marier si elle pouvait deviner la centième partie du chagrin que
j'éprouve. J'avais promis à maman de ne pas l'en dissuader; car je
pense, comme elle, que le mariage est non seulement dans les
convenances, mais dans le devoir des femmes, et qu'on manque à Dieu en
cherchant à s'y soustraire.»
La princesse Marie a été fidèle à ce système, car, non seulement elle
n'a formé objection à aucun des mariages dont on a eu l'idée pour
elle, mais elle les a tous successivement fort désirés.
Son coeur malade demanda alors du secours à son imagination. Elle se
lia plus étroitement avec mademoiselle Antonine de Celles, et toutes
deux, se jetèrent dans une dévotion extatique qui marchait droit à
l'illuminisme. Sa gouvernante, madame Mallet, s'en alarma et avertit
la Reine dont la sage piété n'admettait pas ces aberrations. Elle
retint la princesse Marie auprès d'elle plus constamment et profita du
mariage de mademoiselle de Celles avec monsieur de Caumont pour
l'éloigner de l'intimité de sa fille.
Je crois que madame Mallet commençait à s'inquiéter de l'avenir de la
jeune princesse; elle l'aimait d'une extrême passion. Avec un grand
fonds d'instruction, madame Mallet avait peu d'esprit. Le coeur et le
dévouement lui en tenaient lieu, et ses deux augustes élèves ne
pouvaient tomber en meilleures mains pour en faire des personnes
également vertueuses et distinguées.
Mais il aurait fallu une véritable supériorité pour être en état de
défendre la princesse Marie d'elle-même; et madame Mallet, encore
affaiblie par un état maladif, n'était pas capable de cette tâche. Dès
longtemps, elle était sous la domination absolue de son élève, qu'elle
adorait, et plus propre à se laisser séduire par elle et à entrer
dans les faiblesses de son âme qu'à l'aider à les corriger.
Cependant, elle assista utilement la Reine dans l'entreprise de mieux
régler les sentiments religieux de la princesse. Le mysticisme
disparut peu à peu, et, quoique sa piété conservât quelque chose de
plus exalté que celle de sa mère et de ses soeurs, cependant elle
avait perdu le caractère d'illuminisme auquel elle était près
d'atteindre.
Privée de l'expansion que ses sentiments trouvaient auprès de sa soeur
Louise, ils refluèrent sur elle-même, et c'est dès cette époque que je
commencerai à placer les ravages que le moral a faits chez elle, aux
dépens de la vie, non pas dans un progrès constant, mais par des
crises de souffrances intérieures qui ne trouvaient plus où
s'épancher.
Elle rêvait un sentiment exclusif et se plaignait de n'en point
inspirer. Lorsqu'on lui représentait tous ces liens de famille dont
elle était entourée, elle répondait que ses parents l'aimaient pour
son huitième d'enfant, que ses frères et soeurs avaient sept frères et
soeurs sur qui répandre leur amour. «Louise, seule, ajoutait-elle,
s'identifiait à moi et maintenant elle a un mari et des enfants qui,
bien naturellement, absorbent ses affections.»
La mort de madame Mallet mit le comble à l'amertume de ses pensées.
Elle expira entre les bras de la jeune princesse qui l'avait soignée
comme une fille, comme une garde, comme une sainte, ne la quittant ni
jour, ni nuit, lui rendant tous les soins matériels et l'exhortant
comme un pasteur des âmes.
Après avoir elle-même rabaissé pour toujours les paupières de sa
vieille amie, elle se jeta dans les bras d'Olivia de Chabot qui
l'avait assistée dans ses pieuses assiduités et partageait sa
profonde affliction.
«À présent, dit-elle, il n'y a plus personne sur la terre qui m'aime
mieux que tout le monde.»
Olivia protesta de cette vive amitié de jeunesse qui l'unissait à la
princesse.
«Oh, ma chère Olivia, vous avez votre famille, et puis vous vous
marierez, et vous devez préférer votre mari à toute chose!»
Cette idée d'union conjugale poursuivait toujours la princesse Marie
comme le seul type du vrai bonheur.
L'intérieur de sa famille, à la vérité, devait l'entretenir dans cette
pensée, et la Reine s'était toujours attachée à l'inculquer à ses
filles dont elle désirait passionnément le mariage.
