Comme dans les vieilles familles de Valleyres, on avait gard

CLAUDE ANET

Petite Ville

NOUVELLE ÉDITION

PARIS

BERNARD GRASSET, ÉDITEUR

61, RUE DES SAINTS-PÈRES, 61

1921

Tous droits de traduction, reproduction et d’adaptation réservés pour

tous pays.

COPYRIGHT BY BERNARD GRASSET, 1921.

DU MÊME AUTEUR

Voyage idéal en Italie, Perrin et Cie.

Petite Ville, La Revue blanche.

Les Bergeries, Calmann-Lévy.

La Perse en automobile, Juven et Cie.

Notes sur l’Amour, Fasquelle.

La Révolution russe, 4 volumes, Payot et Cie.

Ariane, jeune fille russe, La Sirène.

Omar Khayyan (en collaboration avec Mirza Muhamed), La Sirène.

_En préparation_:

L’Europe nouvelle, B. Grasset.

Quand la terre trembla, roman, B. Grasset.

IL N’A ÉTÉ TIRÉ DE CETTE RÉIMPRESSION AUCUN EXEMPLAIRE DE LUXE, MAIS IL

RESTE DEUX CENTS EXEMPLAIRES DE L’ÉDITION ORIGINALE (REVUE BLANCHE).

_Il disait: Peut-être l’unité de lieu et celle du temps, les mêmes

personnages vivant dans une même atmosphère, suffisent-elles, autant que

celle d’action, à créer cet intérêt soutenu que nous avons l’habitude de

demander au roman._

Lorsque j’étais petit garçon, je lisais parfois des livres dérobés dans

la bibliothèque de mon père, et, comparant aux peintures enflammées des

romans, la vie que je voyais autour de moi, je me félicitais dans ma

candeur d’habiter une petite ville honnête, ignorée, où rien n’était

digne d’attirer l’attention de ceux dont la profession est d’écrire pour

amuser le monde.

Plus tard, lorsque la raison, avec le poil, me vint, mes yeux

s’ouvrirent.--Faut-il l’avouer? J’éprouvai un sentiment bizarre

d’orgueil blessé. Ma petite ville était donc semblable à toutes les

autres.

* * * * *

Ma petite ville ne compte que six mille habitants, de mœurs bourgeoises,

discrètes, paisibles; elle est presque en retraite de l’existence. Dans

les statistiques judiciaires, elle doit figurer au rang le plus

honorable; les délits y sont rares, les crimes inconnus. Pourtant elle a

ses drames.

* * * * *

Les romanciers inventent plus qu’ils n’imitent, et, tant nous sommes

habitués par l’éducation de notre esprit à chercher le simple, le

raisonnable, plutôt que le réel, fussent-ils plus fidèles, ils

paraîtraient moins vrais.

J’aime la complexité de la vie mieux que leurs inventions.

Les romanciers cherchent le dramatique dans des actions éclatantes et

rares; mais le train ordinaire des choses est plus dramatique par sa

continuité même que leurs péripéties les plus émouvantes.

* * * * *

Les romanciers veulent de belles fins à leurs histoires. Julien Sorel

meurt sur l’échafaud; la beauté de Valérie Marneffe est rongée par une

lèpre affreuse; Madame Bovary râle dans les affres d’un empoisonnement;

le corps délicat d’Anna Karénine est broyé par une lourde locomotive.

J’ai connu un grand nombre de vies dévoyées; leurs fins furent moins

retentissantes.

* * * * *

Les faits que je rapporte sont vrais. Leur réunion même n’est pas

artificielle. Ils se sont passés à portée de ma vue qui n’est pas des

plus longues.

Je ne suis ni un docteur, ni un avocat, ni un prêtre. Il doit y avoir

bien plus de choses intéressantes dans la réalité qu’il n’en est venu à

ma connaissance. Oserai-je dire pourtant que celles que j’enregistre ici

suffisent à constituer un dossier à la lecture duquel l’honnête homme

trouvera à réfléchir sur la misère de la condition humaine, à s’étonner

aussi de la puissance et de la diversité merveilleuse des passions qui

se cachent sous les apparences des vies les plus unies.

* * * * *

Si ces notes devaient voir le jour, il suffirait de changer les noms des

lieux et des personnes. La plupart des personnages que je mets en scène

sont morts; ceux qui restent ont été transformés par le temps à ce point

qu’ils en sont méconnaissables.

Je puis publier ces histoires dramatiques sans crainte de scandale. Ceux

qui en ont été les acteurs, les liraient-ils, ils ne se reconnaîtraient

point, car c’est le fait de peu d’hommes de percevoir le drame de leur

existence...

PETITE VILLE

MADEMOISELLE BOURRAT

Les Bourrat étaient une des familles considérables de Valleyres, où

leurs ancêtres avaient mené pendant quelques siècles la vie médiocre de

petits bourgeois attachés à la terre, occupés à faire valoir leurs biens

et à les augmenter par de judicieux mariages.

Depuis deux générations déjà, les Bourrat avaient quitté la ville

envahie par le bas commerce et par la politique. Ils s’étaient retirés

dans leurs propriétés patrimoniales, une branche s’étant fixée à

Prévoux, à une lieue à l’est de Valleyres, tandis que l’autre allait

habiter Vermand, à trois kilomètres à l’ouest de la ville.

Au jour du marché, monsieur Ferdinand Bourrat, de Prévoux, retrouvait à

Valleyres, monsieur Charles Bourrat, de Vermand. Monsieur Charles

attelait deux chevaux; monsieur Ferdinand n’en mettait qu’un, et vieux,

au char à bancs qui l’amenait. Les deux cousins causaient sur la place

où ils rencontraient quelques-uns des grands bourgeois de la ville,

monsieur Antoine Vertôt, monsieur Maigret, monsieur Lanterle, dont les

familles notables composaient depuis un siècle ou deux la haute société

de Valleyres. Ces messieurs discutaient ensemble les récoltes et,

suivant la saison, vendaient leur blé ou leur vin aux marchands qui

étaient là.

Ses affaires terminées, monsieur Ferdinand Bourrat s’en allait rendre

visite à une tante, vieille fille, qui, depuis dix ans, ne sortait plus

de sa maison de la rue Haute; puis, ayant fait quelques emplettes pour

la ferme chez les boutiquiers de la ville, il reprenait au trot lent de

son cheval la route de Prévoux.

