Il laissa à la gare tout son menu bagage et, léger, courut vers la
plage.
Saint-Raphaël, à cette heure-là, dormait. Une seule maison, près du
port, le Cercle, était éclairée.
Aucun passant.
Un mistral incertain, depuis une heure, s'était levé. La mer se
lamentait sous des rafales intermittentes. La plainte du vent, sous ce
ciel de juin, fourmillant d'étoiles, ne parvenait pas à être triste.
Marcant se hâtait vers sa maison. Un quart de lieue, ce n'est rien.
Il mesurait son chemin aux villas, aux hôtels qui bordent la route, aux
bateaux reconnus, tirés au sec sur les galets, devant les portes des
jardins.
Tout à coup, Marcant s'arrêta.
Une plainte humaine avait couru dans l'air, entre deux rafales, si
poignante que le bruit du vent tout à coup parut sinistre au pauvre
homme.
«Est-ce qu'on égorge quelqu'un, par ici?...» Il écouta un instant. La
plainte de nouveau se fit entendre, lamentable infiniment, toute faible
comme si celui qui la poussait était un mourant; et affaiblie encore
parce qu'elle était emportée vite sur la mer, par le mistral, qui se
relevait en sursaut après un temps d'accalmie.
Enervé par la fatigue, par les incidents de la route, par les
excitations où l'avaient mis ses projets nouveaux, ses désirs, ses
rêveries, Marcant se sentit pâlir... «Si cela venait de chez moi!»
Il reprit sa marche, moins vite, comme ayant peur de ce qui
l'attendait. «Quelle folie! comment, pourquoi chez moi? c'est
impossible!»
Il se rappela confusément, à travers cette crainte, le conseil du
philosophe ancien, un sujet de version classique: «Quand tu reviens
chez toi après une longue absence, attends-toi à trouver ton champ
dévasté, ta maison brûlée, tes enfants morts. Et si rien de tout
cela n'est arrivé, tu seras heureux. Et si cela est arrivé, tu seras
préparé.»
Il n'était plus qu'à deux cents pas de la Terrasse, qui lui était
cachée par un coude du chemin.
A ce moment, la plainte une fois encore se fit entendre, plus longue,
plus désespérée. Une voix grêle distinctement criait, avec un
prolongement infini de la seconde syllabe: «Maman! maman!»
--Mais, c'est Georges! cria-t-il.
Il voulut courir et, se sentant défaillir, il dut s'appuyer contre un
mur.
--Voyons, voyons, du calme, je deviens fou, parole d'honneur! Pourquoi
Georges appellerait-il sa mère? C'est impossible! il dort à cette
heure... Si elle était... si elle était morte... eh bien, il y aurait
quelqu'un, ne fût-ce que sa bonne, pour l'empêcher de crier!...
Assurément, j'ai la fièvre.