Monsieur Antoine Vertôt était un homme de près de cinquante ans, d’une

grande piété, bâti à chaux et à sable, comme on dit dans le pays, sec

comme un échalas, six pieds de haut, le nez en corbin, des sourcils de

chat, mi-paysan, mi-gentilhomme, allié à tout ce qui comptait à

Valleyres, et qui vivait l’année entière à la campagne avec sa femme et

ses trois filles.

Il passait pour coureur; on se racontait ses aventures; l’on désignait

comme siens les fils du menuisier Terminet, qui, à la vérité,

ressemblaient à Vertôt d’une manière notoire.

Monsieur Vertôt n’était pas chez lui quand Zora s’y présenta. Il vint la

voir au jour du marché. Il la trouva en peignoir rose. Elle dit être

obligée de changer de logement. Monsieur Vertôt déclara qu’il ne pouvait

se séparer d’une telle locataire et qu’il était prêt, pour la garder, à

tous les sacrifices. Une conversation commencée sur ce ton ne pouvait

avoir qu’une heureuse fin. Zora fit allusion à l’appartement sur la rue

et s’informa du prix. Monsieur Vertôt dit un chiffre. Zora fit la moue;

c’était impossible, il faudrait quitter la maison. Monsieur Vertôt

demanda la permission de réfléchir et de revenir parler de l’affaire au

jour qui plairait à la charmante madame Marthe. On choisit le

surlendemain après-midi; Marthe était ce jour-là à Vermand pendant deux

heures. Monsieur Vertôt vint et s’attarda. Lorsqu’il partit, l’affaire

était conclue.

On juge de la surprise et de la satisfaction de Marthe lorsqu’il apprit

au soir le succès de sa femme.

On s’étonna dans Valleyres lorsqu’on vit le ménage du professeur occuper

un appartement qui jusqu’alors n’avait été habité que par des gens de la

haute société. Mais que dit-on lorsque l’on remarqua que souvent

maintenant les volets étaient ouverts au premier étage dans le cabinet

de monsieur Vertôt? Du coup les mauvaises langues s’en donnèrent. Zora,

du reste, avait toujours inquiété les matrones de la petite ville.

Pouvait-on être honnête avec des cheveux de cette couleur?

Mais rien n’arriva aux oreilles de Marthe.

Zora n’inquiétait pas sa jalousie. Sans doute, attirante comme elle

était, les hommes s’empressaient auprès d’elle quand elle sortait. A la

fête, elle n’arrêtait pas de danser. Mais, rentrée au logis, elle se

moquait avec son mari de ceux qui lui faisaient la cour et finissait par

une phrase de ce genre:--«Tu peux être content d’avoir épousé une

honnête femme, mon coco.»

Le «coco», pour qui une femme adultère était un monstre effroyable voué

aux flammes certaines de l’enfer, était parfaitement rassuré par cette

franche déclaration. Malgré son âge, Marthe ignorait tout de la vie; il

passait les yeux ouverts sans voir.

Un jour, à cinq heures en hiver, chez les Duret, il se trompa de porte

et entra par mégarde dans le boudoir de la belle madame Duret. Dans la

demi-obscurité, il aperçut madame Duret et l’avocat Loretty sur un

canapé très près l’un de l’autre. Loretty, en hâte, déplia un journal

sur ses genoux. Pourtant il faisait sombre dans la pièce et l’on ne

pouvait lire. Marthe ne fit pas cette simple réflexion; il s’excusa de

son mieux, s’en fut, et n’en pensa pas plus long.

Non, il n’admettait pas le mal. Sa femme pouvait être paresseuse et son

langage se ressentir des mauvaises compagnies qu’elle avait eues dans

son enfance. Mais, de par la loi divine, une femme appartenait à un

homme; l’adultère était infiniment rare, quoi qu’en disent les

romanciers qui empoisonnent le peuple, et suivi de conséquences si

terribles dans cette vie et dans l’autre, qu’on frémissait à y penser

seulement.

Marthe était religieux aussi. Les cérémonies de l’Église, auxquelles il

prenait part de sa petite logette de l’orgue, s’associant aux fêtes, aux

douleurs et aux deuils, n’étaient pas pour lui que le plus beau et le

plus émouvant des spectacles. Elles avaient un sens profond. Les peines

dont l’Église menaçait étaient choses réelles, les joies qu’Elle faisait

espérer, il fallait les gagner par une vie conforme à ses saints

commandements. Le petit Marthe ne l’oubliait pas. Même au sein des

voluptés licites et conjugales, il sentait sourdre en lui le remords de

s’y complaire. N’était-il pas coupable d’aimer tant la chair? Seul,

l’amour pour son enfant, grandissant, verdissant, était exempt de toutes

inquiétudes. La petite Athénaïs avait six ans maintenant. Elle

ressemblait à sa mère; c’étaient les mêmes beaux cheveux roux, la même

chair transparente d’un rose de poupée.

