événement--et c’en était un d’importance--avait son relief dans la vie
plate de la petite ville. Monsieur Allemand n’avait pas passé quatre ans
sans s’apercevoir que ces familles notables, dont il aimait à tracer
l’ascendance, avaient des filles qui restaient à Valleyres, tandis que
les jeunes gens s’en allaient dans les grandes cités, d’où ils ne
revenaient guère. Il sentait son indignité. Que pouvait-il opposer aux
deux ou trois siècles de roture prouvée et enregistrée qu’avaient les
Vertôt, les Bourrat, les Maigret?--Rien, hélas! rien que lui-même. Cet
homme, si habile à trouver des ancêtres pour les autres, ne pouvait même
se compléter d’un père. Il avait été élevé à Lyon par des prêtres,
modestement, avait travaillé pour eux aux comptes de la fabrique. A
trente-deux ans, son directeur de conscience lui avait remis une petite
somme d’argent en lui conseillant d’aller en manger les rentes dans un
coin paisible de province. Il l’avait adressé à son ami, le curé de
Valleyres, à qui il avait eu soin d’écrire préalablement une lettre
confidentielle.
Mais, d’autre part, monsieur Nicolas Allemand avait senti arrêtés sur
lui, dans les salons où il fréquentait, les yeux des jeunes filles;
mademoiselle Lucie Maigret, qui devait bien avoir vingt-cinq ou
vingt-six ans, s’était fait expliquer la généalogie de sa famille;
mademoiselle Hélène Vertôt, une brune piquante de vingt-huit ans, avec
un peu de moustache, il est vrai, avait demandé à monsieur Allemand de
lui enseigner à peindre des blasons. Les parents laissaient faire,
rassurés par la laideur du bibliothécaire.
Car monsieur Allemand était fort laid. Il était gros et maladroit dans
sa démarche; ses bras trop courts se terminaient par de grandes mains;
son teint était blafard et luisant; ses cheveux jaunes s’accommodaient
mal d’une raie et ses habits montraient évidemment qu’ils n’avaient pas
été faits sur mesure.--Cependant, il avait en lui quelque chose
d’attirant. Étaient-ce ses yeux, petits, mais brillants? était-ce un
certain air de force qui se dégageait de ce gros corps?--On ne sait,
mais il y avait quelque chose. Sans cela, comment expliquer l’attention
avec laquelle l’écoutaient les jeunes filles? Il leur parlait, du reste,
avec une modestie révérente. Il avait des regards prudents qui disaient
où il avait été élevé.
* * * * *
Ce soir-là, il arriva à Prévoux un peu avant sept heures. Madame Bourrat
lui fit un accueil aimable. Elle le présenta à sa fille, puis les laissa
seuls un instant pour donner un ordre aux domestiques.
Depuis sa longue réclusion, c’était la première fois que mademoiselle
Bourrat, se trouvait en tête à tête avec un homme. La pauvre fille ne
savait quelle contenance garder; elle n’osait lever les yeux; il lui
semblait qu’il y avait en elle quelque chose de changé que les hommes
devineraient tout de suite. Mais monsieur Nicolas Allemand fut parfait;
de sa voix blanche, il émit des lieux communs si incolores que bientôt
mademoiselle Bourrat se sentit rassurée. Elle osa le regarder; il avait
les yeux baissés! Dans sa reconnaissance, elle lui découvrit un air de
bonté.
Les autres convives arrivèrent; les jeunes gens étaient tous, sauf
monsieur Allemand, au-dessous de vingt ans. Ce dernier se trouva
pourtant placé au bout de la table, mais à côté de mademoiselle Bourrat.
Regardant toujours la nappe, il lui parla de Valleyres, du charme qu’il
trouvait à l’existence laborieuse et digne qu’il y menait; c’était son
topique préféré; il était arrivé à le développer avec un air de
conviction modeste qui l’avait grandement avancé dans l’estime des
vieilles gens; il semblait vraiment qu’il fût reconnaissant de ce qu’on
lui eût permis de vivre dans cette cité bénie. Mademoiselle Bourrat le
jugea doux et bien élevé.
