avaient toute la gêne d'un ancien amant qui a échangé les douceurs de
l'amour contre l'importance et l'influence d'un vieil ami.
«Vers deux heures, le comte Lucchesi est venu à bord, en frac, dans
un bateau de passage, et seul. Il a demandé à voir la duchesse et
s'est nommé; aussitôt on l'a introduit et on les a laissés seuls;
l'entretien a dû être curieux. La petite était sur le pont; on ne l'a
pas demandée.
«Une heure après, les époux sont venus sur le pont en se tenant sous
le bras. La petite fille était là; il n'en a pas été question. Le
prétendu père n'y a pas fait la moindre attention. J'ai bien observé
cette circonstance qui est importante dans l'affaire; j'ai aussi
remarqué que les fidèles voyageurs traitaient l'époux assez
légèrement.
«C'est le moment de vous en parler. Il peut avoir cinq pieds six
pouces, beau, brun, un embonpoint convenable aux conditions qu'il a
acceptées. Il a l'esprit borné et peu orné; il parle cependant
plusieurs langues. Il est renommé à Palerme pour ses succès de femmes;
il a été secrétaire d'ambassade à Madrid où il vivait avec
l'ambassadrice, et à la Haye où il vit avec une autre vieille femme,
et enfin il justifie son goût des vieilles amours en se fixant avec la
princesse.
«En paraissant sur le pont avec sa femme sous le bras, ils avaient
l'un et l'autre l'air très embarrassé. Ce premier moment méritait un
peintre habile, la curiosité sur toutes les figures, la bassesse
masquée par la politesse dans les manières des courtisans.
«Le nez de monsieur de Mesnard a rougi aussitôt: des favoris, des
moustaches, une barbe blanche qu'il a laissée croître lui donnaient
une physionomie étrange; il semblait un coq blanc se préparant à la
bataille. On voyait son dépit, son chagrin, sa colère; mais, quand il
parlait au préféré, sa figure était gracieuse, elle reprenait son
autre aspect dès qu'il ne se croyait plus aperçu par Hector.
«Mes regards se portaient surtout sur le père; je tenais à m'assurer
qu'il ne s'occupait pas de la petite fille. En faisant observer cette
circonstance au général Bugeaud, nous nous rappelions qu'elle dit en
accouchant: «_Que le bon Lucchesi sera content, lui qui désirait tant
une fille!_»
«Le prince Rodolphe, frère de la duchesse, lieutenant général de la
Sicile, ne vint pas à bord la voir; il envoya le commandant de la
marine Almagro pour la complimenter et l'accompagner à terre.
«L'_Agathe_ était entourée d'au moins cent cinquante canots et bateaux
contenant des curieux, des musiciens qui tous parlaient, criaient,
chantaient et jouaient des instruments; le tout faisait un vacarme tel
qu'on ne s'entendait pas à bord de la corvette.
«Je ne vous ai encore rien dit de monsieur Deneux, le fidèle
accoucheur, que la duchesse accablait de préférences, d'attentions à
Blaye et qu'à bord elle n'a plus regardé. Le jour du débarquement,
elle ne l'a pas engagé à venir la voir à terre, non plus que monsieur
Mesnière, le jeune médecin. Ces deux messieurs en ont été fort
blessés, d'autant plus qu'elle a fait toutes ses grâces aux autres, et
pourtant elle leur a quelque obligation.
«Quand le général Bugeaud a été lui faire ses adieux, elle n'a pu
s'empêcher de lui dire qu'elle estimait son caractère et qu'elle
reconnaissait qu'il avait rempli, sa tâche difficile avec modération
et franchise.
«Enfin, vers quatre heures et demie, elle s'est embarquée dans le
canot de Turpin qui lui donnait le bras. Les officiers rangés en haie
l'ont saluée de l'épée; puis vingt et un coups de canon lui ont été
tirés en hissant les pavois. Dans le premier canot se trouvaient, dans
l'ordre suivant de leur embarquement: 1º la duchesse, monsieur et
madame de Bauffremont, monsieur de Mesnard, et monsieur Lucchesi;
remarquez que le mari a passé le dernier et que la petite fille est
restée pour le canot des domestiques.