* * * * *

Zora avait peu d’amies; elle voyait madame Lebel, la femme du receveur

de l’enregistrement, qui avait vécu dans les grandes villes et savait

des choses. Elle allait aussi chez madame Labitte, la libraire, qui

tenait un cabinet de lecture.

Les petites histoires de ces ménages remplissaient la conversation de

Zora dans les soirées qu’elle passait seule avec son mari. Mais Marthe

l’écoutait d’une oreille distraite. Ces gens étaient nouveaux dans sa

vie; ils n’y prendraient pas la place qu’avait laissée à jamais vide la

mort à six mois de distance de monsieur et de madame Fleuriot. Il ne

restait d’eux à Marthe que le grand fauteuil de son vieil ami, que Jules

Fleuriot lui avait donné.

Cependant la santé de Marthe ne s’améliorait pas. A l’automne, il

prenait un rhume qu’il traînait l’hiver durant, toussotant et crachant.

Le soir, il était si fatigué qu’il s’endormait tout de suite, après

s’être dorloté quelques instants dans les bras de sa femme. Il fut ravi

de voir que Zora avait soin de lui. Elle veillait à ce qu’il portât de

fortes chaussures pour courir à ses leçons, lui fit la surprise pour un

Noël d’un grand manteau molletonné, acheté sur ses économies. Le soir,

quand il rentrait, il trouvait un bon feu dans la cheminée. Il y avait

maintenant dix ans qu’ils étaient mariés.

* * * * *

Bataille, madame Tourette étant morte, devint un des assidus de la

maison. C’était un gros homme, rouge, actif, à la moustache tombante. Il

n’osait se risquer de jour dans l’appartement du professeur. Tout

Valleyres avait les yeux braqués sur madame Marthe. A chaque fois que

les volets s’ouvraient chez monsieur Vertôt, qui approchait de la

soixantaine, mais venait tout de même à la ville une fois ou deux par

semaine, c’étaient des histoires à n’en pas finir. Le soir, Marthe était

toujours au logis; il regrettait les veillées à deux, mais monsieur

Bataille était si aimable; il paraissait si désireux de voir les

affaires de son ami Marthe prospères. Même il le mit une fois de moitié

dans une petite opération de vins qui rapporta au professeur trois cents

francs, lesquels arrivèrent à propos, car le ménage coûtait cher. Zora

manquait d’ordre; elle était gourmande et dépensait beaucoup pour la

table. Puis, il y avait la petite fille qu’il avait fallu mettre en

pension au chef-lieu. C’étaient cinquante francs de plus par mois à

payer. Marthe s’inquiétait, d’autant qu’il n’avait plus un aussi grand

nombre d’élèves. Une ou deux familles, alliées des Vertôt, l’avaient

quitté, il ne savait pourquoi.

Zora eut une idée. Pourquoi son mari ne donnerait-il pas des leçons de

musique au collège? Ce seraient toujours quelques centaines de francs

par an. Elle en parla à Bataille qui avait les bras longs, alla voir

elle-même le principal, monsieur Pilou. Marthe fut nommé professeur de

musique.--Cependant Bataille demandait une récompense. Son désir de Zora

s’accroissait des difficultés à la posséder. Il en arrivait à commettre

les pires imprudences. Marthe sortait-il un instant de la chambre, le

gros homme se précipitait sur Zora, la prenait dans ses bras,

l’embrassait. Vingt fois il fut sur le point d’être surpris. Enfin,

craignant qu’il ne fît un éclat, elle lui accorda ce qu’il demandait.

Madame Bataille étant absente, Zora se glissa chez lui à la tombée du

jour. Mais cela était dangereux. Elle s’arrangea pour aller toutes les

semaines au chef-lieu voir sa fille. Elle le retrouvait là, ses affaires

l’appelant sans cesse à Maigny. Marthe, encore qu’il n’aimât point ces

courses dispendieuses, ne pouvait les interdire. Ne fallait-il pas

savoir gré à Zora de subir l’ennui hebdomadaire d’une demi-heure de

chemin de fer pour embrasser Athénaïs?

