Marcant songeait, en entraînant son Georges sur la chaussée de sable et
de cailloux que venait éclabousser la mer, au soir tombant.
Devant lui, là-bas, sur la même route en talus, sans se retourner,
marchait Cauvin. Marcant et Georges le suivaient du regard.
Il y avait derrière eux--au-dessus de la découpure noire des
collines--du rouge triste dans le ciel, et cette pourpre teignait par
instant la mer, çà et là, d'un reflet de sang.
La mer était à leur droite et elle gémissait. A leur gauche s'étendait
la plaine, dans laquelle les étangs étincelaient au loin, bordés
d'arbres noircissants.
Tout s'attristait des adieux du jour. On entendait parfois un appel
prolongé, lointain et qui semblait s'éloigner encore, un cri d'homme ou
d'enfant, un aboiement de chien, un grincement d'essieu. Devant eux, un
peu à gauche, tout le haut profil lointain des Maures Grises, Fréjus
et son vieux clocher. Devant eux, un peu à droite, l'église neuve,
blanche, du Saint-Raphaël des villas, se dressait auprès du petit
port, et le mât d'un grand bateau marchand portait sa flamme tricolore
presque à la hauteur des dômes.
Les moineaux de toiture quittaient les arbres de la plaine et
regagnaient leur asile accoutumé, sous les gouttières du village, par
delà lequel se dentelait le sommet de l'Esterel, hérissé d'aiguilles
rougeâtres, rougies encore par le dernier trait du soleil. Au-dessus
de l'eau, là-bas, se dressait Agay, dont le Lion de Mer, vu d'ici,
semblait n'être qu'un promontoire surbaissé, très avancé sur l'eau,
bête en sentinelle, accroupie, de couleur fauve sur les vagues brunes.
--Pourquoi qu'il s'en va, cet homme, papa?
Marcant ne répondit pas. L'enfant, voyant son père absorbé, respecta
son silence et regarda les étoiles naissantes.
Cauvin avait disparu: il venait d'entrer dans sa cabane.
Marcant approchait de cette cabane avec une curiosité poignante.
Partait-il tout de bon, cet homme? Ou n'était-ce là qu'une feinte? Ne
lui avait-il pas dit sa volonté farouche de ne jamais quitter la ferme?
Ne lui en avait-il pas donné à entendre les raisons profondes?
--Je ferais un malheur, plutôt.
Cette parole, il l'avait dite d'une voix sourde, en crispant de rage
ses gros poings énergiques. Elle résonnait encore aux oreilles de
Marcant...
... C'était une cabane très délabrée, en planches inégales, mal
jointes, de six mètres carrés environ, traversée par tous les vents,
pénétrée, rongée par le sel de mer, une sorte d'abri troué, souvent
rapiécé, abandonné sans doute par quelque pêcheur. C'est là que vivait
le pauvre homme dont le travail enrichissait la ferme Antoinette. Il
rentrait là, tous les soirs, dans toutes les saisons, quelque temps
qu'il fît, afin de n'être pas trop loin de ce qu'il aimait--de la
femme, soit,--mais surtout de sa fille. Il quittait tous les soirs
la ferme où il y avait de la lumière et du feu, pour ce trou de bête
sauvage où il faisait froid, où il faisait noir.
La porte misérable était ouverte. Marcant se présenta au seuil. Il
y avait, sur un des côtés, au-dessus du sol, un cadre dont les deux
extrémités touchaient les murs de bois. Dans ce cadre, de la paille.
Au chevet de ce lit sauvage, une tablette, avec une chandelle de suif
fichée dans une pomme de terre coupée en rondelle plate, et creusée
d'un trou au milieu. L'emplacement vide qui restait, l'homme, qui était
incliné, l'occupait tout entier. Il était baissé, l'homme, et dans
un sac de grosse toile, un peu troué, il mettait quelques effets, un
gilet, deux vestes, une culotte, trois chemises, tout cela fripé. Par
là-dessus, il enfonça le double fer d'une pioche, un couteau-scie... Et
puis, rien autre. Il se leva, en soupirant: «C'est comme ça!» le mot
qui, fréquemment répété ici, exprime le fatalisme de la race.
--Eh bien, vous partez, vraiment, comme ça, maître Cauvin?
--Comme vous voyez, monsieur Marcant.
--Et où allez-vous?
--Est-ce qu'on sait? J'irai devant moi... La France est grande et le
monde aussi; et avec deux bons bras, on a partout du travail. Voilà
pourquoi je n'ai peur de rien!
Il sortit et, la bonne humeur de la race reprenant ses droits:
--La bicoque est à louer, dit-il, avec les meubles! Bah!... je la
laisse à un plus pauvre!
Il riait tout haut, à présent, triste tout en dedans.
La curiosité rendit Marcant féroce d'insistance:
--Alors, vous partez, comme ça, vraiment, et pour toujours?... sans
regret?
Cauvin leva sur lui un œil profond. Les derniers rayons du jour
éclairaient ce regard brillant:
--Si vous vous rappelez les choses qu'il a fallu que je vous dise un
jour, mon brave monsieur Marcant, lors vous comprendrez sans peine que,
pour la petite, il faut que je parte. Pour elle, je dois tout faire, et
je ferai tout, et sans peine!... sans regret, comme vous dites!
Et, généralisant aussitôt à la manière des simples, qui ont la
tradition orale de la sagesse:
--On ne saurait jamais trop faire pour ses enfants!...
Marcant sentait, dans cet homme, une grandeur.
--Voulez-vous me donner la main? demanda-t-il.
--Oh! ça, volontiers! dit l'homme. Ça me fait plaisir, croyez-le, et
même un gros, un gros plaisir.
Pour serrer la main de Marcant, il posa à terre son carnier qu'il
tenait par la courroie, tandis que, de sa main gauche, il serrait sur
sa poitrine le bout noué du sac qui se bombait sur son dos.
Ayant pressé la main de Marcant, il reprit par la courroie son carnier,
le jeta sur son épaule:
--Dieu vous conserve, dit-il, vous et votre enfant... Vous êtes un bien
honnête homme.
Et, piquant droit à travers champs, il marcha vers Fréjus, sans plus
jeter un regard en arrière.
Marcant suivait des yeux, avec attendrissement, cette échine un peu
courbée sous le fardeau... Cela lui rappelait le père Marcant, qui
avait longtemps couru ainsi les chemins, sa balle au dos, pleine de
livres... et lui, Denis, qui en avait lu tant et tant, de ces livres;
lui, qui était devenu un beau monsieur, fier de sa science, pourquoi
ne se sentait-il pas de taille à faire, aussi simplement que ce pauvre
homme pour sa fille, le sacrifice de sa passion à ce petit enfant
qu'il tenait par la main, et qu'il ne lui faudrait pas perdre pour
cela?...
«Mais cet homme expie quelque chose, se disait-il, immobile. Moi, je
n'ai rien à expier!... Je ne dois pas comparer nos deux destinées.» Une
voix lui disait: «N'importe! tu ne sais pas aimer comme celui-ci! Et
puisqu'il est un coupable, lui--bien faire doit lui être plus difficile
qu'à toi!»
Et à mesure que l'homme s'éloignait, il prenait, aux yeux de Marcant,
une taille démesurée... Il allait--son fardeau sur l'échine, sa lourde
peine au cœur--seul, à l'inconnu... s'enfonçant peu à peu dans l'ombre
croissante où, tout d'un coup, il se perdit...
--On ne le voit plus, l'homme! dit Georges.
Il ajouta aussitôt:
--Je suis fatigué...