Madame la duchesse d'Orléans suivait la Reine qui, en dépit de son

gendre auquel elle donnait le bras, s'arrêtait pour parler à toutes

les femmes et accueillir les nouvelles arrivées de sa bonté ordinaire.

Quoique nous fussions censées être présentées à madame la duchesse

d'Orléans par la maréchale de Lobau, sa dame d'honneur, la Reine

elle-même eut la bonne grâce de nommer quelques-unes d'entre nous,

avec de ces phrases obligeantes et nuancées que son coeur et son

esprit excellent à rencontrer.

Je lui en inspirai une, pour ma part, qui me valut un aimable accueil

et un doux sourire de la jeune princesse. Je remarquai la dignité et

la grâce de son maintien, l'élégance de sa taille si flexible que la

marche précipitée de son premier passage déguisait complètement.

Son visage était bien mieux de face que de profil, sa bouche

s'embellissait en parlant; la vivacité de son regard, lorsque le

sourire l'animait, faisait oublier l'absence des cils. Déjà je la

trouvais beaucoup mieux, et, pour en finir de sa figure, avant la fin

de la soirée, je pus annoncer très consciencieusement au duc de

Broglie que je la trouvais aussi charmante qu'il l'exigeait.

Elle n'a rien de l'allemande. Sa taille souple, son col long et arqué,

portant noblement une tête petite et arrondie, ses membres fins, ses

mouvements calmes, doux, gracieux, pleins d'ensemble, un peu lents,

semblables à ceux d'un cygne sur l'eau, rappellent bien plutôt le sang

polonais; et il est évident que la race slave domine complètement en

elle la race germanique.

Mais ce qu'il fallait surtout admirer, c'est son attitude et son

incomparable maintien. Tendre avec le Roi et la Reine, amicale avec

ses frères et soeurs, dignement gracieuse vis-à-vis du prince son

époux, elle semblait déjà identifiée à sa famille d'un jour. Et ses

façons, pleines d'obligeance et d'affabilité envers les personnes qui

lui étaient présentées, montraient qu'elle avait deviné le rôle que la

Providence lui assignait et le besoin, que tout ce qui tient à une

nouvelle dynastie doit se faire, de plaire au public.

Elle remarquait le luxe et les magnificences personnelles dont elle

était entourée suffisamment pour témoigner de sa reconnaissance aux

soins qui les lui avaient préparés, comme en étant flattée, mais non

point étonnée.

Bien différente en cela de Marie-Louise, qui, toute fille des Césars

qu'elle était, avait reçu les splendeurs impériales des cadeaux de

Napoléon avec une joie de parvenue, la princesse Hélène paraissait se

considérer comme appelée à porter ces superbes parures et à s'entourer

de ces recherches, aussi riches qu'élégantes, sans en éprouver le plus

léger étonnement.

La maison de Mecklembourg est accoutumée à donner des souveraines aux

plus puissants trônes de l'Europe, et notre princesse ne l'avait pas

oublié.

Après le dîner, on se tint dans le salon de Louis XIII jusqu'au

spectacle. Les princes y distribuèrent leurs politesses et leurs

obligeances, avec un peu moins de banalité que dans leur passage avant

le dîner. Madame la duchesse d'Orléans montra son instinct de

princesse en reconnaissant les personnes qu'elle avait vues la veille

à la cérémonie de son mariage.

Ses prévenances les plus marquées étaient pour le duc de Broglie et sa

famille, témoignant ainsi de sa gratitude pour l'ambassadeur chargé de

sa conduite.

Toute la Cour se rendit au spectacle. Hors le premier rang de loges,

la salle était déjà remplie; la famille royale y fut reçue avec

acclamation.

Madame la duchesse d'Orléans, avec son tact accoutumé, se montra, sans

affectation, de manière à satisfaire la curiosité du public. Pendant

le premier entr'acte, elle resta debout en avant dans la loge royale,

causant avec monsieur le duc d'Orléans de l'air le plus simple et le

plus décent.

Après cela, elle ne s'éloigna plus de la Reine à laquelle elle

semblait adresser toutes ses questions, et ses remarques sur le jeu de

mademoiselle Mars dont elle paraissait enchantée. Après le spectacle,

on fit encore une petite station dans le salon de Louis XIII; la

famille royale rentra dans la salle du trône et chacun se retira chez

soi.