«Cette petite m'intéressait toujours; l'abandon dans lequel la
laissaient sa mère véritable et son père supposé m'occupait beaucoup,
et je faisais des questions insidieuses aux acteurs principaux pour en
conclure quelque chose. Mes soupçons se portent sur Deutz et monsieur
Guibourg l'avocat; c'est aussi l'avis du général Bugeaud.
«Toute la population de Palerme était sur les quais. Aussitôt qu'elle
a été à terre, un canot est venu porter au général Bugeaud une lettre
du prince Campoforte, premier ministre, père de Lucchesi, par laquelle
il reconnaissait que madame la duchesse de Berry _et sa fille_ avaient
été débarquées à Palerme en parfaite santé.
«Ainsi finit cette affaire qui dure depuis quatorze mois et qui a
irrité les esprits, qui est peu connue des masses en raison des récits
et conjectures contradictoires qui ont été débités à dessein et
accrédités par les ayants-cause afin de cacher la vérité qui n'est
plus obscure pour moi.
«La duchesse de Berry conserve toujours dans ses propos un espoir de
retour en France avec lequel elle récompense ceux qui lui témoignent
de l'intérêt. Elle a donné vingt jours de solde à l'équipage de
l'_Agathe_, ce qui fait environ deux mille cinq cents francs. Elle a
été fort gracieuse avec les officiers quand ils ont pris congé d'elle.
«Elle a dit et fait dire que, plus tard, quand elle serait en France,
elle récompenserait dignement l'état-major et l'équipage de la
corvette. Dans tout ceci, elle s'est montrée reconnaissante, car il
n'est, pas possible de mieux faire les choses que Turpin; il a su y
mettre les égards et les attentions que mérite le malheur, tout en
conservant les convenances de sa position.
«C'est ainsi qu'il a refusé de dîner avec la duchesse parce qu'il a su
qu'elle n'inviterait pas le général Bugeaud, et il l'accablait de
prévenances, de politesses les plus recherchées. Ne croyez pas que ma
vieille amitié pour Turpin m'ait aveuglé. S'il en était autrement, je
le dirais de même. J'aime mes amis, mais je ne suis ni aveugle, ni
muet sur leurs fautes et leurs défauts.
«D'ailleurs là, je fais presque de l'histoire, je dois donc être avant
tout véridique, et vous savez que je le fus toujours.
«Encore une anecdote. Peu de jours après le départ de Blaye, la
casquette du général Bugeaud tomba à la mer. La duchesse lui dit:
«Général, si on rapportait votre casquette à madame Bugeaud, elle vous
croirait noyé.
«--Bah! répondit le général, cela ne fait rien, Madame, une veuve
trouve toujours de beaux garçons pour la consoler».
«Il est presque certain que la duchesse se rendra sous peu à Prague.
«On assure que c'est à cette condition que messieurs de Mesnard et de
Bauffremont ont consenti à l'accompagner. On veut en imposer au parti
et voilà tout; car on a saisi à travers les propos de ces messieurs
qu'ils ne seraient pas éloignés de se rallier à l'ordre de choses
actuel.
«Le premier, monsieur de Mesnard, disait au général Bugeaud que la
branche aînée avait laissé tomber la couronne et que Louis-Philippe
n'avait fait que la ramasser. «Oui, lui répondit le général; mais nous
l'avons attachée sur sa tête, et nous saurons nous battre pour la lui
maintenir.» Le propos est un peu militaire, mais il faut convenir
qu'il est vrai et surtout bien adressé.
«Voilà à peu près, mon cher monsieur Coste, les principaux événements
de mon voyage à Palerme; il a été riche en récolte pour mes souvenirs.
Le Consul voudrait souvent un bâtiment de guerre ici et à Naples,
Messine, Catane, etc. Il croit et affirme qu'il serait utile au
commerce et à la politique; ceci n'est plus de mon ressort. L'_Actéon_
est bien, fort bien; il faudrait quinze hommes de plus pour le
manoeuvrer; il marche bien, j'ai retrouvé son ancienne vitesse, enfin
j'en suis enchanté et je suis bien disposé à tout faire.
«Au revoir, portez-vous bien, répandez compliments et amitiés pour moi
autour de vous, et recevez l'assurance de ma vieille amitié et de mon
dévouement.
«Je vous serre la main de coeur.
