--Etes-vous bien installés, cher ami?
--Merci, parfaitement.
--Avez-vous prévenu le wagon-restaurant?
--Oui, parfaitement. Nous sommes de la fournée qui monte à Laroche.
--Avez-vous des coussins, madame?
--Nous avons les nôtres... un, deux et trois... fit la jolie voix
douce, un peu traînante, de Mme Marcant.
Elle comptait les jolis coussins de soie, brodés par elle-même, qu'elle
avait emportés pour le voyage.
--Et moi, je n'en use pas, fit Marcant.
--Comment! vous ne dormirez pas un moment, avant Marseille?
Le chef de division eut le sourire un peu grimaçant d'un athlète qui
porte cent kilos à bras tendu, et souleva à deux mains le portefeuille
magistral ouvert sur ses genoux.
--J'ai dans mon sac une excellente lanterne de wagon, dit-il, c'est
très commode.
--Bien du plaisir, mon cher! Et c'est cela que vous allez faire dans le
Midi?
--Oh! j'y vais pour ma femme. J'installe Mme Marcant et son fils,
et avant la fin de la semaine, je serai de retour.
--Allons, bon voyage.
--Adieu.
Madame Marcant eut l'inclination de tête, à peine indiquée et pourtant
souple, jolie, d'une grande dame, ce que ne put s'empêcher de se dire
M. le chef de la gare de Lyon, l'homme de France qui connaît le plus de
femmes du monde... puisqu'il connaît celles du monde entier...
--Georges, prends garde!
Le petit Georges, impatient, se penchait à la portière pour «voir
partir» le train.
--C'est l'heure, maman!
Marcant s'était remis à sa besogne, mécaniquement, dans le demi-jour
triste, jaunâtre, de cette voiture enfermée sous la toiture vitrée
de la gare. Il régnait là-dessous une lumière maladive de serre
froide, de galerie d'Exposition, obscurcie, diminuée encore dans
la chambre resserrée du coupé. Et l'odeur du wagon (poussière de
charbon, mouillure d'air venu du dehors et pénétrant les tapis, le
drap des banquettes, relent de parfums composites laissés là par les
voyageurs de la veille et des avant-veilles), cette atmosphère très
spéciale, vulgaire, écœurait un peu, montait au cerveau en tristesse
obscurcissante. Ici, Paris sentait la banlieue industrielle, la
fabrique graisseuse, mal entretenue, l'usine noire et salissante. Et
au cœur de tous les voyageurs, l'envie redoublait de se mettre en
marche, d'agiter l'air, qui par les vitres laissées ouvertes un moment,
traverse les voitures, et de s'éloigner de _cela_, de courir chacun
vers son désir, son espérance ou sa douleur, d'aller à l'inconnu qui
attend,--fût-il triste,--mais qui du moins est _ailleurs_.
Marcant ne voyait que ses dossiers, et, d'un geste menu, il couvrait
de signes rouges et bleus les marges de ses grands papiers à en-tête
imprimés: PRÉFECTURE DU VAR. OBJET: _Erection en commune de la section
du Pradet, Commune de La Garde._--COMMUNE DE Z: _De l'application
déplorable, dans la commune de Z, des justes arrêtés concernant les
chiens... Pétition d'un groupe de contribuables._
[Illustration]
Madame Marcant avait quitté son coin et tenait d'une main inquiète
son petit Georges par la ceinture. Il était vêtu d'un complet de
velours noir,--veste à grand col et culotte courte,--taillé et cousu
entièrement par sa mère,--auquel sa sveltesse, sa grâce naturelle,
donnaient un cachet de distinction rare.
Il ressemblait à sa mère.
Il battit des mains et sauta sur place:
--Nous partons! nous partons, maman!
Rarement, il disait: «Papa».
Cette agitation dérangea Marcant dans son honnête besogne. Il grogna,
machinal. Le crayon, sur les papiers poussés brusquement, avait tracé
un zigzag antiadministratif:
--Fais attention, Georges, tu m'ennuies!
Et à sa femme:
--Il ne va pas m'ennuyer tout le temps, j'espère!... Il faut que je
trime, moi!... occupe-toi de lui!
L'enfant regarda son père avec cet œil des bons chiens qu'on repousse,
et qui semble mesurer avec désespoir la distance infranchissable qui
les sépare de ce qu'ils aiment. Dans ce doux œil bleu d'enfant, il y
avait surtout, très visible, le sentiment de l'impuissance à s'exprimer
mieux. Marcant adorait son fils, comme il adorait sa femme, persuadé
que, travaillant pour eux du matin au soir, et souvent du soir au
matin, il était en règle avec sa conscience--lorsque ses dossiers
étaient au courant.
La fine nature nerveuse de l'enfant n'acceptait pas sans souffrance
ce point de vue rationnel. Il éprouvait plus que de la peine, une
angoisse, une sorte de désespoir profond, d'autant plus pénible qu'il
était muet, à ne pas être assez souvent caressé par son père, surtout
à être rebuté par lui, pour des raisons au-dessus de son intelligence,
peut-être au-dessous de sa nature.
Le premier malentendu entre le père et le petit garçon avait commencé
depuis deux ans déjà.