J'avais remarqué la tristesse de la princesse Marie, mais, le

lendemain, j'en fus bien plus frappée. Son attitude de mécontentement

s'étendait jusqu'au choix de sa toilette. Tandis que nous étions

toutes couvertes de broderies, de dentelles, de plumés, elle seule

avait adopté un costume d'une simplicité qui faisait un étrange

contraste. Je le lui avais vu à la messe. Je pensais qu'elle irait

s'habiller, mais elle le conserva pour le déjeuner.

L'étiquette de la veille se renouvela à l'heure de tous les repas. La

famille royale stationnait un moment dans le salon, où nous étions

réunies, en allant se mettre à la table où nous la suivions, et plus

longtemps au retour.

Madame la duchesse d'Orléans, en négligé fort élégant, me parut encore

plus agréable que sous sa couronne de diamants, et tout aussi grande

dame. Elle fit beaucoup de frais, et déjà je m'aperçus qu'elle

devinait les nuances.

Comme ce qui touche personnellement frappe davantage, je me rappelle

qu'elle m'adressa une question, ayant rapport aux habitudes intimes de

la Reine, qui témoignait qu'elle se rappelait la phrase obligeante par

laquelle sa belle-mère avait appelé son attention sur moi la veille.

Quand on a reçu vingt mille présentations depuis quinze jours, cela

demande une force de mémoire bien extraordinaire et dont nous autres

particuliers serions incapables, surtout dans un moment de trouble

comme celui où se devait trouver madame la duchesse d'Orléans.

Quant à la princesse Marie, elle était presque constamment appuyée

contre le battant de la porte d'entrée, se tenant à égale distance de

sa famille et des invités, ne parlant à personne et ayant dans tout

son maintien un abattement qu'elle ne se donnait pas la peine de

dissimuler.

Regrettait-elle le premier rang que cette gracieuse étrangère venait

lui ravir, ou bien ces noces renouvelaient-elles le chagrin qu'elle

commençait à ressentir de n'être point encore mariée? Je ne sais. Mais

elle portait l'empreinte d'un mécompte avec la vie. Heureusement sa

tristesse n'était pas contagieuse et, quoique la princesse Clémentine

se tînt, selon l'usage, derrière sa soeur, elle ne partageait pas son

air mélancolique.

Il n'y eut pas de promenade générale, mais on mit des chevaux et des

calèches aux ordres de ceux qui voulurent en user, et il y eut

plusieurs parties faites dans le voisinage. Pour moi, je préférai me

reposer.

Cependant, je profitai de mon loisir pour aller visiter les travaux

achevés depuis 1834, notamment la galerie de Henri II, aussi

remarquablement élégante que magnifique, et l'appartement de madame de

Maintenon où le duc et la duchesse de Broglie étaient logés en ce

moment.

Le Roi avait fait rechercher, avec grand soin, tous les renseignements

du garde-meuble pour le faire remettre dans l'état où madame de

Maintenon l'avait habité.

J'approuvai peu la galerie Louis-Philippe construite au

rez-de-chaussée; je doute que cet échantillon du goût actuel donne à

sa postérité une grande admiration de l'art à notre époque. C'est

encore de ces lourdes et massives colonnes, ne soutenant rien et

enlevant à la fois l'espace et la lumière que monsieur Fontaine a tant

prodiguées dans les palais et même dans les hôtels dont il a eu la

direction.

Empanachée et embrillantée derechef, je me rendis avant six heures au

même lieu que la veillé où les mêmes cérémonies eurent lieu. Les

nouvelles arrivées furent à leur tour rangées près de la porte, et

présentées à madame la duchesse d'Orléans au passage pour le dîner.

Je ne conserve comme souvenir de ce moment que celui de la toilette de

madame de La Trémoïlle, encore mieux mise que le jour précédent, où

pourtant elle avait emporté la palme de la parure. Sa robe, fort

simple, était garnie de branches de roses, dont une étoile de diamants

formait le coeur; le bouquet, la coiffure, les agrafes des manches,

tout était pareil. Ce parterre, si, brillant et si frais, parvint à se

faire remarquer, au milieu des rivières de diamants qui reluisaient

sur les têtes, les cols et les corsages environnants.

