Marthe la rassura, chercha, dans de vieux _Magasins pittoresques_, des

vues d’Alger. C’était maintenant une ville européenne, la Marseille d’un

autre continent.

Cinq jours se passèrent en discussions et en préparatifs.

Un télégramme annonça le débarquement de Zora; le lendemain, elle était

à Valleyres.

Marthe, par discrétion, encore que la curiosité le dévorât, ne vint pas

voir ses amis ce soir-là. Au matin suivant, il passa devant l’épicerie;

mais la gêne le retint. Il n’osa entrer. Au soir il hésitait encore et,

comme toutes les fois où il y avait doute, la timidité l’emporta. Il

fallut que le surlendemain le père Fleuriot le fît chercher.

A l’heure habituelle, il frappait à la porte, le cœur battant. Madame

Fleuriot était assise à la table; à côté d’elle, une jeune fille d’une

vingtaine d’années, aux lourds cheveux blond-doux, au teint rose un peu

transparent et comme de cire, simplement vêtue d’une robe noire,

travaillait, les yeux baissés, à un ouvrage; c’était Zora.

Madame Fleuriot fit les présentations. La jeune fille salua le

professeur de piano. Il vit qu’elle avait les yeux petits, mais noirs et

brillants. Il sourit d’un air embarrassé, essaya une phrase de bienvenue

qu’il ne put terminer, et finalement s’assit.

La veillée commença. Madame Fleuriot raconta ses inquiétudes et

décrivit, pour la dixième fois depuis deux jours, sa surprise à

l’arrivée du train. Elle avait regardé dans tous les wagons, cherchant

une enfant brune et sauvage. Il avait fallu que le chef de gare vînt

l’avertir qu’une jeune fille l’attendait dans son bureau. Et là, elle

s’était trouvée en face de cette grande personne blonde et

rose.--Était-il possible que ce fût la nièce d’Algérie? Et, comme elle

jugeait qu’elle n’avait pas suffisamment fait sentir son légitime

étonnement, elle reprit d’une seule haleine la même histoire. Cependant

Zora se taisait, et Marthe, assis non loin d’elle, sentait une vague

odeur de verveine, pareille à celle de la lettre d’Alger, venir jusqu’à

lui.

Monsieur Fleuriot descendit à l’épicerie chercher une demi-bouteille de

punch et quelques biscuits. On but à la santé de l’orpheline. Madame

Fleuriot s’égaya; elle ne cacha pas ses craintes et rit de leur folie;

Zora avait été élevée par les Sœurs; elle était bonne catholique, savait

coudre et même--ça, c’est pour vous, Marthe--jouait du piano.

La jeune fille gardait une attitude réservée. Cependant, à une saillie

de sa tante, elle rit d’un rire un peu gros, qui ne déplut pas. Elle

ajouta quelques détails à ceux que donnait madame Fleuriot. Elle avait

un petit défaut de prononciation, quelque chose d’enfantin. Elle disait:

Voui.--Marthe la trouva fort jolie; il remarqua qu’elle avait des ongles

nets. La timidité qu’elle montrait le rassurait. Du reste n’était-elle

pas l’étrangère? Il était, lui, près d’amis qu’il connaissait depuis son

enfance. Il se permit quelques plaisanteries empruntées à leur

répertoire ordinaire.

Ce soir-là, le petit Louis Marthe, rentrant chez lui, chantonnait à voix

basse dans la nuit.

On était au commencement d’octobre et les pluies, cette année-là,

vinrent tôt. On ne pouvait se promener le soir. Zora ne fit donc aucune

des connaissances que la belle saison rend possibles et agréables.

Madame Fleuriot, la trouvant dépourvue de linge, l’occupa à se préparer

un petit trousseau. La jeune fille passait ses journées dans

l’arrière-boutique de l’épicerie, en compagnie de sa tante.

Le dimanche, on allait en famille à l’église pour la grand’messe.

L’orgue sous les doigts de Marthe frémissait, il semblait que le vieil

instrument eût retrouvé une jeunesse.

Au soir, en semaine, Marthe venait, comme par le passé, faire la

veillée. Il entrait sans bruit; sa petite personne tenait peu de place.

Monsieur Fleuriot l’accueillait toujours des mêmes paroles, prises on ne

savait où, et dont la répétition seule avait un effet comique: «Eh bien,

Marthe, quoi de nouveau dans le monde galant?» accompagné d’un

clignement d’œil, tandis que la main droite du brave épicier s’abattait

sur sa cuisse.