«E. NONAY.»
FONTAINEBLEAU EN 1834
J'avais été invitée au premier voyage de la Cour à Fontainebleau en
1834 et j'en conservais l'idée la plus riante.
C'était comme une oasis au milieu de ces sept années de tribulations
publiques et privées qui m'ont assaillie depuis la révolution de
Juillet.
L'émeute était usée; l'assassinat n'était pas né; les terreurs du
choléra étaient oubliées. Le Roi se flattait d'une popularité
retrempée dans l'énergie qu'il avait montrée contre les factieux
armés. L'instruction du grand procès d'avril se poursuivait
paisiblement, et les gens sages espéraient qu'une amnistie, suivant de
près l'acte d'accusation, témoignerait à la fois de la culpabilité des
accusés et de la longanimité du gouvernement sans l'exposer aux
chances d'un procès qui, malgré l'habileté avec laquelle il a été
conduit, n'est devenu possible que par les fautes multipliées des
accusés et de leurs défenseurs, fautes qu'il était impossible de
présumer et imprudent d'espérer.
Le ministère s'était récemment affaibli par la retraite du duc de
Broglie. La présidence nominale du maréchal Gérard ne lui rendait pas
l'ensemble qu'il avait perdu; mais messieurs Guizot, Thiers, Rigny et
Duchâtel présentaient un quatuor qui promettait quelque force.
La sécurité était donc assez grande en ce moment où l'on pouvait
regarder les plus violentes crises comme passées, et la situation
morale des esprits contribuait à rendre le voyage projeté agréable
pour tout le monde. Il devait durer dix jours; les invitations étaient
divisées en trois séries. Je me trouvai faire partie de la première.
J'arrivai le lendemain du jour où la famille royale, se rendant à
Fontainebleau, avait bien voulu s'arrêter à Châtenay et me renouveler
de vive voix l'invitation officielle qui m'était parvenue.
C'était au commencement d'octobre; il faisait un temps magnifique qui
dura tout le voyage.
On me mena dans un très joli appartement, arrangé avec un soin
minutieux pour l'agrément et la commodité. Un feu énorme réchauffait
la chambre et le salon qui la précédait; et, cinq minutes après mon
arrivée, un valet de chambre entra, portant un plateau couvert de
fruits, de gâteaux, de carafes de vin et d'eau à la glace.
Je ne fis point honneur à ces courtoisies, et, sortant de chez moi,
pendant qu'on y préparait mon établissement, j'allai faire des visites
dans le château.
Je vis successivement arriver les ambassadeurs de Naples, de Russie,
le ministre de Prusse, quelques autres, personnes du corps
diplomatique ainsi que divers équipages dont les livrées ne me
révélaient pas les propriétaires. Mes courses me menèrent à l'heure de
la toilette. Les costumes étaient fort élégants, mais conservaient la
simplicité de la campagne, excepté les jours destinés aux bals où l'on
était plus paré mais pourtant sans pierreries.
Je trouvai dans le salon d'attente des aides de camp qui, me faisant
traverser la salle du trône, me conduisirent dans le salon dit de
famille. La Reine, les princesses et un assez grand nombre de dames
s'y trouvaient déjà réunies; les politesses royales s'y distribuaient
aux nouveaux arrivés.
Bientôt on passa au dîner, dans la galerie qui s'appelait encore de
Louis XVIII. Le banquet était magnifique, la chère bonne, la société
choisie. Sous prétexte de costume de voyage, les gens portaient des
vestes bleues galonnées d'argent, livrée des rois prédécesseurs. Tout
ce qui entourait était semé de fleurs de lys.
Il y avait, dans ce voyage, un certain parfum de trône, tout au moins
une évidente velléité à remonter d'une marche l'échelle de la royauté.
Les ambassadeurs étrangers le remarquaient et s'en réjouissaient.
J'avoue, de bonne foi, que je partageais leur satisfaction.
C'était la première fois, depuis la Révolution, que je voyais le Roi
oser se souvenir qu'il était petit-fils d'Henri IV. Cette demeure si
aristocratique de Fontainebleau rappelait le sang Bourbon dans ses
veines et il y prenait goût. Toutefois, c'était avec les nuances
sociales que le siècle imposait; et, quoique plus royales que je ne
les avais encore vues à l'extérieur, les formes étaient pleines
d'urbanité et le commerce entre les illustres hôtes et leurs convives
aussi facile qu'obligeant.
