fauteuil derrière le lit. Deux heures après, il entendit une espèce de
râle suffoqué; il s'élança auprès du prince, sonna toutes les
sonnettes. Bourdois, déjà averti, arriva fort promptement et trouva
monsieur de Talleyrand agonisant.
Les secours les plus énergiques de la médecine le rendirent à la vie.
Il est à peu près sûr qu'il la dut à la perspicacité de Koreffe et au
dévouement de son valet de chambre.
Quoi qu'il en soit, cet avertissement ne fut pas perdu, et c'est de
cette époque qu'on peut dater l'anxiété qui saisit monsieur de
Talleyrand au sujet de ses funérailles et qui ne l'a plus quitté.
Il fit bon marché de cette aventure, reçut tout Paris dès le
surlendemain. Mais, à peine en état de supporter le voyage, il partit.
Je tiens d'une personne qui le mit en voiture dans cette conjoncture,
qu'il lui dit: «Venez me voir à la campagne, car je quitte Paris pour
n'y plus revenir.»
Monsieur de Talleyrand avait trop de force d'âme et de retenue de
parole pour exprimer par là un pressentiment; c'était une volonté
qu'il notifiait.
Il se rendit à Rochecotte, chez madame de Dino. Elle avait fait
récemment l'acquisition de cette terre en Touraine. Des relations
personnelles lui en rendaient le séjour fort agréable et elle s'y
était complètement établie.
Je ne sais si le prince de Talleyrand y trouva, ou y fit arriver, un
curé avec lequel j'ai raison de croire qu'il s'entendit pour éviter
les persécutions auxquelles il se craignait destiné si ses derniers
soupirs s'exhalaient à Paris.
Les dispositions hostilement dévotes de la Cour y auraient trouvé un
agent plein du zèle le plus acerbe dans l'archevêque, monsieur de
Quélen, et on n'aurait épargné aucune humiliation ni aucune amertume à
monsieur de Talleyrand qui, malgré toutes les vicissitudes de son
existence sociale, tenait à mourir en gentilhomme et en chrétien, si
ce n'est en prêtre. La pensée d'une abjuration ou d'un scandale public
lui était presque également odieuse, et il était bien décidé à ne
point s'y exposer.
La vie de Rochecotte ne lui était pourtant pas agréable. Les nouvelles
intimités de la duchesse de Dino l'avaient peuplé d'une nuée de jeunes
littérateurs libéraux qui préludaient à l'importance que la jeunesse
s'est attribuée depuis 1830 et n'avaient pas, pour monsieur de
Talleyrand, la déférence que les convenances auraient exigée de gens
ayant plus de savoir-vivre.
Il commença par en souffrir; mais, en reprenant plus de santé, il
recouvra de l'énergie et se décida à user de ces jeunes talents qui
pensaient le dominer. L'ambition se réveillant en lui, il mit la main
sur Thiers, qu'il n'eut pas de peine à distinguer entre tous, et se
prit à l'exploiter.
Dans l'automne de 1829, le prince de Talleyrand, rassuré sur les
craintes que lui avait causées sa santé, revint à Paris et y passa
tout l'hiver suivant, mais toujours au pied levé, n'annonçant point le
projet d'un long séjour et prêt à partir au premier symptôme de
maladie.
Il fit promettre à madame de Dino de le faire mettre en route, si
lui-même perdait la faculté d'énoncer une volonté, dût-il mourir en
voiture. À cette époque, elle lui aurait certainement obéi; elle
craignait trop l'archevêque de Paris pour s'exposer à son zèle.
Quelques années avant, dans un moment de vacance de coeur, poussée par
l'ennui, le désoeuvrement et peut-être par un peu de rouerie, madame
de Dino s'était amusée à tourner la tête de l'archevêque; il en était
devenu passionnément amoureux. On dit qu'une perfide amie de la
duchesse l'éclaira sur l'espièglerie dont il était dupe et lui fournit
des preuves qu'il était joué, avant qu'il eût complètement succombé.
Il porta ses remords aux pieds des autels, car, au fond, il est bon
prêtre, mais conserva un ressentiment très mondain contre madame de
Dino. Ce fut alors qu'il commença à raconter la promesse, qu'il
prétendait avoir faite au cardinal de Périgord à son lit de mort, de
veiller au salut de l'âme de monsieur de Talleyrand et d'être à
l'affût pour la sauver, _malgré lui_, s'il était nécessaire.
