La promenade se continua dans le grand parc, mais je retournai au

château, ce qui composait notre carrossée se trouvant d'accord pour

préférer un peu de repos.

Melchior de Polignac s'était retiré, avec sa femme et sa nombreuse

famille, dans une petite maison de la ville où il vivait dans la

retraite que son manque absolu de fortune lui imposait, mais où il

jouissait de la considération acquise dans sa place de gouverneur.

J'ai déjà dit avoir passé huit jours au château pendant qu'il exerçait

ses fonctions. Son nom et sa position rendaient naturellement Melchior

et les siens fort hostiles à ce qui tenait au gouvernement de Juillet.

J'hésitai à les aller voir, dans la crainte qu'un hôte du château leur

fût importun à recevoir; mais je me rendis la justice que ma visite

serait faite à intention bien amicale (Je connaissais sa femme et lui

depuis leur enfance) et je m'y décidai. J'eus la satisfaction qu'elle

fut reçue dans la même disposition.

Je note cela avec plaisir, parce que j'ai trouvé souvent de l'aigreur

dans des circonstances où elle était bien moins excusable. Melchior

de Polignac me parla même avec intérêt et approbation des travaux que

le Roi faisait exécuter dans le château où, ce que je comprends, il ne

mettait plus les pieds après y avoir longtemps commandé.

Je racontai ma visite et ma réception à la Reine, et je trouvai en

elle cette sympathie réelle qu'elle a toujours pour la position des

autres. Je ne sache personne qui les comprenne mieux et les apprécie

avec autant de bienveillance.

Le dîner fut plus nombreux que la veille; il y avait des invités des

environs, entre autres le duc et la duchesse de La Trémoïlle. Il y eut

spectacle le soir, après lequel je pris congé de la famille royale,

mon invitation ne s'étendant pas au delà de cette journée.

Le lendemain matin, après avoir déjeuné dans nos appartements

respectifs, tout ce qui composait la première fournée du voyage partit

pour céder ses chambres à la seconde.

Nous croisâmes nos remplaçants sur la route de Paris.

Monsieur le duc d'Orléans et monsieur le duc de Nemours étaient au

camp et n'arrivèrent que le lendemain pour le bal qui se donnait le

jour de naissance du Roi. Il eut lieu dans la galerie de Henri II et

fut très brillant. J'aurais assez aimé à en voir le coup d'oeil; mais,

il était fort rationnel que la _fournée du bal_ fut composée de jeunes

femmes. Elle fut la troisième et la dernière.

Le beau temps tint fidèlement compagnie à tout ce voyage dont chacun

revint enchanté.

Cet admirable Fontainebleau, égayé et ranimé, semblait une

résurrection qui plaisait à toutes les imaginations; si quelques

grogneries s'élevèrent, elles ne parvinrent pas jusqu'à moi.

FÊTES À FONTAINEBLEAU

POUR LE MARIAGE

DE M. LE DUC D'ORLÉANS EN 1837.

OUVERTURE DE VERSAILLES

I

Malgré la satisfaction que nous causait le mariage de monsieur le duc

d'Orléans, nous n'apportions pas à Fontainebleau, lorsque nous fûmes

appelés à y assister, la même disposition qu'au moment du voyage de

1834.

Le ciel s'était bien rembruni depuis deux ans. La catastrophe où

Fieschi avait joué un rôle si atroce, mais si étrange, avait été

suivie de tentatives sur la vie du Roi qui se renouvelèrent plusieurs

fois. D'autres étaient perpétuellement dénoncées comme imminentes; pas

une journée ne s'écoulait sans que des révélations plus ou moins

fondées ne vinssent entretenir un constant effroi.

L'attentat d'Alibaud, surtout ses propos, sa conduite pendant le

procès, son attitude sur l'échafaud avaient frappé d'épouvante la

famille royale et fait tressaillir même le coeur du Roi, jusque-là si

intrépide.

Il se tint pour victime dévouée, et ne douta pas que le 28 juillet

1836, jour de la revue, ne dût être le dernier d'une existence qu'il

regrettait d'autant plus vivement qu'il se savait encore bien

nécessaire à son pays et à sa famille.

