Il n'y avait donc pas à reculer; et, sans y regarder de si près,

madame du Cayla mit la main sur un attaché à la légation de Naples,

jeune homme de belle figure, de haute naissance, mais fort débauché et

perdu de dettes.

Tel que le voilà, le comte Lucchesi était patemment à la Haye depuis

dix-huit mois et ne s'en était pas absenté vingt-quatre heures; toutes

les légations européennes accréditées en Hollande pouvaient en faire

foi. Mais madame du Cayla ne s'arrêta pas à ces considérations,

secondaires. Elle fit de belles phrases à monsieur de Lucchesi sur un

si admirable dévouement à la soeur de son souverain, la postérité

n'aurait pas assez d'éloges à lui donner, d'autels à lui dresser....

Puis survint Ouvrard, avec les arguments irrésistibles de don Basile,

et cent mille écus décidèrent le comte Hector de Lucchesi-Palli, fils

du prince de Campoforte, à mettre son nom à la merci des intrigants

qui le lui avaient acheté; car, à cet instant, on pensait peu à sa

personne.

Le parti carliste, d'abord écrasé par la chute de son héroïne, ne

s'était pas trompé au sens de la _déclaration_ et n'avait pas même

cherché à l'expliquer autrement que nous; mais, se relevant petit à

petit, il voulut faire une énigme de ce qui n'était que trop clair.

Les uns l'annonçaient une ruse de guerre inventée par la princesse,

d'autres la niaient absolument, un certain nombre la proclamaient

imposée par la violence matérielle; mais tous étaient d'accord pour

supposer cette révélation arrachée par ce qu'ils nommaient des

_tortures morales_.

On faisait mille contes à ce sujet. Il est positif cependant qu'elle a

été entièrement spontanée. Personne n'en a été plus surpris que le

général Bugeaud, si ce n'est le ministère. Madame la duchesse de Berry

ne l'a jamais nié en aucun temps.

Je crois bien, à la vérité, que, si elle avait espéré trouver dans

monsieur Bugeaud la même assistance clandestine que dans monsieur

Chousserie, elle l'aurait préféré, et encore cela est-il douteux.

J'ai vu soutenir à de fort belles dames qu'elles auraient constamment

refusé tout aveu et seraient accouchées en criant à tue-tête: «C'est

une atroce invention de mes bourreaux... je ne suis pas grosse...»

Mais cet excès d'impudence est plus facile à rêver qu'à mettre en

action.

D'ailleurs, madame la duchesse de Berry, je l'ai déjà dit, n'attachait

pas une très grande honte à un événement qui n'était pas nouveau pour

elle et dont les exemples se rencontraient dans sa propre famille.

De plus, elle entendait être convenablement soignée, témoin le souci

pris par elle-même d'appeler Deneux, qui exigea un ordre de sa main,

et, dans ce but, elle se serait sans doute décidée à faire confidence

de son état au général Bugeaud, comme elle l'avait fait au colonel

Chousserie, à la dernière extrémité. Mais j'ai lieu de croire, je le

répète, qu'un conseil venu du dehors et mal compris par elle

l'entraîna à exiger la publicité d'une déclaration dont le modèle lui

avait été envoyé, mais qui devait rester enfouie dans les murs de

Blaye avec le triste secret qui s'y renfermait.

Aucun des partisans les plus dévoués de la princesse ne prenait au

sérieux ce prétendu mariage, ni ne songeait à l'invoquer pour excuse.

À la vérité, en ôtant toute chance possible de régence à

Marie-Caroline, il lui enlevait son existence politique et les

contrariait encore plus que la grossesse que, cependant, tout en y

croyant parfaitement, ils s'étaient repris à nier, partant de ce

principe que les gens capables de la proclamer devaient l'avoir

inventée.

Lorsqu'on leur représentait que la déclaration parlait uniquement du

mariage, plus sincères en cela qu'il ne leur est ordinaire, ils

s'écriaient: «Ah bah, le mariage!...»

Un jour madame de Châtenay entra chez moi en riant: «Je viens de

rencontrer madame de Colbert au coin de votre rue, me dit-elle, vous

savez que, malgré notre liaison d'enfance, elle me tient rigueur pour

mes _mauvaises opinions_; aujourd'hui elle m'a arrêtée. «J'espère, ma

chère, que vous n'êtes pas de ceux qui croient à cette abominable

invention contre madame la duchesse de Berry?

