Comme madame Marcant attirait à elle son Georges pour mettre hors de
sa portée, dans l'étroit coupé, les précieux manuscrits du chef de
division, le train en marche sortait de la gare, au fracas cadencé des
plaques tournantes traversées successivement...
Madame Marcant soupira.
Elle prit son enfant sur ses genoux, et tous deux, elle et lui,
regardèrent le triste ciel de Paris mouillé, sous une neige qui fondait
en l'air. A travers cette brume apparaissaient de jaunes bâtisses
rectangulaires, des cheminées d'usine, de hautes murailles nues, les
devantures chocolat des marchands de vin, les vitres rouges d'une
lanterne de commissariat de police, et plus loin le lourd Panthéon sur
sa montagne Sainte-Geneviève;--et tout près la Seine grise, morne,
où semblaient se résoudre en eau, lamentablement, se traîner à terre
toutes les tristesses du ciel...
Madame Marcant soupirait. Pourquoi?
Ce n'était pas une romanesque. C'était une simple femme, bonne,
loyale, tendre, avec--chose plus rare que ne le croient les malins
eux-mêmes--un esprit juste, une vue tranquille et nette de la vie, une
exacte appréciation de ce qu'elle peut donner à l'ordinaire, et de ce
qu'on doit lui demander.
Que pensait-elle de Marcant? Eh! mon Dieu, ce que pensait de lui-même,
au fond, le digne employé. Elle vénérait sa patience, son activité
régulière et féconde, son esprit d'ordre, sa volonté établie, toutes
ses vertus domestiques et sociales. Elle voyait très bien qu'il avait
le cou, les jambes et les doigts trop courts,--et ne l'en aimait pas
moins. Elle s'était attachée à lui, à cause de toutes ses bonnes
qualités, et une fois conquise, elle avait cessé de songer à ses
défauts. Elle s'apercevait bien que l'esprit, chez lui, pour excellent
qu'il fût, était, comme ses doigts et son cou, un peu court, ou plutôt
trapu; sans élégance, comme sa personne. C'était en effet un esprit
tassé, qui tenait plus de place en largeur sur la terre solide qu'en
élévation dans l'espace libre. Mais elle le sentait bon, foncièrement,
et surtout de bonne volonté, capable de s'élever enfin, par la seule
force d'un raisonnement moral, aux plus hauts désintéressements. En un
mot, le trouvant supérieur en quelque manière, elle lui avait pardonné,
une fois pour toutes, de n'être pas en tout homme de distinction.
Fille d'un officier de marine mort aux colonies, elle était venue,
toute petite fille, vivre à Mâcon, avec sa mère qui y était née.
La veuve, modestement, rue de la Barre, vécut avec sa fille, d'une
petite pension de retraite obtenue à grand'peine, le mari étant mort
quelques mois avant l'époque exacte où sa veuve y aurait eu des droits
réglementaires.
Et à mesure que la vitesse du train s'accélérait, et que, sous le
gribouillis morne de la brume, fondait l'image de Paris, il semblait
à la douce madame Marcant que le train, en la ramenant, à travers
l'espace, vers le pays de Mâcon, où s'était écoulée son enfance, la
ramenait, dans le temps, vers son passé.
Marcant crayonnait toujours. Le petit maintenant, sans quitter des yeux
la vitre, s'était renversé sur la poitrine de sa mère... Elle revoyait
les pentes de la rue de la Barre pavées en galets pointus, descendant
vers la Saône; elle entendait ce bruit particulier de l'hiver dans
les villes sans charroi: le roulement sans fin des galoches de bois
qui battent le galet sonore... Le départ excitant son cerveau, elle
s'oubliait--pour se mieux ressouvenir... Voici sa mère avec ses
bandeaux plats et blancs, collés sur le front en ondes paisibles.
La chère dame travaille à quelque ouvrage de broderie qui ajoutera
aux ressources du petit ménage. Pourtant, par fidélité aux idées de
son mari l'officier de marine, qui méprisait un peu tout commerçant
ayant boutique sur rue, elle s'est refusée à l'achat d'un magasin
de papeterie, le plus fréquenté de la ville, que lui conseillait le
libraire Marcant. Madame Lefraîne rêve pour sa fille Elise, non pas un
officier de marine qui la laisserait veuve de deux ans en deux ans--ni
un officier de terre, grand Dieu, quelle horreur!--mais un avocat, un
médecin... qui pourrait devenir ministre!
La petite Elise grandit, douce, bien élevée par sa mère qui lui apprend
tout ce qu'elle sait, c'est-à-dire beaucoup de choses, y compris
l'anglais et la cuisine... La petite Elise a seize ans. Le fils du
libraire en a vingt. Il étudie le droit à Paris. Il a fait à Mâcon des
études brillantes. Il est sorti du lycée Lamartine en triomphateur.
