Il était seul dans son wagon, il rouvrit les yeux en sursaut, regarda
l'heure, le nom de la station: «Pignans!» Il consulta l'_Indicateur_.
On n'avançait donc pas!...
Le train repartit. Il reprit son rêve. «Où était-elle en ce moment?...
A sa fenêtre? Non. A la promenade? Non, elle ne sortait certainement
pas le soir... Il faisait pourtant bien chaud, bien bon. Et Georges?
Il jouait sur le tapis, avec son _Ibis Bleu_... Ce M. Dauphin, quel
charmant homme! Mais pourvu que l'idée ne lui vienne pas de nous
rejoindre à Naples avec son bateau, car nous allons partir pour Naples,
avant huit jours!... Il ne faudra pas dire à M. Dauphin où nous
allons... je veux être seul avec elle, avec mon enfant... Ah! la belle
vie qu'on va mener, pendant trois mois!»
Entre deux stations, le train brusquement ralenti, à grand renfort de
freins serrés, eut enfin un si brusque arrêt que tous les voyageurs
furent poussés les uns sur les autres...
--Il ne manquerait que cela, un accident!
Ce n'était rien de grave... mais cinq minutes perdues lui parurent cinq
siècles!
Aux Arcs, il s'aperçut qu'il avait faim... il mangea un morceau, en
hâte, non sans maudire l'arrêt!...
A dix heures du soir seulement, on approchait de Fréjus. «Sera-t-elle
couchée? Assurément. Je réveillerai Marion en lançant des petits
cailloux là-haut, contre sa fenêtre qu'elle ouvrira: «Qui est
là?»--«C'est moi, c'est monsieur... Faites sans bruit... ne prévenez
pas madame... je veux la surprendre!» Et alors il frappait à la porte
d'Elise, bien doucement, bien nettement, pour ne pas l'effrayer.
«--Entrez!... dirait-elle. C'est vous, Marion?...» J'aurai Marion
près de moi qui répondra, sur mon ordre: «Non, madame, c'est un
monsieur!»--Qu'est-ce que vous dites là? vous êtes folle!»
Il s'amusait de son rêve, il souriait tout le temps, il se frottait les
mains parfois. «Ce retard ne gâte rien, au contraire!» Elle criera:
«C'est toi! Comment! c'est toi?» Et alors, assis sur son lit, je lui
conterai notre avenir nouveau, comme un conte fait à un enfant. Elle
voudra se lever: «Ouvre la fenêtre!...» Et toujours il en revenait à
cette fenêtre, à ce balcon... C'est là, c'est devant la nuit pleine
d'étoiles, qu'il voulait lui chuchoter les paroles tendres... les mots
qui leur rappelleraient la jeunesse, la leur feraient revivre tout
entière.--«Pourquoi parles-tu si bas? demanderait-elle.»--«Pour ne pas
réveiller ton Georges... il sera bien heureux, demain matin, de me
revoir tout à coup!... Allons, rentrons, ma chérie...» Et c'était une
nuit de noces.