Pendant qu'on prenait le café, le roi Léopold, si scrupuleux sur

l'étiquette en général, inventa de _se faire présenter_, par monsieur

le duc de Nemours, à Yousouf (espèce de chenapan algérien) afin de

satisfaire la fantaisie d'examiner les armes qu'il portait.

Il traversa toute la salle pour obtenir cette belle présentation à la

barbe d'Israël. Israël le remarqua et en fut tout à la fois scandalisé

et amusé.

Les talents réunis de Duprez et de mademoiselle Essler, ces

notabilités de l'Opéra, que j'entendais et voyais pour la première

fois, ne m'empêchèrent pas de trouver la représentation assommante.

Elle avait commencé tard; il était plus de minuit et demi quand on

sortit du théâtre.

À peine rentrée au salon, la Reine congédia madame la duchesse

d'Orléans dont la pâleur constatait la fatigue; elle l'embrassa en lui

disant bonsoir.

Je fus extrêmement frappée, dans ce moment, de la grâce inimitable de

tendresse affectueuse, filiale, respectueuse avec laquelle notre

nouvelle princesse baisa la main de la grande-duchesse sa belle-mère.

Il y avait toute l'éloquence de longs discours de reconnaissance et de

bonheur dans son maintien.

Ce fut le dernier aperçu que j'eus de madame la duchesse d'Orléans

dans ces circonstances, et j'en remportai un souvenir que je conserve

encore très vif.

Le Roi s'était retiré; le couple belge ainsi que les jeunes princesses

suivirent son exemple. La Reine et madame Adélaïde, dont le zèle

l'emporte toujours sur la fatigue, se chargèrent seules de faire leur

métier en conscience et employèrent encore quelques minutes en

politesses et surtout en adieux aux personnes qui, comme moi,

prenaient congé.

La grande-duchesse ne les abandonna pas dans cette dernière corvée de

la journée. Elle avait gagné tous les suffrages par la convenance de

son maintien. Elle paraissait aimer maternellement notre princesse, ne

parlait que les larmes aux yeux de la pensée de s'en séparer, mais ne

répondait que par les refus les plus formels aux demandes de prolonger

son séjour.

Elle ne comptait rester que peu de jours; et il fallut que la

sincérité des prières qu'on lui adressait s'établît bien clairement

dans sa pensée pour qu'elle se décidât à accorder quelques semaines.

La belle-mère montra tant de bon esprit dans ces conjonctures

délicates que les espérances déjà conçues de la princesse élevée par

elle en furent très encouragées.

J'étais arrivée à Fontainebleau le mercredi. Je le quittai le

vendredi fort aise d'y avoir été, mais enchantée d'en partir.

Au premier voyage, j'y aurais volontiers prolongé mon séjour; mais,

cette fois-ci, malgré l'intérêt que j'avais pris à observer l'auguste

mariée et ma satisfaction de la trouver si charmante, j'étais excédée

de parures, de diamants, d'étiquette et surtout de ces longues séances

de représentation.

Je me confirmai dans l'idée que je n'étais point _gibier de Cour_.

Rien au monde ne m'ennuie et ne me fatigue comme cette activité

factice, cette occupation oisive, cette importance des choses puériles

qui composent la vie de courtisan.

Madame la duchesse d'Orléans fit son entrée dans Paris, le dimanche

suivant, par un temps fabuleusement beau. La nature semblait s'être

parée pour la recevoir. Les marronniers des Tuileries étaient couverts

de fleurs, les lilas embaumaient l'air; les deux terrasses donnant sur

la place, remplies de femmes vêtues en couleurs brillantes, formaient

des espèces de corbeilles dont l'éclat et la fraîcheur le disputaient

à celles du parterre.

La place, le jardin, l'avenue des Champs-Élysées étaient combles; tout

le monde se sentait de bonne humeur. Le cortège ne se fit pas trop

attendre et il fut reçu avec les plus vives acclamations. Il était

cependant rien moins que magnifique; mais le public était bien

disposé.

Madame la duchesse d'Orléans put prendre possession de sa nouvelle

résidence avec la pensée que les sinistres avertissements, dont la

politique russe l'entourait depuis quelques mois, étaient bien

erronés, et que la couronne qu'elle venait partager n'était pas

entourée d'autant d'épines qu'on le lui annonçait.

