laisserait pas que d'être assez curieuse; mais je ne m'avisais point
en ce moment que madame d'Hautefort et moi nous faisions de la
chronique, si ce n'est tout à fait de l'histoire. Je n'étais mue que
par la pensée de l'obliger, le plaisir d'être utile à madame la
duchesse de Berry et la certitude de complaire aux voeux de la Reine.
J'ai lieu de croire que la personne de la comtesse d'Hautefort fut
accueillie à Blaye tout aussi froidement que l'avait été l'offre de
son dévouement, et qu'elle en fut très blessée.
On eut encore recours à moi pour obtenir de monsieur Thiers l'envoi
d'une femme de chambre dont madame la duchesse de Berry souhaitait
fort la présence. L'aventure du livre de prières le mettait en garde
contre mes sollicitations et je le trouvai récalcitrant.
Cependant, à force de lui démontrer les avantages, que je croyais très
réels, d'environner la personne de madame la duchesse de Berry de
gens à elle, pouvant attester des bons procédés employés à son égard,
je parvins à enlever son consentement, à la condition d'en garder le
secret et même de communiquer un refus.
Quelques jours après, il m'écrivit de lui envoyer madame Hansler, sans
lui laisser le temps de parler à personne. Un de mes gens l'alla
chercher et la conduisit chez le ministre où il la laissa. Monsieur
Thiers lui annonça que, si elle voulait aller à Blaye, il fallait
partir sur-le-champ.
Après quelques hésitations et de nombreuses objections, elle se
soumit. On la fit monter dans une calèche toute attelée de chevaux de
poste, et elle se mit en route sous l'escorte d'un agent de police.
Elle obtint, par concession, de passer chez elle pour y prendre des
effets à son usage, soumis à l'inspection de son camarade de voyage.
Je ne m'attendais pas à un si brusque enlèvement, quoique monsieur
Thiers m'eût énoncé la volonté de l'isoler des conseils de la coterie
qui l'expédiait. Celle-ci, en effet, comptait bien endoctriner madame
Hansler et avait réservé les avis les plus importants pour le dernier
moment; elle se trouva fort désappointée de ce départ improvisé et
m'en sut très mauvais gré comme si c'était ma faute.
Les services que j'avais été à même de rendre dans ces circonstances
me valurent, comme de coutume, un redoublement d'hostilité du parti
henriquinquiste. Je fus tympanisée dans ses journaux, et on répandit
la belle nouvelle que j'allais épouser monsieur Thiers. J'étais fort
au-dessus de m'occuper de ces sottises, et on ne réussit même pas à
m'impatienter.
Tous les partis sont ingrats, et surtout celui-là qui s'intitule par
excellence le _parti des honnêtes gens_. Au demeurant, le but où je
tendais a été atteint. Car, à travers toutes les vociférations de la
haine, de la colère, de la vengeance, personne n'a osé prétendre que
la captive de Blaye ne fut pas traitée avec les égards qui lui étaient
dus.
À peine madame la duchesse de Berry était-elle sous les verrous, que
monsieur Pasquier se préoccupait des moyens de les lui faire ouvrir.
Il n'en voyait la possibilité dans les circonstances données, que par
une amnistie générale où elle serait comprise, et l'intérêt
gouvernemental, encore plus que celui de la princesse, le décida à la
conseiller dans une note remise au Roi.
Les cours de Blois, de Nantes, de Rennes, d'Aix, de Montauban, etc.,
allaient être appelées à juger les complices de Marie-Caroline et ne
manqueraient pas de réclamer sa présence. Ce serait une première
difficulté d'avoir à la refuser. Ne devait-on pas craindre (et cela
est effectivement arrivé) que l'absence de la principale accusée ne
fît acquitter tous les inculpés?
Or, ces acquittements, quoique purement de fiction légale, seraient
exploités comme un encouragement national par le parti légitimiste; la
voix du juré, pour le coup, serait proclamée la voix du pays. Tandis
qu'en publiant une amnistie, fondée sur le point de vue de la guerre
civile vaincue et de l'Ouest pacifié par l'éloignement et la
dispersion des chefs, on évitait ce danger, en se plaçant dans la
meilleure et la plus généreuse attitude.
D'ailleurs, ajoutait monsieur Pasquier, si on ne profitait pas de ce
moment, quand pourrait-on terminer une captivité qui serait toujours
une source de peines et d'inquiétudes pour la famille royale? Ce ne
pourrait être lorsque l'acquittement des autres accusés aurait donné
une sorte de bill d'indemnité à madame la duchesse de Berry, et nulle
circonstance favorable n'était à prévoir.
