naturelle que Marthe n’avait osé protester. Mais il passa une journée
abominable.
A quatre heures, ses leçons finies, il fut laissé seul dans le
crépuscule tombant.
Depuis qu’il avait été malade, la venue de la nuit lui était toujours
pénible. Lorsqu’on allumait les réverbères dans la rue, il frissonnait.
Les premiers jours où il s’était levé, il restait le front collé aux
vitres jusqu’à ce que l’homme du gaz passât avec sa longue perche.
Puis, après les réverbères, c’était, à gauche, la lanterne de la _Cloche
d’or_ qui soudain brillait dans la nuit. Marthe était là, tendu,
immobile. Zora tranquillement le ramenait dans la chambre près du feu.
Il se laissait faire, docile, sans volonté.
Ce jour-là, comme il était seul, il eut peur de ses pensées, et, ne
voulant pas regarder dans la rue, il passa dans la chambre à coucher qui
donnait sur la cour. D’abord, pour se calmer, il marcha en long et en
large; puis, il eut une crise de toux et dut s’asseoir.
Il alluma la lampe, prit un livre. Mais sa pensée s’échappait; il
revoyait sans cesse une rue sombre où gémissait le vent. Son malaise
empira; la sueur lui couvrait le front.
Que faire? La glace de l’armoire de sa femme lui renvoyait son image.
Chaque fois qu’il levait les yeux, c’était, devant lui, sa figure pâle.
Il ouvrit la porte de l’armoire; une odeur légère, venue des sachets du
linge, se répandit dans la chambre. Il s’approcha pour la respirer de
plus près et s’arrêta un instant, le front appuyé sur une pile de
chemises. Comme il se tenait ainsi, il aperçut dans un coin de
l’armoire, presque enfoui sous le linge, un petit coffret. Il se souvint
que sa femme l’avait toujours eu. Le voir le ramena aux jours lointains
où Zora était arrivée, jeune fille pure, chez ses vieux amis Fleuriot.
Ah! les beaux jours disparus! Le souvenir des soirées sous la lampe
paisible émut son cœur. Il allongea la main pour prendre le coffret;
mais, comme il le tirait à lui, quelque chose tomba avec un bruit sec
sur le rayon. C’était la petite clef dorée, que Zora portait en breloque
à la chaîne de son cou, jadis, avant qu’il ne l’épousât. Il s’assit. Il
semblait qu’il y eût un siècle entre leurs fiançailles et ce jour triste
de janvier.
Jadis, jadis! Que de soirs, il s’était endormi confiant sans les bras de
sa femme!
Il avait la clef à la main, machinalement la mit sans la serrure et
ouvrit. Il vit dans le coffret un petit bouquet de fleurs blanches
séchées, d’une espèce qu’il ne connaissait point, et quelques lettres,
sans enveloppes, attachées par une faveur rose. Marthe défit le ruban et
lut. C’étaient des lettres d’amour, d’une écriture grossière, sans
orthographe. Elles commençaient toutes ainsi: «Ma petite femme.» Elles
disaient les joies inoubliables de la possession de son corps chéri, une
absence de quelques mois, un prochain retour pour l’emmener vivre à
Oran. Elles étaient brèves, monotones et brutales. Marthe les lisait
avec stupeur.--A qui avaient-elles été adressées? Comment étaient-elles
venues en la possession de Zora? Pourquoi les avait-elle gardées? Il
chercha la date et la trouva au bas de la troisième lettre. Elles
étaient du printemps qui avait précédé l’arrivée de la jeune fille à
Valleyres. Il continua sa lecture, oppressé. Soudain il poussa un
gémissement. A la fin de la quatrième lettre, il avait lu: «Ma petite
Zora adorée à jamais, ton Paolo.» Il laissa tomber la feuille de papier
jauni, s’accouda sur la table, et resta là, écroulé, en face du coffret,
d’où montait, fine, pénétrante, une odeur inconnue, une odeur de mort.
Le bruit que faisait la servante en mettant le couvert pour le souper,
l’arracha à sa torpeur. Il replia les lettres, les ficela à l’aide du
ruban rose, ferma le coffret, et, ayant eu le soin de pousser la clef
dans l’angle de l’armoire, le glissa sous une pile de linge.
Zora arriva peu après. Le grand air lui avait donné de vives couleurs,
et de l’appétit. Elle embrassa son mari, raconta son voyage. Elle avait
fait les deux courses avec madame Labitte. La libraire ne l’avait, pour
ainsi dire, pas quittée. Athénaïs était rentrée joyeuse à la
pension.--Marthe l’écoutait à peine. A quoi bon, du reste? Ne savait-il
pas qu’elle mentait, qu’elle avait toujours menti?