Le salon de madame de Dino devint à Paris, comme il l'avait été à
Rochecotte, le centre de l'opposition libérale et même, autant que les
temps le permettaient, antidynastique. Monsieur de Talleyrand fit les
frais de l'établissement du _National_. Thiers en fut rédacteur, en
s'associant Mignet et Carrel. Tous les écrivains qui s'étaient déjà
fait une réputation dans le _Globe_ fournirent des articles à la
nouvelle gazette qui devint promptement une puissance.
Peut-être demandera-t-on quel résultat monsieur de Talleyrand
prétendait atteindre en se servant de si dangereux instruments? Je
répondrai hardiment: arriver au pouvoir.
Cela semblera un si singulier contraste à sa volonté de retraite
mortuaire, si j'ose m'exprimer ainsi, qu'on sera tenté de crier à
l'absurdité, mais pourtant rien n'est plus vrai, et, pour peu qu'on
ait vécu dans le monde quelques années, chacun doit avoir vu l'exemple
de contradictions que le raisonnement repousse et que l'expérience
confirme.
Quoi qu'il en soit, monsieur de Talleyrand était l'âme de cette
jeunesse, à peu près factieuse, qui, comme tous les révolutionnaires,
ne voulait renverser que pour se frayer le chemin.
Lorsque les imprévoyables fautes du ministère Polignac amenèrent les
événements que la pitoyable conduite de la Cour rendirent
irrémédiables, monsieur de Talleyrand se trouva naturellement au
centre du mouvement. Toutefois, il conseilla à monsieur le duc
d'Orléans de ne prendre que le titre de commandant de Paris, en se
tenant le plus possible sur la réserve vis-à-vis des partis.
J'ai lieu de croire qu'il inclina pour Henri V et la régence de
monsieur le duc d'Orléans; mais je puis affirmer qu'il chercha à
l'engager à conserver le titre de lieutenant général du royaume
jusqu'à ce que le pouvoir fût plus entier dans ses mains et, tout au
moins, jusqu'à ce que Charles X eût quitté le territoire français.
La rapidité des événements ne permit de suivre aucun de ces avis.
Monsieur le duc d'Orléans, entraîné dans ces tourbillons qui se
bouleversaient l'un l'autre, sans un parti à lui dont il se pût servir
pour les arrêter, ne pouvait se soutenir qu'en se laissant aller à
leurs mouvements oscillatoires. La couronne lui tomba sur la tête au
milieu de cette tourmente aussi imprévue qu'ingouvernable. Bientôt
après, se déploya une licence de la presse dont nous voyons encore les
tristes fruits.
Madame de Dino recula devant elle, et pour son compte et pour celui
de monsieur de Talleyrand. Elle proclama la volonté de ne point
l'affronter en restant à Paris.
Le désir de rompre la liaison qui la retenait depuis quelques années à
Rochecotte et dont elle était fatiguée lui fit souhaiter que monsieur
de Talleyrand quittât la France. Il aurait désiré Vienne; mais,
l'Angleterre ayant la première reconnu le nouveau gouvernement, il
prit l'ambassade de Londres et s'y rendit accompagné de sa nièce.
Cette nomination se fit malgré monsieur Molé, alors ministre des
affaires étrangères, qui aurait préféré monsieur de Barante. Monsieur
de Talleyrand se montra blessé et profita de la circonstance pour
établir ses relations directement avec le Roi.
Les dépêches insignifiantes arrivaient au ministre; mais les
véritables affaires se traitaient par une correspondance dont madame
Adélaïde et la princesse de Vaudémont devinrent les intermédiaires.
Les dégoûts qui en résultèrent pour monsieur Molé entrèrent pour
beaucoup dans le parti qu'il prit de donner sa démission. Son
successeur, le général Sébastiani, ne cessa de se plaindre de ces
communications clandestines sans obtenir aucun changement dans la
conduite de monsieur de Talleyrand; si bien que le traité de la
quadruple alliance fut négocié et signé avant que le ministre en eût
eu la moindre révélation.
Le duc de Broglie n'était pas d'humeur à tolérer des rapports si
insolites. Sans se plaindre du prince de Talleyrand, il lui expédia
des dépêches aussi insignifiantes que celles qu'il en recevait et
attira toutes les affaires à Paris.
