Quand le pont fut passé, Marcant fit signe à la voiture qui les suivait
de s'arrêter. Il s'assit au revers de la chaussée, sur les galets et
sur le gravier, avec la mer devant lui, et il regarda, l'âme perdue,
cet infini, toujours agité d'un grand remuement inutile.
Georges, autour de lui, continuait à courir, à gambader.
D'un côté toute la mer, et de l'autre cet homme, seul, assis sur le
bord. Il la regardait, et dans son âme vide, cet infini tenait peu de
place encore! Il lui semblait bizarre, ce désert affreux, incapable,
malgré toutes ses puissances, de porter le pas d'un homme. L'audace
d'y naviguer lui semblait perverse, et toujours châtiée. Une rêverie
le prenait, où dominait le sentiment horrible de la folie de tout, du
néant des activités qui, toutes, aboutissent à des naufrages... La mer?
Ah! il n'avait pas besoin des cruautés inconscientes de son enfant, et
de voir le petit bateau de Georges pour mieux sentir tous ses malheurs.
La mer était là qui les lui rappelait sans cesse, avec chacune de
ses vagues, avec chacun de ses murmures--avec son vide quand elle
apparaissait déserte, avec ses bateaux quand surgissaient des voiles,
avec son immensité redoutable, avec ses sourires et ses colères--abîme
traître toujours, partout apparu de tous les points de ce pays
horrible! Il allait décidément le quitter, ce pays. Il le détestait,
maintenant. La visite d'aujourd'hui le décidait à fuir... «Elle est
encore à bord de l'_Ibis Bleu_. C'est bien, qu'elle y reste! Qu'elle
l'épouse même, cet homme, j'y consens. On divorcera à l'amiable, sous
un prétexte... Je ne veux pas être vengé d'elle autrement que par ses
remords qui sont poignants--je le sais aujourd'hui--et qui seront
éternels...»
Quand il leva les yeux, pour chercher l'enfant, il le vit à quelque
distance, en conversation réglée avec un pêcheur, au bord de l'Argens.
C'était maître Saulnier.