le monde; il avait dîné chez le Roi, chez les ministres, chez les
ambassadeurs, partout où on l'avait convié. En sortant de table, chez
l'ambassadeur d'Angleterre, ses deux jambes fléchirent et il tomba la
face contre terre; il fallut le relever à force de bras. Sa première
parole, après quelques secondes d'étourdissement, fut: «Que m'est-il
arrivé?»
On lui expliqua, ce qui n'était pas vrai, que ses pieds s'étaient
embarrassés dans un tapis. Il rentra dans le salon et s'y montra avec
l'esprit aussi libre et aussi dégagé que de coutume, jusqu'à l'heure
où il avait demandé ses chevaux.
Alors, il appela son petit-neveu, le duc de Valençay, pour se faire
emmener par lui, gagna l'antichambre sans témoigner aucune souffrance,
mais, à peine en voiture, se laissa aller aux gémissements les plus
douloureux. On eut beaucoup de peine à le rapporter dans son
appartement, et il passa quelques jours dans un état cruel.
Cet accident avait mis un terme à ses sorties; mais il reprit
promptement l'habitude d'avoir du monde chez lui et de donner des
grands dîners dont il faisait les honneurs avec cette grâce dont la
tradition se perd tous les jours.
Ce n'est ni le luxe, ni la magnificence de l'entourage qui constate le
haut rang. C'est une certaine élégance dans les formes, des manières
calmes, aisées, naturellement nobles, qui mettent chacun à sa place
en restant toujours à la sienne, et composent le savoir-vivre.
Monsieur de Talleyrand y excellait.
Monsieur de Barante ayant prononcé à la Chambre des pairs l'éloge de
mon père, j'en envoyai un exemplaire à monsieur de Talleyrand. Il me
répondit un billet, que je conserve, écrit de sa main et plein de ce
bon goût que je signalais tout à l'heure.
La déclaration remise à l'abbé Dupanloup, dûment examinée par lui,
l'archevêque et monsignor Garibaldi, avait provoqué quelques
difficultés de leur part. Madame de Dino, profitant des relations
qu'elle avait renouées avec l'archevêque, entama de longues
discussions avec lui et chercha fort raisonnablement à lui prouver
qu'il ne fallait exiger que ce qu'il était possible d'obtenir. La
connaissance intime qu'elle avait du caractère de monsieur de
Talleyrand donnait du poids à ses discours.
Cette négociation dura quelque temps. Enfin, la duchesse rapporta la
pièce à son oncle, avec quelques légers changements de rédaction,
auxquels il obtempéra tout de suite, et la demande d'un article
supplémentaire qu'il refusa d'y insérer mais qu'il consentit à placer
dans une lettre qu'il voulait simultanément adresser au Pape.
Cet accommodement fut accepté. Les deux documents, libellés, copiés,
restèrent entre les mains de monsieur de Talleyrand, sans être encore
signés.
Les choses en étaient là. Vingt personnes avaient dîné, le jeudi 10
mai, à l'hôtel de Talleyrand lorsque, le lendemain, le prince fut pris
à table d'un horrible frisson. On le fit coucher. Son médecin,
Cruveilhier, qui en était déjà inquiet depuis quelque temps, le trouva
sérieusement mal.
Dès le lendemain, une énorme tumeur se déclara à la cuisse; il crut
nécessaire de l'ouvrir et dit au malade que, n'ayant pas depuis
quelque temps l'habitude d'employer le bistouri, il souhaitait appeler
Marjolin. «Je comprends; vous aimez mieux être deux.» Et, depuis ce
moment, la conviction de son danger ne le quitta plus, sans réussir à
l'émouvoir.
Monsieur de Montrond, envoyé par lui le dimanche chez le Roi, lui
rapporta qu'il l'avait annoncé comme bien souffrant: «Bien souffrant!
c'est bien mal qu'il fallait dire.» Et puis, après de telles paroles,
il se reprenait à causer de tout avec une liberté d'esprit qui
frappait d'autant plus que son attitude de corps était plus
douloureuse.
Un affreux étouffement, qui allait jusqu'à la suffocation, ne lui
permettait pas de rester couché et la plaie de la tumeur de pouvoir
être assis. Il était penché de côté sur son lit, les jambes pendantes,
soutenu par deux valets de chambre qui se relayaient, la tête
affaissée sur la poitrine; et c'était de cet état qu'il se relevait
pour témoigner reconnaissance à ses nombreux visiteurs, profiter de
leur conversation et y chercher quelque distraction aux maux qu'il
endurait avec une patience, fille du courage.
