--Laroche! cinq minutes d'arrêt!
--Ah! s'écria Marcant. Laroche! Je n'en suis pas fâché. J'ai bien
gagné mon repos: j'ai griffonné au moins dix brouillons de lettres! je
déjeunerai avec plaisir.
Son portefeuille bouclé, il le jeta sur le filet, sauta à bas du wagon
et tendit les bras à Georges qui s'y précipita, comme si c'eût été là
un geste de réconciliation. Il y avait beau temps que le père avait
oublié son: «Tu m'ennuies, Georges», mais le petit homme avait dans le
cœur une mémoire profonde.
En posant son enfant à terre, il l'embrassa; et Georges se mit à être
heureux.
Marcant aida sa femme à descendre, à s'emmitoufler de fourrures, fit
fermer le coupé à clef par le chef de train,--et ils gagnèrent le
wagon-restaurant.
--Quel sale temps! Quel chien de temps! grommelaient les gens autour
d'eux... On courait en frappant les pieds à chaque pas, fortement, sur
les trottoirs d'asphalte gluante. Les hommes avaient les mains dans les
poches, des bonnets et des casquettes qui leur couvraient les oreilles.
Des gens se heurtaient, parce qu'à force de relever jusqu'aux yeux les
cols de fourrure et les cache-nez, on n'y voyait plus... Et c'étaient
des demi-glissades, dans des viscosités fangeuses.
--Il faut avouer, dit Marcant, qu'il fait bien sale! Brr!... Tiens!
Edouard!
Il serrait la main d'un député.
--Un camarade de l'Ecole de droit, dit-il à sa femme, dès qu'ils furent
installés à leur table, dans le wagon-restaurant.
--Mais tu m'as présenté monsieur, dit-elle.
--Où cela, donc?
--Au dernier bal des Affaires étrangères, dit le député.
Les deux hommes aussitôt se mirent à causer, sans s'occuper davantage
de la mère et de l'enfant--qui, de nouveau, se prirent à suivre
des yeux le paysage monotone, les longues lignes d'horizon, mornes
dans la bruine, indifférentes, sur lesquelles s'élevait çà et là la
perpendiculaire d'un tronc de peuplier. Et le roulement saccadé des
voitures, auquel se mêlaient des grincements, semblait la musique
savamment appropriée à ce genre de tableau.
--Beau pays tout de même! fit Marcant. Il désignait des armées
d'échalas grimpant à l'assaut d'un mamelon.
--Il y a mieux! fit le député. Vous allez dans le Midi, madame?...
Est-ce pour la première fois?
--Pour la première fois.
--Alors, je vous en laisse la surprise... C'est dommage que vous ne
soyez pas partis par le rapide du soir. Vous auriez eu la magique
arrivée au bord de la mer, à neuf ou dix heures du matin:--la vue de
Marseille au soleil... si toutefois vous trouvez le soleil...
--Ce sera pour demain.
--Allez voir la Corniche... au bout du Prado.
--Certainement, si nous passons la nuit à Marseille; mais peut-être, si
ma femme n'est pas trop fatiguée, pousserai-je tout droit, cette nuit
même, jusqu'à Saint-Raphaël.
On était au café. Marcant avait coutume, après le déjeuner, de fumer un
cigare «bien gagné».
--Passons dans l'estaminet. Ma femme attendra ici. Quand elle a son
Georges, elle ne s'ennuie jamais...
C'était vrai.
--Je ne t'ai pas demandé ce qu'a ta femme, pour mériter d'être emmenée
dans le Midi? Rien de grave? C'est un prétexte, j'espère, sa maladie.
Marcant expliqua les choses. Elle avait pris un gros rhume et l'avait
négligé. Maintenant le médecin craignait que l'extrémité d'un poumon
ne fût légèrement atteinte. On ne l'avait même pas avertie, elle, pour
ne pas l'effrayer. Ce voyage était un acte de prudence. On faisait
de la médecine préventive. Il n'avait pas hésité. Leur fortune ne
leur permettait aucune fantaisie. Jamais ils n'avaient voyagé pour
leur plaisir. Ils s'étaient privés même d'un voyage à Dieppe ou à
Trouville. Depuis leur mariage, ils n'avaient plus quitté Paris ni
l'un ni l'autre. Elle ne connaissait même pas Fontainebleau. Le bois,
c'était toute leur «nature» et Versailles l'extrême limite de leurs
courses rustiques du dimanche. Mais vraiment les sites de Meudon et
de Saint-Cloud étaient bien assez beaux pour suffire aux besoins de
campagne d'un «rond de cuir», comme il s'appelait en riant. Pourtant,
il se faisait une joie de la surprise qu'ils auraient, sa femme et
lui-même, dans ce Midi dont on parlait tant, dans la patrie du «grand
Tartarin, troun de l'air!» Et les _clichés_ s'échangeaient à plaisir.
Marcant aurait pu ajouter, s'il eût jugé convenable de faire une
confidence, qu'un frère de son père, enrichi dans les soieries, veuf
sans enfant, lui avait depuis quelque temps montré de l'affection.
