parfois jurer. Soudain, un vagissement emplit la chambre; quelqu’un
affirmait son droit à l’existence. C’était une voix claire, mais haute,
mais forte; il semblait qu’elle dût vibrer dans toute la maison. En un
rien de temps, madame Bourrat avait pris l’enfant et s’était assise dans
le bas de l’armoire, les deux battants tirés sur elle pour étouffer les
cris qui filtraient à peine dans la chambre à travers la porte fermée.
Une bougie près d’elle sur le parquet, elle retournait sur ses genoux le
petit être, l’essuyait, puis l’habilla de vêtements sans marque.
Lorsqu’elle eut fini, l’enfant s’était endormi; elle sortit de
l’armoire, le posa sur un fauteuil et descendit.
La maison était plongée dans l’obscurité. Elle trouva son mari au salon;
il sursauta à son entrée. Coupant court aux questions, elle lui dit
d’aller atteler sans bruit la voiture du docteur et la sienne et
d’attendre près de la grille d’entrée. Puis elle revint dans la chambre
de l’accouchée.
Pendant une demi-heure, elle aida au docteur à finir sa besogne;
ensemble ils portèrent mademoiselle Bourrat, toujours endormie, sur le
canapé; elle jeta le linge sale en tas dans un coin, refit le lit avec
les draps propres, recoucha sa fille. La pendule sur la cheminée
marquait onze heures et quart; Victoire devait être là. Elle prit
l’enfant et, à travers le corridor sombre, gagna à pas étouffés
l’escalier; elle tenait à la main un mouchoir, prête à l’abattre sur la
bouche du petit, se fût-il mis à pleurer. Derrière elle venait Maigret
qui, avant de quitter la chambre, avait ouvert la fenêtre grande et
placé sur le front de mademoiselle Bourrat une serviette trempée dans de
l’eau froide.
Au salon, madame Bourrat trouva Victoire; sans mot dire, elle lui tendit
le paquet emmaillotté et une enveloppe qu’elle tira de son corsage. Le
docteur s’était rendu directement dans la cour sans être vu de la
paysanne. Monsieur Bourrat avait sorti les voitures en sourdine. Le
valet d’écurie, qui était le vieil imbécile chargé du jardin, entendit
dans son premier sommeil un peu de bruit. Il pensa que le docteur
Maigret attelait son cheval pour redescendre à Valleyres, et il se
rendormit. Madame Bourrat suivit Victoire jusqu’à la porte; la nuit
était noire à souhait, il faisait un grand vent d’ouest, humide et
froid. Les voitures disparurent dans l’ombre, au pas. Madame Bourrat
remonta au premier étage; elle avait à travailler.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Lorsque mademoiselle Bourrat revint à elle, elle fut lente à reprendre
conscience de la réalité. L’air vif de la fenêtre rafraîchissait son
visage. Elle était épuisée et n’aurait pu, pour sauver sa vie, lever la
main. Pourtant elle se sentait soulagée; il semblait qu’on lui eût
enlevé un poids énorme qui l’accablait. Mais la peau, tout autour de la
bouche, cuisait comme brûlée; puis, c’étaient, soudain, des nausées
atroces, et, tout le temps, une odeur pénétrante, dont elle ne pouvait
se défaire. Ses paupières étaient collées sur ses yeux. Qu’avait-elle de
froid sur le front? Une goutte glissa le long de son cou et se perdit
dans les cheveux. Un souffle d’air, venu du dehors, la ranima; elle
ouvrit les yeux.
Ce qu’elle vit ne l’aida pas à renouer le fil rompu de ses idées: près
de la fenêtre ouverte, devant une cuve, sa mère était agenouillée; elle
avait enlevé son corsage et sa jupe et, à grands coups de bras, lavait
du linge dans de l’eau qui fumait. La lampe sur la table éclairait cette
scène étrange d’une lumière falote; parfois, à un coup de vent, la
flamme tremblait, près de s’éteindre. Mais madame Bourrat continuait sa
besogne. Sa fille la vit tordre du linge et l’étendre sur la fenêtre.
Que pouvait-ce être? Des draps, semblait-il?--Cela dura longtemps.