«--Hé, bon Dieu, j'aimerais fort à n'y pas croire, mais que

voulez-vous, elle l'avoue elle-même; on dit qu'elle a mandé Deneux....

«--C'est un mensonge! c'est une horreur! c'est votre horrible

gouvernement qui dit cela.» Tandis qu'elle se répandait en invectives

contre le Roi, les ministres, la famille royale et tous leurs

adhérents, et que j'attendais avec impatience un instant de répit pour

m'esquiver, un cabriolet passe où était monsieur de Mesnard, qui nous

salue. Madame de Colbert, changeant tout à coup de texte, s'écrie:

«Ah! l'infâme, ah! le scélérat, je voudrais l'étrangler de mes propres

mains, le misérable!» et se retournant vivement à moi... «C'est lui

qui l'a fait, ce malheureux enfant!»

«--Je vois que vous y croyez et que vous en savez plus que moi, ma

chère.»

«Madame de Colbert, un peu décontenancée, m'a souhaité le bonjour,

nous nous sommes séparées à votre porte et voilà, dit madame de

Châtenay en achevant son récit, ce qui me faisait rire.»

Madame de Colbert ne manquait pas d'esprit; mais elle était fort

passionnée et représentait assez exactement les extravagances de son

parti.

J'ignore de quelle façon madame la duchesse de Berry fut informée du

nom de son prétendu mari. Elle avait certainement des moyens de

correspondance occultes.

Aussi, le 10 mai 1833, monsieur Deneux fit par son ordre, en sa

présence, et devant des témoins officiels, la présentation d'un enfant

du sexe féminin, né en légitime mariage de Marie-Caroline, duchesse de

Berry, et de Hector, comte de Lucchesi-Palli des princes de

Campoforte.

Ce fut la première révélation donnée de ce nom. La princesse en avait

gardé le secret et ses entours, aussi bien que ses plus dévoués

partisans, l'apprirent avec le public. On alla aux informations, et

bientôt le rire simultané de toute l'Europe accueillit la paternité

postiche d'un homme qui n'avait pas quitté la Haye depuis deux ans.

Probablement madame la duchesse de Berry ignorait cette circonstance.

En tout cas, elle affectait une grande satisfaction de son choix.

Lorsqu'on lui annonça le sexe de son enfant: «Ah! j'en suis bien aisé,

dit-elle, mon bon Lucchesi désirait beaucoup une fille; cela lui fera

plaisir.»

Madame d'Hautefort et monsieur de Brissac refusèrent de signer le

procès-verbal rédigé en leur présence. La princesse leur en sut

extrêmement mauvais gré. Au reste, elle était fort mal avec eux depuis

longtemps.

En s'enfermant à Blaye auprès d'elle, ils croyaient avoir à soigner de

plus nobles infortunes et ne dissimulaient pas leur mécontentement,

accru encore par la légèreté des propos de la princesse et son étrange

familiarité avec les officiers de la petite garnison du château.

Toutefois, madame d'Hautefort se résigna à écrire, sous la dictée de

madame la duchesse de Berry, quelques lettres où, en annonçant la

naissance de la petite Rosalie, elle représentait la maison de

Lucchesi-Palli comme tellement illustre et le comte Hector comme si

personnellement distingué qu'en vérité tout l'honneur de l'alliance se

trouvait pour la fille des rois.

Cette maladresse augmenta l'hilarité des malveillants et la tristesse

des gens qui désiraient jeter un voile sur cette déplorable aventure.

On ne s'occupa plus à Blaye qu'à hâter le rétablissement de la

princesse. Elle eut la promesse d'être reconduite en Sicile dès que sa

santé le permettrait. La première pensée avait été de la diriger sur

Trieste, mais le roi Charles X refusait positivement de la recevoir.

Il devenait plus opportun alors de la remettre aux mains de son frère.

On négocia à cet effet avec lui; il n'en voulait pas à Naples mais

l'accepta en Sicile.

Madame d'Hautefort et monsieur de Brissac prétextèrent des affaires

personnelles pour ne la point accompagner; elle-même s'en souciait

peu. N'ayant pas encore compris à quel point elle était déchue, elle

demanda de nouveau mademoiselle de Montaigne en promettant de la

garder auprès d'elle; celle-ci se trouva d'accord avec sa famille,

cette fois, pour refuser.