Sa femme, née Maigret, l’attendait à la maison. C’était une personne

sèche et, comme tous ceux de sa race, autoritaire, dont les journées

étaient prises par les mille détails d’un train de ménage qu’elle menait

avec une avarice sordide et ordonnée. Elle comptait et recomptait le

linge de maison, cuisait des confitures à l’été, pendait à l’automne du

raisin dans le grenier, surveillait de près les domestiques, et

s’ingéniait de toutes manières pour gratter un sou çà et là sur les

comptes pourtant réduits au strict nécessaire. Elle dirigeait aussi le

jardinier, disait les légumes à planter; elle ne s’en remettait à

personne du soin de couper les asperges et de cueillir les fruits,

savait le nombre des pêches et des poires en espalier.

Monsieur Bourrat surveillait l’exploitation de ses terres. Leurs enfants

complétaient leur éducation, les fils chez les Pères, au chef-lieu, la

fille dans un couvent du Midi. L’existence à Prévoux s’écoulait sans

imprévu. L’éloignement de la ville rendait les visites rares. Deux ou

trois fois par mois, une voiture de forme surannée amenait quelque dame

de Valleyres. Lorsque madame Bourrat avait à descendre à la ville, elle

faisait atteler à une berline le cheval qui conduisait son mari au

marché et qui servait, en cas de besoin, aux travaux de la ferme. Aussi

aucunes visites n’étaient-elles possibles au temps du labour, pendant

les moissons et les vendanges.

Prévoux était une maison de la fin du siècle dernier avec un beau toit

et un fronton. Devant la maison il y avait un jardin planté de quelques

bouquets d’arbres magnifiques et terminé, à l’est, par un petit bois.

Madame Bourrat ne s’y risquait jamais. Même au plus fort des chaleurs,

elle travaillait dans son salon derrière la fenêtre fermée. Elle ne

sortait que le matin après déjeuner et le soir, avant dîner, pour aller

inspecter le jardin potager qui se trouvait, à l’ouest, près de la

ferme. Elle blâmait son mari d’aimer les fleurs et d’entretenir deux ou

trois corbeilles de géraniums et de roses sur la pelouse. Le temps que

le jardinier y donnait eût été mieux employé à cultiver des légumes,

dont on pouvait vendre le surcroît au marché.

* * * * *

Lorsqu’elle eut dix-huit ans, mademoiselle Bourrat sortit du couvent et,

en juillet, revint à la maison. Les habitants de Valleyres se

demandèrent à qui on allait la marier. Les Bourrat, bien qu’à leur aise,

n’avaient ni la fortune, ni les relations des Duret, dont les filles

avaient fait de beaux mariages avec des gens notables tels que les de

Roussy, de Marseille, les Perquer de Bonnenfant, de Bourges. D’autre

part, les jeunes gens étaient rares à Valleyres; ils abandonnaient de

gaieté de cœur la petite ville où ils étaient entourés d’une universelle

considération, pour aller se perdre dans la foule anonyme des cités

populeuses. Après leur service militaire, peu d’entre eux regagnaient

leurs foyers. Paris gardait deux des jeunes Bourrat, neveux de

Ferdinand, un Duret, un Maigret, un Lanterle, qui faisaient dans la

capitale de vagues études de droit ou de médecine. Le Havre avait un des

Vertôt, un Loretty était à Nantes, un Maigret encore à Rouen, tous trop

heureux d’accepter de médiocres positions qui leur permissent d’habiter

les grandes villes où, pour la plupart--par force d’habitude et parce

qu’ils étaient gens de famille--ils vivaient maritalement avec une

petite femme ramassée sur le pavé ou à l’usine. Les reverrait-on jamais

au pays?

Nul parti pour mademoiselle Bourrat. Allait-elle augmenter le nombre

considérable des vieilles filles de Valleyres?--Peut-être les Bourrat

iront-ils passer l’hiver au chef-lieu, où ils ont des parents bien

placés? Peut-être donneront-ils un bal?--Ainsi discutaient les commères

à la ville. Mais elles en furent pour leurs bavardages. Rien ne fut

changé dans l’existence calme de Prévoux.

Mademoiselle Bourrat vint à la messe le dimanche. C’était une grande

fille plutôt laide, d’une santé robuste et campagnarde qui avait résisté

aux années de couvent, les yeux sans expression, une poitrine déjà

formée, une bouche un peu forte; elle était bonasse et molle comme son

père. C’était une Bourrat, non une Maigret.

Sa vie à Prévoux fut grise et monotone. Sa mère l’avait vue revenir sans

joie; elle craignait le plus petit dérangement qui pût rendre moins

minutieuse la surveillance qu’elle exerçait sur toutes choses

domestiques. Elle organisa les journées de sa fille suivant un ordre

immuable. Le matin, mademoiselle Bourrat devait l’accompagner dans ses

courses à travers la maison, assister à l’entretien quotidien avec la

cuisinière, préparer avec elle le linge que devaient réparer dans

l’après-midi les femmes de chambre; ainsi saurait-elle plus tard diriger

son ménage avec compétence. Puis elle avait une heure de piano et une

heure de couture. Après déjeuner, elle pouvait se promener dans le

jardin clos de murs. Elle rentrait, trouvait sa mère au salon,

s’exerçait au piano encore et travaillait pour la crèche de Valleyres,

que dirigeait sa tante, madame Jules Maigret. Une fois par semaine elle

descendait à la ville; sa mère assistait à la leçon de piano que lui

donnait le jeune monsieur Marthe. Une fois par mois, elle passait

l’après-midi à Vermand chez ses cousines, qui mensuellement aussi

venaient la voir à Prévoux.

* * * * *

L’ennui qui emplissait la vieille maison s’abattit formidable sur

mademoiselle Bourrat. On ne lui permettait que la lecture de petits

livres d’une bibliothèque pieuse d’une écœurante fadeur. Du reste elle

n’aimait pas lire.

Son grand plaisir était le jardin, où elle échappait aux remarques

désagréables de sa mère. Elle y passait de longues heures, seule, dès le

déjeuner fini, à ne rien faire, à regarder.

Elle connaissait les insectes et leurs habitudes, savait où les oiseaux

nichent, comment ils s’appellent entre eux. Elle allait aussi à la

ferme, mais en cachette. D’un coup d’œil elle s’assurait que la cour

était vide; elle poussait alors la porte de l’écurie. Elle aimait

l’atmosphère tiède où une quinzaine de vaches ruminaient lentement

devant les râteliers vides; elle passait la main sur des croupes

chaudes, les caressait. Parfois elle sentait d’étranges chaleurs

l’envahir; elle sortait la tête un peu lourde. Dans le poulailler un coq

poursuivait une poule et la couvrait. Mademoiselle Bourrat regardait,

puis se sauvait, comme prise en faute; sur un banc du jardin, elle

restait sans pensées.