Marthe donnait les nouvelles. Mademoiselle Bourrat, de Prévoux, était

fort malade. Elle traînait, ne se remettait pas. Madame Vertôt, mère,

était mourante. Monsieur Duret venait de faire un héritage. «L’eau va

toujours à la rivière,» ajoutait sentencieusement monsieur Fleuriot. Les

prix du vin baissaient, mais monsieur Maigret, qu’on ne prenait jamais

sans vert, avait vendu sa récolte au plus haut,--et ainsi de suite,

tandis que madame Fleuriot tricotait un jupon de laine et que Zora

cousait, la tête penchée sur son ouvrage.

La jeune fille restait silencieuse; elle semblait constamment sur ses

gardes, ne se livrait pas. Sa tante s’étonnait; elle ne pouvait

satisfaire son besoin de curiosité. De sa mère, Zora ne savait rien.

Elle avait quitté Alger, il y avait longtemps, avec un Espagnol, comme

elle disait. Elle racontait cela sur un ton uni, comme si c’était la

chose la plus naturelle.

Marthe, à l’entendre, frémissait, et bénissait Dieu de ce que, par sa

protection efficace, elle eût gardé dans cette ville perdue une

innocence si complète.

Sur le reste de sa vie Zora se taisait. Madame Fleuriot avait appris

pourtant qu’elle avait passé régulièrement les vacances avec son père.

Mais descendait-elle au cabaret paternel? On ne pouvait le savoir. Avec

sa tante, Zora se comportait comme avec les Sœurs, qui l’avaient élevée.

Elle obéissait sans discuter. Une fois ou deux seulement, elle eut

quelques mots qui laissèrent voir qu’elle avait connu une existence plus

brillante. Mais, déjà, elle regrettait d’avoir parlé.

Elle avait conservé, malgré les observations de sa tante, l’habitude de

se parfumer. Elle cachait le flacon de verveine avec soin dans le petit

coffret de bois d’olivier, toujours fermé, dont la clef minuscule

pendait à une chaîne qui faisait le tour de son cou. Mais, pour ne pas

s’attirer de scènes, et aussi pour économiser le liquide précieux, elle

en mettait une goutte à peine sur la nuque. Marthe, néanmoins,

retrouvait l’odeur fine mêlée à celle de la chevelure rousse; c’était

une senteur pénétrante et aigre un peu, qui lui montait à la tête, le

faisait cligner des yeux.

Marthe n’était pas venu dix fois faire la veillée depuis l’arrivée de

Zora, qu’il était tombé éperdument amoureux de la jeune fille. Rien ne

pouvait égaler pour lui le charme et le supplice des soirées calmes dans

la salle à manger des Fleuriot, près de Zora aux yeux brillants. Au long

du jour, trottant à ses leçons, il ne pensait qu’à elle; elle était sur

toutes les pages de musique que ses élèves déchiffraient; au coin des

rues étroites de Valleyres, son image surgissait; elle remplissait le

ciel étoilé d’hiver, alors qu’il regagnait au soir son logement. Le

parfum de sa chair blonde le poursuivait dans la nuit. Il se retournait

dans son lit, cherchant en vain le sommeil. L’idée qu’elle pourrait être

là, près de lui étendue, qu’il la toucherait toute, le rendait fou.

Mais, lorsqu’il était en face d’elle, il n’osait lui adresser la parole.

Devant la porte des Fleuriot il était ému au point de s’arrêter,

balançant à entrer. Il ne regardait Zora maintenant qu’à la dérobée, ne

pouvait suivre la conversation, se troublait, cherchait ses mots. Des

semaines se passaient sans qu’ils échangeassent deux phrases, elle,

semblant éternellement au couvent, lui, rendu muet par la timidité,

paralysé par la violence même de ses sentiments.

Et les choses auraient pu durer ainsi longtemps.

* * * * *

Vers le milieu de décembre, madame Fleuriot eut une idée. Ou plutôt sa

nièce lui souffla une idée, mais avec tant d’habileté, que la brave

épicière la crut de son invention. Après l’avoir portée en elle pendant

toute une semaine, elle la mit au jour.

--Zora, dit-elle, depuis plus de deux mois qu’elle était à Valleyres,

avait négligé la musique. Peut-être Marthe voudrait-il permettre à la

jeune fille, lorsqu’il serait absent, de s’exercer à jouer sur son vieux

piano?