Je vis le Chancelier bien affecté de ce triste spectacle. Il se
rappelait monsieur de Talleyrand, triomphant de son succès, déployant
sa haute capacité, tenant en 1814, dans cette même chambre, les
conseils où il était décidé du sort de l'Europe, et le contraste ne
prêtait que trop aux réflexions mélancoliques que notre pauvre nature
humaine ne cesse de fournir aux esprits observateurs.
Cependant, le danger croissait d'heure en heure. Les salons de l'hôtel
de Talleyrand étaient remplis de personnages de tous les rangs et de
toutes les opinions; la famille ne désemparait pas.
Madame de Dino, tiraillée entre les gens qui lui reprochaient de ne
point insister auprès de monsieur de Talleyrand pour obtenir une
abjuration des scandales de sa vie et ceux qui l'accusaient de
vouloir, par intérêt personnel, troubler les derniers moments du
malade, se trouvait dans une pénible situation.
Elle se décida enfin, le mardi soir, à faire un appel aux intentions
connues de monsieur de Talleyrand pour l'engager à signer les
déclarations rédigées par avance.
Il reçut fort mal cette ouverture, en lui disant qu'il signerait quand
il en serait temps. Les médecins ne dissimulaient pas le danger
imminent. Madame de Dino crut tous les soins dont elle s'occupait
depuis si longtemps perdus et s'en désola de bonne foi. Le zèle
sincère et pieux de la jeune Pauline eut plus de succès. C'était
l'enfant de prédilection de la vieillesse du prince; elle le soignait
avec tendresse et dévouement. Elle lui parla de cette signature si
ardemment désirée par son coeur innocent qui n'en appréciait pas
l'importance temporelle.
Monsieur de Talleyrand lui dit qu'il s'en occupait sérieusement. En
effet, le mercredi, après la visite des médecins, il annonça qu'il les
signerait le lendemain, à quatre heures du matin. Puis il continua à
voir du monde, mais moins que les jours précédents.
Madame Adélaïde m'a raconté qu'elle y avait passé une partie de la
soirée. Après quelques expressions de reconnaissance sur sa bonté, il
était tombé dans des sujets de conversation ordinaire, sans y mettre
aucune espèce d'affectation, pas même celle d'une gaieté insolite.
Sans la position douloureuse à voir que j'ai déjà décrite, on aurait
pu le croire dans son état accoutumé. Mais les gens de l'art ne
permettaient aucune illusion et donnaient de grandes alarmes pour la
nuit.
Pauline était venue à neuf heures réclamer sa promesse de signer: «Je
signerai à quatre heures demain matin, avait-il répondu avec
impatience; va te reposer jusque-là.»
À onze heures cependant, elle reparut dans sa chambre. «Est-ce qu'il
est quatre heures?» demanda-t-il. On lui dit qu'il n'en était que
onze.
«Va-t'en, Pauline, sois tranquille; je n'ai jamais rien su faire vite
et pourtant je suis toujours arrivé à temps.»
En effet, quatre heures sonnant, il fit appeler madame de Dino. Elle
avait pris la précaution de réunir messieurs Molé, de Sainte-Aulaire
et de Barante pour certifier de sa volonté, dans le cas où il serait
hors d'état d'écrire; mais ces messieurs ne furent pas appelés, et il
signa d'une main ferme: CHARLES MAURICE, PRINCE DE TALLEYRAND, en
présence de l'abbé Dupanloup, de ses gens et de son médecin
Cruveilhier dont je tiens ces détails.
Avant de signer, il avait demandé lecture de la pièce. Il n'y trouva
pas certaines expressions qu'il se souvenait d'avoir écrites; on lui
rappela qu'elles étaient dans la lettre au Pape. «C'est vrai, il faut
aussi que je la signe.»
Puis, il voulut que la déclaration portât la date de la minute, toute
de sa main, remise à l'abbé Dupanloup; celui-ci ne se la rappelait pas
exactement.
«C'est bien facile à retrouver, reprit le prince, prenez, sur le
second rayon de la bibliothèque, des exemplaires de mon éloge de
monsieur de Reinhard; il a été prononcé le même jour.»