Les journées de pluie étaient tristes. L’hiver vint; il fut

interminable. Elle eut deux ou trois dîners, mais elle ne s’y amusait

pas. Au sortir de sa solitude, elle ne savait que dire en société, elle

écoutait. Lorsqu’un homme lui parlait, elle avait une façon de le

regarder droit en face, malgré les recommandations des Sœurs, de ses

bons yeux doux, qui était presque gênante, bien qu’elle n’y mît aucune

intention. Pendant le mauvais temps, elle sortit peu; parfois elle

accompagnait monsieur Bourrat dans ses tournées à travers la campagne.

Ils ne parlaient presque pas, pourtant elle sentait son père

sympathique.--Elle en arriva à regretter le couvent où elle s’était fort

ennuyée; mais, au couvent, au moins avait-on des amies. Au dortoir,

lorsque la lumière était baissée, on pouvait chuchoter tout bas avec sa

voisine, dire des choses qui prenaient une importance extrême d’être

prononcées ainsi dans le mystère de la nuit. A Prévoux, personne; son

père et sa mère, âgés, ne lui étaient d’aucune compagnie.

Elle dormait mal; des rêves l’agitaient. Des tableaux de piété, qu’elle

avait vus à l’église, s’animaient à ses yeux; une Madeleine montrait son

sein nu, doré comme un beau fruit mûr; elle se penchait devant le

Christ, un Christ aux yeux alanguis; elle baisait ses pieds avec tant de

ferveur, que soudain elle se réveillait; des vagues de chaleur montaient

en elle; elle était essoufflée comme si elle avait couru; elle se

raidissait dans son lit, se tournait,--mais le sommeil était lent à

venir. Le matin, elle se levait brisée de fatigue.

Elle s’anémia, les couleurs disparurent de ses joues; deux ou trois

dimanches, elle manqua la messe. Les bonnes femmes de Valleyres la

plaignaient: «Doit-elle s’ennuyer à Prévoux, la pauvre fille!»

disait-on.

Le printemps revint. Mademoiselle Bourrat reprit possession du jardin.

Après déjeuner, elle gagnait un banc à la lisière du petit bois. La vie

bruissait autour d’elle. Dans un sentier minuscule les fourmis se

hâtaient; c’était sur la pelouse le crissement des ailes des

sauterelles; les oiseaux se poursuivaient à grand bruit dans les

branches; elle assistait, passive et intéressée, à mille petits combats

passionnels. Elle allait parfois encore à l’étable; elle eût aimé à se

coucher dans la litière propre, à rester étendue dans la tiédeur de la

paille dorée près des bêtes aux mouvements lents, dont les yeux

luisaient phosphorescents dans l’ombre. Un jour, comme elle se dirigeait

avec précaution vers la ferme, elle aperçut un groupe dans la cour, deux

hommes près d’une vache. Elle s’arrêta; à la distance où elle était,

cachée derrière un sapin, on ne pouvait la voir. Soudain le taureau

sortit de son écurie; elle voulut se sauver; une curiosité invincible la

clouait sur la place. Le taureau s’avança, mugit; le groupe des paysans

le masquait; mais elle vit la masse énorme de la tête se lever, les

jambes d’avant s’appuyer sur le dos de la vache immobile, le cou tendu.

Ce fut tout. Elle retourna à son banc préféré, marchant avec peine,

l’âme troublée.

La nuit suivante un rêve ardent la bouleversa. Elle fut obligée au matin

de garder le lit, tant la secousse avait été forte. Sa mère lui reprocha

aigrement sa paresse.

A la fin de l’après-midi, elle sortit; elle était faible comme si elle

relevait de maladie. Elle s’assit sur une chaise près de la pelouse.

L’air était doux et calme.

Le jardinier vint travailler près d’elle; il préparait une corbeille de

fleurs. C’était un grand garçon râblé qui arrivait de Normandie.

Mademoiselle Bourrat le regardait retourner la terre de coups de bêche

hardis. Elle ne pensait à rien. Soudain, dans un mouvement qu’il fit en

se baissant, sa chemise, qui n’était pas boutonnée, bâilla; elle aperçut

sa poitrine que couvrait, au milieu, une touffe de poils bruns. Elle se

sentit mal à son aise, voulut se lever, mais quelque attrait inconnu et

mystérieux la retenait là, malgré elle; elle resta immobile sur sa

chaise, épiant, à chaque fois que l’homme se baissait pour ramasser une

pierre, la tache de la peau dans l’ouverture de la chemise.--Cependant,

ayant terminé sa besogne, il ramassa ses outils, et comme il passait

près de mademoiselle Bourrat, il la salua.

* * * * *

Dès lors elle eut un intérêt puissant dans l’existence: voir travailler

le jardinier. La Bruyère a dit: «Pour les femmes du monde un jardinier

est un jardinier, et un maçon est un maçon. Pour quelques autres plus

retirées un maçon est un homme, un jardinier est un homme.»

Dans la solitude presque absolue où mademoiselle Bourrat vivait,

l’apparition de ce grand garçon vigoureux et leste fit événement. Elle

le cherchait au jardin. Parfois il sarclait les allées ou arrangeait une

corbeille de fleurs; d’autres fois il était occupé près d’une petite

serre à mettre des boutures sous couche; c’était un coin ensoleillé et

désert, loin de la ferme et de la maison;--ou bien il était au potager.

C’était alors une après-midi perdue, car mademoiselle Bourrat n’osait

s’y rendre, depuis que sa mère avait découvert sur le sable de l’allée

centrale la marque de ses bottines.

Lorsqu’elle l’avait trouvé, elle s’arrêtait près de lui, indécise, comme

si elle ne savait où diriger ses pas. S’il y avait un banc voisin, elle

s’asseyait. Elle ne parlait pas, mais le jardinier, la sachant présente,

était gêné. Parfois il la regardait, elle baissait les yeux. Peu à peu

elle s’enhardit; elle s’approcha davantage; elle échangea quelques mots

avec lui. Un jour, comme il se tournait vers elle, elle soutint son

regard. Pendant quelques secondes, ils se dévisagèrent. La gorge de la

jeune fille se soulevait.--Elle s’éloigna.

Maintenant elle ne songeait qu’à l’heure où elle pourrait aller le

rejoindre. Elle ne désirait rien de précis; il lui fallait seulement la

présence du jardinier. Il l’attirait comme l’aimant attire le fer. Elle

restait debout, à trois pas de lui, sans mot dire. Il avait un air

singulier en la regardant. Une fois, il lui jeta une plaisanterie

qu’elle ne comprit pas; elle approuva pourtant d’un sourire niais. Elle

avait un désir fou de mettre la main sur son bras bruni où les muscles

saillaient comme des cordes, mais elle n’osait pas.--«Le ferai-je, ne le

ferai-je pas?--elle restait angoissée. L’homme sentait sur lui le regard

brûlant de la jeune fille. Parfois il s’arrêtait, les yeux fixes; puis,

serrant les mâchoires, il reprenait son travail.