Marthe, du reste, continuait à adorer sa femme. Elle était devenue,

depuis la trentaine, plus forte; les chairs du visage qui n’avaient

jamais été saines, se bouffissaient. Marthe semblait au contraire

rapetisser avec l’âge; il était un diminutif de lui-même. Il avait pris

devant Athénaïs l’habitude d’appeler sa femme «maman». Il continuait à

la nommer ainsi. Le soir, il se dorlotait, comme un enfant, sur son

ample poitrine. Zora, indifférente, laissait faire. Elle avait jugé

Marthe depuis longtemps; elle appréciait son caractère doux; il était

faible, tout de suite épuisé; mais tout de même il était plus agréable

comme mari que tant d’autres, qui menaient leur femme à coups de bâton,

couraient les filles, buvaient, et dépensaient au dehors l’argent du

ménage. Elle le trompait, c’est vrai, mais en souffrait-il aucun

dommage? Elle prenait des précautions pour garder sa vie secrète, non

pas qu’il eût pu découvrir quelque chose par lui-même, l’innocent;

l’eût-il trouvée dans le lit de monsieur Vertôt, il ne l’aurait pas crue

coupable. Mais il fallait se méfier des habitants de Valleyres. Aussi

Zora ne faisait-elle aucune imprudence. On pouvait jaser, on n’avait

contre elle nulle preuve. Ainsi leur vie allait-elle son train

quotidien. Marthe jouissait d’une quiétude parfaite.

Elle fut soudainement détruite de la façon la plus banale et la plus

terrible.

* * * * *

Il y avait tantôt quatre ans que madame Marthe se rendait une fois par

semaine, le mercredi, au chef-lieu et qu’elle y rencontrait Bataille.

Leur sécurité était si grande, qu’ils en arrivèrent à négliger les

précautions les plus élémentaires. Et, un jour, au commencement

d’octobre, madame Poiret, la mercière, qui avait été à la Banque pour

affaires, vit sortir de l’hôtel du _Chevreuil_, à cinq heures et demie,

Zora Marthe au bras du marchand de vin. Elle ne garda pas pour elle

cette mirifique découverte. Une semaine plus tard, Marthe reçut une

lettre anonyme où on l’avertissait qu’il apprendrait des choses

intéressantes pour lui, s’il allait demander monsieur Bataille à l’hôtel

du _Chevreuil_ à Maigny, la prochaine fois que sa femme quitterait

Valleyres.

Le malheur voulut que le facteur, chargé de la missive, fût en retard ce

jour-là. Fût-il passé à l’heure ordinaire, Zora qui, par précaution,

lisait les lettres la première, l’eût détruite. Mais, comme Marthe

sortait, quelques minutes avant neuf heures, pour aller chez madame

Nicolas Allemand, il rencontra le facteur qui lui donna la lettre. Il

l’ouvrit, la lut, ne comprit pas et la remit dans sa poche. C’était une

stupide plaisanterie d’un des ennemis que Zora avait dû se faire.

Cependant, avant d’entrer chez madame Allemand, il la relut. Elle était

laconique, mais précise. Il haussa les épaules.--Ce n’était pas à

trente-cinq ans que Zora aurait cessé d’être une honnête femme. Il lui

montrerait la lettre en rentrant. Ils en riraient ensemble.

Pendant la leçon, Nicolette remarqua que monsieur Marthe était distrait.

Mais, comme il sortait de la maison Allemand, il eut soudain une vision:

Zora dans les bras de Bataille, sa femme renversée en arrière, les yeux

fixes, l’autre sur elle. La chose fut si nette qu’il en eût crié; un

afflux de sang au cerveau le fit voir rouge; il tuerait. Mais l’image

s’effaça; il se blâma de son peu de sang-froid. Tout cela pour une

lâcheté anonyme. Cependant, lorsqu’il rentra chez lui à midi, il ne

donna pas la lettre à sa femme comme il avait décidé de le faire. Vingt

fois ce jour-là et les jours suivants, il fut sur le point de la montrer

à Zora. Mais, à mesure qu’il tardait, la chose devenait plus difficile.

Comment expliquer qu’il eût conservé la lettre sans la faire voir? Cela

ne dirait-il pas clairement ses soupçons? Mieux valait détruire l’infâme

morceau de papier,--ce qu’il fit. Marthe passa quelques jours

tourmentés.