Monsieur Thiers s'aperçut de cette terreur générale, sonda le moment

de faiblesse du Roi, et, la veille même du jour où la revue devait

avoir lieu, prit l'initiative et la responsabilité de la décommander.

À la vérité, les dispositions matérielles, ordonnées par lui, étaient

en sens inverse de ce que la raison commandait. Elles plaçaient le Roi

et sa famille dans une situation qui redoublait les chances du danger

et en aggravait les suites.

La décision du président du conseil fut accueillie avec satisfaction à

Neuilly; la Reine seule s'y opposa et la combattit fortement. Son

noble coeur avait sur-le-champ pressenti les regrets que le Roi ne

tarderait pas à en éprouver.

Je voudrais croire que des craintes réelles eussent seules agi sur la

résolution de monsieur Thiers dans cette conjoncture; mais j'ai

surpris dans ses gestes, dans ses paroles, dans toute son attitude, le

jour même de cette revue manquée où je lui en témoignais mon

affliction, j'ai surpris, dis-je, des éclairs de joie qui m'ont à

l'instant même inspiré l'idée qu'il était guidé principalement par des

vues ambitieuses.

Peut-être s'était-il flatté que, par suite, le Roi, se sentant humilié

d'un instant de faiblesse, n'oserait plus résister en rien au ministre

qui l'avait découvert, caressé et couvert du manteau de sa

responsabilité gouvernementale. Je l'ai pensé, et je le pense encore.

S'il me fallait déduire ici sur quoi cette idée est fondée, cela me

serait bien difficile; mais ce sont de ces intuitions qui arrivent

subitement par des nuances qui, bien que fugitives, laissent une

profonde impression.

Au reste; le Roi est trop réellement et habituellement brave pour

s'être senti honteux d'une démarche que la prudence pouvait commander

et qu'elle justifiait certainement. S'il lui en est resté quelque

sentiment envers monsieur Thiers, c'est plutôt du mécontentement, pour

des précautions mal ordonnées et des inquiétudes exagérées semées

autour de lui que de la reconnaissance pour l'initiative prise par le

ministre en conseil.

Quoi qu'il en soit, si monsieur Thiers avait, comme je le crois, fondé

des espérances de domination sur cette circonstance, il ne tarda pas à

en reconnaître la vanité.

Personne n'admet plus que moi l'esprit supérieur et même le talent de

monsieur Thiers; mais, selon qu'il se pose devant son imagination

mobile en Oxenstiern ou en Turenne, en Colbert ou en Richelieu, il

veut que les événements se dénouent par la politique ou par la guerre,

par la prospérité intérieure ou par l'intimidation.

Sa pensée, en entrant au ministère, avait été de rattacher la dynastie

nouvelle aux trônes européens et de sceller cette alliance par le

mariage de monsieur le duc d'Orléans avec une archiduchesse.

En conséquence, il avait adopté vis-à-vis de la Suisse le langage d'un

membre de la Sainte-Alliance; puis il avait jeté à l'Autriche des

paroles napoléoniennes et envoyé notre prince à Vienne, dans l'espoir

que sa présence brusquerait une affaire que, dans son ignorance

diplomatique, il croyait bien engagée, mais qui échoua d'une façon

désagréable pour le pays et pour la famille royale.

Monsieur Thiers, furieux de ce mésuccès, revint à ses instincts

révolutionnaires, tempêta contre l'insolence des souverains et des

grands seigneurs, et, pour se venger des Cours du Nord, prétendit

s'emparer militairement de l'Espagne. Comme il prévoyait que la

sagesse du Roi s'y opposerait, il tenta de le tromper matériellement

sur les ordres qu'il lui faisait signer, persuadé qu'à la dernière

extrémité le Roi était trop dans sa dépendance pour oser lui résister.

Mais ses espérances furent encore déçues, et, après des scènes fort

vives, le Roi et son ministre, n'ayant pu se persuader mutuellement,

se séparèrent.

Je crois que, si jamais le Roi a eu un ministère selon son coeur,

c'est celui qu'il fonda à cette époque de messieurs Molé, Guizot et

Montalivet; mais, avant même qu'il fût inséré au _Moniteur_, monsieur

Guizot avait fait, éliminer le nom de monsieur de Montalivet et, dès

lors, il se trouva en rivalité directe, et sans contrepoids, avec

monsieur Molé.