Mademoiselle Bourrat ferma les yeux. Lorsqu’elle les rouvrit, sa mère
était debout; elle essayait, sans y réussir, de soulever la cuve
fumante; alors elle s’empara d’un broc qu’elle plongea dans la cuve,
puis elle ouvrit la porte et sortit. Le courant d’air frappait le visage
de mademoiselle Bourrat; dans le tube de verre, la flamme filait bleue
comme si elle allait s’évanouir. Madame Bourrat revint une demi-minute
plus tard et, deux fois encore, fit le même voyage. Enfin elle prit la
cuve et, lorsqu’elle passa le long du lit, mademoiselle Bourrat put
regarder. Elle aperçut quelque chose de rouge; c’était comme du sang.
Cette fois-là, sa mère fut dehors plus longtemps. Elle rentra les mains
vides. Maintenant, avec un torchon, elle essuyait, avec des gestes
brusques, le parquet.
Mademoiselle Bourrat se fatiguait à essayer de comprendre la raison de
ces actes anormaux; elle eut une nausée, les oreilles lui tintaient.
Elle s’assoupit un instant. Puis elle se réveilla de nouveau. Peu à peu
quelque lumière, ici et là, perçait la masse confuse de ses idées. Elle
revit le vieux docteur la maintenant de force sur l’oreiller.--Ah oui!
elle avait beaucoup souffert. De cela il ne restait rien, sauf, par tout
le corps, des douleurs sourdes comme si elle avait été battue. Ses
souvenirs devinrent plus nets. Soudain elle évoqua le drame vécu et
poussa un soupir douloureux. Sa mère vint à elle, un verre à la main.
Elle avait toujours son regard dur.
--Bois, dit-elle.
Mademoiselle Bourrat fit effort pour soulever la tête; elle avala
quelques gorgées de grog chaud.
--Est-ce fini? demanda-t-elle à voix basse.
Sa mère fit signe que oui.
--Où est-il? murmura-t-elle plus faiblement encore.
Madame Bourrat haussa les épaules.
--Ne t’occupe pas de ça. On n’en entendra plus parler.
Mademoiselle Bourrat gémit sourdement comme une bête blessée. Ses yeux
s’emplirent de larmes.
Déjà sa mère s’était remise au travail. Maintenant elle retirait de la
fenêtre les draps humides qu’elle accrocha dans l’armoire. Elle arrangea
toutes choses dans leur ordre sur le lavabo, jeta un regard circulaire
par la chambre; chaque meuble était à sa place. Il n’y avait qu’une
odeur persistante qui restait de la scène de tout à l’heure. Madame
Bourrat brûla du sucre sur une pelle pour essayer de l’enlever. Puis
ayant redonné quelques gouttes de grog à sa fille, elle ferma à clef la
porte sur le corridor et passa chez elle.
Elle était épuisée; il était trois heures du matin. Son mari rentrerait
d’un instant à l’autre. Elle pensa à leur voyage dans la nuit. Personne
n’avait pu les reconnaître. Ils auraient atteint le chef-lieu vers une
heure et demie; Victoire se serait rendue seule à la gare; elle aurait
pris le train de trois heures; de ce côté-là, tout était bien.--Dans la
maison silencieuse, les domestiques, dont les chambres étaient à un
étage supérieur et sur une autre façade, n’avaient pu surprendre ses
allées et venues. Quant au bruit qui s’était fait près de sa fille, il
n’avait certes pas franchi la porte soigneusement calfeutrée.--A ce
moment, elle sursauta; un cheval hennissait dans la cour. Madame Bourrat
frémit; toute la maison allait l’entendre; le valet d’écurie
descendrait; comment expliquer la rentrée tardive de son mari? Il
faudrait inventer une histoire; on la discuterait à la cuisine et à la
ferme; un rien éveillerait les soupçons. Madame Bourrat n’osait bouger.
Cependant le cheval se tut. Dans sa mansarde le vieux jardinier
s’éveilla, mais il crut qu’un cheval s’effrayait à l’écurie, sacra de
son sommeil interrompu, se retourna sur sa couche, et se rendormit de
plus belle. Monsieur Bourrat, ayant étrillé et bouchonné la bête,
remonta chez lui. Il trouva sa femme terrifiée; il la rassura, personne
n’avait bougé.
Mademoiselle Bourrat était restée dans l’obscurité. Sur ses joues de
grosses larmes coulaient continuellement qu’elle ne pouvait même
essuyer. Enfin, de faiblesse, elle s’endormit.