Le chef de division, en temps ordinaire, déjeunait seul chez lui,
à dix heures exactement, puis il courait à son ministère. Sa femme
et son fils déjeunaient deux heures plus tard. C'était l'ordre de
la maison, et rien de ce que réglait le méticuleux fonctionnaire ne
pouvait être dérangé aisément. Il étudiait les plus simples questions
domestiques comme «affaires d'Etat» et son coup de crayon rouge ou
bleu, approbation ou improbation, était moralement ineffaçable.
C'est à cet esprit d'ordre, à cette rigueur de méthode, à cette
inflexibilité dans l'énergie, que Denis Marcant, étudiant en droit,
fils et héritier d'un libraire aisé de Mâcon, avait dû son avancement
rapide. En vérité, il n'avait jamais eu d'autre protection que les
sympathies conquises par sa loyauté. On disait: l'intègre Marcant. Il
apportait, dans sa façon de juger toutes les affaires et de prendre un
parti, quelque chose de la solennité du magistrat. Il ne rendait pas le
devoir aimable, n'ayant pas plus de souplesse et de grâce dans l'esprit
qu'au physique, mais il imposait l'estime.
Un jour donc, deux années auparavant, Marcant s'était mis à table à dix
heures du matin, avec un appétit féroce. Il avait travaillé toute la
nuit.
--Si monsieur veut... dit la bonne, le voyant attaquer sa seconde
côtelette d'un air emporté, si monsieur veut, j'en mettrai une autre.
--Merci, il faudrait attendre.
Et comme il se versait à boire, il aperçut son Georges qui, pas plus
haut que la table, le regardait faire, avec une attention de chiennot
familier et gourmand.
Marcant, affamé, reprit sa fourchette, et le petit, avec un joli
mouvement de tête inclinée, accompagnait d'un regard de mendiant chacun
des bons morceaux dans le trajet qu'ils faisaient de l'assiette aux
dents du maître. Georges aimait beaucoup «le gras doré» des côtelettes.
Sa maman, si elle avait été là, même pressée, même préoccupée, même
ayant très faim, lui en aurait donné gros comme un pois chiche, et
Georges eût été le plus heureux des petits garçons gourmands. Le chef
de division, affamé, préoccupé, pressé, s'aperçut tardivement du manège
de l'enfant, du va-et-vient de ses yeux écarquillés pour mieux suivre
l'objet de sa convoitise, apparu, disparu...
--Vois-tu, mon mignon, dit-il de sa voix forte, j'ai besoin de manger
parce que j'ai besoin de travailler, et j'ai besoin de travailler parce
qu'il faut que je gagne ta vie et celle de ta maman. Elle te fera
déjeuner tout à l'heure. Moi, il me faut toute ma côtelette.
Et le dernier morceau convoité par l'enfant fut englouti par le brave
homme. On lui demandait une tendresse. Il avait donné une leçon. Il
était même assez content, le digne Marcant, de commencer si bien
l'éducation de son fils... «C'est en les prenant tout jeunes qu'on en
fait quelque chose.»
Hélas! le petit cœur du pauvre mignon, pendant ce discours, s'était
gonflé, gonflé... puis, gonflées aussi ses paupières. Et quand les
grosses jambes du père et le pan flottant de son éternelle redingote
trop longue eurent disparu derrière la porte refermée, Georges,
aussitôt, s'était élancé dans la chambre de sa maman, afin de sentir,
en pleurant, la chère robe sur ses yeux, sur sa figure: «Oh! ma maman!»
--Qu'as-tu?...
Pourquoi n'avait-il pas voulu répondre, l'enfant?
Le père, interrogé, s'expliqua, le soir.
--Tu n'avais pas tort, lui dit la mère, mais comment veux-tu qu'il
comprenne? Il vaut bien mieux le contenter en pareil cas; c'est si
facile. Tu sais qu'il est sensible comme une fillette. Je m'explique à
présent pourquoi il n'a pas voulu de côtelette, à déjeuner! C'est parce
qu'il avait gros cœur, en pensant à cette histoire... Il ne pouvait
pas... Les morceaux l'étranglaient.
--Mais aussi comment imaginer pareille sensiblerie! grommelait le bon
Marcant.
Et tandis qu'on disait: «Comment veux-tu qu'il comprenne?» il
comprenait très bien tout le principal de l'aventure, le petit garçon.
Son coude s'était oublié sur la table... Les quatre piquants de sa
fourchette lui retroussaient sa lèvre rouge. Il ne bougeait pas. Il
écoutait avec tous ses yeux. Il épelait la vie, et la vie lui entrait
au cœur, pénible et douce. «Maman me défend... Elle m'aime bien plus.
C'est papa qui ne comprend pas... Moi je comprends très bien...»
--Mange ta viande ce soir, au moins!
Il se leva et courut à sa maman. Elle le couvrit de baisers passionnés.
--Et moi? dit Marcant en riant. Il ne voyait rien du drame formidable
qui venait de passer sur le cœur de l'enfant, de l'impressionner pour
la vie, formant et déformant quelque chose en lui--pour toujours
peut-être.
Georges alla à son père et se laissa embrasser.
Et entre ce père et ce fils âgé de sept ans, il y avait, depuis deux
années, ce drame oublié de l'homme et qui, au cœur du tout petit,
tenait une grande place.