Madame la duchesse de Berry, dont les correspondances étaient

parfaitement libres maintenant, s'adressa à la princesse Théodore de

Bauffremont et lui écrivit en l'engageant à venir assister à Palerme à

ces fêtes de la sainte Rosalie dont elle lui avait si souvent parlé.

Madame de Bauffremont hésita à se rendre à une demande si

singulièrement rédigée. Cependant, elle avait été tellement avant dans

toute cette intrigue politique et sa réputation de femme était si bien

établie qu'elle consentit à deux conditions: son mari serait du voyage

et, loin de s'arrêter à Palerme, madame la duchesse de Berry se

rendrait directement en Bohême où tous deux l'escorteraient.

Monsieur de Mesnard, acquitté par le jury de Montauban, comme tous les

passagers du _Carlo Alberto_, et que nous venons de voir courant très

librement les rues de Paris, remplaça monsieur de Brissac à Blaye.

Quoique fort irritée de sa naissance, madame d'Hautefort, très bonne

personne dans le fond, montrait de l'intérêt à la petite Rosalie et la

mère en raffolait. La scène changea à l'arrivée de madame de

Bauffremont; celle-ci la traita du haut de son mépris, ne daignant pas

la regarder.

Monsieur de Mesnard ne cachait pas la répulsion qu'elle lui inspirait,

et madame la duchesse de Berry s'en occupa beaucoup moins.

Le curieux de l'aventure, c'est que la pauvre madame d'Hautefort fut

accueillie par tout le parti carliste avec la plus excessive

malveillance. Dans sa province d'Anjou, les portes lui furent presque

fermées et, l'hiver suivant, elle eut la naïveté de me faire dire, par

un ami commun, qu'elle n'osait pas venir chez moi dans la crainte

d'accréditer le bruit répandu qu'elle était _vendue au gouvernement_.

Malgré l'étrange rôle qu'elle nous faisait jouer par là, à toutes

deux, cela m'a paru si ridiculement absurde que j'ai toujours négligé

de m'en fâcher. J'ignore, au reste, ce qu'on lui reprochait; mais il

n'y a pas d'invention saugrenue dont les exaltés du parti carliste ne

soient capables.

Le 9 juin 1833, madame la duchesse de Berry s'embarqua à bord de la

frégate l'_Agathe_, avec sa fille, le prince et la princesse Théodore

de Bauffremont et le comte de Mesnard.

À son instante prière, le général Bugeaud consentit à l'accompagner;

il manda à Paris ne pouvoir refuser cette marque d'amitié à toute

l'affection filiale qu'elle lui montrait. Il avait la bonhomie d'y

croire; son erreur ne fut pas de longue durée.

Dès que les côtes eurent suffisamment disparu pour ne plus laisser

chance de retour, la princesse changea de procédés, et, parvenue en

rade de Palerme, elle ne daigna pas prendre congé de lui sur le

vaisseau, ni l'inviter à la venir voir à terre.

Bugeaud avait innocemment pris au positif les protestations de

Marie-Caroline de le considérer _comme un père_. Il fut outré, et

courroucé surtout du maussade voyage entrepris par pur zèle à sa

suite. Il écrivit ici des lamentations sentimentales sur l'ingratitude

de madame la duchesse de Berry qui ne laissèrent pas d'être fort

divertissantes.

Il fallait un grand fonds d'ignorance des princes, de la Cour et du

monde en général pour croire sincères les cajoleries dont on le

comblait à Blaye, et, il faut en convenir, madame la duchesse de Berry

n'avait pas de motif pour aimer à s'entourer des témoins du triste

séjour qu'elle y avait fait.

Sa gaieté, au reste, ne se démentit pas un instant pendant tout le

voyage. Son unique préoccupation était la crainte de manquer à Palerme

les fêtés de sainte Rosalie; elle y avait assisté dans son enfance et

en conservait un très vif souvenir.

La faveur de la petite Rosalie allait toujours en décroissant; mais

elle fut entièrement mise de côté lorsque le père qu'on lui avait

inventé, et que madame la duchesse de Berry ne s'attendait pas à

trouver en Sicile, se présenta à bord de l'_Agathe_.

Ce pauvre petit enfant, repoussé de tout le monde, est mort bientôt

après à Livourne, chez un agent d'affaires où on l'avait déposé comme

un paquet également incommode et compromettant.