Ceci prouvait évidemment que cette représentation académique, très en
dehors des habitudes de monsieur de Talleyrand, avait eu pour but de
manifester qu'il n'y avait aucun affaiblissement moral dans ses
facultés au moment où il avait tracé la déclaration et qu'elle était
l'oeuvre de sa propre volonté. Monsieur de Talleyrand a posé devant le
public jusqu'à son dernier soupir.
La petite Marie de Talleyrand, fille du baron, devait faire sa
première communion le jour même de cette signature. Le malade y pensa
et demanda qu'elle lui fût amenée. Elle se mit à genoux devant lui en
sanglotant. «Je vous bénis, ma petite, lui dit-il en posant ses mains
sur sa tête, et vous souhaite toute sorte de prospérité... J'y
participerai... si cela est donné...»
Qui oserait affirmer qu'à ce moment suprême le sceptique ne fût pas un
instant le croyant? Puis, il demanda à son valet de chambre une montre
et une chaîne qu'il avait fait préparer pour donner à Marie en cette
occasion.
L'abbé Dupanloup lui ayant dit, assez sottement, que l'archevêque
donnerait sa vie pour alléger ses souffrances, monsieur de Talleyrand
répondit, avec ce ton persifleur qu'il savait si bien prendre: «Il a
mieux à faire de sa vie.»
Vers huit heures, on lui annonça la visite du Roi. Il s'occupa
aussitôt de faire arranger sa chambre suivant les usages commandés par
l'étiquette et que lui seul savait, donna des instructions minutieuses
à ses gens, à son neveu, à madame de Dino, sur la manière dont le Roi
devait être reçu, mené chez lui et reconduit.
Je ne sais si ces soins l'épuisèrent, mais madame Adélaïde, qui
accompagna son frère, m'a dit qu'elle fut frappée de l'horrible
changement survenu pendant la nuit. Il paraissait suffoqué et accablé,
et put à peine articuler quelques paroles en réponse au Roi.
Cependant, au moment où celui-ci se retirait, après une courte
visite, monsieur de Talleyrand fit un effort sur lui-même, se redressa
et prononça d'une voix forte: «C'est un beau jour pour cette maison
que celui où le Roi y est entré.» Puis il retomba et madame Adélaïde,
qui prolongea sa visite, n'entendit plus sa voix qu'au moment de son
départ. Il lui serra la main et dit d'un ton bas et étouffé: «Je vous
aime bien.»
Monsignor Garibaldi s'était rendu de grand matin chez l'archevêque;
l'un et l'autre attendaient avec impatience l'arrivée de l'abbé
Dupanloup. Il leur apporta le détail de ce qui s'était passé, et
obtint l'autorisation de faire rentrer monsieur de Talleyrand dans le
sein de l'Église.
Apparemment que les formes entraînèrent quelques lenteurs, car il ne
fut de retour qu'à onze heures. Monsieur de Talleyrand ne parlait
plus. L'abbé lui donna l'absolution, puis l'extrême-onction.
L'archevêque vint à l'hôtel de Talleyrand, mais il ne vit pas le
moribond.
Vers midi, la tête s'engagea, et il expira à quatre heures du soir, le
17 mai 1838.
Malgré sa figure blafarde, sa tournure disgracieuse, à travers les
vicissitudes d'une vie orageuse qui l'a poussé dans des voies où il
n'a ni rencontré ni mérité l'estime, monsieur de Talleyrand s'est
toujours montré grand seigneur.
Il l'a été vis-à-vis de la Révolution et du Directoire; de l'Empire et
de la Restauration, de la cohue du salon de monsieur de Lafayette et
de l'aristocratie anglaise. Il l'a été vis-à-vis de la mort.
Les querelles de famille, suscitées par le testament de monsieur de
Talleyrand, et où madame de Dino joua le beau rôle, ne font pas partie
de mon sujet. Ce qui y rentre tout à fait, ce sont les dépêches
arrivées de Rome peu de jours après l'enterrement.
Le Pape refusait la déclaration, telle qu'elle était rédigée, et
exigeait des rétractations beaucoup plus complètes que monsieur de
Talleyrand ne les aurait probablement consenties. Le retard du
courrier évita du scandale et fut heureux.