Aussi, y avait-il toujours quelqu'un en perspective; mais tous
manquaient, les uns après les autres, et la princesse Marie retrouvait
encore là ces entraves de son état de princesse qui lui paraissaient
sans aucune compensation parce que tous les nombreux avantages, qui en
résultaient pour l'agrément de sa vie, lui étaient trop familiers pour
qu'elle pensât à les remarquer.
Cependant, jamais il n'y eut d'étiquette moins gênante, et la Reine
s'appliquait à donner à la princesse la liberté compatible avec un
ordre de société où la presse, dans sa licence, s'attaque à tout ce
qui devrait inspirer le respect, dès qu'on peut l'apercevoir du
dehors.
La princesse Marie avait pourtant réussi à s'attirer une certaine
popularité, et ce n'était certes pas en la cultivant. Je me rappelle
qu'un jour, où j'avais dîné aux Tuileries, elle était debout devant le
feu, appuyée sur un grand écran, placé en avant d'elle, et sur le bout
duquel je m'appuyais aussi.
Le salon était plein de députés, dont les uns avaient dîné au château
et les autres arrivaient en _visite_ (car cela s'appelle des _visites_
à présent; il y a huit ans, j'aurais écrit _étaient venus faire leur
cour_, soit remarqué par parenthèse). La Reine allait des uns aux
autres, distribuant ses gracieuses politesses.
La princesse Marie me dit: «J'examine depuis un quart d'heure si
celui-là échappera à maman;» et elle me désigna un petit homme à la
mise aussi chétive que plébéienne, réfugié entre une console et un
fauteuil.
Au même instant, nous vîmes la Reine se diriger vers lui. La princesse
me regarda en souriant: «J'aurais été bien étonnée si maman ne l'avait
pas déniché.»
Quoique je n'eusse aucune liaison particulière avec la princesse
Marie, l'habitude de la voir dès sa plus tendre enfance et peut-être
aussi mon caractère me donnaient mon franc parler avec elle, et je lui
répondis: «Si Madame assistait un peu plus la Reine, sa tâche serait
moins difficile.
--Moi! j'en serais bien fâchée; je n'y entends rien.
--Tant pis, Madame, car c'est votre métier. Chacun a le sien dans le
monde, et si vous saviez combien un mot obligeant, une mine gracieuse
des personnes de votre rang donnent de popularité et attirent de
partisans!»
Elle me mit la main sur le bras et, m'arrêtant tout court, moitié
riant, moitié sérieusement:
«Ah! ma chère madame de Boigne, voilà deux mots qui gâtent toute votre
morale: la popularité!... des partisans!... Mais c'est une lâcheté de
s'humilier devant des gens dont on ne se soucie pas, que parfois on
méprise, pour obtenir leur suffrage. Cela n'est plus de notre temps,
et, d'ailleurs, croyez-moi, cela ne sert à rien.»
Je niai cette assertion. La conversation se prolongea encore quelque
temps. Je lui citai de nouveau l'exemple de sa mère. Elle convint de
la vénération et de l'amour qu'elle inspirait; «Mais aussi, c'est que
maman est la perfection: qui oserait se flatter de la représenter?»
J'avais trop de respect pour la vérité pour lui répondre: _Vous,
Madame_; mais je lui dis qu'on pouvait, au moins, chercher à l'imiter.
Elle reprit en riant qu'elle ne commencerait toujours pas en allant
parler, à tous ces messieurs noirs, et, de là, me déduisit, avec
beaucoup de grâce et plus d'esprit que de raison, que, dans le siècle
où nous vivions, les princes n'étaient plus entourés d'assez
d'illusions pour être tenus à faire des frais de politesse, que chacun
était jugé pour sa valeur intrinsèque, et: «au bout du compte,
dit-elle en finissant, ce n'est pas parce qu'elle a été chercher ce
petit homme, derrière son fauteuil, que la Reine est chérie et
respectée, c'est parce qu'elle est une excellente mère, une excellente
épouse, une femme qui fait plus qu'accomplir tous les devoirs que le
Ciel lui a commis.»
On voit que, toujours, chez la princesse Marie, l'idée des joies et
des devoirs du ménage surnageait dans sa pensée. Je n'oserais pas
affirmer que peut-être, au milieu de tout son libéralisme professé et
certainement à son insu, son vieux sang Bourbon ne remontât vers sa
source et, se refoulant dans ses veines, ne lui inspirât un peu de
répugnance pour les gens avec lesquels la révolution de Juillet la
forçait à frayer et n'augmentât son dédain pour la popularité.
