«Je savais, répondit-elle, que jamais Louise ne consentirait à se

marier si elle pouvait deviner la centième partie du chagrin que

j'éprouve. J'avais promis à maman de ne pas l'en dissuader; car je

pense, comme elle, que le mariage est non seulement dans les

convenances, mais dans le devoir des femmes, et qu'on manque à Dieu en

cherchant à s'y soustraire.»

La princesse Marie a été fidèle à ce système, car, non seulement elle

n'a formé objection à aucun des mariages dont on a eu l'idée pour

elle, mais elle les a tous successivement fort désirés.

Son coeur malade demanda alors du secours à son imagination. Elle se

lia plus étroitement avec mademoiselle Antonine de Celles, et toutes

deux, se jetèrent dans une dévotion extatique qui marchait droit à

l'illuminisme. Sa gouvernante, madame Mallet, s'en alarma et avertit

la Reine dont la sage piété n'admettait pas ces aberrations. Elle

retint la princesse Marie auprès d'elle plus constamment et profita du

mariage de mademoiselle de Celles avec monsieur de Caumont pour

l'éloigner de l'intimité de sa fille.

Je crois que madame Mallet commençait à s'inquiéter de l'avenir de la

jeune princesse; elle l'aimait d'une extrême passion. Avec un grand

fonds d'instruction, madame Mallet avait peu d'esprit. Le coeur et le

dévouement lui en tenaient lieu, et ses deux augustes élèves ne

pouvaient tomber en meilleures mains pour en faire des personnes

également vertueuses et distinguées.

Mais il aurait fallu une véritable supériorité pour être en état de

défendre la princesse Marie d'elle-même; et madame Mallet, encore

affaiblie par un état maladif, n'était pas capable de cette tâche. Dès

longtemps, elle était sous la domination absolue de son élève, qu'elle

adorait, et plus propre à se laisser séduire par elle et à entrer

dans les faiblesses de son âme qu'à l'aider à les corriger.

Cependant, elle assista utilement la Reine dans l'entreprise de mieux

régler les sentiments religieux de la princesse. Le mysticisme

disparut peu à peu, et, quoique sa piété conservât quelque chose de

plus exalté que celle de sa mère et de ses soeurs, cependant elle

avait perdu le caractère d'illuminisme auquel elle était près

d'atteindre.

Privée de l'expansion que ses sentiments trouvaient auprès de sa soeur

Louise, ils refluèrent sur elle-même, et c'est dès cette époque que je

commencerai à placer les ravages que le moral a faits chez elle, aux

dépens de la vie, non pas dans un progrès constant, mais par des

crises de souffrances intérieures qui ne trouvaient plus où

s'épancher.

Elle rêvait un sentiment exclusif et se plaignait de n'en point

inspirer. Lorsqu'on lui représentait tous ces liens de famille dont

elle était entourée, elle répondait que ses parents l'aimaient pour

son huitième d'enfant, que ses frères et soeurs avaient sept frères et

soeurs sur qui répandre leur amour. «Louise, seule, ajoutait-elle,

s'identifiait à moi et maintenant elle a un mari et des enfants qui,

bien naturellement, absorbent ses affections.»

La mort de madame Mallet mit le comble à l'amertume de ses pensées.

Elle expira entre les bras de la jeune princesse qui l'avait soignée

comme une fille, comme une garde, comme une sainte, ne la quittant ni

jour, ni nuit, lui rendant tous les soins matériels et l'exhortant

comme un pasteur des âmes.

Après avoir elle-même rabaissé pour toujours les paupières de sa

vieille amie, elle se jeta dans les bras d'Olivia de Chabot qui

l'avait assistée dans ses pieuses assiduités et partageait sa

profonde affliction.

«À présent, dit-elle, il n'y a plus personne sur la terre qui m'aime

mieux que tout le monde.»

Olivia protesta de cette vive amitié de jeunesse qui l'unissait à la

princesse.

«Oh, ma chère Olivia, vous avez votre famille, et puis vous vous

marierez, et vous devez préférer votre mari à toute chose!»

Cette idée d'union conjugale poursuivait toujours la princesse Marie

comme le seul type du vrai bonheur.

L'intérieur de sa famille, à la vérité, devait l'entretenir dans cette

pensée, et la Reine s'était toujours attachée à l'inculquer à ses

filles dont elle désirait passionnément le mariage.