Toute la ville en a parlé. Il deviendra un avocat hors ligne. Il paraît
qu'il est très sage, à Paris, le petit Denis Marcant. Tout le monde en
félicite l'heureux père. Elise et Denis se sont connus tout enfants.
On va quelquefois à la promenade, le dimanche, le long de la Saône, au
printemps et l'été. Denis Marcant, dans les saulaies, prend pour sa
petite amie des capricornes musqués, qu'on nourrit d'un peu de poire,
d'un peu de cerise. Un jour, à son premier retour de Paris, Denis a
proposé une promenade en bande, sous les ombrages de Monceaux, domaine
de Lamartine.
--C'est drôle, de toute la compagnie, disait-il en route, personne n'y
est jamais allé, à Monceaux!
--Pas même vous, madame?
On s'adressait à la mère d'Elise, qui se piquait de littérature. Mais
elle avait un principe: «Les auteurs, les plus beaux parleurs du
monde, c'est comme les prêtres qu'il ne faut voir qu'à la messe et à
confesse. Les auteurs, disait-elle, il faut les voir dans leurs livres,
voyez-vous! En dehors de leurs ouvrages, ce sont des hommes,--pires
parfois que les autres.» Elle ne s'expliquait pas davantage, et tout
le monde approuvait. Elle était pieuse, pourtant sans excès,--et elle
aimait Lamartine comme au temps où tout le monde l'aimait.
Arrivés à Monceaux, on se fit ouvrir le château.
--Ç'a n'a rien d'extraordinaire, disait-on à l'envi.
Dans le salon pourtant,--où tout était encore à sa place,--les vieux
fauteuils aux étoffes fanées, la vieille table, le papier de tenture
même, avaient je ne sais quel air de noblesse fière, sans pose, bien
simple.
Et sous les vieux arbres du parc, Denis se mit à lire tout haut des
vers, dans le deuxième volume des _Méditations_ qu'il avait apporté.
Denis lisait d'une bonne voix. Quand il allait au café, à Paris, ce qui
arrivait rarement, il y rencontrait parfois des poètes, des jeunes, qui
d'ailleurs méprisaient Lamartine et qui passaient leurs soirées à se
réciter leurs propres ouvrages...
[Illustration: Elle prit son enfant sur ses genoux... (Page 7.)]
Il répétait involontairement leurs intonations chantantes, et pour
qui n'avait pas entendu mieux _dire_, il «disait bien». Il avait
vingt ans, des gaucheries que rend jolies la jeunesse: il n'avait pas
découvert encore sa théorie un peu rêche du devoir. Il avait de
beaux yeux intelligents. Le printemps ajoutait à sa jeunesse le charme
de l'éternel rajeunissement... La petite Elise le regardait... Très
gentiment, il avait choisi la première pièce du livre, à cause du nom
propre qui commence le dernier vers. Il comptait sur «un effet»...
semble qu'en ces nuits la nature respire
Et se plaint, comme nous, de sa félicité!
* * * * *
Mortel, ouvre ton âme à ces torrents de vie,
Reçois par tous les sens les charmes de la nuit...
* * * * *
Sous ce ciel où la vie, où le bonheur abonde,
Sur ces rives que l'œil se plaît à parcourir,
Nous avons respiré cet air d'un autre monde,
Elise!...
Il sembla à la jeune fille qu'il lui parlait à elle, à elle-même,
puisqu'il la nommait. Elle prêta au lecteur toutes les grâces de parole
du poète. Denis Marcant soupirait son amour. C'était lui l'inspiré! que
dis-je, il était l'amour lui-même! Jamais elle n'avait rien entendu de
pareil...
_Elise!... et cependant on dit qu'il faut mourir!_
Elle n'écouta même point la fin du vers. Au mot d'Elise, prolongé
savamment par le lecteur, elle sentit son jeune sein doucement gonflé.
Il lui sembla que quelque chose dans sa poitrine, au plus profond
de son cœur, frémissait, quelque chose comme un oiseau, captif dans
la main fermée, qui veut ouvrir l'aile et fait un doux effort pour
s'élancer à l'espace, s'envoler au loin, se perdre au ciel... Et tout
bas, dans le secret même, elle prononça, en réponse à ce nom d'Elise,
le nom de Denis!
Cette journée était restée unique dans la vie d'Elise. Sensation,
émotion, poésie,--tout avait été vécu pour elle ce jour-là.
Au retour, le soir, sur la grand'route, dans l'ombre commençante, Denis
avait répété plusieurs fois le vers charmeur:
_Elise!... et cependant on dit qu'il faut mourir!_
Et elle avait gardé, dans l'exemplaire des _Méditations_ qu'il lui
avait offert en souvenir, un brin de lilas cueilli par lui ce même
jour: «Je vois bien que je vous aime!... Et vous, m'aimez-vous?»--Il
avait compris: _oui!_--à la manière dont elle n'avait pas répondu.
