_Elise!... et cependant on dit qu'il faut mourir!_
L'oiseau mystérieux qui, en son cœur, avait tenté de soulever ses ailes
lorsqu'elle avait seize ans, les avait reployées pour ne plus les
rouvrir jamais. Elle avait cru épouser le jeune homme qui lui avait
donné cette émotion première. Elle en avait épousé, en réalité, un
autre. Le Denis de vingt-sept ans n'était plus le Denis de la vingtième
année. Il avait la même probité, il est vrai. Socialement, moralement
même, il valait mieux sans doute, mais il avait perdu, au regard
physique de l'amour, cet inexprimable attrait que la nature prête aux
êtres vraiment jeunes, en des heures diverses, et qu'elle retire quand
elle veut. Celui qu'Elise avait aimé était un adolescent que n'étaient
pas parvenues à déprimer complètement huit ou neuf années d'internat
universitaire. Celui qu'elle avait épousé était un jeune homme que cinq
ans de ministère «pris au grand sérieux» avaient voûté et vieilli,
assagi peut-être, mais beaucoup trop, et bien avant l'âge.
Elle ne s'en était pas aperçue!
--Elle est, grâce à Dieu, très province, disait Marcant, qui l'épousait
à cause de cela, avec le dessein bien arrêté de la maintenir telle.
J'épouse, disait-il, une femme pour moi!
Toujours aux côtés de sa mère attentive et tendre, n'ayant autour
d'elle aucun terme de comparaison, point de confidences de petites
amies, elle ne savait littéralement rien de l'amour; à peine ce que lui
en avait appris l'émotion sourde et voilée d'un jour de promenade à
Monceaux. Que la suite n'eût pas répondu à ce souvenir, que le bonheur
n'eût pas grandi en elle avec les ans, cela ne l'étonnait point. Tant
de gens répétaient si souvent autour d'elle: «La vie est triste, ma
chère! Quand on se porte bien, voyez-vous, c'est le bonheur; il n'y en
a pas d'autre: seulement, on ne s'en doute pas!»
Elle cousait, brodait, aux côtés de sa mère, l'aidait au petit ménage,
allait avec elle à la promenade, pas trop loin, la bonne dame étant
vite lasse. On voisinait avec une vieille demoiselle,--qui, à l'église,
le dimanche, s'asseyait près d'elles,--chez qui on allait le soir de
temps en temps passer une heure. C'était tout. Couchée à neuf heures
et demie, levée à six ou à cinq, selon la saison, Elise croissait
dans l'ombre comme un lis pâle mais plein de grâce. Longtemps sa mère
l'avait vêtue de noir comme elle. Cela permettait des économies. D'une
robe déchirée de la mère, on tirait aisément une robe intacte pour la
petite.
Et dans cette ombre, obscurcie, par la veuve, d'un éternel souvenir de
deuil, Elise était heureuse, d'abord par l'absence de maux, et puis par
l'affection grave et tendre, un peu réservée dans l'expression, dont
sa mère l'enveloppait. Si Elise n'avait pas eu son petit Georges quand
mourut sa mère, elle n'eût pu se consoler sans doute. Un vide immense
se serait fait dans son cœur, mais ce cœur chaste, profond, son amour
maternel avait suffi à le combler, comme y avait suffi jadis l'amour
filial, et elle aimait, de plus, son excellent mari. Pour lui, elle
éprouvait une tendresse peut-être un peu trop tranquille. Elle l'aimait
comme un bienfaiteur. Fiancé, elle l'avait aimé en bon parent. Il
n'avait éveillé en elle aucune passion. Il avait laissé dormir le lac
paisible et pur de cette âme de jeune fille... Jeune fille, en vérité,
elle l'était encore! Elle ignorait encore qu'il y eût une volupté,
noble et sacrée, mais impérieuse et souveraine. Le rêve qu'elle en
formait parfois devant une œuvre d'art, une peinture, ou au théâtre,
ou en écoutant de la musique, demeurait voilé... comme une révélation
commencée, aussitôt reprise.
Pour qui regardait attentivement, cette froide jeune femme de trente
ans avait, au coin des lèvres, une ombre, un rien inexprimable que
la jeunesse ne pouvait voir sans ressentir la jeunesse. Il y avait
là du sourire involontaire, de la passion qui s'ignore, du charme
insaisissable et impérieux, de la perfidie qui n'est pas possible et
qui pourrait bien devenir, un monde enfin, on ne sait quoi d'infini et
de subtil, comme le parfum de désir enfermé dans le bouton clos d'une
fleur et qui se révèle sans s'exhaler: le songe d'un rêve!
