À son retour à Paris, monsieur de Talleyrand avait été beaucoup dans

le monde; il avait dîné chez le Roi, chez les ministres, chez les

ambassadeurs, partout où on l'avait convié. En sortant de table, chez

l'ambassadeur d'Angleterre, ses deux jambes fléchirent et il tomba la

face contre terre; il fallut le relever à force de bras. Sa première

parole, après quelques secondes d'étourdissement, fut: «Que m'est-il

arrivé?»

On lui expliqua, ce qui n'était pas vrai, que ses pieds s'étaient

embarrassés dans un tapis. Il rentra dans le salon et s'y montra avec

l'esprit aussi libre et aussi dégagé que de coutume, jusqu'à l'heure

où il avait demandé ses chevaux.

Alors, il appela son petit-neveu, le duc de Valençay, pour se faire

emmener par lui, gagna l'antichambre sans témoigner aucune souffrance,

mais, à peine en voiture, se laissa aller aux gémissements les plus

douloureux. On eut beaucoup de peine à le rapporter dans son

appartement, et il passa quelques jours dans un état cruel.

Cet accident avait mis un terme à ses sorties; mais il reprit

promptement l'habitude d'avoir du monde chez lui et de donner des

grands dîners dont il faisait les honneurs avec cette grâce dont la

tradition se perd tous les jours.

Ce n'est ni le luxe, ni la magnificence de l'entourage qui constate le

haut rang. C'est une certaine élégance dans les formes, des manières

calmes, aisées, naturellement nobles, qui mettent chacun à sa place

en restant toujours à la sienne, et composent le savoir-vivre.

Monsieur de Talleyrand y excellait.

Monsieur de Barante ayant prononcé à la Chambre des pairs l'éloge de

mon père, j'en envoyai un exemplaire à monsieur de Talleyrand. Il me

répondit un billet, que je conserve, écrit de sa main et plein de ce

bon goût que je signalais tout à l'heure.

La déclaration remise à l'abbé Dupanloup, dûment examinée par lui,

l'archevêque et monsignor Garibaldi, avait provoqué quelques

difficultés de leur part. Madame de Dino, profitant des relations

qu'elle avait renouées avec l'archevêque, entama de longues

discussions avec lui et chercha fort raisonnablement à lui prouver

qu'il ne fallait exiger que ce qu'il était possible d'obtenir. La

connaissance intime qu'elle avait du caractère de monsieur de

Talleyrand donnait du poids à ses discours.

Cette négociation dura quelque temps. Enfin, la duchesse rapporta la

pièce à son oncle, avec quelques légers changements de rédaction,

auxquels il obtempéra tout de suite, et la demande d'un article

supplémentaire qu'il refusa d'y insérer mais qu'il consentit à placer

dans une lettre qu'il voulait simultanément adresser au Pape.

Cet accommodement fut accepté. Les deux documents, libellés, copiés,

restèrent entre les mains de monsieur de Talleyrand, sans être encore

signés.

Les choses en étaient là. Vingt personnes avaient dîné, le jeudi 10

mai, à l'hôtel de Talleyrand lorsque, le lendemain, le prince fut pris

à table d'un horrible frisson. On le fit coucher. Son médecin,

Cruveilhier, qui en était déjà inquiet depuis quelque temps, le trouva

sérieusement mal.

Dès le lendemain, une énorme tumeur se déclara à la cuisse; il crut

nécessaire de l'ouvrir et dit au malade que, n'ayant pas depuis

quelque temps l'habitude d'employer le bistouri, il souhaitait appeler

Marjolin. «Je comprends; vous aimez mieux être deux.» Et, depuis ce

moment, la conviction de son danger ne le quitta plus, sans réussir à

l'émouvoir.

Monsieur de Montrond, envoyé par lui le dimanche chez le Roi, lui

rapporta qu'il l'avait annoncé comme bien souffrant: «Bien souffrant!

c'est bien mal qu'il fallait dire.» Et puis, après de telles paroles,

il se reprenait à causer de tout avec une liberté d'esprit qui

frappait d'autant plus que son attitude de corps était plus

douloureuse.