Le mardi, Zora annonça qu’elle se rendrait à Maigny le lendemain comme

d’habitude. Elle irait dans la matinée, ayant des achats à faire, et

reviendrait par le train qui quittait le chef-lieu à six heures onze.

Marthe l’écouta avec stupeur.

Le mercredi, il l’accompagna à la gare entre deux leçons. Il était

calme. Mais, tandis qu’il déjeunait seul chez lui, des images nouvelles

d’une terrible précision lui apparurent. Il sentit qu’il ne pourrait

rester à Valleyres ce jour-là. En hâte, il envoya chez ses élèves de

l’après-midi un mot pour s’excuser; à quatre heures il prit le train

pour le chef-lieu. Il arriva à Maigny quarante minutes plus tard,

s’informa de la rue où était l’hôtel du _Chevreuil_, et, le cœur serré

comme dans un étau, s’y rendit.

C’était une journée grise d’automne, molle, humide, qui se terminerait

dans la pluie. Avec quelque peine Marthe trouva, dans la partie basse de

la ville, l’hôtel qu’il cherchait. C’était, dans une rue étroite qui

aboutissait à une place, une petite maison avec quatre fenêtres de

façade. Il s’arrêta. Pourquoi était-il venu? Il voyait maintenant qu’il

n’aurait jamais le courage de franchir la porte vitrée, de demander au

bureau un renseignement qu’on lui refuserait, du reste. Alors que

faire?--Attendre. Il attendit.

La nuit descendait du ciel chargé de nuages; la porte de l’hôtel

s’ouvrit, un garçon, une mèche à la main, fit flamber le gaz dans une

lanterne au-dessus des trois marches de l’entrée. Un boiteux arriva

sifflotant, un long bâton de gazier sur l’épaule et alluma, aux deux

extrémités de la rue, d’insuffisants réverbères. Le vent, qui s’était

levé, en faisait danser la flamme et chantait lamentablement dans les

tôles biscornues des cheminées. Marthe se promenait lentement sur

l’étroit trottoir. La pluie commença à tomber. Il chercha un abri dans

l’encoignure de deux murs presque en face de l’hôtel. Des rafales

sifflaient devant lui; parfois il recevait une cinglée de pluie dans la

figure. De rares passants se hâtaient; une femme s’effraya à la

silhouette du petit Marthe aperçue dans l’ombre. L’humidité froide le

pénétrait; par moments, il frissonnait; mais indifférent aux averses,

les dents serrées, il restait les yeux fixés sur la façade morte de

l’hôtel. Pas une fenêtre n’était éclairée. Soudain, au troisième étage,

une fente de lumière se dessina entre deux rideaux tirés. Les traits de

Marthe devinrent durs; il avait maintenant la certitude qu’elle était

là; il la vit comme de ses yeux dans la splendeur de sa chair mûre.

Comment avait-il pu songer qu’il était seul à jouir d’elle, lui, chétif,

presqu’impuissant, désireux surtout de tendresse et d’affection? Elle

voulait autre chose, c’était légitime. Mais il ne raisonna pas longtemps

ainsi; une douleur trop forte lui tenaillait le cœur. Il avait cru à la

pureté des femmes! Il n’avait jamais douté de Zora! Était-ce lui, le

même Marthe, confiant jadis, blotti maintenant dans l’ombre, à

surveiller une fenêtre d’hôtel derrière laquelle sa femme se livrait aux

caresses d’un homme? Quel coup de folie l’avait amené au pied de ce mur?

A attendre quoi?

Un instant, il songea à partir. Peut-être aussi sa femme était-elle

tranquillement au couvent en train de causer avec Athénaïs?--Mais non,

c’était impossible.--Il restait ainsi à se torturer. Tout valait mieux

que le doute; il fallait savoir.

Cinq heures avaient sonné depuis longtemps. Une horloge voisine annonça

lentement cinq heures et demie. Si Zora était là, c’était maintenant

qu’elle devait sortir pour aller prendre le train. «Si elle ne sort pas

dans une minute, se disait Marthe, elle n’est pas là.» La minute

s’écoulait; Marthe recommençait le même pari. A chaque minute nouvelle

qu’il comptait, l’espoir revenait à son cœur. Les trois quarts de six

heures sonnèrent. Marthe allait partir, le cœur joyeux. Mais, à ce même

moment, la lumière dans la chambre du troisième étage s’éteignait.