Après dîner, il causa avec monsieur Bourrat et lui fit part d’un projet
longuement caressé, celui de dresser un arbre généalogique des Bourrat,
comme il en avait dressé un des Vertôt. Monsieur Bourrat l’écouta avec
bienveillance; il avait quelques papiers de famille à Prévoux; il les
tenait à sa disposition. Lorsqu’on rejoignit les dames dans le grand
salon, les jeunes filles organisèrent des jeux innocents; on joua à
pigeon-vole, aux vingt questions, et, sous la surveillance de madame
Bourrat, à un décent colin-maillard. On ne pouvait reconnaître que par
la main la personne attrapée. Des rires joyeux s’élevaient dans la pièce
calme aux erreurs de divination; Maurice Lanterle--est-ce
croyable?--prit la main de Marie Vertôt pour celle du jeune Bastard;
Monsieur Allemand, à son tour, fut obligé de se laisser bander les yeux.
Après quelques minutes, il s’empara de mademoiselle Bourrat. Il palpa sa
main avec discrétion. La jeune fille sentait une certaine émotion la
gagner. Enfin, il se prononça, il avait deviné juste.
Plus tard, alors qu’on prenait des rafraîchissements avant de partir,
mademoiselle Bourrat s’enhardit et demanda à monsieur Allemand comment
il avait reconnu sa main. Monsieur Allemand, baissant les yeux, avoua
qu’il l’avait regardée à table.
Mademoiselle Bourrat rougit et se retira.
Cependant l’arbre généalogique des Bourrat poussait lentement ses
branches. Il obligea monsieur Nicolas Allemand à plusieurs visites à
Prévoux; il y déjeuna. Un dimanche même, il fit une partie de croquet
avec mademoiselle Bourrat sur la pelouse. Sa maladresse était grande,
mais il avait de la vigueur, et, lorsqu’il chassait une boule, il
l’envoyait jusqu’à l’allée.
Avec mai et la chaleur, la santé de mademoiselle Bourrat était devenue
moins bonne: elle avait, le matin, les mêmes mines tirées que l’année
précédente. Mais madame Bourrat veillait; son plan était fait depuis
longtemps.
A la fin de mai,--monsieur Allemand travaillait maintenant tous les deux
jours avec monsieur Bourrat et à chaque fois voyait la jeune fille--elle
s’en fut rendre visite au curé.
Elle sortit de la cure le visage long. Ses projets s’écroulaient.
La semaine suivante, elle s’arrangea pour que monsieur Allemand ne
rencontrât pas sa fille lors de ses venues à Prévoux.--Mais mademoiselle
Bourrat eut de nouveau des malaises; elle dormait mal, se réveillait
plus fatiguée qu’elle ne s’était couchée. Madame Bourrat écrivit
plusieurs lettres; elle passa des heures à retourner dans son esprit le
même problème insoluble. Il fallait marier sa fille; elle n’était pas de
celles qui peuvent attendre à vingt-sept ans, comme Lucie Maigret (elle
avait donc vingt-sept ans) ou à vingt-huit, comme Hélène Vertôt.--Mais
il n’y avait pas de parti pour elle à Valleyres; d’autre part, les
réponses qu’elle reçut à ses lettres furent peu encourageantes.
Personne,--sauf monsieur Nicolas Allemand. Monsieur Allemand n’était pas
né; cela importait peu. Les Bourrat sauraient l’imposer et, dès le
printemps, madame Bourrat en avait pris son parti. Mais ce qu’elle avait
appris chez le curé était terrible.
Comment voir affiché à la mairie l’avis suivant sous l’entête
_Publications de mariage_: «Monsieur Nicolas Allemand, fils de Marie
Allemand, décédée et de »?--Ce blanc était intolérable.
Enfant naturel, de père inconnu! Tout Valleyres en ferait des gorges
chaudes! Sans l’affichage, la chose aurait été possible, mais il était
obligatoire. Voilà bien les exigences absurdes d’une société de
francs-maçons! En chaire, le curé aurait fait l’annonce avec le tact
d’un homme du monde.--Non, l’on n’y pouvait songer.
Cependant juin avançait. Depuis quinze jours monsieur Nicolas Allemand
n’était pas monté à Prévoux. De nouveau mademoiselle Bourrat était
souffrante; elle avait les mêmes nervosités qu’au printemps de l’an
précédent. A la messe, elle regardait devant elle continûment vers le
coin gauche de la nef et du bas côté, où elle apercevait les cheveux
jaunes de monsieur Allemand.