Un spectacle bien choisi remplit la soirée. La salle contenait, en
outre des invités du château, toutes les notabilités de la ville,
enchantées de voir recommencer ces brillants voyages de Fontainebleau,
interrompus pendant la Restauration.
Aussi le Roi fut-il reçu avec des acclamations qu'il retrouvait dans
la population toutes les fois qu'il se montrait dans les rues ou dans
le parc, ce qui lui arrivait perpétuellement et presque seul. Il
n'avait pas encore été condamné aux précautions que la manie du
régicide lui a imposées bientôt après.
Quoique des rafraîchissements eussent été largement distribués à tout
ce qui était dans la salle, nous trouvâmes, en sortant du spectacle,
une table à thé préparée dans le salon de famille. Madame Adélaïde s'y
assit, la Reine se tint debout à causer, le Roi et les princesses ses
filles se retirèrent; et chacun, suivant son goût on sa fatigue,
suivit celui de ces exemples qui lui convenait le mieux. J'étais
lasse; je choisis le dernier.
On était averti officiellement que le déjeuner était à dix heures et
officieusement que la Reine entendait la messe à neuf heures et demie.
J'y allai.
C'était dans cette jolie chapelle de saint Saturnin que le furetage
artistique du Roi avait découverte, servant de salle à manger à la
quatrième table du commun depuis bien longtemps, et qu'il avait rendue
à la destination pour laquelle saint Thomas Becket, archevêque de
Cantorbéry, l'avait bénie dans le douzième siècle.
La Reine et les princesses étaient dans leur tribune. Nous nous
trouvâmes cinq à six femmes dans la chapelle, sans qu'on fit attention
à celles qui y assistaient ou qui y manquaient. Il n'y avait pas un
homme.
Le déjeuner fut mieux suivi et les quatre-vingt-quatorze couverts
étaient tous occupés.
En sortant de table, on se réunit dans le salon de famille. Une partie
des femmes se mirent à travailler; les autres s'établirent autour de
grandes tables couvertes de gravures et d'ouvrages remarquables, la
plupart relatifs au château où nous nous trouvions et que le Roi
devait nous faire visiter en détail, sitôt qu'il aurait terminé avec
le maréchal Gérard une conférence que celui-ci venait de réclamer.
Sauf qu'il y avait plus de monde, l'aspect du salon était précisément
le même que dans une maison de campagne, chez un particulier, à
pareille heure.
Le maréchal expédié, le Roi vint dégager sa promesse. On ne peut
imaginer un cicerone plus instructif, plus amusant et plus amusé que
le roi Louis-Philippe quand il montre et explique les travaux qui font
sa seule récréation depuis qu'il est monté sur le trône.
Son admirable mémoire lui fournit, à chaque instant, quelque anecdote
historique ou artistique très piquante qui donne la vie aux lieux que
l'on parcourt et, quoiqu'il nous fit faire la visite bien en
conscience, qu'il ne nous fit pas grâce _d'un chou_, et qu'il nous
retint plus de deux heures et demie sur nos jambes, personne ne
s'aperçut de sa fatigue.
Je fis supérieurement ma cour dans cette occasion. J'avais, en 1828,
passé une semaine à Fontainebleau chez mon oncle Édouard Dillon,
auquel Melchior de Polignac, gouverneur du château, avait prêté un
appartement pour l'été, de façon que, l'ayant vu en détail tel qu'il
était alors, je pouvais mieux reconnaître et apprécier les énormes
restaurations déjà faites par le Roi.
Cette circonstance l'attacha à mes côtés et lui fit trouver plus de
plaisir à me désigner les nouveaux travaux qu'il comptait
entreprendre. Ceux de la belle galerie de François II étaient déjà
commencés. Le plafond, tout dévissé et démonté, gisait sur le parquet,
et nous pûmes remarquer la perfection de cet ouvrage d'ébénisterie, et
je dirai presque d'orfèvrerie, exécuté avec le soin qu'on apporterait
à faire une tabatière.