La Cour de Rome tança l'archevêque et monsignor Garibaldi de leur
indulgence. Notre chargé d'affaires, monsieur de Lordes, fut employé
pour apaiser son humeur. Elle bouda un peu, mais elle est sage; les
faits étaient accomplis; elle se détermina à accepter la déclaration
comme bonne et suffisante, mais se garda de la publier.
Je n'ai point lu cette déclaration; toutefois elle m'a été racontée
par plusieurs personnes auxquelles elle avait été communiquée. Je
crois être sûre qu'elle est conçue en termes vagues et généraux.
Monsieur de Talleyrand témoigne du regret de s'être laissé entraîner
aux erreurs du siècle où il a vécu, ainsi que de la volonté de mourir
dans le sein de l'Église catholique, apostolique et romaine où il est
né. Du reste, d'abjuration, de prêtrise, d'épiscopat, de mariage, de
scandales privés, pas un mot, même par allusion.
Dans la lettre au Pape, il _s'accuse_ et _se repent_ d'avoir un
instant méconnu l'autorité légitime et salutaire du Saint-Siège, ce
qui s'applique à la constitution civile du clergé admise et jurée par
lui en 1791. C'est le seul de ses méfaits qui soit consciencieusement
indiqué.
Les obsèques du prince de Talleyrand se passèrent avec calme et
décence. On avait annoncé du tumulte; il n'y en eut aucun; mais la
foule était grande pour voir passer le cortège.
Lorsque monsieur de Talleyrand tomba malade, le 11 mai, il se
préparait à partir le 15 pour Valençay. Ce voyage avait pour but la
réception du corps de son frère, le duc de Talleyrand, plus connu sous
le nom d'Archambaud de Périgord, qui le précéda de quelques semaines
dans le tombeau et, quoique son cadet, l'avait fort devancé dans la
vieillesse.
Il était en enfance depuis plusieurs années. Monsieur de Talleyrand se
préoccupait fort d'être présent à cette cérémonie pour laquelle il
avait donné des ordres minutieux. Les corps des deux frères voyagèrent
ensemble et les funérailles, à Valençay, leur furent communes.
On ne peut s'empêcher d'être frappé de ces sortes d'incidents qui
révèlent, une fois de plus, combien les calculs humains sont
fréquemment déjoués par la Providence.
MORT DE SON ALTESSE ROYALE LA PRINCESSE MARIE D'ORLÉANS DUCHESSE DE
WURTEMBERG 1839
Lorsque, si récemment encore, je me complaisais au récit de son
enfance, la princesse Marie était alors dans tout l'éclat de sa
brillante jeunesse, et je ne m'attendais guère qu'il me serait donné
de parler de ses derniers moments. Mais la vie et la mort de cette
jeune femme sont tellement rares, dans le rang où elle est née, qu'on
ne peut se défendre de leur accorder une _attention_ toute
particulière. Je me suis défendu de me servir du mot _admiration_, qui
se présentait sous ma plume, parce que je le réserve pour les
personnes qui, avec les mêmes qualités et les mêmes vertus, les
soumettent à la hiérarchie de la société et acceptent le sort que Dieu
leur a fait, sans user leur vie dans de stériles combats contre la
destinée.
Telle a été l'existence de la princesse Marie, et, à vingt-cinq ans,
elle a succombé dans cette lutte. Je ne prétends pas lui en faire un
éloge, au contraire.
Ce n'est point parce qu'elle était _trop_ douée, c'est parce qu'il lui
manquait quelque chose qu'elle a trouvé si amer le sort le plus doux.
Cette concession une fois faite à la froide raison, on peut se livrer
à tout ce que ses brillantes qualités ont d'attrayant pour l'esprit
et le coeur.
Les enfants de monsieur le duc d'Orléans se sont trouvés classés entre
eux par leurs années. Monsieur le duc de Chartres, les princesses
Louise et Marie, et monsieur le duc de Nemours étaient assez
rapprochés d'âge pour vivre constamment ensemble, suivre les mêmes
études et avoir les mêmes instituteurs.
La princesse Marie était l'âme, le mouvement et le tyran chéri de ce
quatuor qu'elle dominait, sans que ni lui, ni elle s'en doutassent.
Plus souvent punie, mais aussi plus souvent admirée, elle faisait le
désespoir et la gloire de ses maîtres dont, en fin de compte, elle
restait la favorite, et, malgré la perfection de la princesse Louise à
laquelle on ne trouvait jamais un reproche à faire, les mutineries de
Marie avaient tant de grâce, elle les réparait avec tant de coeur
qu'elle n'en était que plus aimée.