Aussi, y avait-il toujours quelqu'un en perspective; mais tous

manquaient, les uns après les autres, et la princesse Marie retrouvait

encore là ces entraves de son état de princesse qui lui paraissaient

sans aucune compensation parce que tous les nombreux avantages, qui en

résultaient pour l'agrément de sa vie, lui étaient trop familiers pour

qu'elle pensât à les remarquer.

Cependant, jamais il n'y eut d'étiquette moins gênante, et la Reine

s'appliquait à donner à la princesse la liberté compatible avec un

ordre de société où la presse, dans sa licence, s'attaque à tout ce

qui devrait inspirer le respect, dès qu'on peut l'apercevoir du

dehors.

La princesse Marie avait pourtant réussi à s'attirer une certaine

popularité, et ce n'était certes pas en la cultivant. Je me rappelle

qu'un jour, où j'avais dîné aux Tuileries, elle était debout devant le

feu, appuyée sur un grand écran, placé en avant d'elle, et sur le bout

duquel je m'appuyais aussi.

Le salon était plein de députés, dont les uns avaient dîné au château

et les autres arrivaient en _visite_ (car cela s'appelle des _visites_

à présent; il y a huit ans, j'aurais écrit _étaient venus faire leur

cour_, soit remarqué par parenthèse). La Reine allait des uns aux

autres, distribuant ses gracieuses politesses.

La princesse Marie me dit: «J'examine depuis un quart d'heure si

celui-là échappera à maman;» et elle me désigna un petit homme à la

mise aussi chétive que plébéienne, réfugié entre une console et un

fauteuil.

Au même instant, nous vîmes la Reine se diriger vers lui. La princesse

me regarda en souriant: «J'aurais été bien étonnée si maman ne l'avait

pas déniché.»

Quoique je n'eusse aucune liaison particulière avec la princesse

Marie, l'habitude de la voir dès sa plus tendre enfance et peut-être

aussi mon caractère me donnaient mon franc parler avec elle, et je lui

répondis: «Si Madame assistait un peu plus la Reine, sa tâche serait

moins difficile.

--Moi! j'en serais bien fâchée; je n'y entends rien.

--Tant pis, Madame, car c'est votre métier. Chacun a le sien dans le

monde, et si vous saviez combien un mot obligeant, une mine gracieuse

des personnes de votre rang donnent de popularité et attirent de

partisans!»

Elle me mit la main sur le bras et, m'arrêtant tout court, moitié

riant, moitié sérieusement:

«Ah! ma chère madame de Boigne, voilà deux mots qui gâtent toute votre

morale: la popularité!... des partisans!... Mais c'est une lâcheté de

s'humilier devant des gens dont on ne se soucie pas, que parfois on

méprise, pour obtenir leur suffrage. Cela n'est plus de notre temps,

et, d'ailleurs, croyez-moi, cela ne sert à rien.»

Je niai cette assertion. La conversation se prolongea encore quelque

temps. Je lui citai de nouveau l'exemple de sa mère. Elle convint de

la vénération et de l'amour qu'elle inspirait; «Mais aussi, c'est que

maman est la perfection: qui oserait se flatter de la représenter?»

J'avais trop de respect pour la vérité pour lui répondre: _Vous,

Madame_; mais je lui dis qu'on pouvait, au moins, chercher à l'imiter.

Elle reprit en riant qu'elle ne commencerait toujours pas en allant

parler, à tous ces messieurs noirs, et, de là, me déduisit, avec

beaucoup de grâce et plus d'esprit que de raison, que, dans le siècle

où nous vivions, les princes n'étaient plus entourés d'assez

d'illusions pour être tenus à faire des frais de politesse, que chacun

était jugé pour sa valeur intrinsèque, et: «au bout du compte,

dit-elle en finissant, ce n'est pas parce qu'elle a été chercher ce

petit homme, derrière son fauteuil, que la Reine est chérie et

respectée, c'est parce qu'elle est une excellente mère, une excellente

épouse, une femme qui fait plus qu'accomplir tous les devoirs que le

Ciel lui a commis.»

On voit que, toujours, chez la princesse Marie, l'idée des joies et

des devoirs du ménage surnageait dans sa pensée. Je n'oserais pas

affirmer que peut-être, au milieu de tout son libéralisme professé et

certainement à son insu, son vieux sang Bourbon ne remontât vers sa

source et, se refoulant dans ses veines, ne lui inspirât un peu de

répugnance pour les gens avec lesquels la révolution de Juillet la

forçait à frayer et n'augmentât son dédain pour la popularité.