* * * * *
Dès février, Marthe reprit ses leçons au dehors dans l’après-midi. Il
était constamment silencieux, rongé par des pensées trop graves pour
qu’elles pussent entrer dans la conversation. Il s’isolait, choisissait
les petites rues, et, dans la campagne, les sentiers à travers champs où
l’on ne rencontre personne.
Un jour, comme il sortait de chez monsieur de Barbeau, dont la fille
cadette était son élève, il descendit, pour éviter la route, à travers
les vignes jusqu’au bord de l’Ourche. Il gagna ainsi la promenade d’été
des habitants de Valleyres; elle était déserte dans cette saison. La
rivière, où pointaient çà et là des touffes de roseaux jaunis, coulait
entre des rives dénudées; sous le ciel bas d’hiver, des arbres qui
semblaient morts, y reflétaient leurs branches sans feuilles. Marthe
s’arrêta un instant. Il y avait dans ce paysage triste quelque chose de
reposant. Il s’approcha de l’eau; elle filait, sans secousses, d’un élan
régulier presque imperceptible. Que son calme était solennel et
bienfaisant!
Soudain Marthe frissonna, fit deux pas en arrière, et se mit la main sur
les yeux, comme pour les empêcher de voir, comme pour arracher d’eux une
vision trop précise, dont, à la regarder seulement, il sentait la force
irrésistible. Il se hâta vers la ville, autant que le lui permettait sa
respiration brève. Il ne ralentit que lorsqu’il eut atteint les
premières maisons de Valleyres.
Ce soir-là, il resta longtemps éveillé, dans son lit, à côté de Zora qui
dormait.
Le lendemain, il alla voir monsieur le curé, qui l’avait toujours honoré
de son amitié, et demanda à se confesser.
Il sortit de l’église plus calme.
La présence de Zora ramena des pensées qu’il voulait chasser. Elle était
tendre avec lui; au lit, le berçait dans ses bras, comme il l’aimait
jadis. Mais maintenant le contact de sa femme lui inspirait une
répulsion invincible; près de cette chair dont d’autres avaient joui, il
ressentait un dégoût qu’il ne pouvait surmonter. Cependant il n’osait la
repousser. D’autres fois, au contraire, il s’attendrissait; alors, pour
un rien, les larmes lui montaient aux yeux. Ses terreurs religieuses
anciennes l’assaillirent. Autant que sur lui-même, il s’affligeait sur
Zora.--Soupçonnait-elle ce qui l’attendait plus tard? Son corps tendre
et délectable, de quels supplices éternels ne paierait-il pas ses fautes
terrestres? Et lui-même, quel crime avait-il été sur le point de
commettre? Pour éviter des souffrances passagères, n’avait-il pas risqué
de perdre à jamais son âme? Il revoyait une touffe de roseaux immobiles,
une eau sombre et belle...
Il avait, tous les soirs, un peu de fièvre, des crises de toux, et,
l’excitation fébrile aidant, il s’évoquait comparaissant avec sa femme
devant le Juge redoutable, elle, adultère, lui... il n’osait prononcer
le nom. Il gémissait et pleurait. Zora, le voyant ainsi, demanda au
docteur un calmant pour assurer à son mari de bonnes nuits. Marthe prit
dès lors un mélange de bromure et de laudanum; il s’endormait tout de
suite, comme assommé. Sous l’influence du stupéfiant, les hallucinations
revinrent dans la journée. Devant lui, des images sans cesse se
levaient, fugitives et attirantes. Une semaine se passa ainsi, pendant
laquelle, chaque jour, au crépuscule, à l’heure douteuse où la lumière
meurt, Marthe alla prier à l’église.--Mais, en revenant de chez monsieur
Lanterle qui habitait au bord de la rivière, il évitait la promenade
accoutumée et faisait un détour pour aller prendre la grande route.
Le mardi suivant, Zora annonça à déjeuner que le lendemain elle se
rendrait comme d’habitude à Maigny pour voir sa fille. Marthe ne dit
rien.
Au soir, il eut une crise nerveuse de larmes si violente, suppliant sa
femme de ne pas quitter Valleyres, que, pour le calmer, elle céda.
Pourtant Zora jugea qu’elle ne pouvait toujours rester auprès de son
mari. Elle songea à un subterfuge et, quelques jours plus tard, reçut
une lettre d’Athénaïs, qui, se disant peu bien, réclamait une visite de
sa mère. Elle montra la lettre à Marthe, exagéra ses inquiétudes au
sujet de leur fille. Il la lut d’un air hébété et ne fit aucun
commentaire.