Cette note, lue au conseil, y trouva peu de faveur; moins accoutumés
aux scrupules de la magistrature, les ministres ne voulurent pas
admettre la possibilité de voir les complices de la princesse, gens si
évidemment, si palpablement coupables, innocentés.
Peut-être aussi la connaissance qu'avait monsieur Thiers de la
répugnance de monsieur Pasquier à voir l'arrestation de madame la
duchesse de Berry lui faisait-il croire à une prévention personnelle,
dans cette circonstance, et attacher moins d'importance à son opinion,
d'autant qu'à l'occasion de pétitions, dont les unes demandaient que
la princesse fût mise en jugement, les autres qu'elle fût rendue à la
liberté, le ministre obtint des Chambres un vote approbatif des
mesures qu'il avait adoptées.
Les assises de Montauban, où l'on devait juger les passagers et
l'équipage du _Carlo Alberto_, exigeant la comparution du comte de
Mesnard, il dut quitter Blaye. Madame la duchesse de Berry ne témoigna
aucun chagrin de son départ, mais elle fut vivement contrariée de le
voir remplacer par le comte de Brissac, son chevalier d'honneur.
Celui-ci, très dévot et rigide dans ses moeurs, n'était nullement
agréable à la princesse qu'on n'avait pas consultée pour accepter la
proposition faite par lui de remplacer monsieur de Mesnard, et elle le
reçut encore plus mal que madame d'Hautefort.
Toutes les préférences étaient alors pour monsieur Chousserie, colonel
de gendarmerie. Il l'avait accompagnée de Nantes, où il avait aidé à
sa capture, et commandait à Blaye. De longues conversations,
d'éternels tête-à-tête s'établissaient entre eux, au point que les
témoins en étaient étonnés et parfois scandalisés.
Le colonel Chousserie a raconté postérieurement qu'il était dans la
confidence de son état et avait pris l'engagement de faire disparaître
l'enfant sans qu'il en fût autrement question.
Selon lui, la difficulté de cacher cette aventure à monsieur de
Mesnard la préoccupait beaucoup; et c'est pour cela qu'elle avait vu
son départ avec tant de satisfaction. L'arrivée de monsieur de Brissac
pourtant avait fort tempéré sa joie.
En apprenant l'intimité journellement croissante entre le commandant
et sa prisonnière, monsieur Thiers conçut des inquiétudes et se décida
à le faire changer. Il consulta monsieur Pasquier, devant moi, sur la
convenance de le faire remplacer par un de nos amis communs, le
colonel de Lascours, beau-frère du duc de Broglie.
Les cris que nous jetâmes l'un et l'autre avertirent monsieur Thiers
des objections à faire à un pareil emploi que lui regardait comme une
faveur. Assurément monsieur de Lascours aurait refusé une si maussade
commission. Mais nous fûmes très étonnés de la savoir acceptée par le
général Bugeaud, député assez influent, bon officier, homme d'honneur
et d'esprit, mais ayant l'épiderme suffisamment calleuse pour ne point
souffrir de tout ce que le métier dont il se chargeait présentait
d'odieux.
Depuis quelque temps déjà les rapports du colonel Chousserie
annonçaient la princesse très souffrante. Les lettres de madame
d'Hautefort et de monsieur de Brissac parlaient d'une toux opiniâtre
et d'un grand amaigrissement. Elle ne se plaignait pas, mais ses
forces diminuaient.
L'inquiétude gagna le cabinet. Monsieur Pasquier ne négligea rien pour
l'exploiter, d'autant plus qu'il la partageait.
Dans une nouvelle note remise au Roi, il rappela que la mère,
l'archiduchesse Clémentine, était morte poitrinaire peu de temps après
la naissance de madame la duchesse de Berry. Il observa combien les
fatigues d'une vie aventureuse, qui avait dû exposer la princesse aux
intempéries des saisons, étaient propres à développer le germe de
cette maladie héréditaire. Il insista sur le fatal effet que
produirait sa mort dans les murs de Blaye. Les contemporains
établiraient et la postérité croirait que sa vie y aurait été
sacrifiée.
Cette note donna lieu à une discussion en conseil, à la suite de
laquelle deux médecins de Paris, les docteurs Orfila et Auvity, furent
expédiés à Blaye.
Leur rapport officiel, inséré au _Moniteur_, se trouva satisfaisant
sur l'état de la poitrine et les conditions sanitaires du séjour de la
citadelle. Leurs propos confidentiels exprimèrent la pensée d'une
grossesse assez avancée. Toutefois, la princesse avait éludé les
observations qui l'auraient tout à fait constatée.
C'est le premier soupçon que le gouvernement en ait eu; car on a vu
que ceux conçus par monsieur Thiers, avant l'arrestation de madame la
duchesse de Berry, s'étaient entièrement dissipés; et, au fond, cette
grossesse était si peu avancée au mois d'octobre que les confidents
les plus intimes en pouvaient seuls être instruits.