Ce qui se lisait au coin de cette bouche, c'était la toute-puissance
virtuelle de la vie, enfermée dans l'admirable créature qui n'en savait
rien encore.
V
Comment cela se faisait-il? C'est qu'il n'y avait eu entre eux que
des affinités de jeunesse, non point de nature personnelle. Les bons
sentiments avaient rendu ce ménage très convenablement heureux. Un
jeune homme avait désiré une jeune fille... voilà quelle était leur
histoire... Denis n'avait pas aimé Elise.--Mais alors, cette fidélité à
la promesse de mariage?
Eh, mon Dieu! M. Denis s'était établi avec l'idée d'épouser une
honnête fille qu'il connaissait bien, dont il se sentait sûr. Sa vue
pratique, son goût pour la vie régulière, son respect pour la probité,
l'aidaient à tenir la parole du fils Marcant. Son sentiment était
honorable, sage, ému même dans la cordialité franche. Mais l'amour?
l'amour qui fait réciter aux apprentis notaires des vers de Lamartine
et leur donne un air inspiré, le grand élan du cœur vers tout un
infini; ce remuement, au fond de soi, de tous les éléments de la vie
mis en tumulte; l'oppression mystérieuse? De tout cela l'heure sans
doute était passée. La jeune fille attendait un Denis qui ne revint
pas. M. Denis, en sept ans, avait jeté par-dessus les Moulins rouges
sa fleur de jeunesse. Une ferme volonté de travailler et de s'établir
honnêtement le préservait des excès, des exagérations--mais il ne
crut pas devoir garder, à une fiancée si lointaine dans l'avenir, une
fidélité angélique. Aucun sentimentalisme ne l'y inclinait. Il fit
comme les camarades, sans aucun remords et sans grande joie. Il en vint
même, par mesure d'hygiène, à consacrer un jour, qui était le samedi,
de huit heures à minuit, à des plaisirs raisonnés et méthodiques.
L'essentiel avait été d'abord de passer de bons examens,--puis, une
fois dans l'administration, d'avancer le plus vite possible, à force
d'assiduité, de zèle, d'intelligence prouvée, de travail effectif.
En résumé, Denis Marcant était un modèle d'honnête homme moderne, le
pendant au rebours de ceux qui oublient tout devoir pour ne se donner
que du bon temps.
Il les connaissait bien, ceux-là, et les tenait en horreur. Il en
avait autour de lui, dans ses bureaux... Albert des Lys, par exemple,
qui écrivait en deux mots et avec un y son nom de Délis, le type du
bureaucrate moderne, fignolé, pomponné, en habit tous les soirs, le
gardénia à la boutonnière, grand metteur à mal de femmes du monde.
Oh! ces femmes du monde! En parlait-il assez, ce Délis!--«Alors, lui
disait Marcant avec son gros bon rire de roturier, nous ne sommes pas
tous du monde? Moi, par exemple, je suis hors du monde? Je m'y suis
égaré quelquefois, dans votre monde! On y est pour le moins aussi bête
qu'ailleurs, et souvent beaucoup moins honnête!»
Il disait cela avant son mariage et sincèrement il s'indignait,
Marcant, de la facilité de langage et de mœurs qu'il voyait tout autour
de lui.
[Illustration: Denis se mit à lire tout haut des vers... (Page 8.)]
Le rude gaillard était un bourgeois de ce matin. Le fils du colporteur
n'avait pas encore affiné, autant dire corrompu, sa nature de paysan.
L'amour, selon lui, c'était de travailler pour sa femme et d'avoir des
enfants. Mais aussi, toute la légitime folie d'aimer, le bonheur d'en
avoir conscience et de s'y arrêter un temps, il les confondait avec
cette préoccupation maladive des raffinés qui ne pensent qu'au féminin
et à ce qui s'ensuit, ne parlent que par allusion, spirituelle
ou non, toujours suspecte, au même éternel sujet. Cette vibration
perpétuelle de la corde sensible, pincée d'un mot à tout bout de champ,
mettait cet équilibré hors de lui et il répétait souvent un proverbe
populaire:
Brave qui le fait
Coquin qui le dit!
Il avait assisté, en des recoins de salons mondains, à tant de
_fleurts_ qui lui semblaient des indécences, que le monde lui
paraissait moins aimable que son cabinet vert-olive du ministère. «--Et
tous ces pauvres maris, disait-il souvent, qui s'imaginent qu'on ne
leur a rien pris quand on à fleurté trois heures avec leur femme!...
