Il alla vers eux vivement. Il craignait une question perfide de
Saulnier, une réponse dangereuse de l'enfant, qui pourrait être fatale
à la pauvre petite Toinette.
Maître Saulnier préférait toujours le _vartourin_ à la bêche et à
la charrue. Il l'avait avec lui, et aussi son râteau à pêcher des
clovisses; et il étalait ses captures sous les yeux ravis de Georges.
--Je vous dirais bien d'en manger, mais il faut, comme vous savez, que
ça dégorge dans l'eau de mer, avant!...
«Ah! bonjour, monsieur Marcant!... Il y a bien longtemps qu'on ne s'est
pas vu?... Est-ce que vous vous êtes fâchés, avec ma femme, donc?
Qu'est-ce qu'elle vous avait fait... dites-moi?
--Rien, dit Marcant. J'ai fait venir de Paris ma vieille servante.
--Bon, bon. C'est bon. On n'est pas fâché pour ça, alors?
--Non, dit Marcant avec répugnance.
Chacune des paroles de Saulnier semblait pleine d'intentions, avait
l'air de dire plus qu'elle ne disait. Etait-ce qu'il savait, ou bien
voulait-il apprendre? Tendait-il une amorce, ou voulait-il donner une
marque de sa perspicacité?
Son petit œil regardait Marcant avec une expression tout à fait
bizarre. Ses pattes d'oie riaient aux tempes, exprimant cette ironie
d'habitude, si agaçante, qu'on ne peut pas accuser d'être intelligente
et qui, pourtant, a l'air suraiguë!
--Allons, allons, cela va bien, cela va bien, répétait-il dans sa barbe
terreuse qu'il caressait de ses doigts humides de sa pêche, tout pleins
d'une odeur de vase.
Et, de nouveau, il regardait Marcant d'un air drôle.
On eût dit qu'un esprit mauvais, mais passif, était pris sous cette
forme humaine répugnante et lourde, et qu'impuissant à mal faire,
embusqué sous ces sourcils en broussaille, il se contentait d'être le
témoin joyeux des douleurs qui naissent des fautes.
Il provoquait peut-être et utilisait pour lui, en restant passif, bien
des choses mauvaises, l'esprit de malice enfermé dans cette brute. Et
ses seules raisons d'être passif et de se cacher dans une brute étaient
peut-être paresse, poltronnerie et certitude de profiter sans peine et
sans risque des vices d'autrui. Un démon inférieur, dangereux, semblait
s'agiter dans le regard de cet homme sale, y apparaître et s'y masquer
vivement, dans la même seconde.
Cet homme effrayait, inspirait un malaise, et rassurait tout de suite
par son air de grande bêtise. Il le savait et en jouait parfois. Race
de sorciers.
Il ramassa son butin dans un panier, mit son râteau sur son épaule et
dit, en clignant de l'œil:
--Alors, vous venez avec moi jusqu'à la ferme Antoinette? Si vous
n'êtes pas fâché, vous ferez bien ça. La femme verra le petit maître
avec bien du plaisir, je pense du moins.
--Non, merci, dit Marcant tout sèchement, nous n'irons pas.
L'homme s'arrêta, vira un peu sur lui-même, et le long bâton noir du
râteau qu'il portait sur l'épaule tourna dans le bleu du ciel comme un
grand geste bizarre... Il regarda Marcant fixement:
--Ah! dit-il.
Sa patte d'oie riait. Une méchanceté sortit, aiguë, de ses yeux...
Marcant ne put s'empêcher de songer encore à la démarche qu'avait faite
auprès de lui l'autre paysan, ce Cauvin... il y avait un mois. C'était
un autre homme, celui-là! Il songea à la fillette, à Toinon... pauvre
petite!... Elle était bien intéressante; et si honnête la famille dans
laquelle elle devait entrer et où la vieille grand'mère racontait
des histoires simples et douces comme celle des deux jupons blancs.
Est-ce qu'il fallait laisser détruire l'avenir de la jeune fille? Dans
sa misère, ne devait-il pas l'aider un peu, cette innocente, «à bien
tourner», comme disent les bonnes gens?
Il regarda Saulnier qui semblait épier ses réflexions. Il craignit
d'éveiller les soupçons de cet être bas et dangereux... «S'il se
doutait de quelque chose? Ça ne sera pas du moins ma faute!... Il faut
endormir sa défiance, qui me paraît bien éveillée...»
Au fond, le madré imbécile savait peut-être à quoi s'en tenir sur
Cauvin et sur sa femme. Peut-être avait-il depuis longtemps tout
deviné. On pouvait supposer que son air bête lui servait à ne point
paraître complice de sa propre déchéance. Avant tout, sans doute, il
tenait à ce Cauvin qui, sans le priver des services que rendait sa
femme au ménage, la lui prenait un peu, mais en échange, faisait à sa
place toute la besogne du domaine et l'enrichissait, lui, toujours
davantage... Il était difficile à remplacer, ce Cauvin... qu'il
détestait.
Maître Saulnier continuait à regarder Marcant.
Oui, cet être louche et trouble se plaisait par-dessus tout à inquiéter
les gens. Il aimait à épier leur inquiétude, leur malaise, et c'est
alors que sa patte d'oie semblait indiquer quelque intelligence.
Elle disait une ironie vraiment démoniaque, une finesse maligne qui
n'empêchait pas la bêtise épaisse, l'ignorance de tout. Son étincelle
de méchanceté luisait dans les ténèbres d'une stupidité opaque.
Saulnier considérait Marcant avec cette étincelle-là au fond de ses
petits yeux.
--Vous ne venez pas? c'est tant pis! dit-il. J'aurais donné au petit
monsieur ce que Toinon lui avait promis!
--Mon écureuil! cria Georges. Oh! mon Papa, allons-y! j'aime bien mieux
ça que la chèvre, c'est moins gênant!
Marcant avait pensé que Saulnier voulait les voir, Marion et lui,
en présence, et que s'il y résistait, il allait faire naître, dans
cette tête de demi-fauve, quelque idée redoutable. De plus, il avait
maintenant une occasion de faire plaisir à Georges, et il sourit.
--Allons, dit-il, chercher l'écureuil!
Ils s'acheminèrent vers la ferme Antoinette.
--Veux-tu que nous rentrions à pied, Georges?
--Oh! oui, papa, avec l'écureuil!
Marcant congédia la voiture.