Marcant était en route. Il avait médité de surprendre joyeusement sa
femme, de lui annoncer tous ses bonheurs à la fois. Il dut s'arrêter
à Marseille, ayant à faire de vive voix à son collègue, le préfet
des Bouches-du-Rhône, une communication officielle de la part de son
ministre.
Cela l'ennuyait, empêchait son arrivée rapide à Saint-Raphaël, par le
train de quatre heures qui lui paraissait le plus agréable. Arrivé par
ce train-là il aurait eu le temps de faire une promenade à l'heure
calmée, tout en bavardant, en racontant à sa femme quel renouveau se
faisait en lui, et comment il entendait l'entraîner désormais dans une
vie plus variée, plus pleine et en rapport avec sa situation nouvelle.
Il fut très contrarié d'avoir à s'arrêter, et il prit tout de suite,
après son déjeuner, un méchant train omnibus qui, pour comble de dépit,
partait avec trois heures de retard. Il calcula, très ennuyé, qu'il
n'arriverait pas à Saint-Raphaël avant dix heures du soir, en supposant
que ce train maudit n'éprouvât pas de nouveaux retards!... Attendre
le train de minuit? il y songea... mais alors il arriverait à quatre
heures du matin!--Surtout, que faire en attendant? Il partit donc,
irrité du retard, mais si joyeux quand même du retour! «Si j'envoyais
une dépêche?... Non, non, je veux la surprendre. Du diable si elle
m'attend à pareille heure!»
Des impatiences le prenaient, qu'il n'avait jamais connues. Il sentait
son esprit courir au-devant de la machine trop lente. Il croyait la
regarder du dehors, et, forcé de n'aller pas plus vite qu'elle, il se
retrouvait dans son wagon, toujours plus étonné de n'être encore que là!
Cette excitation durait depuis plusieurs jours. La nuit en wagon, de
Paris à Marseille, l'avait exaspérée encore. Son imagination, endormie
à l'ordinaire, était éveillée, toute neuve. Il se représentait à tout
instant la surprise d'Elise, de Georges: «Quoi! te voilà!» On ne le
reconnaîtrait pas d'abord, à cause du veston clair, du petit chapeau
rond!... Et il riait dans sa barbe... «Mais oui, c'est moi!» Il serrait
son Georges sur son cœur, se promettait de ne plus le sermonner si
souvent, ne fût-ce que pour faire sourire plus souvent les yeux de la
mère.
«La vie est si courte! je m'en suis aperçu à temps! il faut que je leur
donne un peu de bonheur, du bonheur vivant, de celui qu'on éprouve dans
le contact des choses naturelles... Tout n'est pas dans l'ambition,
que diable! dans la vie sociale. Je vois bien qu'il est doux de jouir
quelquefois, en se serrant les uns contre les autres, d'un coucher
de soleil bien paisible, d'un beau paysage éclairé par la lumière
renaissante du matin... J'aimais pourtant bien ça, dans ma jeunesse
d'écolier, au temps où je visitais Monceaux avec la petite Elise!
Comment se fait-il donc que, pendant si longtemps, je l'aie oublié?»
Son cœur fut remué de souvenirs. L'impression de son unique journée
d'amour remonta en lui; il se sentit quelque chose d'étrangement doux,
de bon, de troublé, dans la poitrine... «Allons, allons, il est temps
encore, je vis! nous vivrons!»
Il ferma les yeux... Il crut se voir au balcon de la villa, près
d'elle. Ce serait ce soir, ce soir même. Il lui dirait... Que lui
dirait-il?... Il sourit encore: il avait trouvé! Il lui dirait
simplement:
Nous avons respiré cet air d'un autre monde,
Elise!. . . . . . . . . . . .
Et ils auraient encore seize ans et vingt ans ensemble.
Et alors, elle aussi, elle reverrait l'heure première de leur amour.
Elle se mettrait à trembler. Il le sentirait bien, en lui prenant la
main, la taille; et là devant cette mer paisible, sous les étoiles, il
lui donnerait le baiser qu'en vérité il ne lui avait jamais donné, le
baiser de l'amant...