Le docteur Guitrac, de Bordeaux, avait été appelé auprès de la
princesse par le colonel Chousserie. On lui savait les opinions
carlistes les plus exaltées. Il était, selon toutes les probabilités,
dans leur confidence et aurait prêté assistance au moment opportun.
Le triste secret, renfermé jusque-là dans les murs de Blaye, ne tarda
pas longtemps à être divulgué. Je ne sais d'où vinrent les
indiscrétions; mais les petits journaux commencèrent une série de
plaisanteries dont les partisans de la princesse se tinrent pour
justement offensés.
Il s'ensuivit un nombre considérable de duels. Une légion de
_chevaliers français_ se forma pour défendre la vertu de
Marie-Caroline envers et contre tous. Un de mes cousins, le comte
Charles d'Osmond, se battit avec le rédacteur du _Corsaire_. Cette
manie gagna les provinces; on olindait partout. Il fallut que le
gouvernement et les chefs des différents partis s'interposassent pour
mettre un terme à ces sanglantes prouesses.
Le rapport du docteur Orfila, d'une part, et ceux de Blaye, qui
continuaient à représenter madame la duchesse de Berry comme très
souffrante, de l'autre, décidèrent un nouvel envoi de médecins.
Les réclamations des carlistes furent d'autant plus violentes et
insultantes sur l'infamie d'avoir mis au nombre monsieur Dubois
(chirurgien des plus habiles, mais connu comme ayant accouché
l'impératrice Marie-Louise) qu'eux-mêmes furent induits en erreur par
leurs propres agents.
Le docteur Guitrac, que la commission venue de Paris s'associa, se
trouvait dans le secret de la grossesse; mais, ayant mal interprété
les réponses de la princesse et de sa femme de chambre, madame
Hansler, qu'il ne put interroger en particulier, il crut le danger
conjuré par quelque accident; et, à son retour à Bordeaux, il affirma
les bruits répandus sur la grossesse de madame la duchesse de Berry
entièrement faux et parfaitement calomnieux.
Sur cette assurance, monsieur Ravez, ami intime du docteur, publia la
ridicule protestation où il répond _sur sa tête_ de la _vertu de
Madame_. Tout le parti reprit une complète sécurité et un redoublement
de violence.
Le duc de Laval, le duc de Fitzjames, le comte de La Ferronnays,
écrivirent de Naples pour demander à remplacer madame la duchesse de
Berry _dans les cachots_ et lui servir d'otages. Otages de quoi? Ils
ne l'expliquaient pas.
Cela me rappela qu'avant de partir pour aller passer l'hiver à Naples,
où la colonie des mécontents français menait bonne et joyeuse vie,
dansant au bal et jouant la comédie, le duc de Laval m'avait dit: «Ne
vous y trompez pas, chère amie, nous entrons dans les temps
héroïques.»
Tout le monde jouait au roman historique avec d'autant plus de zèle
que c'était sans danger. Sir Walter Scott avait remis les propos
chevaleresques à la mode, aussi bien que les meubles du moyen âge;
mais les uns et les autres n'étaient que de misérables imitations.
Les lettres de madame d'Hautefort devenaient plus gênées, moins
explicites; un profond mécontentement y perçait parfois; et pourtant
le parti carliste, fort des paroles du docteur Guitrac, demeurait en
sécurité.
Le gouvernement, en revanche, éclairé par les autres médecins et les
rapports du général Bugeaud, ne formait guère de doutes sur l'état de
la princesse.
La brochure de monsieur de Chateaubriand, dont j'avais entendu lire
quelques passages manuscrits (_Mémoire sur la captivité de madame la
duchesse de Berry_), avait produit une assez grande sensation,
occasionné des manifestations bruyantes et forcé l'autorité à la
saisir.
La phrase qui la terminait: «Madame, votre fils est mon roi», était
devenue comme une sorte de mot d'ordre pour le parti. Un certain
nombre de jeunes gens venaient la crier dans la cour de monsieur de
Chateaubriand et la répétaient en toast dans les banquets où l'héroïne
de Nantes était célébrée.
Les journaux carlistes rendaient un compte exagéré de ces événements,
et il avait fallu sévir, malgré soi, contre des actes si publiquement
hostiles au gouvernement établi.
Monsieur de Chateaubriand fut acquitté, par respect pour son nom, à la
suite d'un discours habile, digne et modéré de sa part, et d'une
plaidoirie fort ampoulée de monsieur Berryer où l'avocat se remarquait
bien plus que l'homme d'État. Mais ce triomphe fut cruellement
empoisonné; car, ce jour-là même, le _Moniteur_ contenait la
déclaration faite par madame la duchesse de Berry d'un mariage secret.