Plaise au Ciel qu'elle lui paraisse toujours aussi légère! Au reste,

elle a un esprit trop solide et trop distingué pour qu'au milieu de

cet enivrement de l'encens de toute une multitude, elle n'ait pas

éprouvé quelque frémissement à entrer dans ce palais, successivement

occupé par Marie-Antoinette, Marie-Louise et Marie-Caroline. Elles

aussi y avaient été accueillies par de vives et passionnées

acclamations!

Parmi les fêtes réservées aux noces de madame la duchesse d'Orléans,

la plus remarquable sans doute fut l'inauguration du palais de

Versailles.

Je m'y étais fait inviter par le Roi un jour où il me racontait ses

projets pour l'ouverture, en me disant que ne pourraient y assister

que les personnes officielles. Je lui répondis que cette déclaration

me semblait fort triste et bien dure.

«Point du tout, reprit le Roi en riant, car je vous tiens pour

personne très officielle.

--Je n'en savais rien, Sire, mais j'en prends acte pour cette

circonstance.»

Ceci se passait longtemps avant le mariage, un jour où le Roi avait eu

la bonté de me conduire à Versailles; car, jusqu'au jour de

l'ouverture, il n'a été donné aucune permission pour y entrer et on ne

pouvait visiter le palais qu'à sa suite. C'était, au reste, la manière

la plus agréable et la plus instructive.

Je ne manquai pas de réclamer, près du Roi, la _position officielle_

qu'il m'avait accordée, et je fus invitée à l'inauguration de

Versailles.

Je ne pense pas qu'il soit possible d'inventer quelque chose de plus

magnifique que le matériel de la fête; il était digne du local, c'est

en faire assez l'éloge. Quant à la société qui s'y trouvait

rassemblée, elle y paraissait assez hétérogène.

C'était le palais de Louis XIV pris d'assaut par la bourgeoisie. Les

journalistes y foisonnaient, et y portaient cette jactance qui les

suit en tout lieu et qu'ils déployaient, _con gusto_, dans cette

enceinte où eux-mêmes, peut-être, avaient la conscience d'être

déplacés.

«Quel est ce monsieur qui lorgne la Reine?

--Il écrit dans le _Constitutionnel_.

--Et ce grand qui parle si haut?

--Il écrit dans le _National_.

--Et cet autre qui gesticule?

--Il rédige le feuilleton des _Débats_.

--Et ce monsieur si guindé?

--Il fait l'article «Paris» du _Charivari_.»

Il en pleuvait de ces petits messieurs, et j'avoue que j'étais un peu

courroucée de les voir encore plus _officiels_ que moi.

Je crois que c'est en caressant ainsi ces existences improvisées sur

un chétif talent qui, en général, ne conduit qu'à une vie de désordre

qu'on donne de l'importance à des gens ne méritant, pour la plupart,

aucun égard.

S'il se trouvait parmi eux de véritables capacités, elles réussiraient

promptement à sortir des rangs de ces fabricants d'articles qui ne

devraient être considérés que comme des scribes à gages.

Sans doute, parmi les députés, invités en masse, et même parmi les

pairs, il se rencontrait bien des noms qui auraient provoqué

l'étonnement des cercles présidés par madame de Montespan; mais ceci

se trouvait dans les convenances du temps; c'était un hommage rendu à

notre forme de gouvernement.

Malgré la grossièreté de ses façons, je me réconciliais à voir

monsieur Dupin un personnage important à Versailles tandis que j'étais

scandalisée que monsieur Jules Janin et ses confrères y fussent admis.

Les membres des académies, les savants, les artistes, si on s'en

était tenu à ceux de premier ordre, m'y semblaient aussi très bien

placés; mais j'aurais voulu qu'on se retranchât dans les sommités en

tout genre.

Au reste, quels que fussent les conviés, l'ouverture des galeries

historiques dans ce palais se trouvait être, de fait, un hommage rendu

à une classe qu'une bouderie d'esprit de parti empêchait d'y paraître

en grand nombre.

La Restauration n'a rien fait d'aussi favorable à l'ancienne noblesse

comme corps. La publicité de ce musée national renouvelle le souvenir

des éminents services qu'en tout temps et au prix de son sang

abondamment répandu elle a sans cesse prodigués à la patrie, les rend

pour ainsi dire présents à tous les yeux et, par là, populaires.