Quoi qu'il en soit, elle se tenait fort éloignée de toute politesse

banale, et les réceptions de Cour lui paraissaient de rudes corvées.

Les bals même lui étaient devenus désagréables dès que les invitations

s'étendaient au delà d'une stricte intimité.

La pauvre Reine dit à présent: «Marie était trop, parfaite pour ce

monde; nous ne la comprenions pas; elle planait trop au-dessus de

nous.» Mais alors, elle, aurait mieux aimé qu'elle fût plus terre à

terre dans le salon, et je l'ai souvent vue souffrir de ses réticences

peu obligeantes.

Ce qui m'a fait naître l'idée des instincts princiers que la princesse

Marie possédait sans s'en douter, c'est qu'elle n'était jamais si

heureuse que pendant les visites prolongées qu'elle faisait à la reine

des Belges que les habitudes allemandes de son mari ont entourée de la

plus étroite et minutieuse étiquette.

Madame Adélaïde m'a souvent dit qu'elle en périssait d'ennui au bout

de quatre jours; et sa nièce, bien plus jeune, plus active, plus

sujette au dégoût de toutes choses, y prolongeait son séjour pendant

des semaines avec une vive satisfaction et nous revenait sensiblement

moins attristée qu'elle n'était partie. À la vérité, cela se peut

expliquer par la tendre affection qui liait les deux soeurs.

Si je n'ai point du tout parlé de la princesse Clémentine jusqu'à

présent, c'est que, tant qu'a duré son éducation, c'est-à-dire

jusqu'en 1836, sa gouvernante madame Angelet, femme d'un rare mérite,

qui ne se faisait point d'illusion sur la princesse Marie et voyait

_au moins_ ses inconvénients, craignant l'influence qu'elle pouvait

exercer sur une jeune imagination, tenait sa soeur très éloignée

d'elle.

J'ai lieu de croire que la Reine partageait la pensée qu'il y avait

avantage à affermir la raison de Clémentine, avant de la livrer à la

séduction de l'esprit de Marie. En tout cas, le succès a justifié la

prévision. La princesse Clémentine est véritablement de tout point une

princesse accomplie. Elle ne dédaigne pas son état, et je ne l'en

estime que mieux.

Pendant l'hiver de 1834, monsieur le duc d'Orléans donna des bals à

ses soeurs dans ses appartements. On y remarqua un groupe représentant

Jeanne d'Arc à sa première bataille. La guerrière passe sur le corps

d'un ennemi renversé et partage la répugnance de son cheval.

L'expression de candeur et de pitié, qui se mêle sur son visage à

celle de l'inspiration, est aussi supérieurement sentie que rendue, et

le modelé des figures et des chevaux sans reproche. Les connaisseurs

se passionnaient pour ce joli ouvrage d'un auteur anonyme.

Au second bal, quelques indiscrétions désignèrent le nom de la

princesse Marie. Ce fut ainsi que son talent si remarquable pour la

sculpture fut révélé. Il avait été tenu caché jusque-là dans le fond

de son atelier, et monsieur le duc d'Orléans n'avait obtenu qu'à

grand'peine la permission de faire mouler ce groupe.

Elle travaillait, dans le même temps, un magnifique surtout que

monsieur le duc d'Orléans fait faire dans le style de la Renaissance

et qui peut rivaliser avec les plus beaux ouvrages de Benvenuto

Cellini.

Ne s'en tenant pas à un seul genre, la princesse Marie composa des

dessins de vitraux, dont on voit un échantillon dans la chapelle de

Saint-Saturnin, à Fontainebleau. Elle en avait déjà fait exécuter pour

son cabinet et pour un pavillon gothique du château de Laeken. Mais

son portefeuille en était encore riche, lorsqu'il fut consumé par un

incendie dont je parlerai plus tard.

Je ne sais pas précisément à quelle époque le Roi lui commanda la

statue de Jeanne d'Arc pour Versailles. Le secret en fut gardé, même

pour l'intimité, et la statue était placée avant que personne ne se

doutât de son existence. Je ne crois pas qu'il y eût de flatterie dans

l'admiration générale qu'elle excita, lorsqu'elle fut livrée aux yeux

du public, à l'ouverture du palais de Versailles. On ne flatte guère

les femmes au temps où nous vivons, et point du tout les princesses.

