Elle ne parla pas.
Une autre qu'elle, inconnue d'elle, vivait en elle.
Elle demeurait étonnée et passive, comme fixée par une volonté
étrangère--à son destin inéluctable aujourd'hui, mais qu'hier elle
avait, sans se l'avouer, choisi.
Elle était responsable du passé, non plus du présent. Quelque chose
errait autour d'elle, qui la dominait--et quelque chose naissait en
elle, qui la dominait également. Le fatal était commencé. Il était
trop tard pour le conjurer. Un acte de volonté ne pouvait plus que
précipiter sa chute. Dans le présent plus rien n'était faute, et comme
elle était toute au présent, aucun remords bienfaisant ne pouvait plus
la secourir, en sorte que, libre de tout souvenir, elle se mit à être
heureuse.
Et dans ce moment-là elle sentit qu'il approchait de sa nuque ses
lèvres chaudes... Elle eut alors une suprême révolte, une envie
désespérée de se retourner brusquement, de le regarder en face pour lui
dire, de toute son énergie:
--Non! non! jamais!...
Et elle le fit... en sorte que le baiser, qu'il allait déposer sur son
cou, tomba sur ses lèvres, y étouffa le refus inutile:
--Non! non!...
Elle chancela... Il la soutint de son bras enveloppant... il la
pressa contre lui... Elle frémissait toute. Rien de pareil ne lui
était connu... Le yacht roulait un peu. Elle crut qu'elle s'abîmait
avec le navire, qu'elle descendait à travers des espaces sans fin où
la suivaient tous les parfums de la terre et de la mer. Son cœur,
brusquement épanoui comme la fleur des aloès, s'ouvrit avec un éclat
doux, lançant dans toutes ses fibres, au fin bout de ses doigts et
jusqu'à la pointe de ses cheveux, une électrique secousse qui la
faisait à la fois et mourir et revivre. Elle ne pouvait plus rien
vouloir, que le prolongement de cette sensation de néant heureux.