Mademoiselle Bourrat avait des nuits agitées; elle se réveillait les

yeux battus, les membres lourds; elle avait pâli; elle devenait

nerveuse. Pour un rien, pour un mot sec de sa mère, elle éclatait en

sanglots; d’autres fois au contraire, c’étaient des crises de rire

qu’elle ne pouvait arrêter.

* * * * *

Un jour, à la fin d’avril, elle se sentit si énervée et misérable

qu’elle refusa d’accompagner sa mère à Vermand. Vers trois heures, étant

seule à la maison, elle descendit au jardin et, comme le jardinier

n’était pas sur la pelouse, elle eut envie de pleurer. Elle se rendit à

la petite serre; il était là, agenouillé, occupé à mettre en pots des

boutures qu’il sortait des couches. Elle s’approcha et lui dit bonjour

d’une voix sourde; il lui rendit son salut. Elle s’assit alors, près de

lui, sur un tas de sable que le soleil avait chauffé. Entre les murs

blancs, la chaleur était lourde. La chemise du jardinier était

entr’ouverte; elle le regardait fixement. Un instant elle ferma les

paupières; il lui sembla que le soleil la piquait partout. Elle

respirait avec force. L’homme, entendant le bruit de sa respiration, se

tourna vers elle. Elle avait les yeux étranges, troubles. Une seconde il

hésita, se mordit les lèvres, puis il reprit sa besogne.

Elle ne pouvait détacher ses regards de lui; elle aurait voulu être plus

près encore, de façon à ce qu’il la frôlât dans chacun de ses

mouvements. Elle allongea une jambe et effleura le pied du jardinier

chaussé d’épais souliers, mais le contact fut si léger qu’il ne le

sentit pas. Elle ramena sa jambe, et, dans le mouvement qu’elle fit,

elle remonta un peu sa robe. Elle était maintenant assise, les genoux à

la hauteur de la poitrine, la robe levée découvrant les jambes.

Un instant plus tard, il se retourna brusquement. Il vit les bas noirs

de mademoiselle Bourrat, et, plus haut, entre les bas et le volant du

pantalon, un peu de chair apparaissait. Ce coin de peau blanche

l’affola. Il lâcha le pot qu’il tenait.

--Nom de Dieu! gronda-t-il.

Il se jeta sur elle.--Renversée sur le sable chaud, elle ne se défendit

pas. Une flamme la traversa; ce fut une détente de tous ses nerfs.

L’homme se releva; il eut un coup d’œil inquiet autour de lui, puis,

sifflotant une marche, il reprit son travail.

Elle regagna la maison. Seule, sa chambre pourrait la cacher. Mais déjà

elle s’étonnait de ne se point sentir coupable. Elle n’avait pas

provoqué cet acte fou. Que savait-elle, du reste? Cela était arrivé

comme un orage en été, comme une averse furieuse qui passe et rafraîchit

la campagne assoiffée.

* * * * *

Au dîner, le soir, elle mangea de grand appétit, ce qui ne lui était

arrivé d’un mois, et, couchée, s’endormit, pour ne se réveiller qu’au

matin. Elle réfléchit alors de sang-froid à ce qui s’était passé. S’en

accuserait-elle devant monsieur le curé? Elle n’hésita pas longtemps. Un

tel aveu pourrait avoir des suites graves et imprévues. Elle décida de

se taire; du reste l’aventure n’aurait pas de lendemain. Elle n’irait

plus à la petite serre, elle y était résolue. Elle tint sa promesse deux

jours,--puis, de nouveau, elle eut une mauvaise nuit; un rêve troublant,

mais plus précis, la surprit. Elle résista encore.

Au quatrième jour, n’en pouvant plus, elle se rendit au jardin. L’homme

était là, sûr de lui, goguenard. Il la suivit dans le bois. Dès lors,

deux ou trois fois la semaine, elle le rencontra sous les sapins.

C’était après déjeuner, dans la chaleur du jour. Monsieur Bourrat

faisait sa sieste; sa femme travaillait près de la fenêtre. Mademoiselle

Bourrat sortait, et le jardin était si solitaire, la vie de Prévoux si

bien réglée, que personne ne dérangea leurs rendez-vous.

Mais, au commencement de mai, elle eut des inquiétudes; elle attendit en

vain. Un mois se passa; rien encore. Cependant elle sentait en elle une

lourdeur, une gêne, des dégoûts inexplicables. Puis il lui sembla

qu’elle était serrée dans son corset, du reste si lâche. Un soir, en se

couchant, elle s’examina; elle était malade certainement. Elle fut sur

le point d’en parler à sa mère; mais, à la pensée qu’il pouvait y avoir

quelque rapport entre son malaise et ses rendez-vous au jardin, elle

s’arrêta.

Ce fut à ce moment que madame Bourrat découvrit soudainement ce qui

s’était passé.

Et cela fut ainsi.