A la fin de juin, monsieur Allemand vit un jour, de la Bibliothèque,
madame Bourrat passer seule en voiture. Il la suivit des yeux, de
derrière les persiennes closes. Elle allait sans doute à Vermand. Sans
perdre un instant, il prit quelques papiers dans sa poche et se dirigea
vers Prévoux. Il y arriva peu avant quatre heures. Monsieur Bourrat
était sorti. Mais monsieur Allemand força tranquillement son chemin vers
le cabinet de travail; il attendrait que monsieur Bourrat rentrât. La
femme de chambre, qui l’avait vu souvent avec son maître, le laissa
faire et retourna à son ouvrage. Monsieur Allemand, une fois dans la
pièce, poussa avec fracas les volets clos des fenêtres qui donnaient sur
le jardin; il aperçut mademoiselle Bourrat assise sur un banc, mais
n’eut pas l’air de la voir. Il s’assit à la table.
Quelques minutes plus tard, la porte de la chambre s’ouvrit.
Mademoiselle Bourrat entra, essayant, mais elle était gauche, un geste
de surprise.
Monsieur Allemand se leva et vint à elle. Il prit sa main; elle rougit.
Elle le regarda, mais il n’avait plus les yeux baissés; elle rougit
davantage. Il lui posa une question; elle était au comble de la
confusion, voulut s’enfuir; il la retint. Elle répondit enfin et
disparut.--Monsieur Allemand, peu de minutes après, redescendit en ville
sans attendre monsieur Bourrat, mais il prit par les sentiers.
Le lendemain de sa visite, monsieur le curé monta à Prévoux. Madame
Bourrat le reçut seul et resta enfermée avec lui pendant une heure.
Lorsqu’il partit, elle monta chez son mari, où la séance fut moins
longue. Elle passa enfin chez sa fille, et, après une demi-heure
d’entretien, la laissa en larmes. Ce ne fut qu’au soir, dans la
solitude, que mademoiselle Bourrat sentit la joie immense qu’elle aurait
à quitter la maison familiale.
Le surlendemain, monsieur Nicolas Allemand fut prié à dîner. Il fut,
comme à l’ordinaire, parfait de réserve, et accepta avec humilité le
bonheur qui allait être sien.
* * * * *
Les fiançailles de mademoiselle Bourrat et de monsieur Allemand furent
rendues publiques. La nouvelle éclata comme un coup de foudre sur les
familles de Valleyres--et elles étaient nombreuses--qui avaient des
filles à marier. Comment n’avait-on pas songé plus tôt à monsieur
Allemand? Voilà que mademoiselle Bourrat l’épousait; elle avait à peine
vingt ans, tandis que l’on comptait combien de filles de vingt-cinq ans
et plus qui se desséchaient dans une attente vaine! Lucie Maigret en fut
malade.
Madame Bourrat n’attendit pas la publication des actes de mariage pour
régler la question de l’état civil de son futur gendre. Ici monsieur le
curé lui fut d’un grand secours. Il murmura quelques confidences à
l’oreille d’une ou deux de ses paroissiennes de marque, sous le sceau du
secret, s’entend. Mais le secret était trop lourd pour être gardé.
Peu de jours après, les habitants de Valleyres se chuchotaient à
l’oreille: «Vous savez, monsieur Allemand?--Oui, ne trouvez-vous pas
qu’il lui ressemble?--Certainement, il y a quelque chose. Dans la
démarche, n’est-ce pas?--Vous vous souvenez de l’avoir vu à Valleyres,
il y a trente ans.» Et l’on enviait les Bourrat de s’allier à un sang
illustre, encore qu’illégitime. En réalité, monsieur Nicolas Allemand
était le fils naturel de Marie Allemand, servante, et d’un personnage
fort obscur, auquel son état interdisait et d’avoir des enfants et de
les reconnaître. Mais, grâce à monsieur le curé, qui tint les promesses
faites à madame Bourrat, tout Valleyres enfila une piste infiniment plus
romanesque.
Sur ces entrefaites, madame Bourrat eut la visite de Victoire. Elle
apportait la nouvelle de la mort d’un enfant de six mois dans un village
éloigné, lequel enfant n’avait pu résister, malgré sa robuste
constitution, aux premières chaleurs et à un manque continu de soins.
Le mariage eut lieu à la fin d’août; toute la famille Bourrat y versa
d’abondantes larmes. Le jeune couple s’établit dans un appartement
donnant sur le Cours. Le fermier de Prévoux, suivant les stipulations du
contrat, y descendait chaque semaine, les fruits, légumes, œufs, lait et
fromage nécessaires au ménage, sans compter un poulet hebdomadaire,
quatre fois l’an un jambon, et, à la Saint-Michel et à la Saint-Jean,
une barrique de vin.