Il resta longtemps à prier ce jour-là. Le sacristain, croyant l’église
vide, allait en fermer la porte, lorsqu’il entendit dans l’obscurité une
petite toux sèche. C’était Marthe, qui, agenouillé sur les dalles,
tenait les yeux fixés sur le Christ dont le crucifix seul apparaissait
au-dessus du maître-autel, croix sombre sur le fond plus clair d’un
vitrail.
Zora, le soir, se félicita de voir son mari aussi tranquille. Elle
décida en elle-même de lui rapporter de Maigny une calotte en velours
pour remplacer celle de drap qu’il portait depuis des années.
Le lendemain, elle prit le train à une heure, embrassant Marthe, lui
recommandant, comme à l’ordinaire, la prudence.
* * * * *
Marthe se rendit d’abord chez monsieur le président Brière, de là chez
monsieur Lanterle où il avait une autre leçon. Il en sortit à quatre
heures et trois quarts. Le jour tombait. Marthe remonta le col de son
manteau sur le foulard qui lui entourait le cou. S’appuyant sur son
parapluie, il partit d’une allure automatique, sans regarder devant lui.
A la porte du parc, il risqua d’être écrasé par la voiture qui ramenait
monsieur Lanterle de la ville. Une voix cria: «Hop là?» Il eut juste le
temps de sauter de côté.
Il marchait depuis deux ou trois minutes lorsque, levant la tête, il vit
dans le lointain de la nuit grandissante des points de lumière. «On
allume les réverbères à Valleyres», murmura-t-il. Il continua son
chemin, répétant ces mots machinalement. Soudain, comme il allait, le
cerveau vide, une image lui apparut: un petit boiteux passait,
sifflotant, dans une rue étroite et sombre, le bâton des gaziers sur
l’épaule; mais, après qu’il était passé, la rue était plus sinistre sous
la flamme vacillante du gaz.
Marthe avançait toujours, la tête baissée.
Entre lui et la route, une nouvelle image glissa. C’était une chambre
banale d’hôtel, avec une alcôve que remplissait un vaste lit. Un homme
était couché, dont on ne devinait dans l’ombre que les yeux brillants et
la moustache forte. Devant la cheminée dans laquelle brûlait un feu
clair, une femme se déshabillait. Un à un, ses vêtements tombaient;
c’était une femme grasse, aux chairs abondantes et blondes, dont il ne
pouvait voir la figure. Maintenant, elle n’avait plus sur elle qu’une
chemise. Au fond de l’alcôve, les yeux de l’homme étincelaient comme
ceux d’une bête. La femme repoussa du pied ses jupes et son corsage et
se dirigea vers le lit. Comme elle y arrivait, elle se tourna, montrant
son visage.
Marthe reconnut alors seulement sa femme. Ses yeux aussi flambaient
d’une lueur diabolique.
Une sueur froide couvrit les tempes et les joues de Marthe. Il s’arrêta,
se passa, d’un geste accoutumé, la main sur le front pour chasser
l’image atroce. Deux fois, il respira très fort. La vision s’éloigna,
et, revenu à lui-même, il s’aperçut qu’il était au bord de l’Ourche.
* * * * *
Il faisait maintenant presque nuit; l’eau coulait, luisante, sans bruit,
sous les arbres aux branches sèches. De nouveau Marthe éprouva
l’impression de calme solennel qu’il avait ressentie à la même place
quinze jours auparavant. Sur ces rives désertes, il échappait au
cauchemar de sa vie.
Il regarda la rivière longtemps. Elle allait lente, mystérieuse, amie.
Soudain il lui parut qu’elle le reconnaissait. Oui, dans un frisson de
ses eaux sombres, il perçut distinctement ces mots: «Le voilà revenu.»
Marthe fut heureux de l’entendre parler ainsi. Les roseaux jaunis
s’agitèrent. «C’est lui», murmuraient-ils entre eux. Marthe fit deux
pas; il était sur l’extrême bord de la grève. De petites vagues venaient
battre à ses pieds; l’une d’elles même lécha ses bottines; ce fut comme
une caresse. Toutes, chuchotaient: «Bonjour, Marthe, bonjour». Que cette
heure était bonne à vivre! Il resta immobile quelques instants. Bientôt,
d’un peu plus loin, du sein profond de l’onde, une voix dont il reconnut
la douceur, l’appela. «Viens, disait-elle, viens.» Quel repos définitif,
elle promettait! Et les roseaux à leur tour, et les petites vagues
chuchoteuses et caressantes, se joignirent à elle dans un délicieux
concert. «Va, chantaient-ils, écoute, écoute-la, Marthe.» Marthe obéit.