* * * * *

Comme dans les vieilles familles de Valleyres, on avait gardé chez les

Bourrat l’habitude des grandes lessives. On ne lavait pas chaque

semaine; c’était bon pour les petites gens, qui ne possédaient pas dans

leurs armoires profondes les hautes piles de linge blanc, orgueil

héréditaire des grands bourgeois de la ville. Quatre fois l’an, de

vastes cuviers étaient roulés dans la cour, l’on engageait des femmes à

la journée, et le linge de trois mois passait entre leurs mains

vigoureuses. Il y avait si peu d’imprévu dans la vie des Bourrat que la

maîtresse de maison savait exactement, et par le détail, le nombre des

draps ou des serviettes que l’on aurait à mettre dans les armoires une

fois la besogne finie.--La lessive de la Saint-Jean fut faite; le linge

sécha au vent, dans le verger, sur des cordes tendues entre les

pommiers; puis, repassé et plié, fut aligné sur de grandes tables dans

le vestibule de la maison. C’est alors que madame Bourrat intervint, son

carnet à la main. Elle dénombra chaque pile; pas une pièce ne manquait à

l’appel. Mais, arrivée au linge de sa fille, elle ne trouva pas le

compte exact. Elle recompta, passa une revue nouvelle de tout le

linge,--vainement. Fidèle à ses habitudes de méfiance, madame Bourrat ne

dit rien devant les domestiques. Elle monta dans la chambre de sa fille

qu’elle voulait interroger d’abord. Sa fille n’était pas chez elle. Elle

ouvrit l’armoire, l’examina du haut en bas, renversa le panier au

linge,--rien. Elle bouscula tout, tira les meubles au milieu de la

chambre. Elle était sûre des vieilles femmes qui lavaient; il y avait

trente ans que, pour vingt-deux sous à la journée elles travaillaient

quatre fois par an à Prévoux. Madame Bourrat cherchait; son nez pointu

s’allongeait vers sa bouche mince; elle avait des gestes anguleux et

précis,--rien. Elle défit draps et couvertures, sans résultat; la

passion l’empoignait si furieusement qu’elle n’hésita pas à se glisser

sous le lit de fer pour examiner le sommier. Elle venait de s’étendre à

terre sur le dos et regardait, lorsque tout à coup elle pâlit,--ce

qu’elle cherchait était là, entre les ressorts, plié, intact, comme au

jour où elle l’avait sorti de la grande armoire.

D’une main tremblante, elle le prit; puis, avec effort, se releva. Dans

la blancheur immaculée du linge devait-elle lire le déshonneur de la

famille Bourrat?--Mais il y avait encore une chance. Sa fille,

peut-être, était malade, anémique? Elle se souvint d’avoir remarqué sa

pâleur, sa nervosité.--Oui, mais pourquoi tant de ruse? Madame Bourrat

s’assit dans un fauteuil, accablée, toute sa personne maigre comme

écrasée, attendant que sa fille rentrât du jardin. Mademoiselle Bourrat

apparut enfin. Au premier coup d’œil, elle aperçut la pile de linge sur

la table dans le désordre de la chambre; tout de suite aussi madame

Bourrat vit ses pires craintes confirmées. Il y eut entre la mère et la

fille un silence tragique. Puis madame Bourrat voulut tout savoir. Sa

fille, effondrée en sanglots, raconta ce qui s’était passé.

* * * * *

Le même soir, madame Bourrat s’enferma avec son mari. Et là, elle montra

la supériorité de race des Maigret, gens de décision, sur les Bourrat,

sans nerfs. Tous les Maigret étaient maigres et jaunes, tous les Bourrat

étaient gras et roses; les Maigret suivaient sans cesse leur idée; les

Bourrat n’avaient point d’idées.

Tandis que le gros homme larmoyant ne trouvait qu’à gémir, madame

Bourrat organisait un plan de campagne. Dans les heures de l’après-midi

où elle était restée seule, elle avait tout prévu.

D’abord, elle avait songé à partir avec sa fille à l’automne pour passer

l’hiver en Italie. Mais elle avait vu à la réalisation de ce projet

maintes difficultés. Que diraient leurs amis dans le voisinage et les

habitants de Valleyres, lorsqu’ils apprendraient ce départ? Des Bourrat

quittant Prévoux pour aller en Italie! la chose était tellement en

dehors des habitudes d’une vie entière qu’elle ne manquerait pas

d’éveiller les soupçons. Puis être dans un hôtel avec des étrangers

venus on ne sait d’où! Il faudrait prendre un faux nom, cela était

périlleux. Et ce séjour coûterait fort cher, considération importante.

En outre, dans ce milieu nouveau, à qui se fier? Non, il fallait y

renoncer.

Elle avait pensé aussi à un mariage hâtif. Mais avec qui? Il n’y avait

personne. Et encore, eût-elle trouvé quelqu’un, il était déjà trop tard.

Aussi conclut-elle que c’était à Prévoux qu’il fallait organiser le

secret et le silence. Le terrain était dangereux, il est vrai, mais elle

le connaissait dans ses moindres accidents. Elle ne laisserait rien au

hasard.

La première chose à faire était d’expédier le jardinier chez lui. Il

était heureusement de Normandie, loin de Valleyres. En achetant son

silence par une honnête somme, il s’y marierait sans doute et l’on

n’entendrait plus parler de lui. Malgré l’horreur de le voir encore à

Prévoux, on ne pouvait le renvoyer brusquement au risque d’éveiller la

curiosité des gens de la ferme. On lui donnerait congé quinze jours à

l’avance comme c’était l’usage. Il importait qu’il ne se doutât pas de

l’état où il laissait mademoiselle Bourrat. Mais était-il encore temps

de lui cacher la vérité? C’était sur ce point-là que les investigations

de la mère avaient été le plus précises dans l’interrogatoire qu’elle

avait fait subir à sa fille.--Il était possible après tout qu’il ne sût

rien. En fait, mademoiselle Bourrat et lui n’échangeaient pas trois

phrases par rendez-vous. Elle ne lui avait pas dit ses inquiétudes.

Madame Bourrat eut même le triste courage d’envoyer sa fille seule, le

lendemain, au jardin, après lui avoir fixé sa conduite. Elle devait se

refuser sous prétexte d’une indisposition normale. Mademoiselle Bourrat

joua, avec une honte qu’elle dissimulait mal, le rôle qu’on lui avait

tracé.

Cela réglé, il fallait songer à la vie de relations mondaines. Pour

l’instant nul danger. Avec quelques précautions préalables, sa fille

pouvait encore aller à la messe, prendre sa leçon de piano, et recevoir

les rares visites qui venaient à Prévoux. Plus tard, on verrait; elle

garderait la chambre, malade, si c’était nécessaire.

Les domestiques offraient, somme toute, un péril plus grand, parce que

de toutes les heures, Madame Bourrat était bien servie; la cuisinière

était depuis trente ans dans la maison; la femme de chambre depuis

vingt-cinq ans; enfin il y avait une petite servante qui aidait à

l’ouvrage. De celle-là surtout madame Bourrat se méfiait; elle résolut

de s’en défaire. La cuisinière n’avait aucune occasion de voir

mademoiselle Bourrat, si l’on supprimait la visite matinale en commun à

la cuisine. Restait la femme de chambre, Joséphine. La position était

difficile, car elle avait inculqué à cette fille des habitudes

tatillonnes. Madame Bourrat frémit. Peut-être Joséphine s’était-elle

aperçue, elle aussi qu’il manquait du linge à la lessive de la

Saint-Jean?

Pour l’accouchement, madame Bourrat comptait sur le vieux docteur

Maigret, son cousin germain. Il assisterait sa fille et se tairait, car

le scandale rejaillirait sur toute la famille. Elle s’assurerait enfin

des services de Victoire, une paysanne de son âge, qui lui était dévouée

corps et âme. Elle avait été sa sœur de lait et avait nourri

mademoiselle Bourrat. Elle habitait un village à quelques lieues de

Prévoux. Elle serait utile et discrète.

