XXI

Marcant était en route. Il avait médité de surprendre joyeusement sa

femme, de lui annoncer tous ses bonheurs à la fois. Il dut s'arrêter

à Marseille, ayant à faire de vive voix à son collègue, le préfet

des Bouches-du-Rhône, une communication officielle de la part de son

ministre.

Cela l'ennuyait, empêchait son arrivée rapide à Saint-Raphaël, par le

train de quatre heures qui lui paraissait le plus agréable. Arrivé par

ce train-là il aurait eu le temps de faire une promenade à l'heure

calmée, tout en bavardant, en racontant à sa femme quel renouveau se

faisait en lui, et comment il entendait l'entraîner désormais dans une

vie plus variée, plus pleine et en rapport avec sa situation nouvelle.

Il fut très contrarié d'avoir à s'arrêter, et il prit tout de suite,

après son déjeuner, un méchant train omnibus qui, pour comble de dépit,

partait avec trois heures de retard. Il calcula, très ennuyé, qu'il

n'arriverait pas à Saint-Raphaël avant dix heures du soir, en supposant

que ce train maudit n'éprouvât pas de nouveaux retards!... Attendre

le train de minuit? il y songea... mais alors il arriverait à quatre

heures du matin!--Surtout, que faire en attendant? Il partit donc,

irrité du retard, mais si joyeux quand même du retour! «Si j'envoyais

une dépêche?... Non, non, je veux la surprendre. Du diable si elle

m'attend à pareille heure!»

Des impatiences le prenaient, qu'il n'avait jamais connues. Il sentait

son esprit courir au-devant de la machine trop lente. Il croyait la

regarder du dehors, et, forcé de n'aller pas plus vite qu'elle, il se

retrouvait dans son wagon, toujours plus étonné de n'être encore que là!

Cette excitation durait depuis plusieurs jours. La nuit en wagon, de

Paris à Marseille, l'avait exaspérée encore. Son imagination, endormie

à l'ordinaire, était éveillée, toute neuve. Il se représentait à tout

instant la surprise d'Elise, de Georges: «Quoi! te voilà!» On ne le

reconnaîtrait pas d'abord, à cause du veston clair, du petit chapeau

rond!... Et il riait dans sa barbe... «Mais oui, c'est moi!» Il serrait

son Georges sur son cœur, se promettait de ne plus le sermonner si

souvent, ne fût-ce que pour faire sourire plus souvent les yeux de la

mère.

«La vie est si courte! je m'en suis aperçu à temps! il faut que je leur

donne un peu de bonheur, du bonheur vivant, de celui qu'on éprouve dans

le contact des choses naturelles... Tout n'est pas dans l'ambition,

que diable! dans la vie sociale. Je vois bien qu'il est doux de jouir

quelquefois, en se serrant les uns contre les autres, d'un coucher

de soleil bien paisible, d'un beau paysage éclairé par la lumière

renaissante du matin... J'aimais pourtant bien ça, dans ma jeunesse

d'écolier, au temps où je visitais Monceaux avec la petite Elise!

Comment se fait-il donc que, pendant si longtemps, je l'aie oublié?»

Son cœur fut remué de souvenirs. L'impression de son unique journée

d'amour remonta en lui; il se sentit quelque chose d'étrangement doux,

de bon, de troublé, dans la poitrine... «Allons, allons, il est temps

encore, je vis! nous vivrons!»

Il ferma les yeux... Il crut se voir au balcon de la villa, près

d'elle. Ce serait ce soir, ce soir même. Il lui dirait... Que lui

dirait-il?... Il sourit encore: il avait trouvé! Il lui dirait

simplement:

Nous avons respiré cet air d'un autre monde,

Elise!. . . . . . . . . . . .

Et ils auraient encore seize ans et vingt ans ensemble.

Et alors, elle aussi, elle reverrait l'heure première de leur amour.

Elle se mettrait à trembler. Il le sentirait bien, en lui prenant la

main, la taille; et là devant cette mer paisible, sous les étoiles, il

lui donnerait le baiser qu'en vérité il ne lui avait jamais donné, le

baiser de l'amant...

L'ibis bleu · 第 55 / 99 题