VIII

«A bord de l'_Ibis Bleu_, rade de Saint-Raphaël.

20 février 188...

«... Non, non, cara mia, ombre très chère de mon amour perdu, et perdu

par ma faute, je ne mourrai pas sans t'avoir dit, tout comme s'il

pouvait encore se mêler à notre avenir, le charme infini, tout nouveau

pour moi, de mon pays que je découvre.

«Pourquoi notre année d'amour ne s'est-elle pas passée tout entière

au milieu de ces enchantements de nature où me voici, sur cette côte

merveilleuse, au bruit de la mer et des pins, au flanc des falaises

d'or, au bord des plages d'argent, sur ces petits promontoires qui

portent jusque dans l'eau des bouquets d'eucalyptus et de pins, au

fond de ces golfes qui sont comme les seins émus de la mer, mollement

pressés contre la terre...»

Le jeune homme qui écrivait s'interrompit...

--Tout ça, c'est de la littérature... Quel chien de métier!

s'écria-t-il tout haut en jetant sa plume dans un vaste plateau de

cuivre où se trouvaient, à côté de son écritoire en vieille faïence,

une tasse de café et quantité de cigarettes d'Orient.

Il se leva, but une gorgée de café, regarda la mer à travers la grosse

lentille d'un hublot, prit sur le plateau une cigarette, alluma, à la

flamme d'une lampe d'argent qui brûlait bleue sous un rayon de soleil,

l'éponge minuscule au bout d'un bâtonnet ciselé, huma deux gorgées de

fumée, et lança aussitôt la cigarette à la mer...

--Il n'y a pas à dire, songeait-il, je m'ennuie! Oh, mais là, dans les

grands prix!... Trop de bleu, trop de soleil, trop de ciel, trop de

Méditerranée, trop de temps, trop d'argent, trop de souvenirs, trop

de tout ce qui excite le désir! et pas assez de ce qu'on désire!...

J'ai bien peur de ne plus souffrir assez... déjà! Et c'est l'ennui,

ma parole, qui m'aura guéri de ma douleur... Je la regretterai, ma

douleur. Elle piquait dur, mais elle m'amusait: nous étions deux! Je

commence à me trouver trop seul. Ça se gâte... Est-ce que la douleur

serait du bonheur?

Cette pensée, qui lui parut profonde, eut l'honneur de fixer quelques

instants son esprit mobile, et il continua à monologuer mentalement,

curieux et ravi des mots qui se jouaient à travers sa cervelle...

Pierre Dauphin était un être très simplement compliqué, sceptique et

naïf, un véritable enfant, toujours en péril lui-même et dangereux

aux autres; au fond un bon jobard prêt à tout faire pour ne pas le

paraître. La plupart des sceptiques ne sont pas autrement! c'est bien

ce qui les rend redoutables.

Pierre Dauphin habitait Paris. Entraîné par une violente passion pour

une femme qu'il croyait libre parce qu'elle était divorcée, il venait,

pendant deux années, de vivre avec cet amour en tête. La seconde année

lui avait été un enchantement. Tout à coup, il avait découvert qu'il

n'était pas le seul maître de cette créature passionnément adorée.

De cela, il y avait deux mois. Alors, jouant les inconstants, il

avait fui, déclarant à la bien-aimée qu'il ne l'aimait plus, et ne

lui donnant point d'autre raison. De ce moment, sa maîtresse s'était

mise à le préférer, et «l'autre» avait passé de très vilains moments.

Pierre, les croyant heureux, souffrait étrangement. Il continuait son

rôle et écrivait à la dame des lettres où, entre deux descriptions de

paysages maritimes, il se blâmait de ne pouvoir aimer longtemps...

C'était une infirmité. Il était trop _de son siècle_, etc... Ainsi il

vengeait son orgueil. Et celle dont il avait dû faire patiemment la

difficile conquête, celle que, sans le savoir, il avait disputée à un

rival jusque-là très heureux, lui répondait par des rappels toujours

plus ardents. Et à mesure qu'elle s'emportait davantage, prise par la

vivacité des souvenirs, des regrets, des remords peut-être, irritée et

excitée par l'étrangeté de l'obstacle, par tout ce qui lui semblait

l'audace, l'originalité de l'amant perdu, à mesure, en un mot, qu'elle

était plus sincère, Pierre, la trouvant plus fausse, s'en séparait

toujours davantage de par sa volonté, bien que le désir en lui fût

toujours plus âpre. Toute la partie saine de son amour s'en allait,

tombait, séparée de l'élément passionnel qui fermentait davantage. Il

souffrait d'une véritable gangrène d'amour.

En réalité, fidèle à son tempérament intellectuel, il s'était trompé

cruellement sur un point capital de la situation, et cela de peur

d'être trompé. Il s'en doutait parfois, mais n'ayant aucun moyen

d'éclaircir ses doutes, il se dépitait toujours davantage.