Comme toutes les personnes sur lesquelles le génie a secoué son
flambeau, elle était sujette à des accès de non-valeur, qu'on
qualifiait de paresse, et qui désespéraient la mère et la gouvernante;
mais, bientôt, elle reprenait un nouvel élan et dépassait rapidement
ceux qu'elle avait laissé la devancer!
Il est assez remarquable combien des esprits, même extrêmement
distingués, sont sujets, dans la première jeunesse, à ces accès de
nullité morale où tout en eux semble s'engourdir. Je crois que cela
tient à un état morbide de l'imagination dont l'éducation ne saurait
trop sérieusement s'occuper.
C'est un certain mécontentement de toute chose terrestre, du monde tel
qu'il existe, de la société telle qu'elle est faite, des connaissances
qu'on trouve trop bornées, des affections qui ne suffisent plus, enfin
une aspiration de l'illimité, un appétit du fruit de l'arbre du bien
et du mal qu'on a appelé récemment du nom d'_esprit artiste_, faute
de le savoir mieux qualifier, et qui devrait être arraisonné dès sa
première apparition.
La princesse Marie en était gravement atteinte: personne ne le
reconnut; il grandit avec elle, et elle y a succombé.
Le goût de monsieur le duc d'Orléans pour faire de la popularité était
sensible dans l'éducation donnée à ses enfants. Non seulement ses fils
étaient envoyés au collège, mais les instituteurs étaient choisis de
façon à ce que tout ce qui entourait les jeunes princes parlât le
jargon libéral du siècle; et, au lieu de les entretenir des devoirs
que leur imposait leur haut rang, on cherchait à l'abaisser à leurs
yeux, comme une chimère usée que tous les hommes distingués
repoussaient.
Bientôt, la princesse Marie n'y vit plus que des entraves à tous les
voeux de son coeur, à toutes les supériorités de son esprit, et,
longtemps avant qu'on s'en doutât, elle se sentait profondément
malheureuse d'être née princesse et d'être astreinte à ce qu'elle a
appelé une vie de déceptions, comme si toutes les situations sociales
n'exigeaient pas le sacrifice de quelques goûts!
Elle avait deviné par instinct le mécontentement mutuel existant entre
les Tuileries et le Palais-Royal, et, tandis que la princesse Louise
se livrait de bonne foi aux caresses sincères de madame la Dauphine,
la princesse Marie se raidissait contre une affection qu'elle aurait
trouvé une sorte de lâcheté à rechercher. Aussi les deux jeunes
princesses ressentirent-elles très diversement la révolution de
Juillet.
La princesse Louise l'accueillit en partageant les larmes de sa mère
et en s'occupant des absents et des victimes. La princesse Marie y
trouva pâture à son imagination, et s'exalta un moment. Mais, bientôt,
elle se dégoûta du spectacle qu'elle avait sous les yeux. Son esprit
indépendant se refusa à courtiser la multitude, tout autant que la
Cour récemment exilée, et elle se confina de nouveau dans le for
intérieur de son monde idéal.
Pendant les dernières années de la Restauration, monsieur le duc
d'Orléans faisait un cours d'histoire moderne à l'usage de ses
enfants. Il le leur professait tous les samedis.
Cette réunion de famille employait la plus grande partie de la
matinée. Elle fournissait au travail de la semaine suivante, aussi
bien qu'à l'examen des analyses de la séance précédente. J'ai entendu
dire que les cahiers de la princesse Louise avaient la préférence,
mais que les réponses de la princesse Marie aux questions de son père
l'emportaient par leur sagacité.
La supériorité de monsieur le duc de Chartres n'était ni contestable
ni contestée par ses soeurs, et ces matinées charmaient également les
élèves et le paternel professeur. Ils ne s'attendaient guère alors à
la terrible leçon d'histoire pratique qu'ils étaient tous destinés à
recevoir. Les goûts d'études sérieuses de madame la princesse Louise
ne reçurent qu'un court échec à la révolution de Juillet. La Reine,
avec son esprit supérieur, désira éloigner de ses filles la
disposition fébrile du moment. Elle les renvoya à leurs occupations
accoutumées et à leur existence pacifique, toutes les fois que les
circonstances ne les en tiraient pas trop violemment.
