II

Comme madame Marcant attirait à elle son Georges pour mettre hors de

sa portée, dans l'étroit coupé, les précieux manuscrits du chef de

division, le train en marche sortait de la gare, au fracas cadencé des

plaques tournantes traversées successivement...

Madame Marcant soupira.

Elle prit son enfant sur ses genoux, et tous deux, elle et lui,

regardèrent le triste ciel de Paris mouillé, sous une neige qui fondait

en l'air. A travers cette brume apparaissaient de jaunes bâtisses

rectangulaires, des cheminées d'usine, de hautes murailles nues, les

devantures chocolat des marchands de vin, les vitres rouges d'une

lanterne de commissariat de police, et plus loin le lourd Panthéon sur

sa montagne Sainte-Geneviève;--et tout près la Seine grise, morne,

où semblaient se résoudre en eau, lamentablement, se traîner à terre

toutes les tristesses du ciel...

Madame Marcant soupirait. Pourquoi?

Ce n'était pas une romanesque. C'était une simple femme, bonne,

loyale, tendre, avec--chose plus rare que ne le croient les malins

eux-mêmes--un esprit juste, une vue tranquille et nette de la vie, une

exacte appréciation de ce qu'elle peut donner à l'ordinaire, et de ce

qu'on doit lui demander.

Que pensait-elle de Marcant? Eh! mon Dieu, ce que pensait de lui-même,

au fond, le digne employé. Elle vénérait sa patience, son activité

régulière et féconde, son esprit d'ordre, sa volonté établie, toutes

ses vertus domestiques et sociales. Elle voyait très bien qu'il avait

le cou, les jambes et les doigts trop courts,--et ne l'en aimait pas

moins. Elle s'était attachée à lui, à cause de toutes ses bonnes

qualités, et une fois conquise, elle avait cessé de songer à ses

défauts. Elle s'apercevait bien que l'esprit, chez lui, pour excellent

qu'il fût, était, comme ses doigts et son cou, un peu court, ou plutôt

trapu; sans élégance, comme sa personne. C'était en effet un esprit

tassé, qui tenait plus de place en largeur sur la terre solide qu'en

élévation dans l'espace libre. Mais elle le sentait bon, foncièrement,

et surtout de bonne volonté, capable de s'élever enfin, par la seule

force d'un raisonnement moral, aux plus hauts désintéressements. En un

mot, le trouvant supérieur en quelque manière, elle lui avait pardonné,

une fois pour toutes, de n'être pas en tout homme de distinction.

Fille d'un officier de marine mort aux colonies, elle était venue,

toute petite fille, vivre à Mâcon, avec sa mère qui y était née.

La veuve, modestement, rue de la Barre, vécut avec sa fille, d'une

petite pension de retraite obtenue à grand'peine, le mari étant mort

quelques mois avant l'époque exacte où sa veuve y aurait eu des droits

réglementaires.

Et à mesure que la vitesse du train s'accélérait, et que, sous le

gribouillis morne de la brume, fondait l'image de Paris, il semblait

à la douce madame Marcant que le train, en la ramenant, à travers

l'espace, vers le pays de Mâcon, où s'était écoulée son enfance, la

ramenait, dans le temps, vers son passé.

Marcant crayonnait toujours. Le petit maintenant, sans quitter des yeux

la vitre, s'était renversé sur la poitrine de sa mère... Elle revoyait

les pentes de la rue de la Barre pavées en galets pointus, descendant

vers la Saône; elle entendait ce bruit particulier de l'hiver dans

les villes sans charroi: le roulement sans fin des galoches de bois

qui battent le galet sonore... Le départ excitant son cerveau, elle

s'oubliait--pour se mieux ressouvenir... Voici sa mère avec ses

bandeaux plats et blancs, collés sur le front en ondes paisibles.

La chère dame travaille à quelque ouvrage de broderie qui ajoutera

aux ressources du petit ménage. Pourtant, par fidélité aux idées de

son mari l'officier de marine, qui méprisait un peu tout commerçant

ayant boutique sur rue, elle s'est refusée à l'achat d'un magasin

de papeterie, le plus fréquenté de la ville, que lui conseillait le

libraire Marcant. Madame Lefraîne rêve pour sa fille Elise, non pas un

officier de marine qui la laisserait veuve de deux ans en deux ans--ni

un officier de terre, grand Dieu, quelle horreur!--mais un avocat, un

médecin... qui pourrait devenir ministre!

La petite Elise grandit, douce, bien élevée par sa mère qui lui apprend

tout ce qu'elle sait, c'est-à-dire beaucoup de choses, y compris

l'anglais et la cuisine... La petite Elise a seize ans. Le fils du

libraire en a vingt. Il étudie le droit à Paris. Il a fait à Mâcon des

études brillantes. Il est sorti du lycée Lamartine en triomphateur.

