On était au mois d'août. Il était quatre heures et demie à peu près.
Aussitôt après le goûter de Georges, à l'heure où tout s'apaise,
Marcant prit son enfant par la main et sortit.
Il rusait quelquefois avec le petit, afin de l'empêcher d'emporter son
bateau. Ainsi il ne se faisait plus prendre chez lui en voiture. «Nous
irons loin, aujourd'hui, disait-il. Tu te fatiguerais à le porter, ou
bien ce serait moi.» Et lorsque l'enfant s'était rendu à cette raison,
le brave Marcant prétextait une fatigue et prenait une voiture en
route. Quant à s'opposer directement aux volontés du petit, qui était
si pâle, il en avait de moins en moins le courage. Cet homme si entêté,
si solidement campé dans ses moindres volontés, était sans force contre
ce regard d'enfant maladif qui se levait vers lui et montait à travers
des larmes!
Il se servit ce jour-là de sa ruse ordinaire et le cocher qu'on prit en
route ayant choisi la direction de Fréjus, il le laissa faire. Quand on
eut dépassé la petite ville:
--Où allez-vous, cocher?
--Nous allons faire le grand tour, revenir par Villépei, Saint-Egulf et
la plage.
--C'est bien, allez.
Ils traversèrent la plaine où les vignes nouvelles portaient de lourdes
vendanges, en train de mûrir, longèrent, au bout de la plaine, les
collines, pour revenir vers la plage.
Là, Georges eut un grand bonheur.
--Oh! papa, cria-t-il, debout dans la voiture et battant des mains.
Oh! papa! des chèvres blanches! Oh! papa! qu'elles sont jolies! J'en
voudrais une!
Il fallut descendre et admirer les jolies chèvres. Il y en avait bien
deux cents. C'étaient des mauresques, toutes blanches, en effet, avec
les cornes tordues en lyre, énormes sur leur fine tête. Petite race,
maigre et dévorante, nourrie seulement de la coriace végétation des
Maures, chêne vert et lentisque.
Georges caressa une chèvre qui ne se laissa pas toucher longtemps.
Encore fallut-il que le petit pâtre la maintînt par les cornes.
Georges voulut boire du lait de «sa chèvre». Il n'avait pas eu, depuis
longtemps, un caprice nouveau. Marcant fut heureux; il aurait voulu
acheter la chèvre.
--Mais, dit-il à Georges, qu'en ferions-nous ensuite?
Georges, par bonheur, répéta d'un air capable:
--C'est vrai, qu'en ferions-nous ensuite? Elle ne pourrait pas coucher
avec moi dans ma chambre, n'est-ce pas?
Cette idée le fit rire aux éclats. Marcant respira profondément. Il se
prenait à espérer, pour l'enfant, l'oubli.
Ils quittèrent les chèvres. La voiture arriva au bord de la mer, et là,
tournant à gauche, commença à suivre, le long de la plage, la chaussée
inégale, faite de sables et de cailloux sans cesse arrachés par la lame.
Le chemin devint si tourmenté qu'il fallut descendre de voiture.
Georges se mit à bondir, à courir vers la vague, à fuir devant elle
brusquement, avec des entrechats comiques. Il criait:
--Je suis une chèvre blanche!
[Illustration]
Visiblement, il la narguait, la vague. Il finit par lui chanter.
Tu ne m'attraperas pas!
Tu ne m'attraperas pas!
La mer était bonne, ce jour-là. Elle jouait avec l'enfant, lui léchait
parfois un peu le bout de ses petites bottines, le taquinait, le
faisait rire.
Il cueillit des chardons bleus, dans le sable, pria son père d'en ôter
les piquants, et comme son père lui dit que les chardons étaient la
nourriture des petits ânes, il se mit gentiment à faire des hi-han, qui
se confondaient avec son joli rire perlé.
Marcant n'osait lui dire: «Qu'as-tu donc à être si content?» Il
avait peur de tout gâter, de faire envoler cette joie rare, si
nouvelle,--mais l'enfant, au pont de l'Argens, qu'il fallait passer
avec précaution,--les poutres étant encore toutes disloquées par la
mer,--revint de lui-même prendre sa main et lui dit, sans provocation,
d'un air entendu, très grave:
--Tu comprends, je suis bien content parce que j'ai deviné quelque
chose...
--Et quoi?...
--Eh bien, je ne sais pas si tu penses comme moi, mais je suis sûr que
la dame d'aujourd'hui devait venir de la part de maman!
Marcant demeura stupéfait... Son cœur se serra.
Ainsi son espérance était fausse! L'enfant ne se reprenait pas à vivre
en dehors d'elle--plus que jamais en elle au contraire.