* * * * *
Le lendemain, à la première heure, madame Bourrat était debout. Elle
ouvrit toute grande la fenêtre dans la chambre de sa fille. Tant qu’il
restait quelque chose de cette odeur étrange, on n’osait laisser entrer
Joséphine. A cette dernière, elle dit que mademoiselle Bourrat avait eu
une crise nerveuse de faiblesse et d’anémie, que le docteur avait dû
faire des piqûres de morphine, et qu’elle serait seule à le savoir dans
la maison parce qu’on était sûr d’elle. La femme de chambre, flattée de
tant de confiance, s’apitoya. Elle n’avait du reste aucun soupçon. Elle
ne pénétra chez mademoiselle Bourrat que le second jour; à la voir si
pâle, les lèvres brûlées de fièvre, crut-elle, elle comprit combien la
jeune fille avait été malade et ne s’étonna plus des précautions prises.
Le docteur Maigret revint pendant quelques jours; tout suivait son cours
normal. Deux semaines plus tard, mademoiselle Bourrat était sur son
canapé et recevait la visite de ses cousines. Ses tantes causaient avec
sa mère. Madame Bourrat, en grand secret, murmurait quelques
phrases;--on entendait les mots d’anémie, nervosité, enfin, sur un ton
d’ultime confidence, celui de «mariage». Et Maigret, de son côté,
lorsqu’on lui parlait de sa malade, haussait les épaules. Un jour même,
à madame Louis Vertôt qui le questionnait, il répondit par un de ces
mots cyniques dont il était coutumier, lequel mot avait couru la société
de Valleyres:
«Mademoiselle Bourrat est aussi normale que vous et moi. Elle a besoin
de se marier et de faire des enfants. Voilà tout.»
La convalescence de mademoiselle Bourrat fut triste. Que d’heures
passées seule ou en face de sa mère! Madame Bourrat restait silencieuse
et glacée; toute son attitude protestait; ses yeux secs, sa bouche sans
lèvres fermée, son nez maigre et crochu, toutes les lignes creusées de
sa figure disaient l’humiliation que lui avait infligée sa fille, les
besognes honteuses auxquelles elle l’avait contrainte, et proclamaient
l’invincible volonté de n’oublier rien.
En sa présence seulement, mademoiselle Bourrat se jugeait coupable.
Lorsqu’elle était laissée à elle-même, ses pensées étaient moins
douloureuses. Elle n’avait pas conscience d’avoir voulu cela. Elle avait
été pareille à ces personnes dont elle avait entendu parler qui, sous
l’influence d’un magnétiseur, font, tout éveillées, des choses qu’elles
n’ont point délibérées et dont elles ne sont pas responsables. Une force
aveugle, irrésistible l’avait poussée dans les bras de cet homme.
Comment aurait-elle résisté? Elle ignorait où elle allait.
Et la sévérité continue de sa mère l’étonnait. Elle comprenait
l’importance qu’il y avait à garder une telle chose secrète, la
nécessité de préserver le nom des Bourrat de tout scandale. Elle
admettait, sans la discuter, la supériorité de leur position; les
Bourrat étaient une des grandes familles du pays, la considération
qu’ils avaient gagnée par des siècles de vie honorable ne devait pas
être ruinée par elle.--Cela était certain. Mais la faute était restée
secrète; personne ne la soupçonnerait jamais. Pourquoi sa mère,
rassurée, ne s’adoucissait-elle pas? Depuis les sept mois qu’elles
étaient enfermées dans un effroyable tête à tête, jamais elle ne lui
avait adressé la parole, que ce ne fût pour lui donner un ordre, ou lui
indiquer une précaution nouvelle à prendre.
Aussi mademoiselle Bourrat préférait-elle être seule. Elle pensait alors
au petit être qui avait disparu. C’était vraiment étrange; elle n’avait
même pas vu celui qu’elle avait mis au jour. Il était arrivé pendant
qu’elle était endormie; il était parti avant qu’elle fût réveillée.
Parti? De cela même, elle avait eu quelques doutes. L’horrible Maigret
n’avait-il pu l’empêcher de vivre?--Non, elle sentait que c’était trop
grave, que sans doute on avait dû placer l’enfant en nourrice loin de
Prévoux. Mais elle ne pouvait deviner comment cela s’était fait. Elle ne
savait rien du rôle de Victoire.