Mon intention n'est pas d'entrer dans tous les détails, des intrigues

mutuelles qui, en peu de mois, amenèrent l'expulsion des doctrinaires

et de leur chef. Son alliance avec monsieur Molé n'avait pas été

heureuse.

Rien n'avait réussi à ce cabinet. L'échauffourée de Strasbourg,

l'enlèvement de Louis Bonaparte qui faisait de lui et de tous ses

cousins des espèces de prétendants au trône, l'acquittement des

complices par le jury de Strasbourg, la désastreuse retraite devant

Constantine, le rejet de plusieurs lois importantes, de nouvelles

attaques sur la personne du Roi, etc., étaient autant d'échecs dont

les deux partis composant le ministère se renvoyaient les torts et la

responsabilité.

Après de longs et déplorables débats, monsieur Molé resta maître du

terrain. J'ai lieu de croire qu'à cette époque les voeux du Roi

n'étaient pas pour lui et que les doctrinaires ne perdirent le pouvoir

que par ces habitudes de suffisance auxquelles tout leur esprit ne

parvient pas à les faire échapper. Ils se croyaient sûrs de rentrer

dans la place tambour battant et dictant leurs lois.

Comme toutes les congrégations, les doctrinaires ne reconnaissent de

mérite qu'à ce qui forme leur coterie, et, à force de le répéter, ils

se le persuadent à eux-mêmes, de sorte que, très consciencieusement,

ils n'admettent pas la possibilité que le vaisseau de l'État puisse

être en d'autres mains et la position leur paraît _anormale_, comme

ils disent, lorsqu'ils ne le dirigent pas.

Or, comme les situations _anormales_ sont nécessairement passagères,

il est logique de conclure qu'elles doivent promptement cesser. En

conséquence, ils se refusèrent à porter aucun secours au nouveau

cabinet.

Monsieur Molé fut obligé de le composer de non-valeurs, ou du moins de

personnes à peu près inconnues sous le rapport politique. Monsieur de

Salvandy seul avait acquis une réputation d'écrivain polémiste, mais

elle ne pesait pas assez pour être d'une grande assistance.

Monsieur Molé se jeta donc à peu près seul sur cette mer orageuse, et,

jusqu'à présent (septembre 1838), la Providence a justifié son

courage; mais, à l'époque dont je parle, il était loin d'avoir et

surtout d'inspirer autant de confiance.

Quoique l'attentat de Meunier et les diverses tentatives, dites

complot de Neuilly et de la Terrasse, eussent nécessairement renouvelé

les inquiétudes de la famille royale, cependant le Roi ne pouvait plus

résister à l'ennui de la réclusion à laquelle on l'astreignait, et

s'en dégageait insensiblement.

Il adopta avec empressement la proposition qui lui fut faite de passer

la garde nationale en revue; et cette cérémonie, qui levait les arrêts

forcés imposés par le dernier ministère, eut lieu peu de jours avant

celui où il se rendit à Fontainebleau pour y célébrer les fêtes du

mariage.

Au nombre des bonnes fortunes du ministre Molé, je mets en première

ligne celle d'avoir ouvert les portes de la France à la charmante

princesse que le duc de Broglie a eu l'agréable commission de nous

amener.

La princesse Hélène de Mecklembourg me paraît préférable, même comme

position sociale, à l'archiduchesse que nous avions recherchée.

Monsieur le duc d'Orléans est assez grand prince pour faire sa femme

grande princesse; et je crois qu'en tout temps l'héritier d'un

puissant royaume n'a rien à gagner par une alliance avec les filles

des souverains prépondérants. Cela est surtout vrai dans notre

position où les déclamations sur l'influence autrichienne n'auraient

pas manqué d'élever leur clameur à chaque occasion.

De plus, il y avait dans le pays une sorte de répulsion superstitieuse

contre le noble sang de Marie-Thérèse; il semblait qu'il ne pût être

qu'infortuné dans notre France et lui porter malheurs et calamités.

Une objection plus rationnelle se présentait aux esprits sérieux;

c'est l'inconvénient des mariages multipliés entre les mêmes familles.