Dans cet état, il était venu demander à son pays natal, aux libres

horizons de mer, une distraction salubre. Mais ni la solitude ni la

poésie des choses n'étaient faites pour le sauver. Seul maître à bord

du magnifique yacht de son père, il s'exaltait sans fin dans ses

espoirs, dans ses regrets, dans ses désespérances, alternés, égaux...

«Le remède, songeait-il, je le connais: un autre amour. Mais où le

prendre?» Et il se rendait très bien compte que, au fond, s'il se

rattachait encore, par des lettres quotidiennes, à celle qu'il fuyait,

il n'y avait plus guère à cela, dans l'heure présente, qu'une seule

raison: il trouvait difficile de la remplacer!

Ses souffrances étaient réelles. Tout saignait en lui. Son esprit

n'était qu'incertitude parce que la pensée ne trouve appui et repos que

dans le bien réel qu'on fait, et, à la vérité, il n'en faisait aucun.

Il ne faisait rien. Il n'avait qu'un idéal ou plutôt qu'un objectif:

se distraire. Or la suprême distraction lui semblait l'amour. Et il

se croyait abandonné. Il était donc en plein marasme; son égoïsme et

son orgueil en pleine détresse. La trivialité des amours de rencontre

l'écœurait; et il était difficile à ce jeune bourgeois, artiste et

grand seigneur, à la fois loyal et sceptique, de trouver une créature

qui eût l'éducation, les élégances dignes de ses habitudes, la franche

liberté qui rend estimables les amours libres, et l'esprit qui sait

tolérer les tristesses du doute, inévitables chez un «moderne» digne de

ce nom.

Avec cela, ne voulant point se donner à ses propres yeux le ridicule

de paraître élégiaque, Pierre, profondément triste, était enjoué et ne

parlait guère sans plaisanter. Tout ce qui était sérieux en lui, il le

cachait comme honteux--selon l'usage établi.

Artiste agréable, il dessinait, écrivait, prose et vers, et musiquait

gentiment, sans exceller dans aucun des trois arts. Mais, du haut de

son énorme fortune, il ne les considérait tous trois que comme des

moyens aimables d'employer son temps, de s'amuser lui-même avec une

expression quelconque de ses sentiments vrais, souvent contradictoires.

Oh! celui-là n'était pas tout d'une pièce, non! Et tout triste, comme

il était véritablement, il s'écria, parodiant Shakespeare, avec l'exact

souvenir de la pièce, de l'acte et de la scène: «Mon royaume pour une

femme!»

Il venait de juger, en la relisant, sa lettre «trop littéraire». Il la

brûla.

--Je ne lui écrirai plus; à quoi bon? Je vais lui renvoyer ses lettres.

Tant que quelque chose de matériel me rattachera à elle, je me

débattrai dans son souvenir sans pouvoir m'en évader.

Il regarda, en soupirant, le joli salon où il se trouvait, qu'il avait

fait tendre, au départ, de vieilles étoffes rares, et dont le large

divan lui servait de lit. Il souleva l'étoffe qui couvrait ce divan...

On a peu de place à bord des plus grands navires. On utilise les

moindres recoins: il y avait un tiroir dans le bois du divan. Il y prit

une boîte de fer, un petit coffre-fort banal, mais plein de lettres

chères. Il couchait sur les lettres de l'aimée,--et, depuis ce temps,

ne dormait plus.

Il referma le tiroir, posa la boîte sur la table et l'ouvrit avec

hésitation, puis, s'asseyant, il se prit à relire quelques-unes des

chères lettres... Mais, sentant son cœur éclater, il les remit toutes

brusquement sous clef.

--Une épitaphe à présent, dit-il.

Et d'un trait, il écrivit, sur une feuille blanche, quatre vers bien

courts:

Je vous tire ma révérence,

Petit fantôme d'un passé

Qui fut amour, joie, espérance,

Et n'est plus qu'un rien... effacé.

Il trouva cela drôle et il sourit.

Il posa la feuille de papier dans la boîte rouverte, sur les lettres,

puis il prit sur sa table une photographie encadrée. Il ouvrit un des

côtés du cadre épais, regarda un instant une longue boucle de cheveux

fauves qui s'y trouvait cachée, ensevelit le tout dans le coffret de

fer refermé, et monta sur le pont.

Je vais lui renvoyer tout ça... avec la clef.

Il portait cette clef à l'anneau de sa montre.

Il était près de midi.

L'_Ibis Bleu_ quittait la rade de Saint-Raphaël. Pierre promena ses

yeux éblouis sur ce rivage de rêve. «Ah! oui, pensa-t-il, voilà un pays

fait pour l'amour! Etre ici, être jeune, avoir sous ses pieds un bateau

comme celui-là, devant soi l'espace! à sa portée ce paradis terrestre!