Un affreux étouffement, qui allait jusqu'à la suffocation, ne lui

permettait pas de rester couché et la plaie de la tumeur de pouvoir

être assis. Il était penché de côté sur son lit, les jambes pendantes,

soutenu par deux valets de chambre qui se relayaient, la tête

affaissée sur la poitrine; et c'était de cet état qu'il se relevait

pour témoigner reconnaissance à ses nombreux visiteurs, profiter de

leur conversation et y chercher quelque distraction aux maux qu'il

endurait avec une patience, fille du courage.

Je vis le Chancelier bien affecté de ce triste spectacle. Il se

rappelait monsieur de Talleyrand, triomphant de son succès, déployant

sa haute capacité, tenant en 1814, dans cette même chambre, les

conseils où il était décidé du sort de l'Europe, et le contraste ne

prêtait que trop aux réflexions mélancoliques que notre pauvre nature

humaine ne cesse de fournir aux esprits observateurs.

Cependant, le danger croissait d'heure en heure. Les salons de l'hôtel

de Talleyrand étaient remplis de personnages de tous les rangs et de

toutes les opinions; la famille ne désemparait pas.

Madame de Dino, tiraillée entre les gens qui lui reprochaient de ne

point insister auprès de monsieur de Talleyrand pour obtenir une

abjuration des scandales de sa vie et ceux qui l'accusaient de

vouloir, par intérêt personnel, troubler les derniers moments du

malade, se trouvait dans une pénible situation.

Elle se décida enfin, le mardi soir, à faire un appel aux intentions

connues de monsieur de Talleyrand pour l'engager à signer les

déclarations rédigées par avance.

Il reçut fort mal cette ouverture, en lui disant qu'il signerait quand

il en serait temps. Les médecins ne dissimulaient pas le danger

imminent. Madame de Dino crut tous les soins dont elle s'occupait

depuis si longtemps perdus et s'en désola de bonne foi. Le zèle

sincère et pieux de la jeune Pauline eut plus de succès. C'était

l'enfant de prédilection de la vieillesse du prince; elle le soignait

avec tendresse et dévouement. Elle lui parla de cette signature si

ardemment désirée par son coeur innocent qui n'en appréciait pas

l'importance temporelle.

Monsieur de Talleyrand lui dit qu'il s'en occupait sérieusement. En

effet, le mercredi, après la visite des médecins, il annonça qu'il les

signerait le lendemain, à quatre heures du matin. Puis il continua à

voir du monde, mais moins que les jours précédents.

Madame Adélaïde m'a raconté qu'elle y avait passé une partie de la

soirée. Après quelques expressions de reconnaissance sur sa bonté, il

était tombé dans des sujets de conversation ordinaire, sans y mettre

aucune espèce d'affectation, pas même celle d'une gaieté insolite.

Sans la position douloureuse à voir que j'ai déjà décrite, on aurait

pu le croire dans son état accoutumé. Mais les gens de l'art ne

permettaient aucune illusion et donnaient de grandes alarmes pour la

nuit.

Pauline était venue à neuf heures réclamer sa promesse de signer: «Je

signerai à quatre heures demain matin, avait-il répondu avec

impatience; va te reposer jusque-là.»

À onze heures cependant, elle reparut dans sa chambre. «Est-ce qu'il

est quatre heures?» demanda-t-il. On lui dit qu'il n'en était que

onze.

«Va-t'en, Pauline, sois tranquille; je n'ai jamais rien su faire vite

et pourtant je suis toujours arrivé à temps.»

En effet, quatre heures sonnant, il fit appeler madame de Dino. Elle

avait pris la précaution de réunir messieurs Molé, de Sainte-Aulaire

et de Barante pour certifier de sa volonté, dans le cas où il serait

hors d'état d'écrire; mais ces messieurs ne furent pas appelés, et il

signa d'une main ferme: CHARLES MAURICE, PRINCE DE TALLEYRAND, en

présence de l'abbé Dupanloup, de ses gens et de son médecin

Cruveilhier dont je tiens ces détails.

Avant de signer, il avait demandé lecture de la pièce. Il n'y trouva

pas certaines expressions qu'il se souvenait d'avoir écrites; on lui

rappela qu'elles étaient dans la lettre au Pape. «C'est vrai, il faut

aussi que je la signe.»

Puis, il voulut que la déclaration portât la date de la minute, toute

de sa main, remise à l'abbé Dupanloup; celui-ci ne se la rappelait pas

exactement.

«C'est bien facile à retrouver, reprit le prince, prenez, sur le

second rayon de la bibliothèque, des exemplaires de mon éloge de

monsieur de Reinhard; il a été prononcé le même jour.»