Après des jours d’inquiétude et d’hésitations, elle eut enfin le courage
d’interroger sa mère. Madame Bourrat refusa tout renseignement. En vain
mademoiselle Bourrat supplia. Madame Bourrat resta close; c’était, dans
sa pensée, la seule façon d’éviter à sa fille, plus tard, quelque
démarche imprudente qui les perdrait. Mademoiselle Bourrat se lamentait;
elle ne pouvait se faire à l’idée que son enfant lui était à jamais
enlevé. Elle n’aurait pas demandé à le garder, puisque c’était
impossible, mais elle l’aurait désiré près de Valleyres, de façon
qu’elle pût au moins l’apercevoir de temps à autre.--De nouveau, elle
sentit que des forces supérieures la dominaient et qu’il fallait
accepter son sort.
* * * * *
Le premier jour où elle se leva, elle espérait avoir quelques minutes à
elle. Mais madame Bourrat ne la quitta pas. Elle attendit au soir;
lorsqu’elle fut assurée que sa mère infatigable dormait enfin, elle
chercha dans l’obscurité sur la table l’unique allumette qui lui était
laissée pour la nuit. L’ayant frottée avec d’infinies précautions sur le
papier usé du mur, elle alluma la bougie. Alors, sortant de son lit,
elle alla à la grande armoire, dont elle ouvrit la porte doucement. Elle
souleva le papier qui recouvrait le rayon inférieur et prit un paquet
aplati, caché là. Puis, les jambes molles de s’être tenue debout si
longtemps, elle regagna son lit. Elle déplia le paquet et en tira un
petit jupon de laine tricoté. Mais c’était le plus extraordinaire jupon
que l’on pût voir, car il était fait de morceaux de toutes couleurs.
Mademoiselle Bourrat n’aurait pu acheter à la ville, sans que sa mère le
sût, un écheveau de laine blanche; aussi elle en avait été réduite à
travailler avec les laines de sa tapisserie. Elle avait profité des
jours rares où madame Bourrat allait faire des visites pour mener son
œuvre à bien, et, comme elle n’eût osé épuiser sa provision de rouge ou
de bleu, elle avait dû prendre des bouts de laine dans chacun des
écheveaux qu’elle avait. En outre, elle avait été obligée d’attacher les
bouts les uns aux autres. Aussi le jupon multicolore était-il hérissé de
petits nœuds.--Mais elle ne songeait pas à ce que son apparence pouvait
avoir de ridicule; elle ne pensait qu’aux heures anxieuses qu’elle avait
passées à y travailler, l’oreille tendue, prête à faire disparaître sous
sa jupe au moindre bruit l’ouvrage défendu. Elle avait compté le
remettre à sa mère, au moment venu, pour en revêtir le petit qu’il
protégerait contre le froid de l’hiver. De jour en jour elle avait
reculé. Enfin lorsque Maigret s’était approché d’elle, le mouchoir
redoutable à la main, sa dernière pensée avait été pour le paquet caché
dans l’armoire; elle avait essayé de parler; il était trop tard.
Ce soir-là, elle prit le petit jupon, le serra contre sa poitrine, lui
dit, à voix basse, des mots nouveaux pour elle et qui la faisaient
pleurer, puis, sans force pour retenir ses larmes, s’endormit, le
dorlotant toujours, comme si c’était l’autre, le disparu, qu’elle avait
dans les bras.
Le lendemain, sa mère étant descendue déjeuner, elle le jeta dans le
poêle où brûlait un feu vif.
* * * * *
Cependant la convalescence de mademoiselle Bourrat était finie. Elle
redescendit à Valleyres avec sa mère, l’accompagna dans ses visites.
Partout on s’émerveillait de sa bonne mine.
A sa grande surprise, madame Bourrat donna un dîner de jeunesse en son
honneur aux vacances de Pâques. Y furent invitées ses deux cousines
Bourrat, Marie Vertôt, Laure Maigret et Henriette Brière; comme jeunes
gens, il y avait ses deux frères, un des Bourrat, de Vermand, retour de
Paris, Maurice Lanterle, qui n’avait pas dix-huit ans, un jeune Bastard,
enfin monsieur Nicolas Allemand, dont la présence excita une grande
curiosité dans la partie féminine de l’assemblée.
Monsieur Nicolas Allemand n’était pas un bourgeois de Valleyres. Il
s’était établi dans la petite ville peu d’années auparavant. D’où
venait-il? qu’était sa famille? on ne le savait guère, Monsieur Allemand
était la discrétion même. Mais monsieur le curé, à qui il avait été
rendre visite à son arrivée, l’avait pris sous sa puissante protection.