Monsieur de Talleyrand en fut averti, d'une façon un peu brutale, par
lord Palmerston qui repoussa ses ouvertures sur une affaire en lui
annonçant qu'après avoir occupé les deux cabinets depuis trois
semaines elle se concluait à l'heure même à Paris.
Monsieur de Talleyrand sentit d'autant plus vivement le coup que lord
Palmerston avait eu le mauvais goût de le faire attendre deux heures
dans son antichambre avant de lui donner audience.
Il rentra chez lui furieux, et se décida à quitter Londres où il ne
voulait pas déchoir; mais il voua une cruelle inimitié au duc de
Broglie. Sans doute, celui-ci avait raison de trouver mauvais que
l'ambassadeur ne rendit aucun compte au ministre; mais peut-être
aurait-il pu trouver des formes moins rudes vis-à-vis d'un personnage,
important par lui-même, qui venait de rendre de grands services.
L'attitude prise par monsieur de Talleyrand à Londres avait tout de
suite placé le nouveau trône très haut dans l'échelle diplomatique.
Tous les collègues de monsieur de Talleyrand en Angleterre le
connaissaient d'ancienne date et ils avaient envers lui des habitudes
de déférences personnelles qu'il savait utiliser pour l'intérêt de son
gouvernement.
Il tenait une très grande maison dont la duchesse de Dino faisait
parfaitement les honneurs; ils avaient l'un et l'autre réussi à se
mettre en tête de tout ce qui menait la mode; et, dans ce monde
exclusif, la duchesse de Dino s'était retrempée dans les idées
aristocratiques que sa vie de Rochecotte pouvait avoir un peu
rouillées. Le goût qu'elle y reprit lui donna le désir de se
rapprocher de ce qu'on appelle la société du faubourg Saint-Germain, à
Paris. Elle pensa qu'il fallait y arriver par la famille de monsieur
de Talleyrand; mais c'était surtout là qu'elle était le plus mal vue.
Ramener monsieur de Talleyrand à une fin de vie édifiante lui parut
la meilleure voie pour se faire accueillir dans des intérieurs exaltés
en idées religieuses plus encore que légitimistes. Elle conçut donc
cette pensée dès l'Angleterre, mais sans grand succès.
La vie des affaires avait aidé monsieur de Talleyrand à porter le faix
qu'il semblait prêt à déposer quelques années avant. Son corps et son
esprit s'étaient rajeunis de compagnie, et, ayant fait un nouveau bail
avec le monde, il ne s'occupait plus guère de la façon dont il le
quitterait.
La mort du curé de Rochecotte, qui aurait été un si grand événement
pour lui avant 1830, arriva pendant son séjour en Angleterre, sans
qu'il s'en préoccupât, d'autant qu'alors il n'était pas éloigné de la
pensée d'achever sa vie à Londres.
Toutefois, madame de Dino s'occupait à tâcher de lui insinuer quelques
idées de repentance, mais elle était repoussée avec perte. Elle a
raconté au duc de Noailles qu'un jour de grande représentation, où ils
avaient assisté _in fiochi_ à la messe, elle lui dit en remontant en
voiture:
«Cela doit vous faire un effet singulier d'entendre dire la messe.
--Non, pourquoi?
--Mais je ne sais, il me semble... (et elle commençait à
s'embarrasser) il me semble que vous ne devez pas vous y sentir tout à
fait comme un autre.
--Moi? si fait, tout à fait; et pourquoi pas?
--Mais enfin, vous avez fait des prêtres.
--Pas beaucoup.»
Après de pareilles réponses, il fallait battre en retraite; mais,
lorsque madame de Dino n'est pas entraînée par les passions auxquelles
elle sacrifie tout, elle est aussi habile que persévérante; et elle se
promettait bien de revenir à la charge dans des moments plus
opportuns.
L'humeur que monsieur de Talleyrand avait rapportée de chez lord
Palmerston fut soigneusement entretenue par elle. Plusieurs
circonstances militaient à lui faire désirer de quitter Londres. Je me
plais à citer d'abord la plus honorable.
Elle craignait que l'irritation que monsieur de Talleyrand
rencontrerait dorénavant dans les affaires, jointe à l'affaiblissement
inévitable des facultés à son âge, ne le fit se fourvoyer et
s'amoindrir.