Néanmoins, il était difficile que des jeunes filles intelligentes, de
dix-sept et dix-huit ans, ne s'identifiassent pas, plus qu'on ne
l'aurait désiré peut-être, aux tourments et aux anxiétés de parents
qu'elles adoraient.
Cependant, la haute et sage piété de la princesse Louise, toute
semblable à celle de la Reine, l'aidait à tempérer ces agitations.
Elle avait repris des professeurs qu'elle étonnait de sa profonde et
modeste érudition.
Ce même été de 1831, la princesse Marie, renonçant au métier
d'écolière, quitta la route tracée par ses maîtres de dessin et se
jeta dans une série de compositions qui excita leur admiration.
L'_Ivanhoé_ de Walter Scott, premier roman dont on lui permit la
lecture, servit d'étincelle à son jeune talent.
J'ai vu les croquis qu'il lui inspira; ils étaient surtout
remarquables par l'intelligence des sujets. Ils la conduisirent à des
études de costumes et de moeurs du moyen âge; et, bientôt, abandonnant
la fiction pour l'histoire, elle choisit, pour l'héroïne de nombreux
dessins, cette même Jeanne d'Arc qu'elle a depuis reproduite dans des
sculptures que les artistes les plus distingués ne renieraient pas.
Il est assez singulier que tous les enfants du Roi aient les plus
grandes dispositions pour le dessin, la peinture, la sculpture
(monsieur le prince de Joinville modèlerait aussi bien que sa soeur
Marie, s'il avait le temps de s'en occuper) et que tous soient non
seulement insensibles à la musique mais qu'elle leur produise même une
sensation désagréable. Ordinairement, le goût pour les arts les fait
tous accueillir favorablement dans une organisation qui leur devient
commune.
Le mariage de la princesse Louise se négociait, surtout vis-à-vis
d'elle-même, qui s'en souciait très peu. Uniquement dévouée à sa
famille, la pensée de s'en séparer, dans ces temps de troubles, lui
était cruelle, et le mari qu'on lui offrait et auquel elle s'est
tendrement attachée depuis ne l'emportait pas alors dans son jeune
coeur sur les affections dont il l'éloignait.
Dire qu'elle a été _forcée_ serait absurde, pour qui connaît
l'intérieur de ces princes si tendrement unis; mais, il est bien sûr
que tout ce qui l'entourait s'est relayé pendant trois mois pour
obtenir son consentement à force de raisonnements et de caresses. La
princesse Marie ne s'y épargnait pas.
Le Roi seul demandait qu'on lui laissât son libre arbitre, et, la
veille encore du mariage, à Compiègne, la trouvant tout en larmes, il
lui dit qu'il était encore temps de rompre et qu'il se chargeait de la
responsabilité si elle éprouvait de la répugnance pour le roi des
Belges.
Elle répondit que son seul chagrin était de s'éloigner, et que tout
époux lui serait également importun. La Reine la gronda, la persuada,
la consola et le mariage s'accomplit.
L'attitude de la princesse Marie, à ce voyage de Compiègne, étonna
bien des gens. Son air complètement dégagé, au moment de sa première
séparation d'une soeur si angélique qu'elle n'avait jamais quittée
d'une heure depuis sa naissance, parut d'une rare insensibilité.
Une jeune personne, mademoiselle de Roure, amie d'enfance des
princesses, en était plus scandalisée que personne. Elle essuyait les
larmes de la princesse Louise et en répandait avec elle, pendant que
la princesse Marie les plaisantait, batifolait et riait autour
d'elles.
Elle soutint ce personnage jusqu'au moment où la voiture, qui emmenait
sa soeur, fut sortie de la cour; puis elle courut s'enfermer chez
elle. Denise de Roure y pénétra quelques heures après et la trouva
dans un déluge de larmes et, désespérée, elle se jeta dans ses bras en
lui disant que son bonheur était fini, sa vie décolorée. Elle lui fit
le tableau animé de tout ce que Louise était pour elle et de tout ce
qu'elle perdait.
Denise l'écoutait avec surprise, et ne put s'empêcher de lui demander
pourquoi, sentant si profondément cette séparation, elle s'était donné
l'air d'une indifférence qui avait étonné tout le monde et, à coup
sûr, blessé sa soeur.