Je ne sais si le nom du véritable père demeurera un mystère pour

l'histoire, quant à moi je l'ignore. Faut-il en conclure, ainsi que

monsieur de Chateaubriand me répondait un jour où je l'interrogeais à

ce sujet: «Comment voulez-vous qu'on le dise, elle-même ne le sait

pas!»

Une véritable séide de la princesse (je puis aussi bien la nommer,

madame de Chastellux), dans un premier accès de colère contre elle, me

tint à peu près le même langage: «Figurez-vous, ma chère, me dit-elle,

qu'elle a eu l'incroyable audace d'oser qualifier ce misérable enfant

d'_enfant de la Vendée_!... en un sens elle a raison...»,

ajouta-t-elle plus bas.

Les grandes fureurs assoupies, le mot d'ordre fut donné et le parti

carliste s'y soumit merveilleusement d'accorder les tristes honneurs

de cette paternité à monsieur de Mesnard. Les anciennes relations

qu'on lui supposait avec la princesse leur rendaient, je ne sais

pourquoi, cette version moins amère.

Charles X sembla l'accréditer en témoignant une grande animadversion

au comte de Mesnard et en lui défendant obstinément sa présence, ce

qui, pour le dire en passant, était une gaucherie dès qu'il feignait

d'admettre l'authenticité du mariage.

En Bretagne, personne ne croyait à monsieur de Mesnard; l'opinion la

plus généralement admise désignait l'avocat Guibourg. Deux hommes

également bien placés pour être des mieux informés m'ont nommé l'un,

monsieur de Charette, l'autre, un fils du maréchal Bourmont. Peut-être

le temps révélera-t-il ce honteux secret; personne jusqu'ici n'a

réclamé une si triste célébrité.

Le départ de France de madame la duchesse de Berry fut un grand

soulagement pour tout le monde. Les gens de son parti ne fixaient pas

volontiers leur vue sur Blaye, et ceux qui tenaient au gouvernement

pouvaient sans cesse y redouter une catastrophe.

On le fit suivre très promptement par la levée de l'état de siège dans

les provinces de l'Ouest. C'était, de fait, une amnistie; mais, comme

elle arrivait à la suite des jugements d'acquittement simultanément

rendus par les divers tribunaux envers tous les accusés politiques, on

n'en sut aucun gré au gouvernement et cela passa pour un signe de

faiblesse.

Je puis me tromper, mais je crois encore que la déportation de madame

la duchesse de Berry en Bohême au moment de son arrestation et

l'amnistie, déclarée en même temps, auraient placé le trône nouveau

sur un meilleur terrain.

Sans doute, madame la duchesse de Berry serait restée un chef de parti

pour quelques imaginations exaltées et un certain nombre d'intrigants.

Toutefois, on venait d'avoir la mesure de ce qu'il était en sa

puissance d'accomplir dans les circonstances les plus favorables pour

elle. Cela n'était pas bien formidable, et la longanimité du

gouvernement, la générosité du Roi auraient ramené beaucoup de gens

qui ne demandaient qu'un prétexte pour rester tranquilles.

On savait le roi Charles X et madame la Dauphine peu disposés à

encourager les entreprises de madame la duchesse de Berry. Une fois à

Prague, et il était facile d'exiger qu'elle y arrivât, elle serait

retombée dans leur dépendance et aurait été forcée à plus de sagesse.

Il faut le reconnaître, d'ailleurs, les prévisions les plus sagaces

ont un terme. Il était impossible d'imaginer que la captive jouerait

si obstinément le jeu de ses adversaires; mais, je dis plus, en eût-on

eu parole, il aurait été plus habile, à mon sens, de ne s'y point

exposer; car, pour le léger avantage de perdre un chef en jupes, dont

l'événement a montré, du reste, toutes les faiblesses, on a accumulé

beaucoup de haines et de reproches légitimes sur des têtes royales.

Dans un temps où le manque de respect pour les personnes et pour les

choses se trouve une des grandes difficultés du pouvoir, on s'est plu

à traîner dans la boue une princesse que son rang et quelques qualités

brillantes devaient tenir à l'abri de l'insulte du vulgaire.

On a fait répéter, avec une apparence de vérité, comment les familles

royales étalaient sans honte les plaies que les familles bourgeoises

cachaient avec soin et comment les haines politiques l'emportaient

dans leur coeur sur les liens de la parenté et toutes les affections

sociales.