Quoi qu'il en soit, elle se tenait fort éloignée de toute politesse
banale, et les réceptions de Cour lui paraissaient de rudes corvées.
Les bals même lui étaient devenus désagréables dès que les invitations
s'étendaient au delà d'une stricte intimité.
La pauvre Reine dit à présent: «Marie était trop, parfaite pour ce
monde; nous ne la comprenions pas; elle planait trop au-dessus de
nous.» Mais alors, elle, aurait mieux aimé qu'elle fût plus terre à
terre dans le salon, et je l'ai souvent vue souffrir de ses réticences
peu obligeantes.
Ce qui m'a fait naître l'idée des instincts princiers que la princesse
Marie possédait sans s'en douter, c'est qu'elle n'était jamais si
heureuse que pendant les visites prolongées qu'elle faisait à la reine
des Belges que les habitudes allemandes de son mari ont entourée de la
plus étroite et minutieuse étiquette.
Madame Adélaïde m'a souvent dit qu'elle en périssait d'ennui au bout
de quatre jours; et sa nièce, bien plus jeune, plus active, plus
sujette au dégoût de toutes choses, y prolongeait son séjour pendant
des semaines avec une vive satisfaction et nous revenait sensiblement
moins attristée qu'elle n'était partie. À la vérité, cela se peut
expliquer par la tendre affection qui liait les deux soeurs.
Si je n'ai point du tout parlé de la princesse Clémentine jusqu'à
présent, c'est que, tant qu'a duré son éducation, c'est-à-dire
jusqu'en 1836, sa gouvernante madame Angelet, femme d'un rare mérite,
qui ne se faisait point d'illusion sur la princesse Marie et voyait
_au moins_ ses inconvénients, craignant l'influence qu'elle pouvait
exercer sur une jeune imagination, tenait sa soeur très éloignée
d'elle.
J'ai lieu de croire que la Reine partageait la pensée qu'il y avait
avantage à affermir la raison de Clémentine, avant de la livrer à la
séduction de l'esprit de Marie. En tout cas, le succès a justifié la
prévision. La princesse Clémentine est véritablement de tout point une
princesse accomplie. Elle ne dédaigne pas son état, et je ne l'en
estime que mieux.
Pendant l'hiver de 1834, monsieur le duc d'Orléans donna des bals à
ses soeurs dans ses appartements. On y remarqua un groupe représentant
Jeanne d'Arc à sa première bataille. La guerrière passe sur le corps
d'un ennemi renversé et partage la répugnance de son cheval.
L'expression de candeur et de pitié, qui se mêle sur son visage à
celle de l'inspiration, est aussi supérieurement sentie que rendue, et
le modelé des figures et des chevaux sans reproche. Les connaisseurs
se passionnaient pour ce joli ouvrage d'un auteur anonyme.
Au second bal, quelques indiscrétions désignèrent le nom de la
princesse Marie. Ce fut ainsi que son talent si remarquable pour la
sculpture fut révélé. Il avait été tenu caché jusque-là dans le fond
de son atelier, et monsieur le duc d'Orléans n'avait obtenu qu'à
grand'peine la permission de faire mouler ce groupe.
Elle travaillait, dans le même temps, un magnifique surtout que
monsieur le duc d'Orléans fait faire dans le style de la Renaissance
et qui peut rivaliser avec les plus beaux ouvrages de Benvenuto
Cellini.
Ne s'en tenant pas à un seul genre, la princesse Marie composa des
dessins de vitraux, dont on voit un échantillon dans la chapelle de
Saint-Saturnin, à Fontainebleau. Elle en avait déjà fait exécuter pour
son cabinet et pour un pavillon gothique du château de Laeken. Mais
son portefeuille en était encore riche, lorsqu'il fut consumé par un
incendie dont je parlerai plus tard.
Je ne sais pas précisément à quelle époque le Roi lui commanda la
statue de Jeanne d'Arc pour Versailles. Le secret en fut gardé, même
pour l'intimité, et la statue était placée avant que personne ne se
doutât de son existence. Je ne crois pas qu'il y eût de flatterie dans
l'admiration générale qu'elle excita, lorsqu'elle fut livrée aux yeux
du public, à l'ouverture du palais de Versailles. On ne flatte guère
les femmes au temps où nous vivons, et point du tout les princesses.