Le climat de l'Angleterre était déclaré pernicieux à une personne dont
la société lui était agréable et chère.
Elle s'était jetée dans des relations ultra-tories, et malgré ses
prévisions, le ministère whig restait au pouvoir, circonstance, pour
le dire en passant, qui expliquait la désobligeance de lord
Palmerston.
Elle ne se trouvait pas assez riche pour fixer son avenir en
Angleterre, et il lui convenait d'utiliser les dernières années de
monsieur de Talleyrand à se fonder en France une situation
indépendante, mais sur laquelle pût rejaillir une partie du lustre de
la grande existence européenne de monsieur de Talleyrand. Peut-être
aussi, commençait-elle à s'ennuyer à Londres. Cependant, je ne le
crois pas. L'état d'ambassadrice lui convient parfaitement. Avec
prodigieusement d'esprit, on pourrait aller jusqu'à dire de _talent_,
si cette expression s'appliquait à une femme, madame de Dino
s'accommode merveilleusement de la vie de représentation.
Lorsque, après avoir mis beaucoup de diamants, elle s'est assise, une
ou deux heures, sur une première banquette, dans un lieu brillant de
bougies, avec quelques altesses au même rang, elle trouve sa soirée
très bien employée.
À la vérité, je crois qu'elle pousse le goût des affaires jusqu'à
l'intrigue dans le reste de la journée; mais ce qu'on appelle la
conversation, l'échange des idées sans un but intéressé et direct, ne
l'amuse pas. Elle devrait pourtant y obtenir des succès; monsieur de
Talleyrand lui en donnait l'exemple.
Quoi qu'il en soit, le prince demanda un congé et, après un court
séjour à Paris, se rendit à Valençay, où il réunit beaucoup de monde,
avec l'intention manifeste de montrer qu'il n'avait rien perdu de la
force et de l'agrément de son esprit.
La retraite du duc de Broglie et la nomination de l'amiral de Rigny au
ministère des affaires étrangères inspira au prince de Talleyrand le
désir d'être envoyé à Vienne. Il caressait l'idée de reprendre ce
traité de triple alliance de la France, l'Angleterre et l'Autriche,
préparé en 1815 et dont la révélation lui avait coûté les bonnes
grâces de l'empereur Alexandre.
J'ai lu, écrit de sa main: «J'ai donné Londres au trône de Juillet; je
veux lui donner Vienne et j'y réussirai, si on me laisse faire.»
Madame de Dino, dont les relations en Allemagne ne pouvaient que lui
être agréables, entra dans cette pensée avec d'autant plus de zèle
qu'elle et monsieur de Talleyrand rêvaient à cette époque le mariage
de Pauline de Périgord avec le prince Esterhazy, et cette alliance lui
tenait au moins autant au coeur que celle de l'Autriche avec notre
cabinet.
Mais monsieur de Talleyrand était un ambassadeur trop incommode pour
qu'aucun ministre voulût le nommer. Monsieur de Rigny recula tout
doucement et il ne lui fallut pas gagner beaucoup de temps pour se
trouver remplacé par le duc de Broglie.
Celui-ci acquit de nouveaux droits à l'inimitié de la duchesse de Dino
en refusant de faire avancer monsieur de Bacourt, avec une faveur
trop criante, et monsieur de Talleyrand envoya de Valençay une lettre,
dont il exigea l'impression au _Moniteur_, et qui sembla une sorte
d'abdication politique dont, comme d'autres potentats démissionnaires,
il ne tarda guère à se repentir.
Le salon de la rue Saint-Florentin devint un foyer d'intrigues contre
le duc de Broglie. Monsieur de Talleyrand chercha à le discréditer
dans l'esprit du Roi, ce qui n'était pas difficile, car il n'en était
pas aimé. Il envenima les torts de forme qu'il pouvait avoir vis-à-vis
des ambassadeurs étrangers, enregistra leurs plaintes et les excita
les uns par les autres.
Pendant ce temps, madame de Dino et lui chapitraient Thiers et
cherchaient à lui persuader qu'avec sa haute supériorité il devait
primer tout le monde et occuper le rang de premier ministre. Je l'ai
dix fois entendu s'en rire dans les premiers temps, attribuant ces
discours à la haine qu'on portait à monsieur de Broglie; mais il ne
tarda pas à s'en laisser agréablement chatouiller les oreilles et le
coeur.