Marthe y consentit avec joie, s’excusant de n’avoir pas songé plus tôt à

en faire la proposition à mademoiselle Zora. «Même il pourrait,

ajouta-t-il timidement, lui donner une leçon par semaine.» Il eut toutes

les peines du monde à faire comprendre qu’il entendait ne pas être

rétribué. On accepta son offre.

Et, pas plus tard que le lendemain, le petit Marthe étant chez les Duret

pour deux heures consécutives, madame Fleuriot amena sa nièce dans

l’appartement du professeur. Elles revinrent ainsi deux ou trois fois;

puis madame Fleuriot, que la musique endormait, se borna, soit à

conduire sa nièce, soit à la venir chercher. Du reste, Marthe était

toujours absent.

La jeune fille s’amusait fort de ses heures de liberté. Tant que sa

tante était là, elle jouait des exercices, des petites sonates indiquées

par Marthe, des cantiques. Sitôt qu’elle était seule, elle se délassait

à des marches militaires, à des refrains de café-concert qu’elle

fredonnait d’une voix acide. Mais, bientôt fatiguée, elle s’arrêtait,

regardait au-dessus de l’instrument un Beethoven sourcilleux, assis

devant un piano entouré de nuages; puis elle se levait, faisait le tour

de la chambre, feuilletait des livres sur la table, mettait à son

oreille, pour entendre le bruit de la mer, les coquillages qui ornaient

la cheminée, arrangeait ses cheveux devant la glace, admirait un tapis

de fausse mousse étalé devant un fauteuil, et, finalement, allait

s’étendre tout de son long sur le canapé vert, dont de petits carrés de

fausse dentelle protégeaient, par places, le velours usé.

Quand le petit Marthe rentrait, elle était partie. Une fois par semaine,

à sept heures du soir, la journée étant finie, Marthe lui donnait une

leçon.

Monsieur ou madame Fleuriot accompagnaient leur nièce non pas qu’ils se

méfiassent du petit Marthe, mais les voisins auraient jasé.

Marthe, assis sur un tabouret, derrière Zora, s’enivrait de son odeur.

Il pensa la première fois en défaillir. Elle, se retournant brusquement

pour lui demander un conseil, vit son émoi. Dès lors, elle s’arrangea

pour le frôler de son épaule, même de ses cheveux.

Lorsque madame Fleuriot était là, elle s’endormait tout de suite dans un

fauteuil au bruit monotone des exercices. Zora devenait, alors,

communicative.

Un jour, elle s’arrêta et, montrant sa tante assoupie, dit, avec un clin

d’œil complice, une phrase d’argot que Marthe ne comprit pas; mais la

façon dont Zora le regardait lui faisait tourner la tête.

* * * * *

Un soir, en janvier, monsieur Fleuriot vint avec sa nièce. Sa femme

étant un peu souffrante, il allait rentrer auprès d’elle. Marthe

ramènerait la jeune fille. «De nuit, tous les chats sont gris»,

ajouta-t-il, et il s’en fut.

A l’idée de rester avec Zora, Marthe tremblait sur ses jambes. Zora

enleva sa toque et sa jaquette, et se mit au piano.

--C’est chic d’être seule chez vous, dit-elle. Marthe était trop

bouleversé pour remarquer le mot insolite. Il se frottait les mains pour

se donner une contenance. La leçon commença; la jeune fille tira son

tabouret plus près de celui de Marthe. Marthe ne pouvait reprendre son

sang-froid. Il y avait à peine cinq minutes que Zora jouait, lorsqu’elle

s’interrompit soudainement.

--Je ne me sens pas bien, dit-elle d’une voix étouffée.

Marthe se leva, inquiet.

--Ce ne sera rien, ajouta-t-elle. Aidez-moi à gagner le canapé.

Il s’empressa, mais avec une telle maladresse, qu’elle fut obligée de

lui montrer comment la soutenir. Elle passa un bras autour du cou de

Marthe frémissant. La joue touchant sa joue, tout le corps appuyé contre

celui du petit professeur, elle fit les quelques pas qui la séparaient

du canapé. Elle s’y laissa tomber. Elle restait pâle, Marthe était plus

pâle. Elle soupira, sembla perdre connaissance, fit avec la main un

geste inutile pour dégraffer sa robe, puis elle ferma les yeux comme

évanouie. Marthe avait compris; avec une hâte fébrile il déboutonna le

corsage. La gorge de la jeune fille apparut. Marthe, alors, s’arrêta.