Monsieur Allemand avait choisi, non loin du Cours, un petit appartement
de trois pièces. Bientôt l’on avait vu arriver une voiture de
déménagement. Les habitants de Valleyres n’en croyaient pas leurs yeux.
Un étranger se fixant dans leur ville! la chose était rare; un jeune
homme! l’aventure était unique. Jamais homme ne fut plus épié que ne le
fut monsieur Nicolas Allemand. Mais il ne fournit pas grand aliment à la
curiosité publique. Il n’allait jamais au café, ne chassait pas; comme
tant d’autres rentiers de Valleyres, il passait des journées à la fois
vides et occupées. Le temps s’usait dans la répétition méthodique de
très petites choses toujours les mêmes. Les goûts de monsieur Allemand
étaient ordonnés et tournés vers les sciences historiques; mais il
manquait d’intelligence. Il entendait la messe de huit heures du matin,
puis rentrait hâtivement chez lui, où il passait deux heures à relever,
dans des cahiers à ce destinés, les dates de naissance et de mort de
chacun des rois de France et des hommes célèbres de leur règne. A midi,
il déjeunait, puis sortait pour se promener sur le Cours, et, à deux
heures sonnant, entrait à la bibliothèque communale.
Car Valleyres avait une bibliothèque communale, cause d’orgueil infini
et de supériorité sur Villeneuve et Châteauvieux, voisines et plus
considérables, qui n’en possédaient point. La bibliothèque appartenait
par moitié à la ville, par moitié à un groupe de familles descendant des
fondateurs. C’étaient alternativement la ville et les familles
fondatrices qui en nommaient le bibliothécaire à vie. Tout alla bien
tant que le conseil municipal fut en majorité acquis aux conservateurs;
mais, depuis quinze ans la ville était aux mains des partis avancés, et
le respectable bibliothécaire, monsieur Barbet, étant mort sur ces
entrefaites, le conseil, à son tour d’élection, avait désigné pour lui
succéder, le sectaire monsieur Maillefer. Les notables de Valleyres en
avaient frémi. Quoi, les archives de leur ville, où, à chaque acte, se
retrouvaient les noms des Vertôt, des Bourrat, des Maigret, des de
Morteuse, Lanterle, Duret et autres, allaient être sous la coupe directe
d’un jacobin! Heureusement les familles avaient la majorité dans le
comité d’achat. La bibliothèque de Valleyres était faite pour les âmes
bien pensantes. Il y avait, il est vrai, quelques collections du XVIIIe
siècle, qui n’étaient pas orthodoxes; elles avaient été données à
l’époque par un Maigret, mécréant, sceptique et coureur de filles, pour
les péchés duquel la famille avait fait, depuis, longue pénitence. On ne
pouvait les détruire, car la surveillance de la ville paralysait les
bonnes volontés, mais au moins s’était-il trouvé une âme pieuse qui
avait consacré quelques années de sa vie terrestre et raccourci par là
d’autant son temps de purgatoire, à noircir à l’encre tous les passages
inconvenants du fonds Maigret. _Candide_ se trouvait ainsi réduit à
vingt pages de fragments incohérents.
C’est là que monsieur Nicolas Allemand passait ses après-midi. Il aimait
l’odeur des choses séculaires, tout parchemin lui était vénérable, une
ligne de manuscrit suffisait à remplir une heure, car il était lent de
sa nature et manquait, en outre, de culture paléographique. Cependant,
petit à petit--le temps n’est rien à Valleyres--il parvint à acquérir
une certaine habileté. Il ne fut pas long avant de trouver à utiliser
ses talents pour gagner la considération des notables de la ville. Il
communiquait le résultat de ses recherches au curé qui s’empressait d’en
faire part aux intéressés.