La fille de l'archiduc Charles, chétive et maladive, ne donnait pas

l'espoir de se soustraire à la morbide influence de ces unions. On

devait prévoir qu'elle ne soutiendrait, ni dans l'aspect ni dans la

santé de ses enfants, la belle race de la famille d'Orléans.

Ces considérations m'avaient empêchée de souhaiter le succès de la

négociation entamée à Vienne et de donner un soupir à son insuccès.

Toutes les relations qui nous arrivaient de la princesse Hélène la

disaient accomplie; et j'avais grand empressement d'en juger par

moi-même.

Depuis qu'elle avait mis le pied sur le territoire français, un

courrier, expédié de Paris, lui apportait chaque jour un bouquet et un

billet de monsieur le duc d'Orléans, auquel elle répondait avec autant

d'esprit que de grâce. Le prince, ne pouvant résister à l'impatience

de la voir, se fit son propre messager pour le bouquet expédié à

Châlons.

Il se mit dans une voiture légère, arriva à l'heure du déjeuner des

princesses, demanda à la grande-duchesse douairière, qui accompagnait

sa belle-fille, la permission de lui faire sa cour, passa une heure

avec les deux princesses, les escorta jusqu'à leurs équipages de

voyage pour continuer leur route avec l'étiquette convenue d'avance,

et, se rejetant dans sa calèche, brûla le pavé pour arriver à

Fontainebleau dire à ses parents combien il était satisfait de sa

noble fiancée.

Deux jours après, les princesses arrivèrent à Melun. Elles y furent

reçues par monsieur le duc d'Orléans. Il s'y était rendu avec toutes,

les personnes destinées à former la maison de madame la duchesse

d'Orléans, qu'il lui présenta lui-même.

Bientôt la princesse se retira pour se faire habiller par les

ouvrières de Paris, destinées à la _dégermaniser_. Mais son costume ne

différait guère du nôtre, et c'était plutôt une forme d'étiquette que

de convenance. Parée par des mains françaises, elle monta dans les

voitures de gala de la Cour.

La grande-duchesse, la princesse Hélène et le duc de Broglie

occupaient la première berline. Le duc d'Orléans avec son frère, le

duc de Nemours, suivaient. Les autres équipages étaient remplis par

les personnes de la suite.

L'arrivée à Fontainebleau avait été calculée pour quatre heures. Mais

l'allure des chevaux de parade, et la nécessité de s'arrêter à chaque

village et à chaque carrefour pour être harangués par les maires de

toutes les communes trompèrent les prévisions. Il était près de huit

heures lorsque le cortège se montra à la grille du château.

Il était convenu que le Roi viendrait au-devant de la princesse

jusqu'au haut du grand perron et que la Reine, entendant du bruit,

sortirait, comme par hasard, de ses appartements pour la rencontrer

dans le vestibule. Mais les affections du coeur sont trop réelles dans

la famille royale pour ne pas faire oublier les lois de l'étiquette et

Roi, Reine, princesses, tout le monde se précipita sur le perron pour

voir plus tôt la fille et la soeur qui leur arrivait.

Monsieur le duc d'Orléans avait fait ouvrir sa portière, tandis que

les voitures marchaient encore, et se trouva à celle de la princesse

Hélène pour lui donner la main; mais elle franchit les marches d'un

pas si rapide, si empressé, qu'à peine s'il put la suivre; elle se

prosterna aux pieds du Roi et de la Reine avec une grâce et une

dignité inimitables.

«Ma fille! ma chère fille?» dirent-ils tous deux en la pressant sur

leur coeur; et, dès ce moment, elle fut à eux et partie intégrante de

cette famille si unie.

Elle passa des bras du Roi et de la Reine dans ceux des princesses ses

soeurs, et, après les politesses faites à la grande-duchesse dont la

tendresse maternelle ne se plaignait pas d'avoir été oubliée un

instant, on entra dans le palais.

Cette entrevue en plein air et au milieu d'un concours immense de

spectateurs de toutes les classes fit un très grand effet. Tout le

monde s'identifia aux sentiments de la royale famille. Beaucoup de

larmes d'attendrissement furent versées, et, le lendemain encore, on

ne racontait pas cette scène sans émotion.

Les princesses se rendirent dans leur appartement. Bientôt après elles

reparurent pour le dîner; il était neuf heures du soir. Dans l'attente

momentanée de l'arrivée des voyageurs, on était réuni depuis quatre

heures dans la galerie de François Ier et chacun tombait d'inanition.