Mieux renseigné, il eût dégrafé le corset. Il n’en eut même pas l’idée.

Du reste, le spectacle qu’il avait sous les yeux l’affolait. Cette fille

magnifique, dont il osait à peine regarder le visage lorsqu’elle était

assise à côté de sa tante dans les soirées calmes des Fleuriot, elle

était là, étendue dans son salon, à moitié dévêtue. Le sang lui battait

aux tempes. Qu’allait-il faire? Mais tout de suite, il s’effraya. Elle

ne revenait pas à elle. Elle allait mourir devant lui, sans secours. Il

fallait appeler madame Poiret. Déjà il se dirigeait vers la porte. Un

soupir de Zora le cloua sur la place.

--Donnez-moi un verre d’eau, fit-elle.

Marthe apporta l’eau demandée. La jeune fille en but une gorgée, soupira

à nouveau, sembla revenir à elle. Elle ouvrit enfin les yeux, feignit de

découvrir le désordre de sa toilette.

--Qu’avez-vous fait, monsieur Marthe? dit-elle confuse.

Marthe, au comble de l’agitation, ne savait comment s’excuser.

Maintenant son audace de tout à l’heure lui paraissait inexplicable.

Comment avait-il osé ouvrir ce corsage, se réjouir--car il s’en était

réjoui--du spectacle merveilleux de cette gorge candide? Ah! Zora allait

le détester! Il aurait voulu se tuer sous ses yeux. Il tomba à genoux,

en balbutiant, les mains jointes, la voix étranglée:

--Pardon! Pardon!

Zora restait dolente.

--Je suis si faible, gémit-elle. Reboutonnez ma robe, au moins.

Marthe s’empressa. Mais la besogne était troublante. Par le corsage

ouvert, c’était l’odeur chaude du corps de la femme aimée qui le

grisait. Ses doigts malhabiles effleuraient, sans qu’il le voulût, la

peau. Les boutons de l’étoffe semblaient fuir; la chemise de la jeune

fille bloquait les boutonnières; à chaque mouvement il touchait de la

chair et frémissait. Zora ne faisait rien pour l’aider; il avait peine à

rapprocher les deux parties du corsage; il s’énervait, devenait rouge.

De derrière ses cils baissés, Zora l’observait. Cependant Marthe avait

terminé; il transpirait à grosses gouttes.

La jeune fille alors se leva, et, d’un pas singulièrement assuré, vint à

la glace pour se recoiffer.

Marthe, sur une chaise maintenant, restait anéanti. Pour un rien, il

allait se trouver mal. Mais Zora était prête; ils sortirent. Le grand

air lui redonna des forces. Au seuil des Fleuriot, il quitta la jeune

fille, qui semblait courroucée.

--Pardon, pardon encore, dit-il.

Il s’enfuit dans la nuit; il était fou d’amour et de désespoir.

Le lendemain, Zora reçut une lettre qui avait coûté au petit Marthe une

veille de labeur et d’anxiété. Il offrait sa vie entière pour expier on

ne savait quel crime. Un amour insensé était son excuse. Repoussé, il

quitterait la ville.

Madame Fleuriot déclara ce mariage écrit au ciel; rien de plus heureux

ne pouvait échoir à sa nièce. Elle aurait une position brillante et un

mari dont on pouvait assurer qu’il n’avait pas son égal à Valleyres pour

le cœur et pour la conduite. Le père Fleuriot joignit ses félicitations

à celles de sa femme, Zora restait calme.

A sept heures du soir, Louis Marthe n’arrivant pas, Fleuriot se décida à

l’aller chercher. Il le trouva fiévreux, la mine défaite. Toutes les

assurances de son vieil ami ne purent convaincre le professeur de la

réalité de son bonheur. Ce ne fut que lorsque la jeune fille, avec

laquelle on le laissa, lui eut dit elle-même son consentement, qu’il se

crut pardonné.

Le mariage fut fixé au mardi de Pâques.

Il fallut choisir un nouvel appartement. Marthe en trouva un dans la

maison de monsieur Antoine Vertôt. Il donnait sur un jardin et se

composait d’un salon, d’une salle à manger, d’une chambre à coucher et

d’un cabinet sombre.

Sur la rue au premier étage était le grand appartement des Vertôt, mais

depuis deux ans, ils préféraient habiter à la campagne aux portes de la

ville, sur la route de Prévoux.

Le mobilier du salon de Marthe pouvait suffire; Noirot, le tapissier, en

renouvellerait le velours vert. On achèterait un meuble de salle à

manger.