C’est ainsi que monsieur Nicolas Allemand, après deux années et demie de
fouilles consciencieuses, mit au jour l’acte d’achat de la terre
seigneuriale de Vouzins, fait au nom de Nicolas Vertôt en quinze cent
huitante et quatre. Le dit Nicolas Vertôt était un usurier de la ville
qui, profitant des troubles de la Ligue et de l’extinction de la branche
aînée des de Vouzins, s’était emparé à vil prix de cette terre. Mais il
fut obligé de rendre gorge peu d’années après lorsque le Béarnais
rétablit l’ordre dans le royaume. Vouzins revint alors à la branche des
de Vouzins-Baufflers, qui porta le nom à la célébrité que l’on sait et
en fit un des premiers du royaume. Les Vertôt avaient toujours prétendu
avoir le droit d’ajouter à leur nom celui de de Vouzins, mais ils
affectaient d’en faire fi, comme si rien ne pouvait être supérieur à
celui de Vertôt, et ils avaient une légère moue de dédain lorsqu’on
nommait devant eux les ducs de Vouzins-Baufflers, des cadets après tout,
qui ne devaient leur fortune qu’à des intrigues de cour. Mais les Vertôt
n’avaient aucun titre pour appuyer leurs prétentions. On juge de leur
satisfaction à la découverte de l’acte d’achat de Vouzins; leur joie fut
si grande qu’ils la cachèrent soigneusement de peur de laisser voir
qu’ils avaient pu douter de leur droit. Ils saluèrent dès lors monsieur
Allemand, lorsqu’ils le rencontraient sur le Cours et à la sortie de
l’église.
Une autre découverte de monsieur Allemand fut relative à la famille
Griolle. Il ne restait des Griolle qu’une vieille dame qui avait épousé
François Maigret, père de monsieur Jules Maigret et de madame Bourrat,
de Prévoux. Les Griolle avaient tenu une grande place à Valleyres.
Monsieur Allemand retrouva un acte à leur nom; il datait de quatorze
cent nonante et huit, battant de cinquante ans l’acte le plus ancien où
étaient nommés les Duret, qui se disaient la plus vieille famille de la
ville; les Maigret n’étaient pas signalés avant seize cent deux, les
Bourrat avant seize cent quinze. Mais monsieur Allemand ne révéla pas
qu’il avait du même coup mis la main sur des actes d’achats de maison
aux noms des Frappart et des Langlois, actes qui tous deux remontaient
au quatorzième siècle, étant l’un de treize cent cinquante et six,
l’autre de treize cent soixante et sept. Or il y avait encore des
Frappart et des Langlois, mais dans les couches les plus basses de la
population; on connaissait à ce jour deux Frappart, l’un journalier de
son état, l’autre passeur sur l’Ourche, ivrognes tous deux, et un
Langlois, pilier de cabaret aussi, prote à l’imprimerie radicale de
l’_Avant-Garde_, affligé d’un nombre considérable d’enfants qui
s’élevaient de leur mieux sur le pavé. Ces trois escogriffes étaient les
représentants des plus anciennes familles de Valleyres. Mais monsieur
Allemand les laissa dans l’ignorance de ces titres glorieux; il ne
sortit des archives que l’acte de la notable famille des Griolle. Du
coup, monsieur Nicolas Allemand fut présenté par le curé à madame Jules
Maigret, veuve du chef de la famille, qui l’invita à venir passer la
soirée chez elle huit jours plus tard. Ainsi la société de Valleyres
s’ouvrit-elle au judicieux monsieur Allemand, et ce fut un fait presque
unique dans l’histoire de la ville que l’admission, après quatre ans de
stage seulement, d’un étranger dans le cercle des notables.
Monsieur Nicolas Allemand continua patiemment ces études profitables et
passionnantes. Il fit, par exemple, un tableau comparatif des signatures
de quarante-trois des membres de la famille Duret dans les deux derniers
siècles; il poursuivit les alliances des de Morteuse dans la nuit des
temps, dressa l’arbre généalogique des Vertôt de Vouzins. Ainsi
passait-il ses journées.
On l’accepta dans la société de Valleyres comme un homme de principes
sûrs qui, s’il ne pouvait prétendre à être reçu sur un pied d’égalité,
avait cependant droit à quelques égards pour le respect qu’il témoignait
aux choses du passé. Madame Jules Maigret, qui avait en tout une juste
mesure, l’invitait le soir où l’on faisait un whist, mais il ne dînait
pas.
Il reçut une autre récompense de ses labeurs. Monsieur Maillefer, le
bibliothécaire, mourut subitement. La nomination de son successeur
revenait cette fois-ci aux descendants des fondateurs. A l’unanimité,
ils désignèrent, pour remplacer Maillefer, monsieur Nicolas Allemand,
qui vit ainsi s’ajouter aux quinze cents et quelques francs qui
constituaient ses modestes revenus une somme à peu près égale. On
continua pourtant à ne l’inviter qu’après dîner.
* * * * *