Elle expliqua tout à son mari, le soir même. Il coupait les phrases de

sa femme de lamentations. A la fin, d’un ton sec, elle lui imposa

silence.

Mais une fois la bougie soufflée, une idée nouvelle, dans la nuit, lui

vint.--Oui, ce serait bien plus simple; cela éviterait mille

difficultés. L’aide de Maigret était nécessaire. Il faudrait bien qu’il

la donnât.

Le lendemain, elle descendit à Valleyres et se rendit chez son cousin

Maigret. Mais elle se heurta sur un point à une résistance absolue; ce

projet si facile, il n’en voulait pas entendre parler. Madame Bourrat se

fâcha; il fut sur le point de la mettre à la porte. Ayant renoncé à ses

espérances d’une solution immédiate, elle eut toutes les peines du monde

à lui faire accepter l’accouchement normal, mais clandestin, sans

déclaration d’enfant. C’était un vieux renard sec et sans poils; il y

allait des tribunaux pour lui, si l’affaire s’ébruitait. Enfin, il se

laissa persuader. Il était, comme elle, un aristocrate; la tache serait

non seulement sur sa famille, mais sur sa caste. Elle lui montra les

petits bourgeois de Valleyres discutant avec férocité le scandale de la

famille Bourrat; elle lui fit lire les entrefilets certains de

_l’Avant-Garde_ sur la dépravation des classes dirigeantes; il accepta.

Mais, puisqu’il devenait complice, il importait qu’on ne laissât rien au

hasard, et, deux jours plus tard, il se rendit à Prévoux où il eut une

longue conversation avec sa cousine. Le lendemain, mademoiselle Bourrat

changea de chambre. Elle était jusqu’à ce moment logée sur la face ouest

de la maison. Au-dessus d’elle étaient les mansardes des domestiques.

Elle habita dès lors une petite chambre qui, à côté de l’appartement de

ses parents avec lequel elle communiquait, regardait le midi et

contenait, en outre du mobilier ordinaire, une vaste armoire prise dans

l’épaisseur du mur.

* * * * *

Tout se passa d’abord comme madame Bourrat l’avait prévu. Le jardinier

congédié, auquel on avait murmuré les mots «détournement de mineure»,

tout en lui glissant un billet bleu, comprit l’intérêt qu’il avait à

être discret. Mademoiselle Bourrat en juillet et août descendit encore à

la messe avec sa mère. Elle n’avait jamais été de tournure élégante. On

la trouva plus forte peut-être, mais ce fut tout.

Madame Bourrat surveillait les moindres choses avec une minutie

effroyable. On ne peut dire jusqu’à quels subterfuges elle s’abaissa

pour prévenir les soupçons que la femme de chambre chargée de recueillir

le linge sale eût pu avoir chaque mois.--En juillet, mademoiselle

Bourrat alla voir ses cousines à Vermand. En août, elle se trouva

souffrante le jour où elle aurait dû s’y rendre.

Septembre arriva, il fallut redoubler de précautions. Madame Bourrat

organisa la vie de sa fille de la façon suivante: elle ne devait sortir

en plein air que le matin, moment où l’on était sûr de pas être surpris

par des visites, et ne devait pas quitter le jardin, où jamais un

domestique ne passait. Le jardinier avait été remplacé par un vieil

imbécile à moitié aveugle, qui pouvait à peine ratisser les allées et

couper l’herbe sur la pelouse. Madame Bourrat avait saisi avec joie

cette occasion de supprimer le luxe inutile des fleurs; un garçon de

ferme s’occupait du potager.--L’après-midi, mademoiselle Bourrat

s’enfermait avec sa mère au salon. La haine du grand jour qu’avait

toujours eue madame Bourrat s’exagéra. Les volets étaient maintenant aux

trois quarts clos; il semblait que l’on pénétrât dans un tombeau.

Lorsqu’il venait des visites, elles trouvaient mademoiselle Bourrat en

train de travailler près de sa mère, dans le demi-jour du salon, à un

métier de tapisserie. Elle tournait le dos à la lumière, et, sur ses

genoux, elle avait, par petits paquets, vingt échantillons de laines

différentes. Madame Bourrat alors l’excusait.

--Pardonnez à ma fille; elle ne peut se lever, disait-elle, en montrant

les laines. Elle est si laborieuse, la chère enfant. Elle se fatigue,

ajoutait-elle avec un soupir, à demi-voix, elle a mauvaise mine.

Ainsi cette mère sage préparait l’avenir. Elle avait cependant multiplié

les recommandations à sa fille. Celle-ci ne devait jamais se tenir

debout devant la femme de chambre ni devant les amies qui viendraient la

voir. Au jardin, elle devait éviter de se promener sur la pelouse devant

les fenêtres. Si, par extraordinaire, elle était surprise, elle devait

tout de suite s’asseoir. Madame Bourrat poussait les précautions jusqu’à

aller chercher sa fille dans sa chambre dix minutes avant l’heure des

repas. Elles descendaient alors au salon, et, lorsqu’on entendait

Joséphine traverser le vestibule pour aller tirer la cloche dans la

cour, mademoiselle Bourrat entrait dans la salle à manger et s’asseyait

à sa place.--Le dessert une fois servi, la femme de chambre retournait à

la cuisine; on pouvait sortir sans crainte.

* * * * *

Un jour, en septembre, mademoiselle Bourrat descendait l’escalier à huit

heures pour le premier déjeuner. Soudain elle glissa; elle fût tombée

jusqu’au bas des marches si, par chance, elle n’avait pu se raccrocher à

la balustrade. Elle regarda, et découvrit une pelure d’orange sur

laquelle elle avait mis le pied. Comment une pelure d’orange se

trouvait-elle là, à ce moment de l’année? A la salle à manger, elle

interrogea sa mère qui l’avait précédée de quelques minutes. Madame

Bourrat n’avait rien vu sur l’escalier; il n’y avait pas d’oranges dans

la maison. C’était sans doute une domestique qui l’avait apportée. La

chose resta mystérieuse.

Peu de temps après, comme elle gagnait le banc du jardin, mademoiselle

Bourrat trébucha dans l’allée qui, à cet endroit-là, descendait par

trois gradins. Elle tomba, sans se faire mal, sur la pelouse. Quelle ne

fut pas sa surprise à voir un fil de fer accroché par un clou à une

grosse racine! Pourquoi enfoncer un clou dans une racine? Mais comme

elle ne trouvait nulle réponse satisfaisante à cette question, elle ne

s’obstina pas. Il y avait tant de choses auxquelles elle ne comprenait

rien!