Pendant ce temps, madame de Dino et la princesse Liéven (qui était
entrée dans cette intrigue pour tuer le temps et ne pas se laisser
rouiller la main) prônaient Thiers parmi le corps diplomatique et dans
les nombreuses correspondances que toutes deux entretenaient dans les
Cours étrangères.
Elles obtinrent des réponses que monsieur de Talleyrand apportait au
Roi, en lui assurant que la confiance de l'Europe suivrait l'élévation
de monsieur Thiers, parce qu'elle ne verrait en lui qu'une griffe
apposée aux ordres émanés de la sagesse royale, et je crains qu'il ne
soit un peu trop accessible à ce genre de flatterie.
Monsieur de Talleyrand, de son côté, se berçait de l'idée qu'il
serait seul à gouverner: Thiers lui paraissait si petit compagnon
qu'il devrait toujours reconnaître ne pouvoir se soutenir que par sa
protection, et il se tenait pour si sûr de son crédit qu'il vit
s'évanouir, sans trop de regret, l'espoir qu'il avait un moment conçu
d'être nommé président du conseil sans portefeuille.
Monsieur de Broglie succomba à tant de manoeuvres hostiles. Monsieur
Thiers fut nommé à la joie du Roi, des cabinets étrangers et surtout
de monsieur de Talleyrand. Celui-ci fut le premier à ressentir la
vanité de ses prévisions. À peine quelques semaines s'étaient passées
que, bafoué, déjoué, insulté par monsieur Thiers, il fut forcé par lui
à quitter la place.
Les cabinets virent la guerre, que tous voulaient éviter, devenue
presque imminente par les actions du nouveau ministre, et les quelques
mois de son administration ont accumulé les embarras personnels sur la
tête du Roi.
Ce changement de ministère a été le dernier acte de la vie publique du
prince de Talleyrand, et, certes, on ne pouvait faire des adieux plus
pernicieux à la politique du pays. Je ne prétends pas dire qu'il ait
cessé de s'occuper d'affaires; mais ce n'a plus été que par des
intrigues qui n'ont point eu de résultat.
Les personnes qui approchaient le prince de Talleyrand remarquaient
combien il s'affaiblissait. Chaque heure de représentation était
suivie d'une sorte d'anéantissement, et les accidents graves se
succédaient fréquemment. Mais toute la force de sa volonté était
employée à les dissimuler.
À mesure que son état s'aggravait, madame de Dino s'occupait de plus
en plus de l'idée de veiller sur ses derniers moments.
La mort de la princesse de Talleyrand avait fourni à l'archevêque de
Paris une occasion de montrer sa malveillance. Il avait fait faire
amende honorable à la _personne connue sous ce nom_ (je cite ses
paroles textuelles) du scandale qu'elle avait donné en vivant avec un
prince de l'Église.
Mais, son zèle haineux l'ayant mal conseillé, il se trouva compromis
par le dépôt qu'il avait accepté d'une cassette contenant des valeurs.
Madame de Dino profita des discussions qu'amena cette circonstance
pour renouer des relations avec lui et, probablement, retrouva une
partie de son ancienne fascination, car il s'est, depuis lors, montré
plus traitable dans ses rapports avec la rue Saint-Florentin.
Toutefois, monsieur de Talleyrand aurait préféré n'avoir point à
recourir à ses bons procédés, et je sais que l'archevêque de Bourges
fut interrogé sur la conduite qu'il tiendrait si le prince tombait
dangereusement malade dans son diocèse.
Il répondit qu'ainsi que tous les autres évêques de France il serait
dans l'impossibilité d'autoriser à lui donner une absolution qui
permit de l'enterrer avec les prières de l'Église, l'archevêque de
Paris, seul de tous les prélats gallicans, se trouvant chargé par le
Pape de recevoir la déclaration de monsieur de Talleyrand et de
l'admettre ou de la refuser, selon que sa conscience et ses lumières
le lui inspireraient.
Monsieur de Talleyrand fut instruit de cette réponse pendant le
dernier séjour qu'il fit à Valençay en 1837. Il se rendit de là à
Rochecotte, où madame de Dino prolongea son séjour pour recevoir sa
soeur, la duchesse de Sagan.