C'est ainsi qu'ils s'étaient fiancés.
Quand le brave garçon avait conté cela à son père le libraire,--qui
pourtant était arrivé à Mâcon, vingt-cinq ans auparavant, en
colporteur, la balle au dos,--le bonhomme fit la grimace. Il se
considérait comme une espèce de riche. La petite n'avait rien. Pourtant
il ne fut pas insensible.
--Voilà, dit-il, mon garçon, tu attendras sept ans,--et puis, si tu
n'as pas changé d'avis, eh bien, ça ira,--foi de Marcant!
Pourquoi _sept ans_? C'est le chiffre fatidique des amours bibliques
et des amours de contes et de chansons populaires. Le colporteur, qui
vendait des _Bibles_ et des _Contes de Perrault_, avait prononcé _sept
ans_, sans réflexion. Sept ans pour lui, c'était le Nombre, et sa
cabalistique était bien inconsciente.
Il comptait sans son hôte.
Le jeune homme avait d'abord travaillé ses examens de licence et, une
fois licencié, redemandé à son père de lui laisser épouser sa petite
amie.
--Tarare! dit le bonhomme, il n'y a que trois ans d'écoulés. J'ai fixé
sept ans... Pas un trimestre de moins! «Avant quatre ans, songeait-il,
le roi, l'âne ou moi--nous mourrons.»--Il faut d'abord, ajouta-t-il,
que nous soyons docteur à toutes boules blanches.
Deux ans plus tard, Denis Marcant réalisait le vœu de son père.
--Et maintenant? lui dit-il.
Le père Marcant, laconique, répondit:
--Trois et deux font cinq.
Denis entra dans l'administration avec un tel sérieux au travail qu'il
fut remarqué tout de suite, parmi tant d'employés que le métier désole
ou même exaspère. Un grand chef, frappé de ses facultés spéciales et
de son zèle, le poussa fortement, le chargea de lui débrouiller des
affaires très compliquées, s'engagea à l'aider de tout son pouvoir et
tint parole plus tard.
Pendant ce temps, Marcant père, comprenant enfin que M. Denis serait
exact à l'échéance, étudiait «la petite».
La petite devenait, auprès de sa mère, un modèle de femme de ménage.
Denis eut un jour vingt-sept ans et c'était un homme fait. Elle en eut
vingt-deux, et n'était toujours qu'une petite fille...
--Tu penses encore à ça, mon garçon? Sais-tu que la mère Lefraîne est
très malade?
--Alors, dépêchons-nous, mon père.
--Et sais-tu bien qu'elle emportera avec elle sa pension de veuve?
--Alors, allons-y tout de suite, papa.
Le vieux libraire, qui aurait préféré que mamzelle Elise eût
cinquante mille livres de rente, se mit à rire:--Il faut convenir
tout de même que tu es un brave garçon, mais bigrement entêté! Tiens,
embrasse-moi... et vas-y tout seul! Quand ça sera convenu, vois-tu,
je n'aurai plus rien à dire. Pour ce qui est de bâcler ça moi-même,
ça m'ennuie trop. Tu ne comprends pas? Je vais t'expliquer. Comme
commerçant, ça m'ennuie: c'est une affaire noire. Comme papa, eh! eh!
je me dis que, peut-être bien, c'est une affaire blanche... Tu me
désoles et tu me fais plaisir... Vas-y tout seul, polisson!... A ta
place, c'est moi qui aurais couru, sans écouter si longtemps ma vieille
bête de père!
Cent fois, Denis avait raconté ça à Elise.
--Est-il bon, hein?... Est-il assez bon!
En résumé, Denis, riche des six ou sept mille livres de rente que
devait lui laisser son père,--et que son travail pouvait tripler un
jour,--avait épousé une fille sans dot. Denis Marcant avait perdu son
père peu de semaines après son mariage, et on avait quitté depuis lors
et pour toujours la bonne ville de Mâcon. La mère d'Elise était venue
mourir à Paris deux ans plus tard, heureuse d'avoir connu le petit
Georges.
Elise n'avait pas d'autre histoire.
Ses cheveux châtains étaient foncés, mêlés de quelques coulées
blondes, trop lourds pour sa tête mignonne qui pliait avec grâce sous
cette massive coiffure. Mince et bien prise, point maigre, nullement
grasse, elle était jolie. Le cou un peu long. La poitrine jeune. Une
distinction innée lui donnait un peu de hauteur. Elle ne semblait pas
la femme de son mari. Une qualité les rapprochait: tous deux étaient
bons. Mais elle était de plus infiniment délicate. Peut-être n'en
savait-il rien, tant il était occupé.