Je vis, dans le même temps, par faveur spéciale, dans l'atelier de la

princesse, sa statue de l'ange de Moore portant au ciel, dans le creux

de sa main, une larme du pêcheur repentant. Elle me parut charmante et

supérieure à la Jeanne d'Arc. Elle n'a point encore été livrée aux

yeux du public, et je ne sais pas ce qu'il en pensera.

Le prince Léopold de Naples se querella (car, malgré le rang des

personnages, on ne peut se servir d'une expression plus relevée) se

querella donc avec le Roi son frère. Il vint chercher un abri à la

Cour de France où il fut reçu comme l'enfant de la maison. La Reine

interposa ses bons offices entre ses deux neveux.

Le prince Léopold témoigna bientôt un vif désir de contracter avec la

princesse Marie une alliance dont il avait déjà été question. La Reine

douairière de Naples le souhaitant extrêmement, le Roi ne s'y opposait

pas formellement, mais se refusait à tous les arrangements nécessaires

à l'accomplissement de cette union et rappelait son frère.

On eut ici le chagrin de le voir partir sans avoir rien conclu, après

un séjour prolongé et des empressements assez marqués pour avoir

attiré l'attention de tout le monde. La princesse en fut cruellement

blessée et la Reine, qui s'accusait de l'avoir encouragée à souhaiter

cette alliance de famille, profondément affligée.

Le prince avait promis d'emporter le consentement de son frère, mais

la Reine-mère mandait qu'il n'aurait pas assez de fermeté pour oser

l'exiger.

L'amiral de Rigny fut envoyé à Naples pour forcer le Roi à s'expliquer

catégoriquement. Une conversation de dix minutes entre l'ambassadeur

extraordinaire et Sa Majesté Napolitaine amena une rupture ouverte.

L'amiral s'embarqua sur une frégate qui l'attendait et les légations

furent retirées de la part des deux Cours.

Peu de semaines après, la reine de Naples (à l'influence de laquelle

on attribuait les répugnances du Roi à une alliance française) mourut

en couches, et trois mois ne s'étaient pas écoulés que le souverain

veuf se mit en quête d'une nouvelle épouse.

Il visita successivement les Cours catholiques d'Allemagne et vint

enfin à Paris, malgré des relations si peu amicales qu'il n'y avait

pas même un ambassadeur.

Je crois être sûre qu'autant notre Reine et sa fille avaient désiré le

mariage du prince Léopold, autant elles auraient craint celui du Roi,

et, si la politique avait entamé une pareille négociation, elle aurait

trouvé de grands obstacles dans l'intérieur du palais.

Toutefois, la conduite du roi de Naples n'en fut pas moins étrange et

maussade pour nos princesses, car l'âge de la princesse Clémentine

permettait qu'il pensât à elle. Il passa trois semaines à Paris, ayant

l'air de les examiner et presque de les courtiser, et, dès le

lendemain de son retour à Naples, fit demander officiellement la main

de l'archiduchesse Thérèse.

On ne pouvait choisir des formes plus désobligeantes. Elles furent

péniblement senties par la princesse Marie, et sa tristesse en

augmenta.

Je tiens d'une de ses amies les plus intimes, qui l'engageait à

prendre l'attitude d'une personne se refusant au mariage et lui

représentait l'agrément de sa position dans une famille si unie, avec

des talents supérieurs qui l'éloignaient de l'ennui, qu'elle s'écria

tout à coup: «Et lorsque je me présenterai devant Dieu, avec mes

figurines dans les bras, que lui répondrai-je quand il me dira:

«_Est-ce pour cela que je t'ai envoyée sur la terre!_»

Plus tard, lorsqu'elle se plaignait, suivant son usage, de ce qu'il

n'y avait rien d'exclusif dans les sentiments qu'elle inspirait, son

amie lui fit remarquer que l'_exclusif_ ne se trouvait que bien

rarement dans aucune espèce de relations.

«Vous ne me comprenez pas, ma chère; vous parlez d'amour, et moi du

lien conjugal. C'est bien différent! Un époux n'a qu'une épouse; une

épouse n'a qu'un époux. C'est l'ordre de Dieu et, de cette union,

viennent tous les biens, tous les bonheurs et tous les devoirs pour

lesquels nous sommes créés.»

