XIX

Sur la mobile étendue de l'eau pailletée d'étincelles de soleil,

l'île Sainte-Marguerite dormait... Cannes, comme accoudée sur la

grande courbe de la plage, semblait une belle paresseuse. Les palmiers

disaient l'Orient. La mer aimait la terre et la terre la mer.

La première bouffée du parfum des orangers vint à leur rencontre,

lente, douce, pénétrante comme un aveu d'amour, comme une première

caresse, aussi profonde que timide.

Ils avançaient, fendant cette eau harmonieuse et cet air embaumé qui,

tous les deux, se déplaçaient à peine devant l'_Ibis Bleu_, grand

oiseau de mer nageant avec une aile entr'ouverte.

Les rêveurs d'amour se taisaient. Ainsi, en grand silence, pendant une

demi-heure, ils avancèrent vers la terre fleurie qui leur soufflait son

haleine tiède, parfumée, d'un grand désir végétal...

Le bruit doux de l'hélice lente s'arrêta.

L'_Ibis_ paresseusement filait encore, ouvrant sur ses vagues, derrière

lui, un grand éventail fait d'une écume blanche comme le duvet des

cygnes. L'ancre fut repoussée du bord. Elle tomba dans l'eau un peu

pâle, rose un peu, et sous sa chute, une gerbe de perles précieuses

monta épanouie pour retomber en pluie merveilleuse.

Et à peine arrêté, le yacht au mouillage vira sur lui-même comme pour

saluer tout le cercle de l'horizon.

Extasiée, émue d'un bonheur physique, vaste et profond comme tout le

ciel et toute l'eau, elle eut peur de sa joie, la sentit trop forte,

toute-puissante, comprit qu'elle n'avait plus rien à faire là, qu'elle

avait goûté en cette minute tout le charme promis et permis.

--Et maintenant, vite, partons! dit-elle.

Il ne chercha pas à la retenir.

--Armez le youyou! commanda-t-il.

Et ils allèrent vers le rivage, dans la petite embarcation du bord.

Ils n'étaient pas loin de la terre quand le train passa à grand tapage,

soufflant sa fumée noire, sifflant comme l'ironie.

Elise fut consternée.

--Pourquoi s'affliger? dit Pierre. Retournons tout de suite à bord. A

la nuit, vous serez chez vous.

Elle se taisait, fâchée, déconcertée, incertaine, embrouillant toujours

davantage les idées, les sensations et les sentiments, à mesure

qu'elle cherchait à les reconnaître en elle.

--L'enfant n'est pas seul, insistait Pierre, répondant aux

préoccupations douloureuses qu'il devinait. La vieille servante le

soignera bien, c'est un retard, un simple retard! Que voulez-vous

faire?... Attendre ici un autre départ?... Mais ce serait quatre heures

de perdues!

Ils retournèrent donc à bord.

Il se trouva qu'avec la permission du capitaine, le mécanicien était

allé à terre.

--Il va revenir dans un instant.

En attendant, on leur servit à dîner sur le pont, dans le rouf vitré.

Les stores étaient baissés, mais, dans le cadre de la porte grande

ouverte, à l'arrière, on voyait, par-dessus le couronnement, l'eau

scintiller, riche de mille tons fuyants et tendres...

L'animation de Pierre, la recherche jolie de la table surchargée

de fleurs, finirent par distraire les yeux d'Elise. Quand elle eut

mangé un peu, elle écouta, avec moins d'impatience, les explications

détaillées qu'il répétait:

--Songez donc, quel enfantillage! Rien n'est si changé à votre projet.

C'est, au lieu de deux ou trois heures, quatre heures d'absence,

voilà tout... Vous savez bien que l'enfant s'endort, le soir, avant

le dessert!... je le vois dormir d'ici... La vieille Marion est une

mère... Du reste, nous allons partir... Voici l'homme qui rentre à

bord...

Il appela le valet de chambre:

--Va dire que nous partons.

Elle se rassura à la fin. Qu'y avait-il, en effet, de si changé?

Le repas achevé, ils allèrent s'accouder ensemble comme au balcon, sur

le couronnement, pour assister au départ, pour voir s'éloigner la rive

et l'ombre monter.

Dans la grande paix du soir doré et pourpre la mer, calme, se berçait

elle-même, d'un balancement doux, à sa propre chanson, d'une voix basse

comme un soupir.

L'_Ibis_ se mettait en mouvement. Une brise toute faible, comme

fatiguée, vint du rivage, et il leur sembla que la terre, avec tous ses

parfums, se mettait à les suivre.

La nuit s'avançait aussi, de l'est, comme à leur poursuite, une nuit

pâle, pâle comme un visage d'amante,--mystérieuse comme le fond des

printemps et des rêves.

A côté du croissant fin, dans le ciel, une seule étoile brillait,

perdue et fidèle.

Pierre entendit, derrière eux, qu'on marchait timidement... il la

quitta...

Elise ne bougea point. Elle voulait ne rien perdre du spectacle, et

surtout ne plus retourner avec lui, à l'intérieur.

C'était le capitaine... il était tout confus d'avoir à déranger son

jeune patron, jusque dans ce recoin réservé où l'on était presque

invisible à l'abri du rouf.

--On ne m'a pas donné la route. Où va-t-on? demanda-t-il.

--A Saint-Raphaël, après une pointe au large, répondit Pierre à voix

basse.

Il revint s'accouder près d'elle, devant la beauté de la vie et du

monde, devant la mer et la nuit où, obstinément, le parfum des orangers

s'exhalait suave, perfide comme un charme...

[Illustration]

L'ibis bleu · 第 52 / 99 题