Le château avait été livré à l'empressement des invités dès dix heures

du matin, et la plupart étaient arrivés de bonne heure pour assouvir

une curiosité exaltée par la privation imposée jusque-là.

La mienne étant satisfaite par avance, je ne précédai pas de longtemps

la famille royale, qui arriva sur les trois heures. On se trouvait

alors réuni dans l'Oeil-de-boeuf, la chambre de Louis XIV, ses

cabinets, enfin toutes les pièces donnant sur la cour.

À quatre heures, les portes de la galerie s'ouvrirent et quatorze

cents personnes s'assirent au banquet. Des tables de vingt couverts,

placées sur deux rangs, occupaient l'étendue de la galerie. Les quatre

salons, situés aux deux extrémités, étaient aussi remplis de tables.

Toutes étaient servies avec la même recherche et le même soin et rien

n'y était épargné.

La table de la famille royale n'était distinguée que parce qu'elle

occupait le milieu de la galerie et qu'on avait été averti de s'y

placer, c'est-à-dire de suivre la Reine pour se trouver à cette table;

mais, quelques personnes désignées ayant été retardées par la foule,

elles furent prévenues par de plus agiles.

Le Roi se trouva être assis sous le tableau de la galerie où est

inscrit en grosses lettres dorées: «Le roi gouverne par lui-même.»

Comme c'était précisément au commencement des longues polémiques sur

le texte du _roi règne et ne gouverne pas_, nous nous persuadâmes que

cet incident serait relevé et commenté. Le Roi lui-même s'y attendait,

mais il passa inaperçu.

Aussitôt après le repas, trop bien ordonné pour être fort long, on

rentra dans les appartements sur la cour; et, après avoir de nouveau

distribué des politesses pendant le café, le Roi, en tête de la

famille royale et de ses nombreux convives, entreprit la promenade des

galeries.

Il commença par celles du rez-de-chaussée, réservées aux fastes de

l'empire, puis, remontant au salon des Batailles, il revint dans les

grands appartements.

Le service avait été si merveilleusement fait que les salons et la

galerie étaient complètement déblayés et qu'en y rentrant il était

impossible de se persuader qu'à peine trois quarts d'heure s'étaient

écoulés depuis que quatorze cents personnes y avaient dîné; il n'en

restait pas vestige.

Il faisait un temps superbe, le soleil commençait à s'abaisser vers le

grand bassin du fond du parc et dardait ses rayons sur le château. Les

jets d'eau en étaient resplendissants dans leurs gerbes chatoyantes;

les terrasses étaient remplies de toute la population de Versailles et

des environs.

Le Roi se montra au balcon et toutes les fenêtres de la galerie se

trouvèrent simultanément occupées, rendant ainsi au public le

spectacle qu'on en recevait, mais bien moins beau sans doute, car

l'aspect du jardin était une véritable féerie. Je compris dans ce

moment pour la première fois le mérite du talent de Le Nôtre.

C'est pour être habité avec cette royale splendeur que ce _pompeux

Versailles_ avait été conçu; et le mouvement galvanique qu'il recevait

pour la fête où nous assistions révélait les intentions de ses

créateurs. Honneur au Roi qui a su le ressusciter autant que les

circonstances le permettent. Il n'y a que la nation tout entière,

suffisamment grande dame aujourd'hui, pour remplacer Louis XIV dans

son palais.

On profita du reste du jour pour visiter en courant les autres

galerie. La statue de Jeanne d'Arc, oeuvre de la princesse Marie,

reçut les hommages qu'elle méritait.

Jusqu'alors, nous étions exclusivement entre français. Le corps

diplomatique et quelques étrangers avaient été invités pour le

spectacle; ils attendaient dans le salon précédant le théâtre où le

Roi et la famille royale allèrent les retrouver. Puis ils furent

placés dans des loges qui leur avaient été réservées, et nous suivîmes

le Roi dans la grande corbeille qu'il occupait avec son service et les

personnes qui avaient été désignées pour dîner à sa table. Le reste

des convives se dispersa dans la salle dont le coup d'oeil était

admirable.

Lorsque le premier éblouissement fut passé, on remarqua que la

proportion de femmes ne s'y trouvait pas et que la plupart des loges,

étant remplies par des hommes, nuisaient à l'effet.