Les soins de la Reine avaient constamment tendu à préparer ses filles

à devenir bonnes mères et bonnes femmes. Ils avaient germé dans le

sein de la princesse Marie au delà de ce qu'elle-même aurait souhaité,

car le retard de son mariage la rendait très malheureuse. Sa santé

s'en ressentait; son changement et sa tristesse augmentaient.

La Reine se tourmentait; et, pour apporter quelque distraction à cet

état, madame Adélaïde mena la princesse à Bruxelles où elle la laissa.

Elle ne revint à Paris qu'avec la reine des Belges, pour assister au

mariage de monsieur le duc d'Orléans.

Sa profonde mélancolie fut visible à tous les yeux pendant les fêtes

données à cette occasion. Il s'y joignit l'irritation d'apprendre, à

Fontainebleau même, la nouvelle du mariage du prince Léopold de Naples

avec mademoiselle de Carignan (fille d'un Carignan, non reconnu par

les rois de Sardaigne, et de mademoiselle de La Vauguyon); c'était

combler l'injure pour la maison d'Orléans.

La Reine et la princesse Marie, qui pensaient peut-être avec raison

avoir trop montré leur désir de cette alliance, en furent également

froissées; mais la princesse, plus jeune et moins résignée, y apporta

plus d'irritation. Sa sauvagerie en augmenta, et son humeur aussi

bien que sa santé s'altérèrent sensiblement.

La Reine se mit alors à battre tous les buissons germaniques pour y

trouver un mari sortable. Le roi des Belges proposa le duc Alexandre

de Wurtemberg, sixième cadet de cadet, mais appartenant à la maison

royale.

Cette médiocre alliance elle-même ne s'établissait pas très

facilement. Le prince, cousin germain de l'empereur Nicolas, avait

tous ses intérêts en Russie; et il fallait non seulement le

consentement direct de l'Empereur, mais encore qu'il n'usât pas de son

influence pour faire refuser celui du roi de Wurtemberg. La différence

de religion se présentait comme un obstacle partout, et surtout à

Rome.

La princesse aurait vivement désiré que tous ses enfants, comme ceux

de sa soeur la reine Louise, fussent élevés dans la religion

catholique; la pragmatique de la maison de Wurtemberg s'y opposait

formellement.

Ces difficultés entraînèrent d'assez longues négociations à

Pétersbourg, à Stuttgart et à Rome. Elles furent enfin vaincues, et le

mariage déclaré vers le milieu de septembre.

La voix publique n'accordait pas une grande distinction d'esprit au

duc Alexandre; mais elle vantait ses bonnes qualités, et nul ne

pouvait disputer sa superbe figuré. Tel qu'il était, la princesse s'en

montrait fort satisfaite, et, lorsque j'allai lui faire mon compliment

officiel à Saint-Cloud, elle l'accueillit de la façon la plus accorte.

Sa physionomie avait repris de la douceur et de la gaieté; sa parure

était soignée, et elle tournait vers le duc Alexandre, placé derrière

sa chaise et paraissant très occupé d'elle, des regards qui

exprimaient son contentement.

En causant de ce mariage avec madame Adélaïde, quelque temps avant,

j'avais énoncé la pensée qu'il avait pour but de conserver la

princesse Marie dans sa famille, en faisant au jeune ménage un

établissement en France.

«Nous l'aurions bien désiré, me répondit-elle. J'ai même offert de

leur donner mon hôtel de la rue de Varenne, mais Marie ne veut pas en

entendre parler. En épousant un allemand, elle compte se faire

allemande. Si le Roi ne trouve pas le parti sortable, dit-elle, il ne

doit pas consentir au mariage; mais, une fois fait, elle prétend

n'être plus que la femme de son mari, ne dépendre que de lui, n'avoir

d'autre rang, d'autre fortune, d'autre sort que le sien. Il lui serait

odieux de lui voir l'attitude du _mari de la princesse Marie_, et

c'est ce qui ne pourrait manquer d'arriver en France; aussi veut-elle

partir immédiatement après la cérémonie......»

On voit jusqu'à quel point cette jeune princesse était nourrie de

l'esprit de l'Évangile et des saints droits de l'époux sur l'épouse.