Je vis, dans le même temps, par faveur spéciale, dans l'atelier de la
princesse, sa statue de l'ange de Moore portant au ciel, dans le creux
de sa main, une larme du pêcheur repentant. Elle me parut charmante et
supérieure à la Jeanne d'Arc. Elle n'a point encore été livrée aux
yeux du public, et je ne sais pas ce qu'il en pensera.
Le prince Léopold de Naples se querella (car, malgré le rang des
personnages, on ne peut se servir d'une expression plus relevée) se
querella donc avec le Roi son frère. Il vint chercher un abri à la
Cour de France où il fut reçu comme l'enfant de la maison. La Reine
interposa ses bons offices entre ses deux neveux.
Le prince Léopold témoigna bientôt un vif désir de contracter avec la
princesse Marie une alliance dont il avait déjà été question. La Reine
douairière de Naples le souhaitant extrêmement, le Roi ne s'y opposait
pas formellement, mais se refusait à tous les arrangements nécessaires
à l'accomplissement de cette union et rappelait son frère.
On eut ici le chagrin de le voir partir sans avoir rien conclu, après
un séjour prolongé et des empressements assez marqués pour avoir
attiré l'attention de tout le monde. La princesse en fut cruellement
blessée et la Reine, qui s'accusait de l'avoir encouragée à souhaiter
cette alliance de famille, profondément affligée.
Le prince avait promis d'emporter le consentement de son frère, mais
la Reine-mère mandait qu'il n'aurait pas assez de fermeté pour oser
l'exiger.
L'amiral de Rigny fut envoyé à Naples pour forcer le Roi à s'expliquer
catégoriquement. Une conversation de dix minutes entre l'ambassadeur
extraordinaire et Sa Majesté Napolitaine amena une rupture ouverte.
L'amiral s'embarqua sur une frégate qui l'attendait et les légations
furent retirées de la part des deux Cours.
Peu de semaines après, la reine de Naples (à l'influence de laquelle
on attribuait les répugnances du Roi à une alliance française) mourut
en couches, et trois mois ne s'étaient pas écoulés que le souverain
veuf se mit en quête d'une nouvelle épouse.
Il visita successivement les Cours catholiques d'Allemagne et vint
enfin à Paris, malgré des relations si peu amicales qu'il n'y avait
pas même un ambassadeur.
Je crois être sûre qu'autant notre Reine et sa fille avaient désiré le
mariage du prince Léopold, autant elles auraient craint celui du Roi,
et, si la politique avait entamé une pareille négociation, elle aurait
trouvé de grands obstacles dans l'intérieur du palais.
Toutefois, la conduite du roi de Naples n'en fut pas moins étrange et
maussade pour nos princesses, car l'âge de la princesse Clémentine
permettait qu'il pensât à elle. Il passa trois semaines à Paris, ayant
l'air de les examiner et presque de les courtiser, et, dès le
lendemain de son retour à Naples, fit demander officiellement la main
de l'archiduchesse Thérèse.
On ne pouvait choisir des formes plus désobligeantes. Elles furent
péniblement senties par la princesse Marie, et sa tristesse en
augmenta.
Je tiens d'une de ses amies les plus intimes, qui l'engageait à
prendre l'attitude d'une personne se refusant au mariage et lui
représentait l'agrément de sa position dans une famille si unie, avec
des talents supérieurs qui l'éloignaient de l'ennui, qu'elle s'écria
tout à coup: «Et lorsque je me présenterai devant Dieu, avec mes
figurines dans les bras, que lui répondrai-je quand il me dira:
«_Est-ce pour cela que je t'ai envoyée sur la terre!_»
Plus tard, lorsqu'elle se plaignait, suivant son usage, de ce qu'il
n'y avait rien d'exclusif dans les sentiments qu'elle inspirait, son
amie lui fit remarquer que l'_exclusif_ ne se trouvait que bien
rarement dans aucune espèce de relations.
«Vous ne me comprenez pas, ma chère; vous parlez d'amour, et moi du
lien conjugal. C'est bien différent! Un époux n'a qu'une épouse; une
épouse n'a qu'un époux. C'est l'ordre de Dieu et, de cette union,
viennent tous les biens, tous les bonheurs et tous les devoirs pour
lesquels nous sommes créés.»