Monsieur Alaux, artiste distingué, avait préparé un échantillon de sa
restauration des peintures du Primatice pour le soumettre à
l'approbation du Roi. Pendant qu'il l'examinait et donnait quelques
ordres, il nous confia à la gouverne de monsieur le duc d'Aumale,
alors âgé de douze ans et aussi parfaitement intelligent qu'il était
beau.
Il nous fit les honneurs de la bibliothèque en étalant sa jeune
science, sans pédanterie, mais avec satisfaction. Il appela notre
attention sur l'inscription de la porte. Elle dit cette bibliothèque
l'oeuvre de François II, _roi des Français_.
L'usage de cette appellation existait donc sous les Valois, et c'était
par une concession aux prétentions des citoyens que les rois s'étaient
appelés _de France_. Il ajouta une réflexion philosophique sur la
rotation des diverses idées attribuées aux mêmes expressions. Il était
charmant dans son enfantine sagesse. Le Roi nous ayant rejoints, il
rentra dans son rôle d'écolier et se prit à courir devant nous.
Revenus par la porte dorée aux appartements occupés par le Roi, il
nous fit remarquer un petit guéridon de bois fort commun sur lequel
l'Empereur avait signé son abdication et me dit d'y lire l'inscription
placée pendant la Restauration.
Je vis, gravé sur une plaque de cuivre: «C'est sur cette table que
Bonaparte a signé l'acte de sa démission dans le second cabinet du
Roi, où S. M. fait sa toilette.» Il faut convenir que cette
inscription était bien digne d'avoir été inventée sous un monarque qui
datait de la vingtième année de son règne, au retour de vingt-deux ans
d'exil.
Je sus gré au roi Louis-Philippe, entourés comme nous l'étions
d'étrangers et d'ennemis de la branche aînée, de n'avoir dirigé mon
attention sur cette plaque qu'à voix basse. À la vérité, la Reine
venait de nous rejoindre et sa présence impose toujours les sentiments
délicats.
Elle nous montra elle-même son appartement, décoré de toutes les
élégances de Marie-Antoinette qui semblaient bien mesquines à côté des
magnificences de Louis XIII, de Louis XIV et même du _rococo_ de Louis
XV, mais qui l'emportaient de beaucoup sur le raide et le guindé de
l'Empire.
Depuis longtemps, je n'avais vu à la Reine l'air aussi serein.
L'affligeant épisode des tristes aventures de la duchesse de Berry
l'avait désolée; elle en avait été atteinte et comme parente et comme
princesse, et comme dame et comme femme; cette pénible impression
commençait à s'affaiblir et, comme je l'ai déjà dit, la situation des
affaires publiques paraissait sous un jour assez favorable.
Je restai un instant en arrière avec la Reine dans son boudoir. Je lui
dis, en lui baisant la main, combien j'étais heureuse de la voir
contente et réconciliée à sa situation:
«Non, ma chère, pas un jour, pas une heure, pas un instant; ici, comme
à Paris, comme partout, c'est toujours comme dans ma chambre à coucher
de Neuilly, toujours, toujours!!...»
Elle était fort troublée. Elle m'embrassa les larmes aux yeux, et nous
rejoignîmes le groupe des visiteurs où elle reprit immédiatement son
maintien calme et enjoué.
Ce rappel à la scène de Neuilly où elle avait pleuré si amèrement dans
mes bras le jour où il avait fallu quitter sa douce et paisible
existence pour venir prendre la couronne d'épines à laquelle elle se
trouvait condamnée me frappa d'autant plus en ce moment que j'étais
sous le charme de ces grandeurs héréditaires, pour lesquelles elle
semblait si bien faite, mais qui pourtant lui paraissaient si lourdes
à porter.
L'usurpation, me dis-je, même la plus forcée, même la plus innocente,
même la plus utile, est donc un grand fardeau! Cette impression fut
très profonde en moi et me gâta le reste de mon séjour à
Fontainebleau. Ces sourires que je voyais ne cachaient-ils que des
soucis?
On annonça les voitures. Quatorze calèches, à quatre et à six chevaux,
étaient réunies dans la cour du Cheval blanc; on avait d'avance réglé
comment elles devaient être occupées, et des aides de camp nous
établissaient chacun à notre place.