Cependant, comme tous ces hommes portaient des uniformes de diverses

couleurs, cela paraissait bien moins sombre que s'ils avaient été

vêtus en frac. Toutefois, des femmes parées auraient bien mieux décoré

la salle.

Il y en avait trop peu; nous n'étions guère qu'une demi-douzaine, en

dehors de dames de maisons, des femmes des ministres et des

étrangères.

On donnait le _Misanthrope_, pitoyablement joué, même par mademoiselle

Mars. Ce qui me divertit parfaitement pendant le spectacle, et je ne

puis m'empêcher de le noter ici, c'est un monsieur placé derrière moi

et portant des épaulettes de lieutenant-général: homme de goût, plus

que d'érudition, il n'avait jamais eu révélation du _Misanthrope_, ce

qui ne l'empêchait pas d'y prendre un plaisir extrême et de rire, plus

que personne de ce qui s'y trouve de plaisant. Mais il éprouvait une

anxiété, trop vive pour n'être pas communiquée à ses voisins, de ce

qui allait arriver, des mauvais tours que cette friponne de Célimène

jouait à ce pauvre Alceste; et il en parlait avec une naïveté de

colère parfaitement réjouissante.

Je crois, Dieu me pardonne, qu'il pensait que c'était une pièce

composée par monsieur Scribe pour l'occasion; toujours est-il qu'il en

était également amusé et amusant.

Le Roi avait fait préparer pour cette représentation de magnifiques

costumes, dont il fit cadeau à la Comédie-Française.

On les avait apportés le matin à Trianon. La Reine me raconta que le

Roi s'étant diverti à en revêtir un, avec l'accompagnement obligé de

la grande perruque, il était entré dans la chambre où elle se trouvait

avec ses filles. Sa ressemblance avec Louis XIV était si frappante

qu'elles avaient pu croire que le portrait peint par Rigaud avait

quitté son cadre pour venir leur rendre visite.

Un ballet, arrangé pour la circonstance, termina le spectacle. Nous

trouvâmes en en sortant le château entier éclairé. Le Roi promena les

ambassadeurs, les étrangers et tous ceux qui voulurent suivre

derechef, par les grands appartements jusqu'à la galerie des

Batailles. Mais, quoiqu'il y eût profusion de lumières, la salle de

spectacle était si éblouissante de clarté que le reste paraissait

sombre en comparaison.

Cette dernière tournée achevée, chacun regagna ses voitures, fort

content de sa journée mais bien fatigué.

MORT DE MONSIEUR DE TALLEYRAND EN 1838

J'ai raconté au long l'insulte faite au prince de Talleyrand par un

misérable, nommé Maubreuil, le 21 janvier 1827, à la sortie de

l'église de Saint-Denis, la conduite qu'il tint dans cette conjoncture

et l'empressement qu'il mit à quitter Paris dès qu'il put s'en

éloigner sans avoir l'air de fuir. Toutefois, il y revint dans le

courant de l'automne.

Ce fut alors que, jouant un soir au whist chez la princesse

Tyszkiewicz, il demanda au docteur Koreffe, qui se trouvait présent,

de lui tâter le pouls: il se croyait un peu de fièvre; le docteur lui

en trouva une violente et l'engagea à se retirer.

Monsieur de Talleyrand n'en continua pas moins sa partie et ne rentra

chez lui qu'à l'heure accoutumée. Dans tout le cours de son existence,

sa vigueur physique lui a permis de déployer sa force morale.

Koreffe, quoiqu'il ne fût pas son médecin, prit la précaution assez

bizarre d'aller à l'hôtel de Talleyrand, de faire appeler le valet de

chambre du prince et de lui recommander la plus scrupuleuse

surveillance pendant cette nuit qu'il jugeait devoir être très

critique, en l'engageant à faire prévenir le médecin ordinaire,

Bourdois.

Monsieur de Talleyrand rentra, fut comme de coutume fort longtemps à

se déshabiller, se coucha sans se plaindre. Le valet de chambre

commençait à douter de la science de Koreffe; mais, très attaché à son

maître, il préféra exagérer les précautions.

Récits d'une tante (Vol. 4 de 4) Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond · 第 17 / 21 段