* * * * *

Ses cousines s’étonnèrent de ne plus la voir à Vermand. Madame Bourrat

avait une réponse toute prête: elle avait fait vendre, pour cause de

vieillesse, le cheval qu’on attelait à la voiture, et monsieur Bourrat

n’avait pas encore trouvé à le remplacer. En effet, le pauvre monsieur

Bourrat était obligé maintenant de descendre au marché dans le char à

bancs de son fermier, et, lorsque le fermier était retenu aux champs, il

allait seul à pied et se faisait ramener à moitié chemin par un des

Vertôt qui habitait sur la route.

Au commencement d’octobre, les jeunes Bourrat, de Vermand, préparèrent

une fête pour les vendanges; on devait cueillir du raisin, puis dîner en

plein air, danser enfin. Madame Bourrat, de Prévoux, accepta

l’invitation. Mais, à la date convenue, elle se rendit seule à Vermand.

«C’est un mauvais jour pour ma fille, murmura-t-elle à l’oreille de sa

cousine, elle doit rester étendue.» Du reste, la santé de son enfant

l’inquiétait, avoua-t-elle. Elle avait parfois des névralgies si fortes

qu’elle était obligée de garder le lit. Il faudrait qu’elle consultât le

docteur Maigret.

Quelques jours plus tard, madame Bourrat, sa fille étant au piano, fut

surprise par la visite de ses parentes de Vermand. Elle, pourtant

d’oreille si fine, n’entendit pas le bruit de la voiture dans la cour.

La porte du salon s’ouvrit. Ces dames entrèrent. Mademoiselle Bourrat,

tremblante, regarda sa mère. D’un coup d’œil madame Bourrat lui

enjoignit de ne pas quitter le tabouret où elle était assise, puis se

précipita sur sa cousine, et, tout en l’embrassant, fit signe à sa fille

d’aller se mettre près du métier à tapisserie. Elle ne desserra son

embrassement que lorsqu’elle vit sa fille dans l’ombre protectrice du

mur.

Quelques minutes plus tard, la plus jeune des demoiselles Bourrat de

Vermand se mit à côté de sa cousine qui travaillait, et amicalement lui

passa les bras autour de la taille.

--Que te voilà devenue forte! dit-elle soudain.

Ces mots terribles arrivèrent à l’oreille de madame Bourrat; un nuage

voila ses yeux; mais tout de suite elle recouvra son sang-froid et

aborda le sujet qu’elle savait tenir avant tous autres au cœur de sa

cousine, celui de la rivalité, alors aiguë, de mesdames Duret et

Lanterle.

Cependant mademoiselle Bourrat rougissait jusqu’à la racine des cheveux.

Elle se défit de l’étreinte dangereuse et trouva la force de dire:

--C’est vrai, j’engraisse à la campagne.

L’autre par bonheur, n’insista pas. Mais ces dames n’étaient pas venues

pour une visite; elles voulaient emmener la jeune fille en voiture chez

des voisins. Madame Bourrat refusa; elle attendait le médecin ce même

jour pour les névralgies de sa fille. Ces dames s’apitoyèrent et prirent

congé. Mademoiselle Bourrat avait, à ce moment-là, trente-quatre

échantillons de laines épars sur les genoux; elle ne put se lever.

A dater de ce jour, mademoiselle Bourrat ne descendit plus que le matin

au salon. Elle remontait dans sa chambre après le déjeuner de midi.

Puis, les temps approchant, moins de trois mois, madame Bourrat déclara

sa fille malade; les névralgies devenaient chroniques, le moindre bruit,

la plus petite alerte suffisaient pour les réveiller. Le docteur Maigret

condamnait mademoiselle Bourrat à un repos absolu. Elle ne devait se

lever que quelques heures par jour, ne voir personne. Ces nouvelles,

répandues dès novembre dans Valleyres, excitèrent une grande

commisération.

«La malheureuse! souffrir tant, et si jeune!»

Les libres-penseurs de l’endroit y virent une suite nécessaire de

l’éducation sans air des couvents où se ruine la santé des jeunes

filles.

* * * * *

Ce que furent l’automne et l’hiver pour mademoiselle Bourrat, on le peut

deviner. Elle n’avait âme qui vive avec qui causer. Sa mère, depuis

l’aventure, était plus froide que jamais. Dans les longues journées

passées en tête à tête, elle se renfermait dans un silence absolu, la

bouche cousue, comme si elle se fût salie à parler à sa fille.

Mademoiselle Bourrat se penchait sur son métier à tapisserie; parfois,

en levant les yeux, elle surprenait un regard bref, pénétrant et dur

fixé sur elle. Elle sentait alors que sa mère l’exécrait de toutes les

forces de son âme et que, n’eussent été en jeu le nom et la réputation

des Bourrat, elle eût été sacrifiée sans balancer.

Son père était revenu plus vite; elle devinait en lui de la pitié; deux

ou trois fois il fut sur le point de s’attendrir. Mais madame Bourrat

était toujours en tiers; elle avait alors une façon de regarder son mari

qui l’arrêtait net. Au matin, sur le banc, mademoiselle Bourrat pleurait

solitaire; elle était obligée de se cacher de tous, de vivre dans

l’ombre, de feindre d’être malade alors qu’elle ne s’était jamais mieux

portée, et cependant elle sentait grossir en elle le fardeau de sa

honte.

* * * * *

Ce fut dans le mois d’octobre que Victoire, la nourrice de Mademoiselle,

vint passer une après-midi à Prévoux. Madame Bourrat s’enferma dans sa

chambre avec la paysanne. Lorsque cette dernière quitta la maison, tout

était convenu. Au commencement de janvier, monsieur Bourrat traverserait

un jour le village qu’habitait Victoire, comme en se promenant, pour

l’avertir. Elle arriverait alors seule à Prévoux vers onze heures du

soir; elle trouverait la maison endormie, la grande porte ouverte, et,

sans bruit, gagnerait le salon. Puis monsieur Bourrat la mènerait en

voiture jusqu’au chef-lieu distant de deux lieues, où un train de nuit,

après un trajet d’une heure et demie, la déposerait au village de X...

Là, l’enfant serait remis à une femme dont elle se serait assurée; il

serait de père et mère inconnus, le nourrissage payé d’avance, cinq

cents francs, somme énorme qui avait fait reculer madame Bourrat. Mais

il fallait s’en rapporter à Victoire.

Maintenant mademoiselle Bourrat ne quittait plus sa chambre. La pauvre

fille, dans la solitude haineuse où elle était laissée, en était arrivée

à ce point de désespoir, qu’elle espérait ne pas survivre à ses couches.