Depuis qu'on avait dû renoncer au mariage Esterhazy pour Pauline, le
prince de Châlais, chef de la maison de Périgord, était devenu veuf de
mademoiselle de Beauvillers. Cette alliance, que monsieur de
Talleyrand avait toujours souhaitée, était devenue le voeu le plus
vif de madame de Dino, et cette circonstance augmentait encore le
désir qu'elle avait d'obtenir de monsieur de Talleyrand une fin
chrétienne dont le mérite lui reviendrait.
Au mois de janvier 1838, elle fut très malade à Rochecotte, et il y
eut un moment de danger. Elle profita de cette occasion pour reprocher
le lendemain à monsieur de Talleyrand de ne l'avoir pas avertie. Elle
établit qu'ils s'étaient réciproquement promis la vérité en pareille
conjoncture, s'expliqua sur les convenances à garder et finit par
regretter de n'avoir pas envoyé chercher le curé.
«Quoi! cet ivrogne?» grommela monsieur de Talleyrand, et il n'ajouta
pas un mot.
Madame de Dino manda cet échec au duc de Noailles, son admirateur
passionné et son confident zélé dans cette oeuvre pie.
Toutefois, monsieur de Talleyrand se préparait, à part lui, à éviter
le scandale.
Pauline de Talleyrand avait fait sa première communion, était restée
pieuse comme un petit ange et entretenait souvent son oncle de son
confesseur l'abbé Dupanloup.
Un jour où elle en parlait, bientôt après leur arrivée à Paris,
monsieur de Talleyrand dit: «Madame de Dino, il faut prier l'abbé
Dupanloup à dîner.» Madame de Dino s'empressa d'obéir; l'abbé vint. Le
hasard fit qu'il tomba sur un dîner où la société était légère et le
langage mondain.
Quelques jours après, il reçut une nouvelle invitation, qu'il refusa.
En l'apprenant, monsieur de Talleyrand dit: «Vous me l'aviez donné
pour un homme d'esprit. C'est donc un sot que cet abbé... Cela ne
comprend donc pas!»
Madame de Dino, profitant de cette légère ouverture et, ne se sentant
pas le courage d'entamer cette question en paroles, écrivit à monsieur
de Talleyrand une longue lettre, qu'on m'a dit être un chef-d'oeuvre
de logique et de raisonnement, pour lui montrer la nécessité de se
réconcilier avec l'Église.
Monsieur de Talleyrand y répondit en lui envoyant la minute d'une
déclaration qu'il l'autorisa à communiquer à l'abbé Dupanloup et, par
lui, à l'archevêque. Ceci se passait le 10 mars. Le même jour,
monsieur de Talleyrand prononçait à l'Académie l'éloge de monsieur
Reinhard.
Il était fort occupé de cette journée de représentation, il la
regardait évidemment comme son adieu au public. Selon son usage, il
avait fait faire son discours.
Monsieur de Talleyrand n'a jamais rien écrit lui-même, mais il se
faisait donner par plusieurs personnes, qu'il employait à cet effet,
divers projets qu'il ajustait entre eux, biffait, changeait jusqu'à ce
qu'il leur eût donné son cachet. Il travailla assez assidûment à
arranger ce petit discours, et en fit des lectures à ses intimes.
On était effrayé, dans son intérieur, de la fatigue que lui préparait
cette séance solennelle, et, après avoir employé tous les moyens de
l'en dissuader, on eut recours à Cruveilhier, son médecin, qui alla
jusqu'à lui dire qu'il ne répondait pas des suites.
«Et qui vous demande d'en répondre?» reprit monsieur de Talleyrand,
avec sa parole lente et flegmatique.
L'éloge, quoique assez médiocre, eut un très grand et très sincère
succès. La grâce avec laquelle il fut prononcé, le talent merveilleux
de monsieur de Talleyrand pour imposer, produisirent un enthousiasme
dont les auditeurs furent eux-mêmes étonnés lorsqu'ils lurent
l'oeuvre imprimée.
Monsieur de Talleyrand en fut enivré. Lui-même comparait sa joie à
celle qu'il avait ressentie du succès d'une thèse en Sorbonne. Hélas,
c'était la première et la dernière palme! mais, à toutes les époques
de la vie, le coeur de l'homme est également ouvert à la vanité.