Et n'être qu'un amant trahi, un homme riche et sans femme! jeune et

sans amour!...»

Un besoin de vivre, furieux, entra dans sa poitrine avec la fraîche

brise saline, mêlée d'une tiédeur hivernale qui, au Nord, eût été déjà

du printemps! Il étira ses bras tendus, avec une mollesse rêveuse,

et sentit sa vigueur s'éveiller en lui. Une mouette blanche rasa la

mâture, filant vers la terre. Il la suivit un instant de l'œil. Son

rêve vague l'accompagnait avec des ailes. L'oiseau semblait une colombe

qui serait retournée à terre, vers le colombier. Il volait à la hauteur

des toitures du rivage. Les blanches villas avec leurs balcons, leurs

terrasses, leurs fenêtres entr'ouvertes, appelaient toutes la lumière

du large. Elles se détachaient sur l'ondulation des collines chargées

de pins et de bruyères, verts en toute saison, si bien que par ces

jours de soleil, en plein février, ce paysage donne la sensation

d'un printemps frais. Par delà ces croupes, ces ondulations, ces

mamelonnements, l'Estérel dressait ses crêtes pierreuses, rougeâtres,

au-dessus desquelles il élevait, lui aussi, fièrement, des pinèdes

frissonnantes.

A gauche du jeune homme, qui regardait la terre, appuyé sur la lisse

de tribord,--par delà l'église neuve de Saint-Raphaël, avec ses deux

dômes, purement découpés en plein azur, et qui mêlaient au paysage

méridional un rêve de mosquée orientale ou de temple russe, le vieux

Fréjus apparaissait noirâtre, dominé par la pointe aiguë de son

clocher épiscopal. Et, derrière les aqueducs romains, noirs de lierres

feuillus, tout là-bas, c'était la partie haute du Var, les Maures

Grises, demi-nues, les premiers massifs des Basses-Alpes, où le genêt

se met à fleurir quand il est depuis longtemps fané dans la basse

Provence.

Pierre gagna l'arrière du yacht, et fut frappé par le contraste de la

plaine de Fréjus,--delta de l'Argens,--plate comme une petite Camargue,

qui bordait la mer d'une longue plage de sable, toute droite, où

s'effrangeaient les vagues en écumes diamantées. Dans cette plaine

semée de flaques d'eau saumâtre, de petits étangs, s'étalait l'Argens.

La plaine, à mesure qu'elle s'éloignait des bords, verdis çà et là

de tamaris et de roseaux, devenait cultivée, portait des blés et des

vignes, jusqu'aux rochers de Roquebrune où commencent les Maures

Vertes,--séparées de l'Estérel par l'Argens, des Maures Grises par la

belle vallée qui court de Toulon à Fréjus.

Ces Maures Vertes, ainsi groupées en massif isolé, surplombent la mer,

d'Hyères à Saint-Egulf.

Appuyé maintenant sur la lisse de bâbord, Pierre regardait s'ouvrir

le golfe de Grimaud, qui prenait la mer à deux bras amoureusement.

Saint-Tropez se mettait à paraître sous un paillettement d'étincelles

accrochées aux mailles légères d'une fine brume en train de fondre.

Il revint à l'avant. Par delà les grisailles de la carrière de porphyre

du Dramont, par delà le sémaphore d'Agay, qui s'érige au sommet

d'un cône de verdure, c'était l'île Sainte-Marguerite qui regarde

Cannes,--et c'était Nice, et c'était l'Italie...

Des souvenirs de poète et de voyageur se mirent à murmurer au fond de

sa mémoire. Naples, Procida, Ischia étaient-ils plus beaux?

Une volupté de stances lamartiniennes flottait dans l'air. Tout ce

paysage s'amollissait en courbes fondantes, en paresse rêveuse mêlée

d'éclat glorieux.

Les strophes de Lamartine _A Ischia_ lui vinrent naturellement à

l'esprit, et, en souvenir de la charmeresse à laquelle il venait de

dire adieu, il se récita à lui-même les deux vers mélancoliques et

célèbres:

Nous avons respiré cet air d'un autre monde.

Elise!... et cependant on dit qu'il faut mourir!

Une indignation le prit... Mourir! Ce mot s'imposa à lui. Il faudrait

mourir, en effet! La mort, cela existe. On meurt! Et cette magique

nature lui cria, par les mille susurrements des vagues ondulantes au

flanc de son yacht, le «_Hâte-toi, cueille le jour_,» de la sagesse

latine...

--Oui pardieu! je vivrai!... Au diable les morts!

Une idée lui vint:

--François, va me chercher au salon le petit coffret de fer qui est sur

ma table.

L'ibis bleu · 第 16 / 99 题