Ceci prouvait évidemment que cette représentation académique, très en

dehors des habitudes de monsieur de Talleyrand, avait eu pour but de

manifester qu'il n'y avait aucun affaiblissement moral dans ses

facultés au moment où il avait tracé la déclaration et qu'elle était

l'oeuvre de sa propre volonté. Monsieur de Talleyrand a posé devant le

public jusqu'à son dernier soupir.

La petite Marie de Talleyrand, fille du baron, devait faire sa

première communion le jour même de cette signature. Le malade y pensa

et demanda qu'elle lui fût amenée. Elle se mit à genoux devant lui en

sanglotant. «Je vous bénis, ma petite, lui dit-il en posant ses mains

sur sa tête, et vous souhaite toute sorte de prospérité... J'y

participerai... si cela est donné...»

Qui oserait affirmer qu'à ce moment suprême le sceptique ne fût pas un

instant le croyant? Puis, il demanda à son valet de chambre une montre

et une chaîne qu'il avait fait préparer pour donner à Marie en cette

occasion.

L'abbé Dupanloup lui ayant dit, assez sottement, que l'archevêque

donnerait sa vie pour alléger ses souffrances, monsieur de Talleyrand

répondit, avec ce ton persifleur qu'il savait si bien prendre: «Il a

mieux à faire de sa vie.»

Vers huit heures, on lui annonça la visite du Roi. Il s'occupa

aussitôt de faire arranger sa chambre suivant les usages commandés par

l'étiquette et que lui seul savait, donna des instructions minutieuses

à ses gens, à son neveu, à madame de Dino, sur la manière dont le Roi

devait être reçu, mené chez lui et reconduit.

Je ne sais si ces soins l'épuisèrent, mais madame Adélaïde, qui

accompagna son frère, m'a dit qu'elle fut frappée de l'horrible

changement survenu pendant la nuit. Il paraissait suffoqué et accablé,

et put à peine articuler quelques paroles en réponse au Roi.

Cependant, au moment où celui-ci se retirait, après une courte

visite, monsieur de Talleyrand fit un effort sur lui-même, se redressa

et prononça d'une voix forte: «C'est un beau jour pour cette maison

que celui où le Roi y est entré.» Puis il retomba et madame Adélaïde,

qui prolongea sa visite, n'entendit plus sa voix qu'au moment de son

départ. Il lui serra la main et dit d'un ton bas et étouffé: «Je vous

aime bien.»

Monsignor Garibaldi s'était rendu de grand matin chez l'archevêque;

l'un et l'autre attendaient avec impatience l'arrivée de l'abbé

Dupanloup. Il leur apporta le détail de ce qui s'était passé, et

obtint l'autorisation de faire rentrer monsieur de Talleyrand dans le

sein de l'Église.

Apparemment que les formes entraînèrent quelques lenteurs, car il ne

fut de retour qu'à onze heures. Monsieur de Talleyrand ne parlait

plus. L'abbé lui donna l'absolution, puis l'extrême-onction.

L'archevêque vint à l'hôtel de Talleyrand, mais il ne vit pas le

moribond.

Vers midi, la tête s'engagea, et il expira à quatre heures du soir, le

17 mai 1838.

Malgré sa figure blafarde, sa tournure disgracieuse, à travers les

vicissitudes d'une vie orageuse qui l'a poussé dans des voies où il

n'a ni rencontré ni mérité l'estime, monsieur de Talleyrand s'est

toujours montré grand seigneur.

Il l'a été vis-à-vis de la Révolution et du Directoire; de l'Empire et

de la Restauration, de la cohue du salon de monsieur de Lafayette et

de l'aristocratie anglaise. Il l'a été vis-à-vis de la mort.

Les querelles de famille, suscitées par le testament de monsieur de

Talleyrand, et où madame de Dino joua le beau rôle, ne font pas partie

de mon sujet. Ce qui y rentre tout à fait, ce sont les dépêches

arrivées de Rome peu de jours après l'enterrement.

Le Pape refusait la déclaration, telle qu'elle était rédigée, et

exigeait des rétractations beaucoup plus complètes que monsieur de

Talleyrand ne les aurait probablement consenties. Le retard du

courrier évita du scandale et fut heureux.