Le Roi, la Reine, Madame, les ambassadrices et les ambassadeurs
remplissaient un énorme char à bancs, dit de famille, qui contenait
seize personnes. Dans un véhicule de la même nature, se trouvaient les
jeunes princesses, avec toutes les demoiselles de la société; la
plupart étaient jolies, toutes étaient gaies, et cette troupe couverte
de fleurs récréait la vue au milieu du cortège plus sérieux qui la
précédait et la suivait.
Le désordre du départ, à travers les flots de la population qui se
pressait jusques aux roues des voitures, présentait un spectacle animé
et amusant. Tout le monde étant installé, les voitures partirent au
petit pas et on traversa la ville aux acclamations des habitants.
Nous fîmes une très longue promenade dans la forêt, et je conserve peu
de souvenir d'une scène plus pittoresque que celle que nous offrit le
relais.
Les écuries du Roi n'y suffisant pas, il fut composé de chevaux de
poste que nous trouvâmes dans un carrefour de la forêt. Ils étaient
placés sur une pelouse ombragée d'arbres centenaires. Leurs cris un
peu sauvages, leurs mouvements désordonnés faisaient contraste à
l'attitude civilisée des camarades qu'ils étaient destinés à
remplacer, comme les costumes des postillons de poste, aux livrées
galonnées des gens du Roi.
On dételait déjà les premières voitures que les dernières roulaient
encore sans bruit à travers le sable, laissant le silence derrière
elles, et arrivaient à ce mouvement, à ces cris, à ces jurements, à
ces hennissements si variés, et tout cela sous une ombre épaisse qui
reposait d'un ciel sans nuage.
Ce mélange formait un des plus charmants tableaux qui se puissent
imaginer. Là, comme dans tous les sites voisins des villages, les
paysans étaient réunis en foule. Le Roi s'arrêtait toujours pour leur
parler, et souvent descendait de sa voiture et restait quelques
moments au milieu d'eux; personne de nous ne songeait encore à s'en
inquiéter.
Nous ne fûmes de retour au château que pour l'heure de la toilette. On
nous avait prévenues qu'elle pouvait être très simple. En effet, on se
réunit au salon en robes de mousseline. La soirée était consacrée au
repos; il n'y assista que les habitants du château. On plaça des
tables de jeu, pour ceux qui voulurent en user, dans le salon de Louis
XIII. La jeunesse s'établit à une espèce de jeu de poule, le macao, je
crois. Les femmes jouèrent ou travaillèrent à leur choix.
Le thé et les rafraîchissements furent servis dans le salon de
famille, de sorte que la société se trouvait dispersée entre ces deux
pièces et la salle du trône qui les sépare. On gagna ainsi minuit fort
agréablement et dans une entière liberté.
Le lendemain matin, la promenade dans la forêt fut remplacée par une
visite à la grande treille où il y eut bien des livres de raisin
dévorées. Je n'ai pas besoin d'en faire l'éloge; il suffit de dire
qu'il soutenait sa réputation.
Comme, pour l'amener à cette perfection, il ne doit être enveloppé ni
de sacs, ni même de filets, le jardinier se procure une escouade de
petits garçons qui, depuis le lever jusqu'au coucher du soleil, se
promènent devant la treille, armés de longs chasse-mouches, et crient
et chantent pour effrayer les oiseaux.
Tous les petits garçons de Fontainebleau et des environs arrivent en
foule pour profiter de cette aubaine dont ils se réjouissent fort. Ils
se trouvaient rangés en file sur notre passage. La Reine leur parla
avec sa bonté ordinaire pour les enfants de toutes les classes.
Je faisais réflexion, en les voyant là si contents, qu'un bon nombre
de ces coutumes féodales, contre lesquelles les déclamations modernes
ameutent nos esprits, ne paraissaient sans doute pas plus cruelles à
ceux qui y étaient employés que si, par exemple, pour battre les
étangs, dans l'intention de faire taire les grenouilles, dont le
croassement dérangeait le sommeil de la châtelaine, les vassaux
obtenaient quelques douceurs ou étaient payés d'une façon quelconque,
ils se trouvaient peut-être tout aussi heureux que les enfants de
Fontainebleau, car, à la rigueur, on parviendrait à faire des phrases
d'indignation philanthropique sur ces enfants réduits à la condition
de servir d'épouvantail aux oiseaux.