Les soins de la Reine avaient constamment tendu à préparer ses filles
à devenir bonnes mères et bonnes femmes. Ils avaient germé dans le
sein de la princesse Marie au delà de ce qu'elle-même aurait souhaité,
car le retard de son mariage la rendait très malheureuse. Sa santé
s'en ressentait; son changement et sa tristesse augmentaient.
La Reine se tourmentait; et, pour apporter quelque distraction à cet
état, madame Adélaïde mena la princesse à Bruxelles où elle la laissa.
Elle ne revint à Paris qu'avec la reine des Belges, pour assister au
mariage de monsieur le duc d'Orléans.
Sa profonde mélancolie fut visible à tous les yeux pendant les fêtes
données à cette occasion. Il s'y joignit l'irritation d'apprendre, à
Fontainebleau même, la nouvelle du mariage du prince Léopold de Naples
avec mademoiselle de Carignan (fille d'un Carignan, non reconnu par
les rois de Sardaigne, et de mademoiselle de La Vauguyon); c'était
combler l'injure pour la maison d'Orléans.
La Reine et la princesse Marie, qui pensaient peut-être avec raison
avoir trop montré leur désir de cette alliance, en furent également
froissées; mais la princesse, plus jeune et moins résignée, y apporta
plus d'irritation. Sa sauvagerie en augmenta, et son humeur aussi
bien que sa santé s'altérèrent sensiblement.
La Reine se mit alors à battre tous les buissons germaniques pour y
trouver un mari sortable. Le roi des Belges proposa le duc Alexandre
de Wurtemberg, sixième cadet de cadet, mais appartenant à la maison
royale.
Cette médiocre alliance elle-même ne s'établissait pas très
facilement. Le prince, cousin germain de l'empereur Nicolas, avait
tous ses intérêts en Russie; et il fallait non seulement le
consentement direct de l'Empereur, mais encore qu'il n'usât pas de son
influence pour faire refuser celui du roi de Wurtemberg. La différence
de religion se présentait comme un obstacle partout, et surtout à
Rome.
La princesse aurait vivement désiré que tous ses enfants, comme ceux
de sa soeur la reine Louise, fussent élevés dans la religion
catholique; la pragmatique de la maison de Wurtemberg s'y opposait
formellement.
Ces difficultés entraînèrent d'assez longues négociations à
Pétersbourg, à Stuttgart et à Rome. Elles furent enfin vaincues, et le
mariage déclaré vers le milieu de septembre.
La voix publique n'accordait pas une grande distinction d'esprit au
duc Alexandre; mais elle vantait ses bonnes qualités, et nul ne
pouvait disputer sa superbe figuré. Tel qu'il était, la princesse s'en
montrait fort satisfaite, et, lorsque j'allai lui faire mon compliment
officiel à Saint-Cloud, elle l'accueillit de la façon la plus accorte.
Sa physionomie avait repris de la douceur et de la gaieté; sa parure
était soignée, et elle tournait vers le duc Alexandre, placé derrière
sa chaise et paraissant très occupé d'elle, des regards qui
exprimaient son contentement.
En causant de ce mariage avec madame Adélaïde, quelque temps avant,
j'avais énoncé la pensée qu'il avait pour but de conserver la
princesse Marie dans sa famille, en faisant au jeune ménage un
établissement en France.
«Nous l'aurions bien désiré, me répondit-elle. J'ai même offert de
leur donner mon hôtel de la rue de Varenne, mais Marie ne veut pas en
entendre parler. En épousant un allemand, elle compte se faire
allemande. Si le Roi ne trouve pas le parti sortable, dit-elle, il ne
doit pas consentir au mariage; mais, une fois fait, elle prétend
n'être plus que la femme de son mari, ne dépendre que de lui, n'avoir
d'autre rang, d'autre fortune, d'autre sort que le sien. Il lui serait
odieux de lui voir l'attitude du _mari de la princesse Marie_, et
c'est ce qui ne pourrait manquer d'arriver en France; aussi veut-elle
partir immédiatement après la cérémonie......»
On voit jusqu'à quel point cette jeune princesse était nourrie de
l'esprit de l'Évangile et des saints droits de l'époux sur l'épouse.