L’incertitude où on la tenait, l’accablait. Sa mère ne lui avait dit que

le strict nécessaire: elle accoucherait, et l’enfant disparaîtrait

aussitôt.--Qu’en ferait-on? qu’adviendrait-il d’elle-même?

continuerait-elle à mener une existence désolée auprès de sa mère? elle

ne le savait. Elle ignorait à peu près tout de la vie. Elle essayait de

comprendre; mais, pareille à un oiseau qui tâche de forcer les barreaux

de sa cage et retombe meurtri, elle renonçait bien vite à franchir le

cercle étroit de mystères où elle était enfermée.

Noël, le Jour de l’an se passèrent. Elle reçut quelques souvenirs

affectueux de ses cousines Bourrat. Sa mère n’eut pas un mot pour elle.

Son père vint la voir, cachant son émotion. Madame Bourrat les quitta un

instant, appelée par une visite. Elle tomba dans les bras de son père en

sanglotant; le vieil homme malheureux pleura aussi. De leur vie entière,

ils n’avaient été si près l’un de l’autre.

* * * * *

Enfin, un matin, vers onze heures, mademoiselle Bourrat qui, depuis

plusieurs jours, avait des étourdissements sentit des douleurs la

poindre. Elle avertit sa mère, qui s’installa dans sa chambre. Monsieur

Bourrat fit atteler, il avait récemment acheté un cheval, et descendit à

la ville. Après quelques emplettes de graines, il entra chez le docteur

Maigret, puis, au lieu de reprendre la route par laquelle il était venu,

il exécuta un grand crochet et passa chez Victoire avant de regagner

Prévoux. Sa femme le rejoignit pour déjeuner; il était une heure.

Monsieur Bourrat avait peine à cacher son agitation; madame Bourrat, au

contraire, le jour du danger venu, était calme et maîtresse d’elle-même.

Depuis le matin, elle avait terrorisé sa fille, la contraignant au

silence, la menaçant au moindre cri, des conséquences terribles d’un

scandale. La malheureuse fille resta seule, serrant un mouchoir entre

ses dents, enfouissant sa tête sous les draps lorsque les crises

venaient. Pas un gémissement ne lui échappa.

A la femme de chambre qui voulait porter comme à l’ordinaire le repas à

Mademoiselle, madame Bourrat déclara que sa fille, ayant de la fièvre,

ne mangerait pas de la journée, qu’il fallait la laisser dans le plus

grand repos, éviter tout bruit dans la maison et ne pas monter au

premier étage.

A trois heures, le docteur arriva dans son cabriolet qu’il conduisait

lui-même; c’était une partie du plan convenu à l’avance avec sa cousine.

Le docteur Maigret était, à l’ordinaire, bourru; mais ce jour-là son

humeur était exécrable.

Lorsque mademoiselle Bourrat le vit entrer, elle se tourna vers le mur;

elle ne pouvait supporter le regard de ce vieillard hargneux.

D’une voix sèche, il lui enjoignit de se mettre sur le dos, et, sans

prêter la moindre attention à ses protestations, il la découvrit. Puis,

rejetant les draps sur ce corps déformé, il déclara qu’il fallait

attendre. Il n’ajouta pas un mot, sortit: remonta en voiture et alla

faire une visite dans un village voisin. Il rencontra monsieur Bourrat

dans la cour, mais il passa sans lui adresser la parole.

L’après-midi se continua lamentable et monotone, coupée des mêmes

douleurs violentes survenant à intervalles éloignés. Madame Bourrat,

assise au pied du lit, tricotait, les lèvres pincées. A chaque accès,

elle se tournait vers sa fille, comme pour lui dire: «Surtout ne crie

pas.»

A chaque fois, mademoiselle Bourrat, qui allait céder à la douleur, se

reprenait.

A cinq heures et demie le docteur revint. Il regarda sa patiente à

nouveau.

--Rien encore, dit-il.

Madame Bourrat qui avait ses idées, hocha la tête, satisfaite. L’attente

ne lui était rien.

--Il vaut mieux que ce soit pour la nuit, murmura-t-elle.

Ils descendirent tous deux et, dans le vestibule, devant la femme de

chambre, madame Bourrat invita le docteur à dîner; ils feraient un whist

dans la soirée. Maigret, comme en rechignant, accepta. A différentes

reprises déjà, pendant les mois précédents, madame Bourrat l’avait gardé

ainsi pour jouer aux cartes. La femme de chambre ne fut donc pas

surprise de le voir rester. Ce soir-là, après le repas, ils

s’installèrent à la table de jeu comme à l’ordinaire. Madame Bourrat

sonna la fille pour avoir une bougie de plus, en réalité pour qu’elle

les vît attablés à leur whist. Puis, dès que Joséphine eut tourné le

dos, elle monta sans bruit avec Maigret, laissant son mari seul au

salon.

Lorsqu’elle fut entrée dans la chambre de sa fille, madame Bourrat prit

dans l’armoire une couverture et la fixa sur l’encadrement de la porte

par de petits clous.

Mademoiselle Bourrat gisait anéantie. Le docteur, l’ayant examinée,

déclara que le temps était venu. Il eut quelques mots de consultation

avec sa cousine dans l’embrasure de la fenêtre, tira une fiole de son

sac, et, en versant le contenu sur un mouchoir, vint au chevet du lit.

Mademoiselle Bourrat sentit une odeur forte; elle s’effraya.

Qu’allait-on lui faire? Peut-être voulait-on se débarrasser d’elle

aussi? Le vieux docteur lui apparaissait doué de pouvoirs immenses et

mystérieux. Elle s’agita, voulut parler à sa mère; elle indiquait la

grande armoire au fond de la chambre. Le docteur ne l’écoutait pas. Il

mit une main sur le front de sa patiente, puis, la tenant ainsi clouée

sur l’oreiller, il lui approcha le mouchoir du visage. Elle respira un

parfum âcre et, pour y échapper, se démena désespérément. Alors sa mère

lui maintint les bras. D’un coup de jambes la pauvre fille terrifiée

rejeta les draps, arracha une main à l’étreinte de madame Bourrat,

saisit le poignet du docteur et se tendit dans un effort suprême. Dans

la lutte le mouchoir vint se coller sur sa bouche et sur son nez; elle

sentit comme une brûlure sur la peau; maintenant elle étouffait, elle

n’avait plus de volonté; l’odeur terrible la pénétrait. Elle aspira

violemment, cherchant de l’air, et, tout de suite, elle perdit

connaissance.

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Petite ville · 第 1 / 11 段