Cela pouvait être sans risque autrefois, alors que les grands seuls

avaient droit de parler aux peuples d'eux-mêmes; mais, actuellement

que leur conduite passe au creuset de la publicité et de la publicité

malveillante, il leur faut, dans les actions de leur vie publique et

privée, l'honnêteté, la pudeur et la délicatesse exigées du simple

particulier. Je persiste donc à croire que personne n'a gagné au

triste drame de Blaye, pas même ceux qui semblent y avoir triomphé.

La tâche de madame du Cayla n'était pas achevée. Non seulement le roi

Charles X avait voulu qu'on lui présentât un mari, mais encore il

exigeait, la preuve d'un mariage fait en temps opportun. Madame du

Cayla se rendit en Italie à cet effet, et, grâce au désordre existant

dans les registres de l'état civil, fit fabriquer un certificat de

mariage dans un petit village du duché de Modène.

Le monde entier savait monsieur de Lucchesi en Hollande à la date que

ce document portait; mais, soit que Charles X l'ignorât, soit qu'il

lui convînt de fermer les yeux, il s'en contenta et consentit à

recevoir monsieur et madame Lucchesi-Palli lorsqu'il aurait acquis la

certitude qu'ils faisaient bon ménage.

Le Roi voulait enchaîner sa belle-fille à ce mari qui terminait sa

carrière politique et lui enlevait tous ses droits de tutrice sur

l'avenir de ses enfants. Ce n'était pas le compte de la princesse.

Elle entendait conserver son nom, son rang, et même ses prétentions à

la régence (que Charles X, au reste, n'avait admises en aucun temps),

car elle n'a jamais compris à quel point elle était, déchue dans

l'opinion publique.

Les dissensions dans la famille exilée entraînèrent de longues

négociations où monsieur de La Ferronnays et monsieur de

Chateaubriand furent employés sans succès. Il n'entre point dans mon

projet d'en donner les détails; d'ailleurs je les sais mal.

Charles X s'obstina fort longtemps à nommer la princesse _madame de

Lucchesi_. Celle-ci, de son côté, ne voulut pas accepter cette

position et se contenta de prouver qu'elle faisait bon ménage en

accouchant publiquement tous les ans et produisant ses nouveaux

enfants à tous les regards.

À la fin, et par l'intercession de madame la Dauphine, le Roi

s'adoucit. _Madame la duchesse de Berry_ obtint permission de passer

quelques jours dans sa famille, mais elle a cessé d'en faire partie.

Notons, comme chose extraordinaire et imprévoyable, que ce mari,

improvisé par les intrigues de madame du Cayla, acheté à beaux deniers

comptants par l'or de monsieur Ouvrard, acceptant sans trop de

répugnance une position si humiliante et que tout devait faire

présumer un misérable, s'est trouvé un très honnête homme, assez

délicat, plein d'égards pour sa femme, de convenance dans ses rapports

avec elle, avec les autres, et de dignité dans sa propre attitude.

Enfin, d'après tout ce qui en revient, il mérite et obtient une

véritable estime.

Je crois ne pouvoir mieux terminer ce récit que par une lettre dont

l'amiral de Rigny m'a laissé prendre copie dans le temps. Je la donne

tout entière pour lui conserver son caractère de franchise et de

vérité.

CHÂTENAY.--SEPTEMBRE 1840.

* * * * *

(_Copie d'une lettre écrite par le commandant de l'Actéon._)

«_Actéon_, rade de Toulon,

le 11 juillet 1833.

«Vous savez, sans doute, mon cher monsieur Coste, que j'ai été envoyé

à Palerme; j'ai fait un rapport officiel et je n'ai pu y insérer

quelques petits détails qui sont en dehors de ma mission. J'avais bien

pensé à les adresser particulièrement à l'amiral; mais, dans la

crainte que cette liberté lui déplût, je me suis décidé à vous les

donner, en vous priant de les lui communiquer si vous le jugiez

convenable.

«À mon arrivée à Palerme, j'ai recherché tout ce qui concernait

l'arrivée prochaine de la duchesse de Berry. Le soir, j'ai été

présenté à son frère le prince Rodolphe, lieutenant général de la

Sicile, et au prince de Campoforte, ministre dirigeant.

«J'ai vu aussi plusieurs autres personnes, et enfin j'ai reconnu que

cet événement faisait peu de sensation dans le pays. On y est habitué

aux écarts des princes et princesses et, comme l'immoralité est dans

les moeurs de tous, aucun n'est étonné qu'une altesse ait un enfant

d'un père inconnu.