Marthe eut une défaillance. Il se raidit et se renfonça dans son

encoignure. Une minute plus tard, dont toutes les secondes marquèrent

comme des pointes de feu en lui, la porte de l’hôtel s’ouvrit, et, sous

la lanterne qui la surmontait, apparut en pleine lumière, Zora. Derrière

elle se hâtait le gros Bataille. Ils sortirent; Bataille offrit son bras

à Zora. Marthe vit disparaître dans l’ombre le chapeau rouge de sa

femme.

Il restait immobile. Soudain il s’aperçut qu’il claquait des dents. Il

se mit à marcher sans savoir où il allait. Enfin il se trouva sur une

place très éclairée. Dans la glace d’un café éblouissant, il se vit. Sa

pâleur l’effraya; ses yeux brillaient de fièvre; il tremblait

continuellement. Il entra et se fit servir un grog. Tout de suite

l’alcool lui monta à la tête; des idées qu’il ne pouvait fixer

défilaient à une allure folle. Un peu plus tard, il songea à rentrer à

Valleyres; il regarda la pendule; l’heure était passée. Qu’importait

après tout? il prendrait le train de huit heures cinquante. Du reste,

Bataille et sa femme devaient être à la gare.

De ses vêtements trempés, une buée humide se dégageait et flottait dans

l’air chaud de la salle. Il eut un frisson, demanda un second grog, le

but tout de suite et s’assoupit. Le garçon de café le regardait.--«Il

est complètement gris, dit-il à la caissière.» A huit heures, il alla le

secouer. Marthe, les pommettes colorées, la bouche ouverte, dormait sur

la banquette; sa respiration faisait comme un sifflement. Hébété, il

paya ses consommations et s’en alla.

Il pleuvait toujours. Marthe n’y prit pas garde. Il ne pensait à rien.

Après vingt minutes de marche sous une pluie battante, il arriva enfin à

la gare, accablé de fatigue. Étant monté dans le train, il s’endormit.

Un boucher de Valleyres qui se trouvait dans le même compartiment,

réveilla Marthe à temps pour descendre. Sur le quai, le boucher

s’inquiéta à le voir tituber et s’approcha de lui. «Il sent l’alcool à

plein nez,» pensa-t-il. Mais Marthe refusa son aide et, courbé en deux,

les jambes molles, descendit l’avenue de la Gare. Les rafales de vent

par instant l’arrêtaient; une fois, il fut obligé de s’appuyer à un

réverbère. Il ne songeait qu’à une chose, regagner son logis, se coucher

tout de suite pour faire cesser le tic-tac douloureux du sang qui lui

battait dans les tempes. Il arriva enfin en face de la maison Vertôt.

Une fenêtre au second étage était éclairée. Accroché à la rampe de fer,

il monta lentement l’escalier, poussa sa clef dans la serrure, traversa

le couloir et ouvrit la porte du salon.

Zora, qui s’était assoupie sur le canapé, sursauta. Son mari était là,

les yeux égarés fixés sur elle, les pommettes rouges, couvert de boue

jusqu’aux genoux, les vêtements dégouttant de pluie. D’où venait-il

ainsi? Que savait-il au juste?--Pour mieux se défendre, elle se prépara

à attaquer.

A peine put-elle commencer une phrase. Les yeux de Marthe ne la

quittaient pas, mais leur regard était fou. Elle s’arrêta.

--Qu’est-ce que tu as, Louis?

Marthe, qui s’était tenu au dos d’un fauteuil, voulut s’avancer vers sa

femme. Il lâcha son appui; mais il avait trop présumé de ses forces. Il

perdit l’équilibre, chancela, puis s’écroula, évanoui, sur le parquet.

* * * * *

Le petit Marthe fut longtemps malade.

Des premières semaines, il ne garda que des souvenirs sans liens. Il

était dans un grand lit, dans une chambre calme; tout, autour de lui,

était muet. Puis des crises de toux le secouaient, interminables. Puis,

deux ou trois fois, il avait vomi quelque chose de fade, qui avait le

goût de sang, et s’était senti soulagé. D’autres fois la fièvre

l’aiguillonnait; il battait la campagne; des scènes horribles

apparaissaient devant lui. Un démon à la queue fourchue, aux yeux de

feu, qu’il reconnaissait pour l’avoir vu dans un tableau à l’église,

venait lui enlever sa femme; il l’emmenait vers un gouffre, d’où sortait

une odeur impossible à soutenir. Et peu à peu, le démon se transformait

en un homme gros, à la moustache tombante; ses griffes devenaient des

mains et caressaient, tandis que ses yeux restaient d’enfer. Zora s’en

allait souriante dans les bras de ce monstre effrayant. Marthe la

regardait; c’était dans une rue sombre qu’il ne connaissait pas; une

pluie froide tombait et glaçait ses épaules.--Après ces cauchemars il

avait des moments de lucidité. Zora était assise au pied de son lit; le

jeune docteur Barbeau se penchait sur lui, l’auscultait, puis le

badigeonnait de teinture d’iode.