Depuis l'arrivée du prince, le goût qu'elle avait pris pour sa

personne n'avait pas diminué ses projets de déférence, et elle voyait

s'approcher, avec une satisfaction qu'elle ne cherchait pas à

dissimuler, le moment de son mariage.

Il s'accomplit à Trianon en présence de la famille, du service, et des

personnes que leurs fonctions officielles y appelaient. Il n'y eut pas

d'autres invitations. La princesse parut radieuse pendant les deux

jours qu'elle y séjourna. Le troisième, elle partit, et se sépara de

tous les siens, sans montrer une émotion égale à la leur.

Elle a, dans toutes les occasions où elle croyait accomplir un devoir,

conservé un tel empire sur elle-même qu'il ne faudrait pas en conclure

qu'elle n'en souffrait pas beaucoup. Mais les spectateurs furent

irrités contre elle de l'indifférence dont elle sembla recevoir les

embrassements de sa famille en larmes et l'empressement avec lequel

elle se hâta de gagner la voiture qui devait l'emmener.

Les suisses de la grille la virent passer en souriant à son époux. On

se rappelait les sanglots de la princesse Louise au départ de

Compiègne, et l'impression ne fut pas favorable à la princesse Marie,

surtout dans la domesticité, témoins quotidiens de l'amour que tous

les siens lui portaient.

Au fond, cette union comblait ses voeux. Elle, n'avait rien

d'absolument inconvenant à son rang; l'assentiment de sa famille

l'autorisait. L'exemple de la princesse Louise la réconciliait à la

pensée d'un époux protestant. Cet époux lui plaisait beaucoup; et la

vie indépendante et locomotive qu'elle prévoyait mener, lui

paraissait, d'après ses goûts, bien préférable au partage d'un trône.

Je ne sais si les années n'auraient pas amené d'autres pensées; mais,

dans ce moment, elle était complètement satisfaite.

La princesse, comme tout ce qui est atteint de _l'esprit artiste_,

avait la maladie des voyages, et les projets qu'elle formait déjà de

visiter l'Italie, la Grèce, l'Orient, sans qu'aucun devoir fixât la

résidence de son mari dans un lieu plutôt que dans un autre, lui

semblaient une heureuse compensation à son peu d'importance sociale.

Elle exprimait volontiers sa joie qu'il ne possédât pour tout état

qu'une maison de campagne en Saxe, portant le singulier nom de

_Fantaisie_.

Le Roi et la Reine, considérant avant tout la félicité de leur enfant,

se montraient contents. Monsieur le duc d'Orléans ne dissimulait guère

que le duc Alexandre lui paraissait fort mince comme alliance, et très

lourd comme beau-frère.

Il aurait préféré que la princesse Marie restât fille, et s'en était

expliqué avec elle, en lui témoignant le désir de renouveler entre eux

le tendre exemple d'amitié fraternelle que le Roi et Madame Adélaïde

leur montraient à chaque heure.

J'ai même lieu de croire qu'il alla jusqu'à lui représenter combien le

prince, auquel elle allait se donner, lui semblait peu capable

d'apprécier son mérite. Ce qu'il y a de sûr, c'est que la princesse

fut très blessée de la démarche de son frère et qu'il en est toujours

resté un refroidissement sensible entre eux.

La dame allemande qui devait accompagner la princesse se trouva trop

malade pour partir. Les deux jeunes époux en gardèrent le silence. La

Reine apprit le soir que, dans sa fièvre d'indépendance, la princesse

courait les grandes routes, tête à tête avec cet époux de quatre

jours.

Le télégraphe leur porta l'ordre de s'arrêter, et la duchesse de

Massa, dame d'honneur des princesses de France, fut expédiée en toute

hâte pour les rejoindre et accompagner la duchesse de Wurtemberg

jusqu'à la résidence de sa nouvelle famille.

Elle en témoigna bien un peu de contrariété mais son entrée en

Allemagne en eut plus de convenance. Elle fut parfaitement accueillie

par la duchesse de Cobourg, soeur du duc Alexandre, près de laquelle

il avait élu domicile.

La princesse Marie, si ennuyée des exigences de son rang à Paris, se

soumit merveilleusement à l'étiquette étroite des petites Cours

allemandes qu'elle visita successivement pour faire connaissance avec

les parents de son mari.

Récits d'une tante (Vol. 4 de 4) Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond · 第 20 / 21 段