La Cour de Rome tança l'archevêque et monsignor Garibaldi de leur

indulgence. Notre chargé d'affaires, monsieur de Lordes, fut employé

pour apaiser son humeur. Elle bouda un peu, mais elle est sage; les

faits étaient accomplis; elle se détermina à accepter la déclaration

comme bonne et suffisante, mais se garda de la publier.

Je n'ai point lu cette déclaration; toutefois elle m'a été racontée

par plusieurs personnes auxquelles elle avait été communiquée. Je

crois être sûre qu'elle est conçue en termes vagues et généraux.

Monsieur de Talleyrand témoigne du regret de s'être laissé entraîner

aux erreurs du siècle où il a vécu, ainsi que de la volonté de mourir

dans le sein de l'Église catholique, apostolique et romaine où il est

né. Du reste, d'abjuration, de prêtrise, d'épiscopat, de mariage, de

scandales privés, pas un mot, même par allusion.

Dans la lettre au Pape, il _s'accuse_ et _se repent_ d'avoir un

instant méconnu l'autorité légitime et salutaire du Saint-Siège, ce

qui s'applique à la constitution civile du clergé admise et jurée par

lui en 1791. C'est le seul de ses méfaits qui soit consciencieusement

indiqué.

Les obsèques du prince de Talleyrand se passèrent avec calme et

décence. On avait annoncé du tumulte; il n'y en eut aucun; mais la

foule était grande pour voir passer le cortège.

Lorsque monsieur de Talleyrand tomba malade, le 11 mai, il se

préparait à partir le 15 pour Valençay. Ce voyage avait pour but la

réception du corps de son frère, le duc de Talleyrand, plus connu sous

le nom d'Archambaud de Périgord, qui le précéda de quelques semaines

dans le tombeau et, quoique son cadet, l'avait fort devancé dans la

vieillesse.

Il était en enfance depuis plusieurs années. Monsieur de Talleyrand se

préoccupait fort d'être présent à cette cérémonie pour laquelle il

avait donné des ordres minutieux. Les corps des deux frères voyagèrent

ensemble et les funérailles, à Valençay, leur furent communes.

On ne peut s'empêcher d'être frappé de ces sortes d'incidents qui

révèlent, une fois de plus, combien les calculs humains sont

fréquemment déjoués par la Providence.

MORT DE SON ALTESSE ROYALE LA PRINCESSE MARIE D'ORLÉANS DUCHESSE DE

WURTEMBERG 1839

Lorsque, si récemment encore, je me complaisais au récit de son

enfance, la princesse Marie était alors dans tout l'éclat de sa

brillante jeunesse, et je ne m'attendais guère qu'il me serait donné

de parler de ses derniers moments. Mais la vie et la mort de cette

jeune femme sont tellement rares, dans le rang où elle est née, qu'on

ne peut se défendre de leur accorder une _attention_ toute

particulière. Je me suis défendu de me servir du mot _admiration_, qui

se présentait sous ma plume, parce que je le réserve pour les

personnes qui, avec les mêmes qualités et les mêmes vertus, les

soumettent à la hiérarchie de la société et acceptent le sort que Dieu

leur a fait, sans user leur vie dans de stériles combats contre la

destinée.

Telle a été l'existence de la princesse Marie, et, à vingt-cinq ans,

elle a succombé dans cette lutte. Je ne prétends pas lui en faire un

éloge, au contraire.

Ce n'est point parce qu'elle était _trop_ douée, c'est parce qu'il lui

manquait quelque chose qu'elle a trouvé si amer le sort le plus doux.

Cette concession une fois faite à la froide raison, on peut se livrer

à tout ce que ses brillantes qualités ont d'attrayant pour l'esprit

et le coeur.

Les enfants de monsieur le duc d'Orléans se sont trouvés classés entre

eux par leurs années. Monsieur le duc de Chartres, les princesses

Louise et Marie, et monsieur le duc de Nemours étaient assez

rapprochés d'âge pour vivre constamment ensemble, suivre les mêmes

études et avoir les mêmes instituteurs.

La princesse Marie était l'âme, le mouvement et le tyran chéri de ce

quatuor qu'elle dominait, sans que ni lui, ni elle s'en doutassent.

Plus souvent punie, mais aussi plus souvent admirée, elle faisait le

désespoir et la gloire de ses maîtres dont, en fin de compte, elle

restait la favorite, et, malgré la perfection de la princesse Louise à

laquelle on ne trouvait jamais un reproche à faire, les mutineries de

Marie avaient tant de grâce, elle les réparait avec tant de coeur

qu'elle n'en était que plus aimée.