Enfin, après trois semaines, la fièvre tomba. Marthe se tirerait

d’affaire. Mais il était si faible qu’il ne pouvait bouger; il

transpirait chaque nuit si abondamment qu’au matin on était obligé de

changer sa chemise.

Zora le soignait avec dévouement. Elle savait maintenant par les mots

qui avaient échappé à Marthe pendant son délire qu’il l’avait suivie à

Maigny et qu’il l’avait vue sortir de l’hôtel du _Chevreuil_ au bras de

Bataille. Mais elle se demandait encore, naïvement, comment il avait pu

prendre au tragique une chose de si peu d’importance! Le pauvre homme

depuis dix ans était quasi fraternel. N’était-il pas légitime qu’elle

cherchât au dehors les justes satisfactions qu’il était impuissant à lui

donner à la maison? Enfin, la situation entre elle et son mari serait, à

présent, nette. La maladie tiendrait lieu d’explication.

Lorsque Marthe fut en convalescence, Zora s’arrangea pourtant, par le

ton qu’elle avait avec lui, pour lui faire sentir qu’il n’y avait pas

plus sotte chose dans l’existence que de se faire «des cheveux», comme

elle disait, pour des riens. Elle finissait ses gronderies par un gros

baiser de mère sur le front de son époux.

Marthe l’écoutait en silence: il était touché par la bonté de sa femme.

Elle ne quittait pas son chevet, faisait préparer les plats qu’il

aimait, lui versait à boire du vieux bordeaux, qui sentait la violette.

Le médecin ne tarissait pas d’éloges sur madame Marthe.

--C’est à elle que vous devez la vie, dit-il un jour à son patient.

Marthe sourit faiblement, prit la main de sa femme et la baisa.

Avec les forces, ses idées revinrent. Il n’avait pas rêvé les heures

atroces devant l’hôtel à Maigny? Ne parlerait-il pas? Mais il se sentait

étrangement las. De jour en jour il remettait. D’autre part, les soucis

présents l’accablaient. Comment subvenir aux frais de cette longue

maladie? Depuis bien des années, le ménage n’avait fait aucunes

économies. Restait-il quelque chose à la Caisse d’épargne? Zora le

rassura: n’avait-on pas des amis? il reprendrait bientôt ses

leçons.--Cependant elle l’étourdissait de son affection, de soins

tendres.

Il tâchait de se persuader que sa femme avait compris, sans qu’il

parlât, ce qu’il avait à lui dire, que sa bonté était faite de remords,

qu’elle avait rompu ses relations avec Bataille et qu’elle était

redevenue l’épouse fidèle qu’elle avait été durant tant d’années.

* * * * *

Une après-midi, c’était à la fin de décembre, Marthe dormait dans son

lit après le repas du milieu du jour. Il fut réveillé par un bruit de

voix dans le salon. Il crut reconnaître la voix forte de monsieur

Vertôt, leur propriétaire. Que faisait-il là?--Marthe ne savait pas

qu’il fût jamais venu chez eux. Il entendit nettement, Zora répondre:

«Non, non, pas aujourd’hui.» La voix d’homme reprit le dessus. Il y eut

des rires étouffés, suivis d’un «chut», et du claquement d’une porte

restée entre-bâillée, puis un assez long silence. Enfin, plus tard, la

porte de l’appartement s’ouvrit et, un instant après, Zora rentrait dans

la chambre et s’étonnait de trouver son mari réveillé, les yeux

inquiets.

C’était monsieur Vertôt qui était là? demanda-t-il.

--Oui, il était venu prendre de tes nouvelles.»

Marthe respira avec peine.

--Est-il venu souvent?

--Mais oui, il s’intéresse beaucoup à toi.

--Tu ne me l’avais pas dit, continua Marthe.

--C’est sans intérêt, mon gros.»

Marthe se tut. Renfoncé sous ses draps, il réfléchissait.

On ne voyait de sa tête que le haut du crâne, le front dégarni et les

yeux brillants.

* * * * *

Petite ville · 第 5 / 11 段