En sortant de table, les personnes les plus importantes furent nommées

à la princesse Hélène. Elle trouva assez de sang-froid pour leur

adresser des paroles fort obligeantes qui la montraient singulièrement

au courant de sa nouvelle patrie. Bientôt après, elle se retira.

Le lendemain matin, les deux princesses étrangères déjeunèrent chez

elles, reçurent et rendirent des visites à la famille royale, y

compris le roi et la reine des Belges, mais ne vinrent pas au salon.

La famille royale, ayant dîné en son particulier, reparut à huit

heures. Le Roi conduisait la princesse Hélène, monsieur le duc

d'Orléans la grande-duchesse, la Reine donnait le bras au roi des

Belges. Les autres princes et princesses suivaient selon leur rang.

Ils se rendirent, ainsi que toutes les personnes invitées, à la

magnifique galerie de Henri II. Monsieur le baron Pasquier (qui venait

d'être nommé chancelier), fonctionnant comme officier civil, unit le

royal couple selon la loi de l'État.

On descendit ensuite à l'étage inférieur où, dans la galerie dite de

Louis-Philippe, s'accomplit la cérémonie protestante. Puis enfin on

gagna la chapelle. Le mariage y fut célébré avec très peu de pompe

ecclésiastique et encore moins de prières, les mariages mixtes n'en

admettant pas davantage.

On s'apercevait, m'a-t-on assuré, que la Reine en souffrait. On

convenait de toutes parts que la cérémonie civile avait été la plus

digne, la plus solennelle et même si j'osais m'exprimer ainsi, la plus

religieuse, puisqu'elle était la plus recueillie.

Bientôt après ces nombreuses épreuves qu'elle soutint

merveilleusement, la princesse fut ramenée dans son intérieur; mais ce

ne fut pas sans trouver le secret de semer sur sa route, en traversant

la foule, des paroles obligeantes qui prouvaient que les présentations

de la veille n'étaient pas oubliées et des sourires gracieux

recueillis avec empressement.

Hormis les deux jeunes époux, toute la famille royale assista comme de

coutume au déjeuner.

Le Roi avait déjà fait visite à ses enfants. Il avait rappelé à

monsieur le duc d'Orléans la messe d'action de grâces qui se devait

dire à midi à l'occasion du mariage.

Madame la duchesse d'Orléans témoigna le désir d'y assister et pria le

Roi de solliciter de la Reine la permission de l'y accompagner: elle

aussi avait besoin de remercier Dieu de son bonheur.

En conséquence, on fut un peu étonné de la voir arriver dans la

tribune, à côté de la Reine sa belle-mère; elle y eut le maintien le

plus parfait. Le bruit se répandit qu'elle était devenue catholique;

et je me persuade que, si sa nouvelle famille avait osé le demander

aussi vivement qu'une partie d'entre elle le désirait, cela n'aurait

pas été très difficile à obtenir.

Mais le Roi, et surtout monsieur le duc d'Orléans, auraient trouvé une

aussi prompte abjuration impolitique.

Je ne sais si, dans cette occurrence, ils jugeaient sainement.

L'immense majorité des français est catholique; la perspective d'une

reine protestante n'est agréable à aucun et contriste beaucoup de

coeurs sincères; mais, depuis la révolution de 1830, on a constamment

cru devoir sacrifier le sentiment des masses honnêtes aux jappements

d'une troupe d'aboyeurs des carrefours ou des journaux.

Ces concessions cependant n'ont pas réussi à les rendre moins

hostiles. Ils ne peuvent cesser de l'être, car toute leur force

factice est puisée dans leurs déclamations.

Quoi qu'il en soit, l'apparition de madame la duchesse d'Orléans à la

chapelle fit sensation et causa beaucoup de satisfaction. Aussitôt

après le service divin, elle rentra dans ses appartements intérieurs.

Voilà ce qu'on me raconta lorsque j'arrivai le même jour à

Fontainebleau, ayant croisé sur la route les personnes invitées de

l'avant-veille pour assister aux cérémonies et qui se composaient

principalement des témoins, des bureaux des deux chambres législatives

appelées à représenter leurs collègues, de ce qu'il y avait à Paris de

ministres présents ou passés, enfin de tous les personnages officiels

qui cédaient la place à une seconde fournée où j'étais comprise.