En voilà des endroits où je ne conduirai pas la mienne!» Ces endroits,
c'était partout. Et, en vérité, sans les soirées officielles où il
était convenable qu'elle parût, pour saluer les ministres et leurs
femmes, madame Marcant ne se serait montrée nulle part.
Marcant, physiquement très fort, autoritaire, entêté, brutal, était, au
fond, un passionné et un jaloux. Derrière ses théories morales et dans
ses charges à fond de train contre la corruption du jour, il y avait
une âpre passion de mari calme et conservateur,--mais sa passion ne se
trahissait que par la violence de l'attaque contre l'Ennemi, jamais
par l'expression ardente envers l'aimée. L'Ennemi, c'était le bal, la
licence de langage, la grossièreté des hommes provoquée par l'accueil
riant que lui font les femmes. Oh! la toilette! les raffinements de la
toilette, l'impudicité subtile qui joue dans les moindres colifichets
féminins, tout ce je ne sais quoi qui est le suprême du «genre» et
qui ne vise qu'à appeler, qu'à irriter, à agacer le désir des hommes,
l'imagination lasse des vieux, celle déjà blasée des jeunes, tout
le moderne artifice de l'habillement féminin, dont l'essayeur à la
mode éprouve d'abord sur lui-même l'effet aphrodisiaque, cela mettait
Marcant dans des colères de chien de garde, risibles et touchantes à
voir.
--Ça n'est pas ça, la distinction! hurlait-il parfois au fumoir, où on
aimait à le lancer sur ce sujet «pour voir». Ça n'est pas ça, bien sûr.
J'en ai connu, des femmes distinguées. J'en ai connu... deux ou trois!
Elles sont mortes. Elles avaient entre soixante-dix et quatre-vingts
ans. Elles n'avaient donc plus d'âge. Elles n'étaient plus des
femmes et elles étaient encore la Femme, par un étonnant prodige de
distinction. Mais le diable n'y était pour rien;--et des jeunes filles
qui auraient aujourd'hui ce qu'avaient ces délicieuses grand'mères
seraient l'honneur de la France, tout simplement!
Et l'on riait:
--Courage, Marcant!
--Riez, riez, mes amis, et traitez-moi, si cela vous plaît, de paysan
du Danube! Il n'en est pas moins vrai que la robe fendue du Directoire
vous a donné Bonaparte. Elle vous le rendra, soyez tranquille!
--Eh! va donc, Marcant! J'aime ton boutoir!
Alors il chargeait:
--La femme honnête rivalise avec la cocotte. Mais qui donc payera la
robe fendue des deux rivales? La petite épargne, messieurs, que le
financier s'approprie avec la permission de tout le monde. S'il n'y
avait pas tant de robes fendues, il n'y aurait pas tant d'agio... Vous
embêtez le peuple, et vous le provoquez. Gare la vraie fin,--messieurs
les «fin de siècle»!
--Oh! oh!
--Je ne suis pas suspect de socialisme, moi, n'est-ce pas?
--Eh! eh!
--Eh bien! je vous déclare que si j'étais forcé d'opter entre la
corruption de tout en haut et la colère furieuse de tout en bas,--je
trouverais honorable de descendre!...
--Ah! ah!
--Et quand le pétard éclatera, pendant que vous accuserez le gueux qui
aura allumé la mèche, j'accuserai, moi, tous ceux qui auront allumé le
gueux! En fin de compte, une société n'exerce légitimement le droit de
répression que quand elle a su se discipliner elle-même...
--Il est superbe! Bravo, Marcant!... Si tu disais ça à Fourmies, tu
serais député du coup!...
--Fichez-moi la paix, tas de blagueurs!
Il sortait, furieux, un peu bourru avec sa femme, qu'il emmenait à
l'heure où l'on arrive.
Après des sorties pareilles, il s'obstinait pendant des semaines à ne
plus aller nulle part. Elle ne s'en plaignait pas. Elle s'était refait
à Paris une vie de province, recevait quelques femmes d'employés et
de chefs de bureau, au choix de Marcant,--et se contentait sur sa
toilette des éloges de ces Parisiennes modestes, mais qui, pour porter
joliment une robe bien troussée et bien moderne, valent des princesses.
C'est là,--on le sait dans le monde entier,--le triomphe de toutes les
Parisiennes. L'essayeuse des grands costumiers féminins n'est qu'une
ouvrière qui donne aux reines des leçons de maintien, et qui pourrait
dire: «... Voilà, Majesté, comme on porte une couronne...