Les semaines passèrent comme dans un rêve. Marthe, tout le jour, courait

à ses leçons. Le soir il voyait Zora chez les Fleuriot. Deux ou trois

fois à peine elle se trouva seule avec lui; alors, elle lui faisait des

agaceries, l’embrassait sur la bouche, l’appelait «mon petit homme, mon

gros chéri».

Le mardi de Pâques arriva. Furent de la noce les Fleuriot, leur fils

venu de Lyon pour l’occasion avec sa femme, madame Poiret, quelques

vieux amis des Fleuriot, en tout une quinzaine de personnes. Louis

Marthe avait un habit noir neuf, que lui avait taillé maître Boudin. Il

arborait à la boutonnière une petite touffe de fleurs d’oranger, qui

excita les railleries de tout Valleyres. Zora était en beauté, rose

toujours et les chairs fraîches sous le voile blanc.

Après la cérémonie, on se promena en voiture à travers le pays; on prit

un verre de vin à l’_Écu de France_, à Prévoux, puis, à six heures, un

banquet réunit la noce dans une salle de la _Cloche d’or_, de Valleyres.

On mangea et but abondamment ainsi qu’il convient; monsieur Fleuriot

retrouva la série complète des plaisanteries de circonstance. Au

champagne, il risqua une chanson. Zora, un peu grise, s’appuyait sur son

mari et lui murmurait des douceurs à l’oreille, dont par moments elle

mordillait le lobe.

Marthe mangeait à peine et ne buvait pas. Le bonheur le rendait grave.

Enfin vers dix heures et demie, il emmena son épouse dans le nouvel

appartement. Le lendemain, ils partirent pour le chef-lieu où ils

finirent la semaine, dînant au restaurant, allant au cirque, se

promenant en voiture.

Ils rentrèrent à Valleyres. Marthe reprit ses leçons. Il voyait sa femme

à déjeuner seulement et le soir. Que les jours étaient longs loin

d’elle!

Une année s’écoula, d’une vie assez solitaire pour le jeune couple. Le

petit Marthe était toujours au septième ciel. Il avait espéré que Zora

lui donnerait un enfant; mais jusqu’à présent il n’y avait nuls indices

de grossesse. Quelques mois de repos eussent pourtant été nécessaires à

Marthe; il se fatiguait. Il n’avait jamais eu brillante mine; mais

maintenant, il était pâle, s’enrhumait pour un rien. Madame Marthe au

contraire fleurissait dans sa vingtième année; l’embonpoint la menaçait;

elle avait toujours des chairs roses comme artificiellement colorées et

les cheveux blonds-roux qui excitaient la curiosité des commères de

Valleyres. A la fête de la ville, plusieurs des notables s’étaient fait

présenter à elle. Monsieur Bataille, entre autres, le grand marchand de

vin, membre actif du comité électoral, et que l’on accusait d’entretenir

d’intimes relations avec madame Tourette, la veuve du marchand de drap.

Madame Louis Marthe avait dansé avec monsieur Bataille, ainsi qu’avec

monsieur Rigotard, le droguiste. C’était ce qu’il y avait de mieux dans

le commerce de Valleyres.

Cependant Marthe, à l’entrée de l’hiver, eut un gros rhume et dut

consulter le docteur Maigret. Maigret lui ordonna de se reposer. Zora

apprit l’arrêt du médecin avec plus d’indifférence que son mari ne l’eût

supposé.

Elle sortait davantage maintenant, avait noué en ville quelques

relations. A l’ordinaire, elle se levait tard, passait un temps

considérable à sa toilette, et, lorsque son mari revenait à midi, il la

trouvait encore en peignoir. Les jours de marché seulement, madame Louis

Marthe quittait la maison, le matin, avec sa bonne pour aller, comme les

autres bourgeoises de Valleyres, faire ses emplettes sur la place de

l’Hôtel-de-Ville.