Toute la ville en a parlé. Il deviendra un avocat hors ligne. Il paraît

qu'il est très sage, à Paris, le petit Denis Marcant. Tout le monde en

félicite l'heureux père. Elise et Denis se sont connus tout enfants.

On va quelquefois à la promenade, le dimanche, le long de la Saône, au

printemps et l'été. Denis Marcant, dans les saulaies, prend pour sa

petite amie des capricornes musqués, qu'on nourrit d'un peu de poire,

d'un peu de cerise. Un jour, à son premier retour de Paris, Denis a

proposé une promenade en bande, sous les ombrages de Monceaux, domaine

de Lamartine.

--C'est drôle, de toute la compagnie, disait-il en route, personne n'y

est jamais allé, à Monceaux!

--Pas même vous, madame?

On s'adressait à la mère d'Elise, qui se piquait de littérature. Mais

elle avait un principe: «Les auteurs, les plus beaux parleurs du

monde, c'est comme les prêtres qu'il ne faut voir qu'à la messe et à

confesse. Les auteurs, disait-elle, il faut les voir dans leurs livres,

voyez-vous! En dehors de leurs ouvrages, ce sont des hommes,--pires

parfois que les autres.» Elle ne s'expliquait pas davantage, et tout

le monde approuvait. Elle était pieuse, pourtant sans excès,--et elle

aimait Lamartine comme au temps où tout le monde l'aimait.

Arrivés à Monceaux, on se fit ouvrir le château.

--Ç'a n'a rien d'extraordinaire, disait-on à l'envi.

Dans le salon pourtant,--où tout était encore à sa place,--les vieux

fauteuils aux étoffes fanées, la vieille table, le papier de tenture

même, avaient je ne sais quel air de noblesse fière, sans pose, bien

simple.

Et sous les vieux arbres du parc, Denis se mit à lire tout haut des

vers, dans le deuxième volume des _Méditations_ qu'il avait apporté.

Denis lisait d'une bonne voix. Quand il allait au café, à Paris, ce qui

arrivait rarement, il y rencontrait parfois des poètes, des jeunes, qui

d'ailleurs méprisaient Lamartine et qui passaient leurs soirées à se

réciter leurs propres ouvrages...

[Illustration: Elle prit son enfant sur ses genoux... (Page 7.)]

Il répétait involontairement leurs intonations chantantes, et pour

qui n'avait pas entendu mieux _dire_, il «disait bien». Il avait

vingt ans, des gaucheries que rend jolies la jeunesse: il n'avait pas

découvert encore sa théorie un peu rêche du devoir. Il avait de

beaux yeux intelligents. Le printemps ajoutait à sa jeunesse le charme

de l'éternel rajeunissement... La petite Elise le regardait... Très

gentiment, il avait choisi la première pièce du livre, à cause du nom

propre qui commence le dernier vers. Il comptait sur «un effet»...

semble qu'en ces nuits la nature respire

Et se plaint, comme nous, de sa félicité!

* * * * *

Mortel, ouvre ton âme à ces torrents de vie,

Reçois par tous les sens les charmes de la nuit...

* * * * *

Sous ce ciel où la vie, où le bonheur abonde,

Sur ces rives que l'œil se plaît à parcourir,

Nous avons respiré cet air d'un autre monde,

Elise!...

Il sembla à la jeune fille qu'il lui parlait à elle, à elle-même,

puisqu'il la nommait. Elle prêta au lecteur toutes les grâces de parole

du poète. Denis Marcant soupirait son amour. C'était lui l'inspiré! que

dis-je, il était l'amour lui-même! Jamais elle n'avait rien entendu de

pareil...

_Elise!... et cependant on dit qu'il faut mourir!_

Elle n'écouta même point la fin du vers. Au mot d'Elise, prolongé

savamment par le lecteur, elle sentit son jeune sein doucement gonflé.

Il lui sembla que quelque chose dans sa poitrine, au plus profond

de son cœur, frémissait, quelque chose comme un oiseau, captif dans

la main fermée, qui veut ouvrir l'aile et fait un doux effort pour

s'élancer à l'espace, s'envoler au loin, se perdre au ciel... Et tout

bas, dans le secret même, elle prononça, en réponse à ce nom d'Elise,

le nom de Denis!

Cette journée était restée unique dans la vie d'Elise. Sensation,

émotion, poésie,--tout avait été vécu pour elle ce jour-là.

Au retour, le soir, sur la grand'route, dans l'ombre commençante, Denis

avait répété plusieurs fois le vers charmeur:

_Elise!... et cependant on dit qu'il faut mourir!_

Et elle avait gardé, dans l'exemplaire des _Méditations_ qu'il lui

avait offert en souvenir, un brin de lilas cueilli par lui ce même

jour: «Je vois bien que je vous aime!... Et vous, m'aimez-vous?»--Il

avait compris: _oui!_--à la manière dont elle n'avait pas répondu.