Madame Nicolas Allemand eut un enfant dans les délais normaux. Puis, de
deux en deux ans, monsieur Allemand avait de la méthode en tout, sa
famille s’accrut d’un nouveau membre. Au cinquième, madame Allemand fut
gravement malade et devint stérile. Elle avait alors trente ans, était
forte comme tous les Bourrat, adorait son mari et ses enfants, lesquels
elle élevait du reste fort mal. Elle avait perdu un frère, et son père
mourut peu après. Le couple Allemand vit ainsi sa fortune s’augmenter.
Monsieur Nicolas Allemand est une des autorités de la société de
Valleyres;--il a sans doute hérité quelque chose de la prudence de son
illustre ancêtre.
Mademoiselle Lucie Maigret et mademoiselle Hélène Vertôt sont restées
vieilles filles.
LOUIS MARTHE
_A Jules Renard._
Louis Marthe donnait des leçons de piano aux enfants des bourgeois de
Valleyres.
Il était le fils d’un commis à l’enregistrement. Comme il montrait, tout
jeune, du goût pour la musique, Faguet, le vieil organiste, le prit sous
sa protection et lui enseigna ce qu’il savait de son art. Lorsque Faguet
mourut, Marthe fut nommé organiste à sa place. Il eût voulu aller au
chef-lieu auprès d’un maître, mais les ressources lui manquaient; il
resta à Valleyres. De la succession de son professeur, il acheta un
antique piano-clavecin dont les touches étaient d’ivoire jauni et dont
les cordes rendaient un son grêle; il prit aussi le fonds de musique,
des sonates de Diabelli, des exercices de Czerny, la méthode de
Pape-Carpentier, et quelques morceaux brillants. Pour payer ces achats
considérables, il verserait pendant dix ans une petite somme à la
Saint-Jean et à la Saint-Michel. Son père venait de mourir sans lui
laisser un sou; il donna congé du logement qu’il avait toujours habité,
garda les meilleurs meubles, vendit les autres, loua deux chambres chez
madame Poiret, la mercière de la Grand’Rue, et attendit des élèves.
Il n’attendit pas longtemps. La façon dont il touchait de l’orgue à la
messe avait éveillé l’attention des bourgeois de Valleyres. On
s’informa; l’on sut que Marthe jouait du piano aussi bien que de
l’orgue. Monsieur le curé le recommandait. Les Vertôt, les premiers, lui
confièrent leurs filles. Louis Marthe devint à la mode; la vieille
demoiselle Proteau, qui avait eu l’honneur d’enseigner la musique à
trois générations, fut délaissée. Bientôt il eut autant de leçons qu’il
en pouvait donner. Il se rendait à domicile pour quarante sous les
cinquante minutes; chez lui l’heure ne se payait qu’un franc cinquante.
La correction de sa tenue, sa timidité lui valurent la confiance des
dames les plus strictes de la ville. Il n’adressait la parole à ses
élèves qu’à la troisième personne.--En dix-huit mois il se libéra de ses
dettes. Il se décida même à acheter un piano Erard.
Ses leçons terminées, Marthe faisait à l’ordinaire la veillée chez les
Matthieu Fleuriot. C’étaient deux vieilles gens, anciens amis de son
père, qui finissaient de vivre. Ils avaient un petit magasin d’épicerie
au coin de la place de l’Hôtel-de-Ville et de la Grand’Rue. Marthe y
arrivait à sept heures après souper. En hiver, ils restaient tous trois
à causer au coin du feu; en été, ils se promenaient le long de l’Ourche,
rivière qui traverse Valleyres. Marthe aimait leurs conversations
lentes, leurs gestes toujours les mêmes, leurs plaisanteries connues et
la sûreté de leur humeur. Les Fleuriot avaient un fils, Jules, dans
l’administration à Lyon, qui, tous les deux ou trois ans, revenait au
pays voir les vieux. Un autre Fleuriot avait quitté Valleyres, Antoine,
le frère cadet de Matthieu. Mais celui-ci avait mal tourné. Il s’était
engagé, à la suite d’un coup de tête, avait fait la guerre en Algérie.
Une fois, une lettre arriva; il fallait envoyer tout de suite trois cent
cinquante francs; faute de quoi, il était déshonoré et pis. Madame
Fleuriot en avait frémi. Tant d’argent d’un seul coup, alors qu’il était
si difficile de mettre quelques sous de côté! Pourtant Matthieu avait
décidé de payer. Depuis, aucunes nouvelles. L’on avait appris cependant
qu’Antoine, son temps fini, s’était fixé à Alger où il tenait un petit
café; l’on disait aussi qu’il vivait avec une femme de mauvaise vie.
