Il fit faire à sa chère Elise quelques promenades en voiture, aux
heures tièdes. On retourna ensemble à la ferme Antoinette où Elise
était retournée deux fois avec Georges.
Georges était toujours ravi de cette promenade. La plage de Fréjus
l'amusait. Il y cherchait des menues coquilles dans le sable, des
cailloux blancs, lustrés par la mer. Cette espèce d'ogre de Saulnier
l'attirait aussi comme un monstre inoffensif, drôle à regarder. Et
puis il y avait à la ferme les mulets et les chevaux, dont Saulnier
parlait si bien, un gros chien docile avec qui on pouvait avoir des
conversations interminables, et enfin la petite Toinette qui, dès ses
premières visites à la villa, où elle apportait de temps en temps des
œufs et des légumes frais, avait promis à Georges de lui donner quelque
jour un écureuil! un joujou vivant!...
--Allons voir si mon écureuil est arrivé, maman!
Mais l'animal était encore à naître, en tout cas à capturer. Saulnier,
piégeur à ses heures, n'avait pas pu encore en trouver un.
Ce jour-là, tandis que, dès les abords de la ferme, Georges,
joyeusement accueilli par le grand chien, était allé se rouler avec lui
dans l'herbe, on surprit Toinette en train de rire, sous les pins, avec
un joli gaillard qui s'esquiva au plus tôt sans désirer être vu.
Cela les amusa. Ils la taquinèrent un peu. Elle rougissait à ravir.
--Tu l'aimes donc?
--Eh! oui, je l'aime, pardi! que voulez-vous? Le bon Dieu nous a
commandé de quitter nos père et mère pour suivre un fiancé... C'est la
vie, pas vrai?
--Voyez-vous, la philosophe! s'écria Marcant charmé... c'est pourtant
vrai, c'est la vie, cela!
Cette idée que l'amour c'est la vie même, lui parut toute nouvelle,
dans ce cadre de nature ardente et large.
Il s'y intéressa.
--Comment s'appelle-t-il?
--François Tarin.
--Quand l'épouseras-tu?
--Je ne sais pas.
--Qu'en disent tes parents?
--Ils ne savent rien...
--C'est donc un secret, dit Elise, souriant avec bonté, que nous avons
surpris là?
--Oui, madame.
--Et tu ne nous demandais pas de ne rien dire?
--Non, monsieur.
--Et si nous l'avions trahi, ton secret d'amour?
--Que mes parents le sachent par vous ou par moi,--c'est tout égal; ou
peut-être, c'est mieux par vous... Et puis, à la grâce de Dieu! ce qui
doit arriver arrive.
--Pourquoi ne leur as-tu rien dit?
--Je n'ose pas encore. Mon père déteste la famille de mon amoureux.
--Pourquoi?
--Je ne sais pas, monsieur. Pour des bêtises qui se sont passées dans
les temps, entre les familles!... C'était entre mon père et le père
Tarin, qui est mort. Il n'y a plus que la mère et la mère-grand;--mais
mon père est têtu!
--Alors, s'il s'oppose, que feras-tu?
--Nous nous attendrons.
--Veux-tu que je lui en parle?
--Je crois qu'il ne faut pas encore...
Maître Cauvin, qui travaillait tout proche, arriva en ce moment, pour
goûter à l'ombre des pins...
Il s'avança avec aisance et demanda des nouvelles de la «bourgeoise».
La bourgeoise, c'était misé Saulnier. Il demanda également si on
trouvait bons, à la villa, les légumes et les œufs frais de la ferme...
Puis, se tournant vers Toinette:
--En voilà un, de panier,--le vôtre, monsieur et madame--en voilà un de
panier, qu'elle porte volontiers et qui ne la fatigue guère!... Plus
d'une fois, je vous assure, elle le pose en route, et la route n'est
pas toute droite, d'ici à votre villa! Elle nous en fait des contours
drôles, cette route!... Hier, par exemple, d'ici à Saint-Raphaël, ce
chemin-là passait par le Grand-Chêne!... N'est-ce pas, petite?
Les yeux de Cauvin riaient. Toinette était toute rouge comme un petit
coq. Elle redressa la tête, et frappant presque du pied:
--Qu'avez-vous à venir comme ça, vous, me tourmenter devant le monde?
Et qu'est-ce que vous voulez dire avec vos paroles qui vont loin?
Pourquoi m'épiez-vous, quand je sors? Les chemins que je choisis,
entendez-vous bien, ne regardent personne!
Elle était jolie à croquer, avec son air rebelle. Charmante à voir,
cette gentillesse jeune qui voulait paraître terrible, tout au moins se
faire craindre.
Cauvin, campé devant elle, oubliait qu'il venait pour manger et boire.
Il la regardait d'un air d'admiration heureuse, avec un sourire répandu
partout sur sa face énergique.
--Ne t'emporte pas, petite! Tu me plais trop quand tu es en colère! Ma
foi de Dieu! j'ai peur devant toi... Zou! gronde encore, que je vais
trembler!
--Aussi, vous me taquinez toujours.
--Pourquoi fais-tu la cachottière?
--A vous, je n'ai rien à dire: vous n'êtes pas ma mère, je pense! ni
mon père, voyons?
Une imperceptible pâleur passa sur le rude visage de l'homme. Ses yeux
se foncèrent. Elise et Marcant s'en aperçurent.
Cauvin, sous les grands pins, ouvrit son carnier qu'il venait de poser
sur la table de pierre, en tira sa gourde et il but.
--Va me chercher du pain et ne boude plus.
Et pendant qu'elle était absente:
--Ça se croit caché, ces petites, quand ça ne voit pas ceux qui les
regardent! mais je connais tout son manège... et j'ai l'œil ouvert sur
le grain. Son calignaire est un François Tarin dont jamais Saulnier
ne voudra pour elle, si je ne m'en mêle pas... Et si je m'occupe
d'elle--comprenez, monsieur, madame--c'est pour aider son bonheur... Je
n'ai pas d'enfant, moi, poursuivit-il avec une nuance d'embarras, et je
n'ai qu'elle qui m'intéresse... Je suis, savez-vous, son parrain, mais
elle n'a jamais voulu me dire «_parrain_» peut-être parce que je l'ai
souvent demandé, attendu que nous sommes (vous avez vu) un peu chien
et chat... N'empêche qu'elle doit savoir que je lui _veux du bien_, et
beaucoup!
Toinette revenait. Elle lui tendit un pain qu'il coupa, et, en se
mettant à manger, il lui dit:
--Tu sais qu'il va tomber, le grand chêne? Un de ces matins, j'y
mettrai la hache.
--Eh bien, c'est tant pis! vous savez que ça me fait peine. Pourquoi me
le répétez-vous?...
Elle boudait.
--C'est pour te «badiner» encore et te faire mettre en colère.
--Ça m'est bien égal.
[Illustration]
--Je croyais que la caille regrettait son nid!... Il y avait au pied
de l'arbre un joli buisson vert où le panier que tu portais hier chez
cette madame et ce monsieur que voici, s'est reposé un bon moment de
trop entre une Toinette que je connais et un François que tu connais
peut-être!...
Il riait de tout son cœur. Elle voulut fuir. Il la retint par un pli de
sa jupe et ils l'entendirent qui murmurait, avec une tendresse contenue:
--Ne dis rien à ton père, gente coquine!... c'est moi qui lui parlerai!
Quand il la lâcha, elle s'en alla, courant comme si le diable
l'enlevait! et lui, le dos contre un des grands pins, les deux bras
levés gaiement, riait d'un large rire heureux, tout en la suivant des
yeux.