Maintenant l’eau recouvrait ses genoux.
Toujours plus invitante, toujours plus haute, la voix là-bas
retentissait. «Viens, viens», disait-elle, sur un ton de persuasion tel
qu’on ne pouvait lui résister.
L’eau embrassait Marthe; elle prit ses jambes, puis son buste; elle
monta à son cou; un pas encore, elle allait baiser sa bouche aux lèvres
pâles. «Viens, viens.» Il avançait toujours. Soudain le fond manqua sous
ses pieds: il leva les mains au ciel, s’enfonça, remonta un instant à la
surface, poussa un cri, et disparut.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Mais Dieu ne voulut pas que le petit Marthe apparût devant Lui en état
de péché mortel.
Justin Frappart, le passeur, venait de quitter son bac pour aller
chercher de l’eau-de-vie à la ville. C’était un ivrogne fini; par
hasard, ce jour-là, il n’avait pas encore commencé à boire. Il longeait
donc la rivière lorsqu’il entendit près de lui un cri; il vit dans
l’ombre une tache plus sombre à quelques mètres du bord, sacra, et, sans
autre réflexion, se jeta à l’eau.
Il ramena le petit Marthe, l’étendit sur la grève. C’était, en
apparence, un cadavre. Cependant, comme on ne sait jamais d’où les noyés
peuvent revenir, il se mit à le frictionner. A ce moment, un paysan,
rentrant au village, passa en charrette, Justin, d’une voix énorme,
l’appela. A grande allure, ils amenèrent Marthe, couché sur la paille,
chez le docteur Barbeau.
Le docteur Barbeau, frais émoulu de la Faculté, vit une occasion unique
de se distinguer en faisant de ce mort un vivant. Longtemps, longtemps,
Marthe resta cadavre; il semblait qu’il y mît de l’obstination. Mais le
docteur ne se rebutait pas aisément. Enfin, après deux heures de soins
exténuants, il eut la satisfaction de voir renaître à la vie le
malheureux qui s’en était évadé. Le docteur n’en pouvait plus; mais il
avait triomphé. Valleyres célébra ses mérites et, à dater de ce jour,
l’étoile du vieux Maigret commença à pâlir.
Marthe fut transporté chez lui. Le docteur ne l’abandonna pas. Il avait
décidé que bon gré, mal gré, Marthe vivrait. Marthe vécut, si l’on peut
appeler vivre, l’existence d’un homme miné par la fièvre, par le souci,
par le remords. Il fut obligé de garder le lit longtemps; en avril, il
se leva. Mais on ne put le décider à quitter son appartement.
Sa femme avait repris sa vie habituelle. Marthe était indifférent à
tout. Enfin, un jour qu’elle était sortie, il resta à la fenêtre tard,
alors qu’une averse violente tombait. Le froid humide le pénétra; il
tomba malade. Il ne vivait plus qu’avec la moitié d’un poumon. Cette
crise fut la dernière. Le docteur Barbeau lui-même fut impuissant à
conserver au nombre des vivants le petit Marthe.
Un soir, monsieur le curé vint, précédé d’un enfant de chœur, porteur
des saintes huiles. Marthe s’endormit à jamais, muni des sacrements de
notre sainte mère l’Église.
* * * * *
Un an plus tard, madame Marthe, veuve de Louis Marthe, ancien professeur
au collège de Valleyres, fut nommée, grâce à l’influence de monsieur
Bataille, titulaire d’un bureau de tabac à Maigny. Comme elle n’était
plus jeune, elle installa au comptoir sa fille Athénaïs, laquelle, aidée
des conseils de sa mère, attira dans la boutique une clientèle de choix.
MADAME DURET, NÉE DE BARTHES
_à Édouard Vuillard._
La société de Valleyres était composée de quelques vieilles familles
bourgeoises et de deux ou trois familles nobles que le manque d’argent
retenait dans leurs terres.
Ces familles avaient été jadis à peu de frais les premières dans la
ville. Elles crurent qu’elles resteraient toujours en possession du
privilège d’administrer les affaires du peuple de Valleyres et de le
diriger dans la bonne voie.