Flatté d'avoir un neveu dans les affaires d'Etat, il s'était pris d'une
belle passion pour le petit Georges, et, depuis un an, lui promettait
son héritage trois fois par jour. En attendant, pour preuve décisive
de sa sincérité, le bonhomme, après être allé voir le médecin d'Elise,
les avait décidés au départ par son insistance appuyée d'une offre de
six bons billets de mille francs à dépenser là-bas...--«La santé avant
tout, vois-tu, avait dit l'oncle. Emmène ta femme. Ça fera du bien au
petit. J'irai vous rendre visite un de ces matins... Avec tes six mille
francs, vous avez pour six mois là-bas de bonne vie facile. Je n'ai
plus de famille, moi... je ne veux pas vous perdre. S'il y a des oncles
avares, chacun son vice. Moi, je suis gourmand. Vous me ferez des plats
doux, Elise. Vous êtes remarquable dans le pudding...»
Marcant, de son oncle, ne soufflait mot, mais sur la santé de sa femme,
il ne tarissait pas.
Le député, accoudé au chêne lisse des tables de l'estaminet roulant,
écoutait à peine... Il rencontrait par hasard cet ancien condisciple
avec qui il n'entretiendrait jamais aucune relation suivie; il
allait descendre à Lyon; il l'avait interrogé par politesse sur la
santé de madame Marcant... Il ne tarda pas à l'interrompre pour lui
parler de tout autre chose. Il avait notamment une demande à faire
aboutir à l'Intérieur: Marcant pouvait le servir, mieux que le
ministre en personne... Et comme le moment était venu de quitter le
wagon-restaurant, il demanda la permission de monter un instant dans
le coupé de Marcant... On y serait donc quatre, mais l'enfant tenait
si peu de place!... Il fut, avec madame Marcant, d'une politesse
empressée, dans le trajet d'un wagon à l'autre.--C'étaient de banals
«Prenez garde... oh! pardon! Par ici, madame». Marcant suivait, donnant
la main à l'enfant...
[Illustration]
Ils étaient quatre maintenant, dans l'étroit coupé. Mais madame Marcant
n'avait point l'air nerveuse, ni même impatiente... Elle tiendrait
son Georges à côté d'elle, tout contre elle. Il aimait tant cela! Et
elle reprit sa rêverie calme, les yeux sur le paysage toujours plus
morne et plus froid. Elle tenait Georges enveloppé dans son manteau de
fourrure. Les hommes l'oublièrent. Le député se mit à assommer le chef
de division en l'entretenant avec minutie des intérêts de la commune de
Z, divisée en deux sections... La section B, qu'il soutenait, voulait
s'ériger en commune indépendante. La section A y résistait de toutes
ses forces.
--Ces questions-là ne sont pas toujours des plus simples, disait
Marcant. La condition _sine qua non_, c'est que la section B puisse
présenter un budget suffisant pour «voler de ses propres ailes». Le
conseil d'Etat n'accueillera ses prétentions que si la condition est
remplie. L'est-elle?
--La section séparatiste le croit.
--Mais l'autre conteste?
--Oui, car tout est dans la façon dont le partage sera fait, l'unique
propriété territoriale de la commune étant tout entière sur le
territoire de la section séparatiste.
--Heu! c'est tout à fait le cas d'une commune dont je viens d'examiner
le dossier, répondait Marcant... La commune de La Garde-près-Toulon
est composée de deux sections... Il y a bien vingt-cinq ans que la
section du Pradet postule pour être érigée en commune. Elle finira par
y réussir, sans doute, mais dans les conditions que j'ai dites. Ce sont
des questions, je vous le répète, qui ne vont jamais sans difficultés.
Un riche armateur de Marseille, M. Dauphin, s'est rendu acquéreur, dans
la commune de La Garde, section du Pradet, d'une propriété sise au bord
de la mer,--et depuis plus de trois ans, intéressé aux affaires de sa
section, il m'accable de notes, de rapports et d'explications. Je la
connais, votre question! La section du Pradet propose une soulte. Et
votre section B?
--Ma section B offre une soulte, également.
--Mais la section A n'en voudra pas, si les avantages du bien
territorial commun--droit par exemple pour les habitants pauvres de
ramasser du bois mort--ne peuvent, à ses yeux, ce que je conçois, être
remplacés par aucune somme une fois donnée?
--C'est bien cela. Ma section A refuse la soulte, affirma le député.
--Voyez-vous!... C'est point par point l'affaire que je viens
d'examiner, répondit Marcant. Je conclus dans mon rapport au partage
équitable du bien territorial commun,--à condition, toujours, que le
budget de la commune séparatiste soit suffisant...
Elle entendait tout cela, et, sur le même inépuisable sujet, bien
d'autres choses encore. C'était là les ordinaires conversations de
Denis avec les uns, avec les autres. Elle voyait la vie à travers une
poussière de dossiers remués. Doucement elle regarda son petit Georges,
et comme il avait fermé les yeux, tout blotti dans le pan de son
manteau ramené contre elle, elle s'endormit à son tour, paisiblement.