Là, hiver comme été, les paysannes venues des environs alignaient au

long du trottoir leurs corbeilles de légumes, d’œufs, de fruits, de

pommes de terre. L’été, elles se mettaient à l’ombre des maisons;

l’hiver, elles grelottaient en plein air; les unes, assises sur des

chaufferettes pleines de braises, qui leur brûlaient le derrière, tandis

que tout le reste du corps gelait; les autres, debout, battant la

semelle sur le pavé. C’est là que madame Marthe causait avec les dames

de Valleyres dont elle avait fait la connaissance; on se racontait,

entre deux achats, les petites nouvelles. Parfois Marthe survenait,

marchant le long des murs, cherchant de tous ses yeux sa femme et

bousculant les paysannes qui grognaient d’être dérangées. On voyait

passer sur son char à bancs le bon monsieur Ferdinand Bourrat, de

Prévoux; puis c’était monsieur Antoine Vertôt qui, à grandes enjambées,

traversait la rue. Monsieur Henri Lanterle allait, mélancolique,

rejoindre le vieux baron de Morteuse pour leur promenade quotidienne sur

le Cours. Monsieur Nicolas Allemand, ses cheveux jaunes en désordre sur

un col graisseux, se rendait à la Bibliothèque; la voiture de madame

Duret s’arrêtait devant la poste, puis devant la boutique du pâtissier.

Monsieur Pilou, le principal du collège, marchait, distrait, en

apparence seulement, car, malgré sa science et ses cheveux blancs, il

passait pour grand amateur de jolies femmes. Sous les arcades qui

faisaient un côté de la place, des marchands de charcuterie en plein

vent attiraient le client en criant des boudins et des saucisses à des

prix fabuleux de bon marché, tandis qu’à l’entrée de la Grand’Rue des

étalages de fromage répandaient une odeur forte. Pendant deux heures

ainsi, le mardi et le samedi, l’animation emplissait Valleyres. Il était

d’étiquette dans la petite bourgeoisie de se faire voir ces jours-là sur

la place de l’Hôtel-de-Ville suivi d’une servante portant le panier aux

provisions. Madame Marthe n’y manquait pas, fière de montrer qu’elle

avait une domestique, tandis que sa tante Fleuriot était obligée de s’en

passer.

Peu après que Marthe eut consulté le docteur Maigret, Zora découvrit

qu’elle était enceinte. Le début de sa grossesse fut difficile; elle dut

se soigner, rester étendue.

L’année suivante--Marthe avait trente-trois ans, elle en avait vingt et

un--elle mit au monde une petite fille à laquelle elle choisit, malgré

son mari qui voulait l’appeler Louise d’après sa grand’tante, le nom

élégant d’Athénaïs. Madame Fleuriot fut marraine, monsieur Bataille

parrain; il y eut un grand dîner.

Zora ne put nourrir le bébé, qui fut mis en nourrice à Prévoux.

C’est à ce moment que Zora se brouilla avec sa tante, avec qui elle

avait eu déjà plusieurs piques. La rupture fut très pénible à Marthe. Il

sentait instinctivement que sa femme avait tort, mais il ne voulait pas

se l’avouer, encore moins le lui laisser voir. Le changement qu’elle

avait subi l’étonnait. Où était la jeune fille laborieuse d’autrefois?

Ses manières étaient vulgaires; elle employait des expressions d’argot

qui choquaient; dans les quelques querelles qu’ils avaient eues, elle

s’était montrée d’une grossièreté surprenante. Pourtant, elle restait,

somme toute, bonne fille, tendre même à l’occasion, bien qu’elle fût à

l’ordinaire dédaigneuse. Dès le premier jour, elle avait pris un air un

peu supérieur, comme si elle savait de la vie beaucoup de choses

qu’ignorerait toujours son mari. Mais Marthe était éperdument amoureux.

Il pouvait être fatigué; il ne se rassasiait pas d’elle. Elle avait pris

possession de lui tout entier. Une fois ou deux, lorsqu’ils avaient été

mal ensemble, elle avait boudé et, le soir, s’était retournée

rageusement dans son lit. Marthe en aurait pleuré. Il aimait à se

blottir tout au long d’elle, à se réchauffer à la tiédeur de son corps,

et--il n’en demandait, le plus souvent, pas davantage--à s’endormir

ainsi, comme un enfant, tout petit entre ses bras maternels.

* * * * *

Dix-huit mois plus tard, le bébé fut sevré et ramené à Valleyres.

Marthe eût voulu le prendre dans leur chambre, Zora s’y refusa.

Mais où le mettre? Le logement était trop petit. Il y avait un autre

appartement sur le devant, au-dessus de celui des Vertôt.--«L’on n’y

pouvait songer, dit Marthe, il serait trop cher.» Pourtant Zora persuada

à son mari qu’elle l’obtiendrait de monsieur Vertôt pour le prix qu’ils

pouvaient payer, et s’en alla parler à son propriétaire.

Petite ville · 第 4 / 11 段