«J'ai dit _père inconnu_. En effet, le comte Hector de Lucchesi, jeune

et beau garçon, est arrivé à Palerme vers le 1er juillet; il venait de

Naples et de la Haye où il vivait dans l'intimité de madame du Cayla.

«La paternité et l'épouse avaient été offertes à trois ou quatre

jeunes princes napolitains ou siciliens.

«Monsieur Ouvrard sut vaincre, avec ses arguments ordinaires, les

scrupules du comte Hector qui a accepté le tout, ce qui lui vaut à

Palerme le surnom de saint Joseph.

«Ce qui préoccupait le plus les palermitiens, c'était de savoir

comment le jeune Hector s'en tirerait avec la vieille princesse de

Partano, à laquelle il a fait plusieurs enfants à Madrid lorsqu'il y

était secrétaire d'ambassade avec le prince du même nom.

«Cette femme est très jalouse; on présume qu'elle fera quelques scènes

à la duchesse de Berry qui lui enlève celui de ses amants qu'elle aime

le mieux. Du reste, toute cette affaire occupe peu à Palerme.

«Tout le monde se prépare pour les fêtes dispendieuses qui auront lieu

du 11 au 15 juillet en l'honneur de sainte Rosalie, patronne de la

Sicile, et personne ne met en doute que l'héroïne de Nantes n'y prenne

une part fort active.

«Dès que l'_Agathe_ parut, je me rendis à bord. J'y ai passé toute la

journée et, n'ayant qu'à attendre les ordres de Turpin, il m'a été

facile d'observer le rôle que chacun a joué dans cette journée

historique. En arrivant, j'ai été présenté à la duchesse par Turpin;

elle a été fort aimable, gaie et même empressée.

«Je lui ai fait mes offres pour la France, ainsi qu'aux personnes

fidèles qui l'entouraient. Sa santé est parfaite; elle m'a dit que le

mal de mer l'avait d'abord éprouvée, mais qu'aujourd'hui elle se

portait mieux que jamais.

«Pendant la journée, elle m'a adressé plusieurs fois la parole et avec

un enjouement, une liberté d'esprit qui m'ont étonné dans la

circonstance. Pendant le voyage, elle s'est attachée à se faire aimer

de la marine et a montré de l'éloignement pour le général Bugeaud

qu'elle nomme son geôlier.

«Je me suis aperçu que ce dernier, brave et franc militaire, n'avait

pas mis les formes douces et polies que les officiers et le capitaine

de l'_Agathe_ emploient dans toutes leurs relations avec les

déportés. Il est vrai de dire que son rôle à Blaye nécessitait des

mesures de surveillance qui paraissent oppressives et qui deviennent

inutiles à bord; de là, l'aversion de la duchesse qui trouvait une

différence entre le traitement à la citadelle et à bord de l'_Agathe_.

«Aussi le général Bugeaud est-il fort mécontent de la duchesse, qu'il

appelle _ingrate_, et je crois aussi un peu de la marine qui, selon

lui, a été trop obséquieuse envers l'héroïne de Nantes.

«Je n'ai pas vu une seule fois la mère embrasser son enfant ou s'en

occuper; elle était toute à la joie de recouvrer la liberté et au

plaisir d'arriver juste pour les fêtes de sainte Rosalie qu'elle

craignait beaucoup de manquer.

«La petite fille est forte et bien portante; c'est la nourrice ou une

femme de chambre qui la tient toujours. Pendant la traversée, la mère

s'en est un peu occupée. Cette petite lui ressemble, et elle-même n'a

pas embelli: elle est maigre, noire et peu attrayante.

«Je ne vous parlerai pas de sa suite, de la petite princesse de

Bauffremont, minaudière s'il en fut, et de son époux, grand, froid et

plus qu'ordinaire (on le nommait prince _Toto_ à la Cour).

«Monsieur de Mesnard mérite cependant une mention particulière, à

cause de la mine qu'il fit dès que le comte Lucchesi parut. Il y avait

dans sa contenance de la jalousie, du dépit, de la résignation. Son

nez était écarlate (on dit que, chez lui, c'est un indice de colère),

mais, en habile courtisan, c'est le seul qu'il ait laissé percer.

Récits d'une tante (Vol. 4 de 4) Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond · 第 14 / 21 段