Dans le ménage paisible des Fleuriot de Valleyres, l’aventure du cadet
causait un étonnement jamais dissipé. De père en fils, les Fleuriot
avaient été des gens d’ordre, timides, amis de la paix, craignant le
bruit et les coups. Lorsque madame Fleuriot regardait la figure bonasse
de son mari, les lignes tombantes et molles de son visage rasé, son gros
nez pacifique, sa bouche à la lèvre inférieure renflée, ses yeux petits
qu’il écarquillait en parlant, elle se demandait par quel étrange hasard
un agité et turbulent Antoine avait pu naître des mêmes parents qui
avaient donné le jour à ce Matthieu de tout repos.
Les Fleuriot exceptés, Marthe ne voyait personne. Il se liait peu,
n’avait rien pour plaire.
Au printemps, lorsque les jours devenaient longs, les jeunes filles se
promenaient deux par deux, non loin de la ville, au bord de l’Ourche,
sous les ormes séculaires. Elles passaient les bras enlacés, riant et
regardant les hommes. Mais Marthe baissait les yeux. A vivre solitaire,
à ne parler qu’à ses élèves si distinguées, il avait acquis une certaine
délicatesse de goûts. Il manquait de la grossièreté nécessaire pour
fraterniser avec les jeunes gens de son âge; il ne pouvait s’attabler au
cabaret; boire du vin hors des repas, le rendait malade. Il n’eut pas
d’amis, et, à la fête de Valleyres, il regardait de loin les couples
tourner sous les lampes éblouissantes au son de la musique que leur
versait un orchestre composé d’un violon, tenu par le cordonnier
boiteux, Michel, d’une flûte, l’apprenti Jacques, d’une clarinette,
Michaud, le garçon boulanger, et d’un piston sonore que faisait résonner
le journalier Tirebras.--L’éclat de la fête l’attirait, mais il n’osait
sortir de l’ombre.
Parfois une fille filait près de lui au bras de son galant et
s’effrayait à la silhouette soudainement aperçue derrière un arbre. «Ce
n’est rien, disait l’homme, ce n’est que le petit Marthe.» Et ils
s’éloignaient, en riant.
Les années passèrent. Marthe avait maintenant trente ans. Ses économies
grossissaient à la caisse d’épargne; il ne dépensait pas le tiers de ce
qu’il gagnait. Qu’il continuât une quinzaine d’années, il aurait des
rentes suffisantes pour réaliser le rêve de tout le petit peuple de
Valleyres: vivre sans rien faire.--Louis Marthe était un beau parti.
Lorsqu’il passait dans la Grand’Rue, vêtu d’habits propres et un peu
serrés, les boutiquiers disaient: «Voilà le petit Marthe qui va attraper
encore une pièce de quarante sous.»--Et la mère Barbet, la crémière, qui
avait une fille à marier et trois autres qui s’échelonnaient de douze à
seize ans, soupirait tout en remplissant un seau de lait: «Ce monsieur
Marthe est bien distingué; il gagne gros; sa femme ne sera pas à
plaindre.» Mais sa fille Julie, au comptoir, n’écoutait pas, elle
songeait au grand Lardy, qui la veille au soir lui avait serré le bras,
alors qu’ils se promenaient à trois, le long de l’Ourche, avec Annette
Rosat. Il touchait à peine cinquante sous par jour chez Noirot, le
tapissier. Mais il avait une façon à lui de regarder les filles.
Marthe restait dans la solitude où sa timidité l’exilait.