Cependant le chemin de fer se construisait, des fortunes nouvelles
s’édifiaient, un monsieur Marcel, qui n’était pas reçu, établissait sur
l’Ourche une grande tannerie; de Maigny, le chef-lieu, et de Paris,
arrivaient des journaux inquiétants; enfin, à Valleyres même, l’on vit
s’imprimer une feuille détestable, _L’Avant-Garde_. Bientôt les
électeurs--chacun votait, quel scandale!--envoyèrent au conseil une
majorité radicale. Monsieur Jules Maigret, maire pendant tant d’années,
ne put même se faire nommer conseiller municipal. Cet échec consterna
les grands bourgeois de Valleyres. Il y avait longtemps qu’ils avaient
renoncé à jouer un rôle politique dans l’arrondissement; maintenant que
leur ville ingrate les repoussait, leur règne était fini. On leur
disputait le terrain; ils le quittèrent en bon ordre, car ils n’étaient
pas de ceux qui luttent avec la canaille, et, devenus une véritable
aristocratie puisqu’ils n’avaient aucune raison d’être, ils vécurent
dans un isolement splendide. Ils repoussaient le siècle, soutenaient
l’Église, et mettaient leur fierté à ne rien faire.
Dans la solitude où ils se confinaient, l’orgueil, soutien de toute
aristocratie, se développa à un point incroyable. Ils virent toutes
choses d’une vue courte et hautaine. Seule la médiocrité était de bon
ton, puisqu’elle était leur partage; ceux qui avaient réussi dans le
monde étaient suspects à leurs yeux; la plupart des grandes familles ne
devaient leur position qu’à des intrigues, à des bassesses, à des
alliances mercenaires; briller de n’importe quelle manière, par
l’intelligence ou par la richesse, était considéré de mauvais goût. On
ne pardonnait à madame Duret d’avoir un maître d’hôtel que parce que son
mari était d’une des familles les plus anciennes de Valleyres.
Ils pratiquaient un oubli évangélique des sources où avaient été
alimentées leurs fortunes. Leur main gauche ignorait ce que leur main
droite avait gagné. Le père de monsieur Charles Duret avait été dans le
commerce des blés à Marseille, la fortune des Lanterle datait du
grand-père, marchand de vin à Bordeaux, ses descendants avaient toujours
gardé un intérêt dans la célèbre maison Perrier, Lanterle et fils; le
père des de Barbeau avait eu par son mariage une filature à Roubaix.
C’étaient là choses dont on ne parlait jamais. Lorsque ces messieurs
revenaient au pays changer contre de bonnes terres leur argent sonnant,
l’on feignait quelque long voyage d’agrément.--D’autres, comme les
Bourrat, les Vertôt, les Maigret, avaient, sous la Révolution, acquis à
vil prix de belles propriétés de rapport, ce qui ne les empêchait pas de
parler avec une horreur réelle du scandale affreux dont la France avait
alors donné le spectacle au monde.
Pour tous, Valleyres était le centre de l’univers; ils n’en sortaient
pas, et avec raison, car, à trois lieues de là, on les ignorait; hors de
leur ville natale, ils redevenaient ce qu’ils étaient en réalité, de
petits bourgeois provinciaux, sans notoriété, et médiocres.
* * * * *
Telle était la société sur laquelle régna pendant trente ans madame
Charles Duret. L’ancienneté de la famille de son mari et sa fortune ne
lui eussent pas assuré, à elles seules, cette position éminente. Mais
elle fut aidée par un singulier concours de circonstances qui firent de
son triomphe un épisode intéressant de l’histoire de la petite ville.
Madame Duret était née de Barthes. Lorsqu’elle vint, par son mariage, se
fixer à Valleyres, madame Jules Maigret, femme de l’ancien maire,
faisait autorité et donnait le ton. Madame Maigret était présidente de
l’Association des œuvres charitables. Madame Duret se mit sous sa
protection et entretint avec elle les rapports les meilleurs.
Madame Maigret habitait Valleyres et sortait peu; l’hiver elle recevait
le soir en quinzaine pour une tasse de thé. Madame Duret avait une
propriété superbe non loin de la ville; elle donnait de grands dîners,
des bals même; elle eut bientôt acquis une influence considérable sur la
société de Valleyres. Son époux était inoffensif et doux; incapable
d’exploiter lui-même ses terres, il mettait tout son orgueil à avoir les
pelouses de son parc rasées de près, les corbeilles fleuries, des allées
sans cesse ratissées, et il passait les journées à surveiller ses
jardiniers. Monsieur et madame Duret avaient quatre enfants, deux filles
dont l’aînée était, depuis un an, mariée au comte Perquer de Bonnenfant,
puis venaient deux garçons; le cadet avait douze ans.
* * * * *
Bien qu’elle fût jolie et aimât à plaire, madame Duret n’avait jamais
fait parler d’elle. Le mariage était chose que l’on prenait au sérieux
dans la société de Valleyres. Ne fallait-il pas dresser, en face de la
famille sans Dieu qu’un monde athée instituait, la famille chrétienne
fondée sur la morale et sur la foi?