Comme toutes les personnes sur lesquelles le génie a secoué son

flambeau, elle était sujette à des accès de non-valeur, qu'on

qualifiait de paresse, et qui désespéraient la mère et la gouvernante;

mais, bientôt, elle reprenait un nouvel élan et dépassait rapidement

ceux qu'elle avait laissé la devancer!

Il est assez remarquable combien des esprits, même extrêmement

distingués, sont sujets, dans la première jeunesse, à ces accès de

nullité morale où tout en eux semble s'engourdir. Je crois que cela

tient à un état morbide de l'imagination dont l'éducation ne saurait

trop sérieusement s'occuper.

C'est un certain mécontentement de toute chose terrestre, du monde tel

qu'il existe, de la société telle qu'elle est faite, des connaissances

qu'on trouve trop bornées, des affections qui ne suffisent plus, enfin

une aspiration de l'illimité, un appétit du fruit de l'arbre du bien

et du mal qu'on a appelé récemment du nom d'_esprit artiste_, faute

de le savoir mieux qualifier, et qui devrait être arraisonné dès sa

première apparition.

La princesse Marie en était gravement atteinte: personne ne le

reconnut; il grandit avec elle, et elle y a succombé.

Le goût de monsieur le duc d'Orléans pour faire de la popularité était

sensible dans l'éducation donnée à ses enfants. Non seulement ses fils

étaient envoyés au collège, mais les instituteurs étaient choisis de

façon à ce que tout ce qui entourait les jeunes princes parlât le

jargon libéral du siècle; et, au lieu de les entretenir des devoirs

que leur imposait leur haut rang, on cherchait à l'abaisser à leurs

yeux, comme une chimère usée que tous les hommes distingués

repoussaient.

Bientôt, la princesse Marie n'y vit plus que des entraves à tous les

voeux de son coeur, à toutes les supériorités de son esprit, et,

longtemps avant qu'on s'en doutât, elle se sentait profondément

malheureuse d'être née princesse et d'être astreinte à ce qu'elle a

appelé une vie de déceptions, comme si toutes les situations sociales

n'exigeaient pas le sacrifice de quelques goûts!

Elle avait deviné par instinct le mécontentement mutuel existant entre

les Tuileries et le Palais-Royal, et, tandis que la princesse Louise

se livrait de bonne foi aux caresses sincères de madame la Dauphine,

la princesse Marie se raidissait contre une affection qu'elle aurait

trouvé une sorte de lâcheté à rechercher. Aussi les deux jeunes

princesses ressentirent-elles très diversement la révolution de

Juillet.

La princesse Louise l'accueillit en partageant les larmes de sa mère

et en s'occupant des absents et des victimes. La princesse Marie y

trouva pâture à son imagination, et s'exalta un moment. Mais, bientôt,

elle se dégoûta du spectacle qu'elle avait sous les yeux. Son esprit

indépendant se refusa à courtiser la multitude, tout autant que la

Cour récemment exilée, et elle se confina de nouveau dans le for

intérieur de son monde idéal.

Pendant les dernières années de la Restauration, monsieur le duc

d'Orléans faisait un cours d'histoire moderne à l'usage de ses

enfants. Il le leur professait tous les samedis.

Cette réunion de famille employait la plus grande partie de la

matinée. Elle fournissait au travail de la semaine suivante, aussi

bien qu'à l'examen des analyses de la séance précédente. J'ai entendu

dire que les cahiers de la princesse Louise avaient la préférence,

mais que les réponses de la princesse Marie aux questions de son père

l'emportaient par leur sagacité.

La supériorité de monsieur le duc de Chartres n'était ni contestable

ni contestée par ses soeurs, et ces matinées charmaient également les

élèves et le paternel professeur. Ils ne s'attendaient guère alors à

la terrible leçon d'histoire pratique qu'ils étaient tous destinés à

recevoir. Les goûts d'études sérieuses de madame la princesse Louise

ne reçurent qu'un court échec à la révolution de Juillet. La Reine,

avec son esprit supérieur, désira éloigner de ses filles la

disposition fébrile du moment. Elle les renvoya à leurs occupations

accoutumées et à leur existence pacifique, toutes les fois que les

circonstances ne les en tiraient pas trop violemment.