Hormis le baron de Werther qui, comme représentant le roi de Prusse,

avait assisté à la cérémonie du mariage dont ce souverain avait été le

promoteur, tous les autres membres du corps diplomatique se trouvaient

partagés entre la seconde et la troisième fournée. Les logements,

quelque nombreux qu'ils soient à Fontainebleau, nécessitaient cette

division.

Il n'y avait d'invités pour tout le voyage (je ne parle pas des dames

de service) que la famille du duc de Broglie, celle du prince de

Talleyrand et le Chancelier.

Monsieur Molé, président du conseil, l'était aussi; mais il avait de

l'humeur de ce qu'on n'avait pas voulu violer les statuts de la Légion

d'honneur en le faisant grand-croix, de simple chevalier qu'il était,

sans qu'il passât par les grades intermédiaires, et de ce qu'on avait

négligé d'inviter une personne qui lui était chère. Il prétexta les

affaires pour retourner à Paris. Madame Molé fut obligée de le suivre.

Me voici donc installée à Fontainebleau dans un assez vilain petit

logement où je remplaçai monsieur Guizot. Je ne tardai pas à y

recevoir des visites. On me mit au courant des détails que je viens de

rapporter, et je trouvai les impressions très favorables à notre jeune

princesse.

Pendant ce temps, on déballait mes bijoux ainsi que les élégances

compatibles avec mon âge; et parée plus que je ne l'avais été depuis

bien des années, je descendis au salon dit de Louis XIII où je trouvai

une grande réunion de femmes brillantes d'or, de perles et de

diamants. Tout le monde avait fait de son mieux pour être superbe.

À ce voyage, les hôtes ne franchissaient plus ce salon; la salle du

trône et le salon de famille étaient exclusivement réservés aux

princes. Ainsi en avait décidé le roi des Belges qui apporte toujours

à notre Cour l'étiquette étroitement germanique de la sienne.

Il exerce sous ce rapport une influence extrême, et, pour qui la

connaît bien, on voit facilement la gêne qu'éprouve notre Reine, entre

la crainte de déplaire au _mari de Louise_ et l'inquiétude de blesser

les personnes accoutumées à des formes d'une plus grande aménité.

La reine Louise a été obligée d'adopter les habitudes de son mari,

mais elle les tempère par la bonne grâce de ses formes personnelles.

Néanmoins, la raideur commence à la gagner, et cela est inévitable.

Rangées sur nos tabourets, après nous être examinées et probablement

critiquées réciproquement, nous commençâmes à médire de l'innovation

de cette étiquette insolite et à nous demander si elle était dédiée à

notre nouvelle princesse, quoique la plupart d'entre nous fussions en

mesure d'en renvoyer l'honneur au roi Léopold, lorsque notre attention

fut détournée par le passage de LL. MM. Belges se rendant au salon

intérieur.

Presque immédiatement après, un léger _sussuro_ à la porte latérale

appela mes regards et je vis avancer un groupe, en tête duquel

marchait, beaucoup trop vite pour laisser remarquer la démarche

élégante de sa compagne, monsieur le duc d'Orléans, donnant le bras à

une grande personne pâle, maigre, sans menton, sans cils, et qui ne me

parut pas agréable.

Le nouveau ménage et la grande-duchesse entrèrent seuls dans

l'intérieur; les dames des princesses s'arrêtèrent avec nous.

Tout ce qui composait la seconde fournée des invités voyait, comme

moi, madame la duchesse d'Orléans pour la première fois, et

l'impression ne lui fut pas favorable. Nous nous la communiquâmes

pendant qu'on nous faisait ranger en haie, à droite de la porte, pour

lui être présentées à sa sortie.

Le duc de Broglie, qui avait écrit et parlé avec enthousiasme de la

princesse, ne tolérait pas qu'on ne la trouvât pas charmante. Il me

grondait déjà de ma froideur, lorsque la porte se rouvrit et la

famille royale traversa l'appartement pour se rendre au dîner.

Récits d'une tante (Vol. 4 de 4) Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond · 第 16 / 21 段