C'est ainsi qu'ils s'étaient fiancés.

Quand le brave garçon avait conté cela à son père le libraire,--qui

pourtant était arrivé à Mâcon, vingt-cinq ans auparavant, en

colporteur, la balle au dos,--le bonhomme fit la grimace. Il se

considérait comme une espèce de riche. La petite n'avait rien. Pourtant

il ne fut pas insensible.

--Voilà, dit-il, mon garçon, tu attendras sept ans,--et puis, si tu

n'as pas changé d'avis, eh bien, ça ira,--foi de Marcant!

Pourquoi _sept ans_? C'est le chiffre fatidique des amours bibliques

et des amours de contes et de chansons populaires. Le colporteur, qui

vendait des _Bibles_ et des _Contes de Perrault_, avait prononcé _sept

ans_, sans réflexion. Sept ans pour lui, c'était le Nombre, et sa

cabalistique était bien inconsciente.

Il comptait sans son hôte.

Le jeune homme avait d'abord travaillé ses examens de licence et, une

fois licencié, redemandé à son père de lui laisser épouser sa petite

amie.

--Tarare! dit le bonhomme, il n'y a que trois ans d'écoulés. J'ai fixé

sept ans... Pas un trimestre de moins! «Avant quatre ans, songeait-il,

le roi, l'âne ou moi--nous mourrons.»--Il faut d'abord, ajouta-t-il,

que nous soyons docteur à toutes boules blanches.

Deux ans plus tard, Denis Marcant réalisait le vœu de son père.

--Et maintenant? lui dit-il.

Le père Marcant, laconique, répondit:

--Trois et deux font cinq.

Denis entra dans l'administration avec un tel sérieux au travail qu'il

fut remarqué tout de suite, parmi tant d'employés que le métier désole

ou même exaspère. Un grand chef, frappé de ses facultés spéciales et

de son zèle, le poussa fortement, le chargea de lui débrouiller des

affaires très compliquées, s'engagea à l'aider de tout son pouvoir et

tint parole plus tard.

Pendant ce temps, Marcant père, comprenant enfin que M. Denis serait

exact à l'échéance, étudiait «la petite».

La petite devenait, auprès de sa mère, un modèle de femme de ménage.

Denis eut un jour vingt-sept ans et c'était un homme fait. Elle en eut

vingt-deux, et n'était toujours qu'une petite fille...

--Tu penses encore à ça, mon garçon? Sais-tu que la mère Lefraîne est

très malade?

--Alors, dépêchons-nous, mon père.

--Et sais-tu bien qu'elle emportera avec elle sa pension de veuve?

--Alors, allons-y tout de suite, papa.

Le vieux libraire, qui aurait préféré que mamzelle Elise eût

cinquante mille livres de rente, se mit à rire:--Il faut convenir

tout de même que tu es un brave garçon, mais bigrement entêté! Tiens,

embrasse-moi... et vas-y tout seul! Quand ça sera convenu, vois-tu,

je n'aurai plus rien à dire. Pour ce qui est de bâcler ça moi-même,

ça m'ennuie trop. Tu ne comprends pas? Je vais t'expliquer. Comme

commerçant, ça m'ennuie: c'est une affaire noire. Comme papa, eh! eh!

je me dis que, peut-être bien, c'est une affaire blanche... Tu me

désoles et tu me fais plaisir... Vas-y tout seul, polisson!... A ta

place, c'est moi qui aurais couru, sans écouter si longtemps ma vieille

bête de père!

Cent fois, Denis avait raconté ça à Elise.

--Est-il bon, hein?... Est-il assez bon!

En résumé, Denis, riche des six ou sept mille livres de rente que

devait lui laisser son père,--et que son travail pouvait tripler un

jour,--avait épousé une fille sans dot. Denis Marcant avait perdu son

père peu de semaines après son mariage, et on avait quitté depuis lors

et pour toujours la bonne ville de Mâcon. La mère d'Elise était venue

mourir à Paris deux ans plus tard, heureuse d'avoir connu le petit

Georges.

Elise n'avait pas d'autre histoire.

Ses cheveux châtains étaient foncés, mêlés de quelques coulées

blondes, trop lourds pour sa tête mignonne qui pliait avec grâce sous

cette massive coiffure. Mince et bien prise, point maigre, nullement

grasse, elle était jolie. Le cou un peu long. La poitrine jeune. Une

distinction innée lui donnait un peu de hauteur. Elle ne semblait pas

la femme de son mari. Une qualité les rapprochait: tous deux étaient

bons. Mais elle était de plus infiniment délicate. Peut-être n'en

savait-il rien, tant il était occupé.

L'ibis bleu · 第 11 / 99 题