Il sentait que jamais il n’oserait proposer en mariage sa chétive
personne à une de ces jeunes filles, sur lesquelles il ne se hasardait
même pas à lever les yeux. De ses élèves, il ne connaissait vraiment que
les mains. Avec les gens de son état, il gardait la même réserve. Du
reste, il ne parlait à personne, pas même à Marie, la fille de la bonne
madame Poiret, qui lui avait cédé une partie de son appartement. Marie
Poiret était une grande fille, dégingandée et curieuse, à laquelle sa
mère, la voyant d’âge et ayant pesé dans sa tête les amples économies de
son locataire, avait soudainement confié le soin de nettoyer les
chambres de monsieur Louis Marthe, le matin, quand ce dernier courait la
ville. Mais madame Poiret, qui connaissait le tableau des leçons du
professeur aussi bien que son _Pater_, avait sans cesse besoin de Marie
à la boutique, et ne la renvoyait dans l’appartement que peu avant la
rentrée de Marthe. Celle-ci comprenant son rôle, s’attardait à sa
besogne, dérangeait Marthe en s’excusant, le frôlait de son corps mince
de fille trop vite grandie. Marthe, à la présence d’une femme dans son
salon, sentait une inquiétude sourde monter en lui. Vainement
essayait-il de paraître s’absorber au piano dans l’étude d’un morceau
difficile. Marie Poiret venait l’écouter, la bouche bée, les yeux
brillants. Bientôt il s’interrompait et, prétextant une course à faire,
quittait la place; il ne rentrait que pour une leçon nouvelle. La mère
Poiret le suivait d’un regard dédaigneux.
* * * * *
A cette époque un événement considérable bouleversa l’existence des
Fleuriot. Comme Marthe pénétrait un soir, à l’automne, dans la salle à
manger de ses vieux amis, il les trouva accablés. Sur la table ronde
recouverte d’une toile cirée, madame Fleuriot lui montra du doigt deux
lettres ouvertes et l’invita à les lire.
La première était d’un liquidateur d’Alger, qui apprenait en termes secs
à monsieur Fleuriot que son frère Antoine venait de mourir à l’hôpital,
laissant des affaires en fort mauvais état, et qu’on allait procéder à
la vente de la succession.
Marthe l’ayant lue, préparait une phrase de condoléance. Madame Fleuriot
l’arrêta.
«Vous ne savez pas tout,» dit-elle, en lui tendant la seconde lettre.
Comme il la prenait, il sentit une forte odeur de verveine s’en dégager.
Le papier rose était orné de petits agréments gaufrés et dorés, avec, au
haut de la page, un bouquet de fleurs en relief. La lettre, d’une
écriture maladroite, était ainsi conçue:
«Mon cher oncle,
«Papa étant malade, m’a dit qu’en cas de malheur, il fallait vous écrire
comme étant mon seul parent, car maman est partie il y a longtemps avec
un Espagnol, on croit, et on ne sait pas où elle est. Mon pauvre papa
est mort avant-hier à l’hôpital où on l’avait mené pour les crises qu’il
avait ces derniers temps. On l’a enterré aujourd’hui. Je suis chez les
Sœurs. Monsieur Dosson, le liquidateur, m’a pris mon billet pour
Marseille et m’a donné de l’argent pour aller jusqu’à Valleyres. Je
m’embarquerai dans six jours seulement, pour profiter de la compagnie
d’une Sœur qui rentre en France.
«En attendant le plaisir de vous voir, croyez-moi votre nièce
affectionnée.
«Zora Fleuriot.»
Marthe laissa tomber la lettre. Il ne trouvait rien à dire. Le coup qui
frappait la vieillesse paisible de ses amis était inattendu. Dans cette
vie unie, bornée à d’étroits horizons, faite de la répétition méthodique
d’actes et de pensées toujours pareils, on se perdait à vouloir même
supputer les changements qu’allait apporter l’entrée de cette étrangère,
de cette Africaine.
Et d’abord monsieur Fleuriot fut violent, madame, amère. L’ignorance où
ils étaient semblait accroître leur infortune.
Les deux vieillards alternaient maintenant leurs lamentations.
Savait-on quel âge elle avait? Faudrait-il l’élever? Ce seraient des
dépenses excessives. Était-elle chrétienne seulement avec un nom pareil,
Zora?
La veillée, ce soir-là, se prolongea. Les Fleuriot s’apaisèrent. Du
reste, pas un instant ils n’eurent l’idée de repousser celle qui
réclamait leur hospitalité. Monsieur Fleuriot avait, la preuve en était
faite, «le sentiment de la famille». Sa femme était bonne chrétienne;
elle demanda à Dieu dans ses prières de l’aider à sauver cette âme qui
avait vécu jusqu’alors dans un monde pervers. Et ils attendirent, dans
l’anxiété, l’arrivée de leur nièce. Pour madame Fleuriot, une chose
était certaine: Zora serait brune comme ces bohémiennes espagnoles qui
avaient campé une fois près de Valleyres, et dont les teints cuivrés et
les yeux de braise effrayaient les bonnes gens. Elles représentaient aux
yeux innocents de l’épicière la perversité orientale de pays inconnus et
brûlés de soleil. Sa nièce allait-elle leur ressembler?