Marcant se prenait à aimer le roman de cette petite.
--Si nous pouvions l'aider? dit Elise.
--Croyez-vous, maître Cauvin, que si nous en parlions au père, nous
autres, cela pourrait être bon?
--Sans doute, fit Cauvin, mais que lui diriez-vous? Il vous faudrait
connaître d'abord, pour lui en parler en bien, la famille du galant...
C'est tous des honnêtes gens... Vous pouvez les aller voir.
--Allons les voir, dit Elise.
Ainsi, en causant de fil en aiguille, il fut convenu qu'on irait.
Marcant, à l'occasion, _bibelotait_. Justement, disait Cauvin, ces
braves gens avaient une vieille table et deux ou trois vieilles
assiettes que des chasseurs, des Parisiens passant un jour par là,
avaient admirés. On n'aurait qu'à dire qu'on venait pour ça. Le hasard
ou les circonstances feraient le reste.
Tout heureux de voir Elise distraite par ce petit drame, Marcant, avec
elle et Georges, remonta en voiture. Cauvin indiqua au cocher la route
à prendre et la maison des Tarin. Ils partirent.
Non seulement le roman de la petite Toinon, mais en général la vie du
«travailleur de terre» intéressait Marcant. Il trouvait ces paysans du
Var singulièrement intelligents, indépendants et fiers. Rien de plus
juste. Hellènes et Arabes, ils sont artistes et pauvres sans trop en
souffrir, sans humilité d'attitude. Chrétiens et fatalistes, il ont
des attendrissements que leur inspire la crèche de Bethléem, populaire
parmi eux, et des résignations silencieuses qui rappellent le «c'était
écrit» de Mahomet.
Le plébéien Marcant se plaisait à les voir vivre chez eux, à prendre
sur le fait leur vie intime.
Arrivés chez les Tarin, les Marcant trouvèrent le jeune amoureux qui
les reconnut.
--On nous a dit, à la ferme Antoinette, lui expliquèrent-ils, que vous
vous déferiez peut-être de certaines vieilles assiettes... Les voici
sans doute, sur ce coffre?
François comprit très bien que c'était là un prétexte, et content de la
visite qu'il devinait favorable à ses désirs, il appela sa grand'mère.
--Ma mère, dit-il, est à la ville; mais elle va revenir bientôt.
La grand'mère, interrogée, refusa vivement de vendre les assiettes.
La mère, arrivant là-dessus, s'indigna même qu'on lui offrît de les
acheter.
--Songez un peu!... j'ai toujours regretté, mère, d'avoir vendu les
petites chemisettes, les layettes de mes enfants... C'est des choses
qu'on doit garder!
Les Marcant en voyaient assez pour être édifiés sur cette famille.
Ces gens étaient parmi les derniers qui restent fidèles aux souvenirs
du passé. Le père était mort, et le fils (chose assez rare parmi les
Provençaux, qui sont très Sarrasins) vénérait les deux femmes. Même la
mère le commandait. Il s'en trouvait bien.
On causa: ils s'apprivoisèrent. François offrit le verre de vin cuit
traditionnel, et, pendant que Georges y goûtait, Elise laissait manier,
par la grand'mère ravie, l'étoffe de son manteau pourtant très simple,
et la dentelle qui dépassait le bas de sa robe.
Cela fut cause que la vieille se mit à conter une naïve histoire, que
Marcant écouta avec ravissement.
--Quelle jolie histoire simple! disait-il en s'en allant. J'aime mieux
emporter ça qu'une de leurs vieilles assiettes! Et cette histoire
signifie qu'on peut souhaiter hardiment à la brave petite Saulnier
d'entrer dans la famille des Tarin... Ce sont de braves gens, ceux
qui content à leurs enfants, heureux de les entendre, des riens
aussi touchants! Vraiment, il aurait fallu écrire les paroles de la
grand'mère telles qu'elle les a prononcées.
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