Depuis l'arrivée du prince, le goût qu'elle avait pris pour sa
personne n'avait pas diminué ses projets de déférence, et elle voyait
s'approcher, avec une satisfaction qu'elle ne cherchait pas à
dissimuler, le moment de son mariage.
Il s'accomplit à Trianon en présence de la famille, du service, et des
personnes que leurs fonctions officielles y appelaient. Il n'y eut pas
d'autres invitations. La princesse parut radieuse pendant les deux
jours qu'elle y séjourna. Le troisième, elle partit, et se sépara de
tous les siens, sans montrer une émotion égale à la leur.
Elle a, dans toutes les occasions où elle croyait accomplir un devoir,
conservé un tel empire sur elle-même qu'il ne faudrait pas en conclure
qu'elle n'en souffrait pas beaucoup. Mais les spectateurs furent
irrités contre elle de l'indifférence dont elle sembla recevoir les
embrassements de sa famille en larmes et l'empressement avec lequel
elle se hâta de gagner la voiture qui devait l'emmener.
Les suisses de la grille la virent passer en souriant à son époux. On
se rappelait les sanglots de la princesse Louise au départ de
Compiègne, et l'impression ne fut pas favorable à la princesse Marie,
surtout dans la domesticité, témoins quotidiens de l'amour que tous
les siens lui portaient.
Au fond, cette union comblait ses voeux. Elle, n'avait rien
d'absolument inconvenant à son rang; l'assentiment de sa famille
l'autorisait. L'exemple de la princesse Louise la réconciliait à la
pensée d'un époux protestant. Cet époux lui plaisait beaucoup; et la
vie indépendante et locomotive qu'elle prévoyait mener, lui
paraissait, d'après ses goûts, bien préférable au partage d'un trône.
Je ne sais si les années n'auraient pas amené d'autres pensées; mais,
dans ce moment, elle était complètement satisfaite.
La princesse, comme tout ce qui est atteint de _l'esprit artiste_,
avait la maladie des voyages, et les projets qu'elle formait déjà de
visiter l'Italie, la Grèce, l'Orient, sans qu'aucun devoir fixât la
résidence de son mari dans un lieu plutôt que dans un autre, lui
semblaient une heureuse compensation à son peu d'importance sociale.
Elle exprimait volontiers sa joie qu'il ne possédât pour tout état
qu'une maison de campagne en Saxe, portant le singulier nom de
_Fantaisie_.
Le Roi et la Reine, considérant avant tout la félicité de leur enfant,
se montraient contents. Monsieur le duc d'Orléans ne dissimulait guère
que le duc Alexandre lui paraissait fort mince comme alliance, et très
lourd comme beau-frère.
Il aurait préféré que la princesse Marie restât fille, et s'en était
expliqué avec elle, en lui témoignant le désir de renouveler entre eux
le tendre exemple d'amitié fraternelle que le Roi et Madame Adélaïde
leur montraient à chaque heure.
J'ai même lieu de croire qu'il alla jusqu'à lui représenter combien le
prince, auquel elle allait se donner, lui semblait peu capable
d'apprécier son mérite. Ce qu'il y a de sûr, c'est que la princesse
fut très blessée de la démarche de son frère et qu'il en est toujours
resté un refroidissement sensible entre eux.
La dame allemande qui devait accompagner la princesse se trouva trop
malade pour partir. Les deux jeunes époux en gardèrent le silence. La
Reine apprit le soir que, dans sa fièvre d'indépendance, la princesse
courait les grandes routes, tête à tête avec cet époux de quatre
jours.
Le télégraphe leur porta l'ordre de s'arrêter, et la duchesse de
Massa, dame d'honneur des princesses de France, fut expédiée en toute
hâte pour les rejoindre et accompagner la duchesse de Wurtemberg
jusqu'à la résidence de sa nouvelle famille.
Elle en témoigna bien un peu de contrariété mais son entrée en
Allemagne en eut plus de convenance. Elle fut parfaitement accueillie
par la duchesse de Cobourg, soeur du duc Alexandre, près de laquelle
il avait élu domicile.
La princesse Marie, si ennuyée des exigences de son rang à Paris, se
soumit merveilleusement à l'étiquette étroite des petites Cours
allemandes qu'elle visita successivement pour faire connaissance avec
les parents de son mari.