Néanmoins, il était difficile que des jeunes filles intelligentes, de

dix-sept et dix-huit ans, ne s'identifiassent pas, plus qu'on ne

l'aurait désiré peut-être, aux tourments et aux anxiétés de parents

qu'elles adoraient.

Cependant, la haute et sage piété de la princesse Louise, toute

semblable à celle de la Reine, l'aidait à tempérer ces agitations.

Elle avait repris des professeurs qu'elle étonnait de sa profonde et

modeste érudition.

Ce même été de 1831, la princesse Marie, renonçant au métier

d'écolière, quitta la route tracée par ses maîtres de dessin et se

jeta dans une série de compositions qui excita leur admiration.

L'_Ivanhoé_ de Walter Scott, premier roman dont on lui permit la

lecture, servit d'étincelle à son jeune talent.

J'ai vu les croquis qu'il lui inspira; ils étaient surtout

remarquables par l'intelligence des sujets. Ils la conduisirent à des

études de costumes et de moeurs du moyen âge; et, bientôt, abandonnant

la fiction pour l'histoire, elle choisit, pour l'héroïne de nombreux

dessins, cette même Jeanne d'Arc qu'elle a depuis reproduite dans des

sculptures que les artistes les plus distingués ne renieraient pas.

Il est assez singulier que tous les enfants du Roi aient les plus

grandes dispositions pour le dessin, la peinture, la sculpture

(monsieur le prince de Joinville modèlerait aussi bien que sa soeur

Marie, s'il avait le temps de s'en occuper) et que tous soient non

seulement insensibles à la musique mais qu'elle leur produise même une

sensation désagréable. Ordinairement, le goût pour les arts les fait

tous accueillir favorablement dans une organisation qui leur devient

commune.

Le mariage de la princesse Louise se négociait, surtout vis-à-vis

d'elle-même, qui s'en souciait très peu. Uniquement dévouée à sa

famille, la pensée de s'en séparer, dans ces temps de troubles, lui

était cruelle, et le mari qu'on lui offrait et auquel elle s'est

tendrement attachée depuis ne l'emportait pas alors dans son jeune

coeur sur les affections dont il l'éloignait.

Dire qu'elle a été _forcée_ serait absurde, pour qui connaît

l'intérieur de ces princes si tendrement unis; mais, il est bien sûr

que tout ce qui l'entourait s'est relayé pendant trois mois pour

obtenir son consentement à force de raisonnements et de caresses. La

princesse Marie ne s'y épargnait pas.

Le Roi seul demandait qu'on lui laissât son libre arbitre, et, la

veille encore du mariage, à Compiègne, la trouvant tout en larmes, il

lui dit qu'il était encore temps de rompre et qu'il se chargeait de la

responsabilité si elle éprouvait de la répugnance pour le roi des

Belges.

Elle répondit que son seul chagrin était de s'éloigner, et que tout

époux lui serait également importun. La Reine la gronda, la persuada,

la consola et le mariage s'accomplit.

L'attitude de la princesse Marie, à ce voyage de Compiègne, étonna

bien des gens. Son air complètement dégagé, au moment de sa première

séparation d'une soeur si angélique qu'elle n'avait jamais quittée

d'une heure depuis sa naissance, parut d'une rare insensibilité.

Une jeune personne, mademoiselle de Roure, amie d'enfance des

princesses, en était plus scandalisée que personne. Elle essuyait les

larmes de la princesse Louise et en répandait avec elle, pendant que

la princesse Marie les plaisantait, batifolait et riait autour

d'elles.

Elle soutint ce personnage jusqu'au moment où la voiture, qui emmenait

sa soeur, fut sortie de la cour; puis elle courut s'enfermer chez

elle. Denise de Roure y pénétra quelques heures après et la trouva

dans un déluge de larmes et, désespérée, elle se jeta dans ses bras en

lui disant que son bonheur était fini, sa vie décolorée. Elle lui fit

le tableau animé de tout ce que Louise était pour elle et de tout ce

qu'elle perdait.

Denise l'écoutait avec surprise, et ne put s'empêcher de lui demander

pourquoi, sentant si profondément cette séparation, elle s'était donné

l'air d'une indifférence qui avait étonné tout le monde et, à coup

sûr, blessé sa soeur.

Récits d'une tante (Vol. 4 de 4) Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond · 第 19 / 21 段