Personne n'en fut dupe et le parti s'en trouva atterré.
Je me souviens d'avoir assisté la veille à un grand dîner chez le
baron de Werther, ministre de Prusse. Nous étions une quarantaine de
personnes, la plupart assez bien informées pour savoir la nouvelle
reçue par le gouvernement à la fin de la matinée; mais aucune ne se
souciait d'en parler la première.
Je ne pense pas qu'il y eut dix paroles échangées avant de se mettre à
table. Il régnait dans ce salon une sorte de honte générale, mêlée à
la tristesse.
Pendant le dîner, chacun chuchota avec son voisin, et, en sortant de
table, on s'abordait en se demandant, sans autre commentaire, si _cela
serait_, en effet, dans le _Moniteur_ du lendemain.
La pudeur publique y répugnait, car tout le monde lisait le mot de
grossesse à la place de celui de mariage; mais madame la duchesse de
Berry avait exigé la publicité de sa déclaration.
Quoique réelle, notre consternation n'approchait pas de celle de la
Reine. Je la vis le matin et la trouvai désolée. Affligée comme
parente, elle se sentait encore atteinte et comme reine et comme
princesse et comme dame et comme femme: elle joignait les mains et
pliait la tête.
Pour elle, la surprise était jointe au chagrin. Les ministres, ni le
Roi, n'avaient jamais osé lui parler des soupçons qu'on avait conçus.
Accoutumée aux infâmes propos des journaux, elle n'y avait fait aucune
attention sérieuse; et même, monsieur le duc d'Orléans ayant, quelques
jours avant, hasardé une allusion à ce sujet, sa mère, si douce pour
lui habituellement, l'avait traité avec une très grande sévérité. Le
coup qui la frappait lui était imprévu.
J'osai m'étonner et regretter que madame la duchesse de Berry n'eût
pas eu recours à elle dans son malheur.
«Ah, ma chère, que ne l'a-t-elle fait!... Ils auraient dit ce qu'ils
auraient voulu mais rien ne m'aurait empêchée d'aller la soigner
moi-même si on n'avait pas voulu la mettre à l'abri de cette honte!...
Après tout, c'est la fille de mon frère!... et encore, c'est de Blaye
que je m'occupe le moins; mais cette pauvre Dauphine! Oh, mon Dieu,
cette pauvre Dauphine si pure, si noble, si sensible à la gloire!
quelle douleur, quelle humiliation! voir salir ses malheurs! Ah! je
sens tout ce qu'elle souffre, mon coeur en saigne, et je n'ose pas
même le dire!»
Les larmes de la Reine coulaient abondamment.
Elle ne se faisait aucune illusion sur ce prétendu mariage. Je sais
pourtant que, malgré la promesse donnée de ne plus se mêler du sort de
madame la duchesse de Berry, elle essaya de tirer de cette déclaration
qui de droit annulait les prétentions à la Régence un argument pour
solliciter l'ouverture immédiate des portes de Blaye.
Mais la Reine avait contre elle le cabinet, monsieur le duc d'Orléans,
je suis fâchée de l'avouer, madame Adélaïde et même le Roi qu'on
avait enfin persuadé, et elle ne put rien obtenir. Je l'en ai vue tout
à la fois désolée et courroucée.
On lui objectait qu'à peine rendue à la liberté madame la duchesse de
Berry nierait son mariage apocryphe, prétendrait sa déclaration
arrachée par la violence, affirmerait le bruit de sa grossesse
inventée, répandu, accrédité par le cabinet des Tuileries, le
traiterait de fable infâme, trouverait le moyen d'accoucher dans un
secret dont personne ne serait dupe mais où tout son parti
l'assisterait, et enfin que, pour mettre à couvert l'honneur
impossible à sauver de la princesse, on compromettrait celui du Roi et
du gouvernement français.
Tout cela se pouvait dire, quoique à tort selon moi. La Reine,
accoutumée à céder, se soumit. Ce ne fut pas sans combats et elle en
conserva une tristesse profonde pendant longtemps.
Je reviens à Blaye. Ici, on le comprend, je suis nécessairement livrée
aux conjectures; mais j'ai lieu de croire qu'il y avait eu un
malentendu entre la princesse et ses confidents, les communications ne
pouvant être ni fréquentes, ni faciles, ni peut-être très explicites.
Elle croyait avoir reçu le conseil de donner une grande publicité à
une déclaration qu'on lui présentait au contraire comme une révélation
secrète à confier dans un cas extrême.
Les carlistes ont avancé et soutenu que l'aveu de son état avait été
fait par elle à la Reine et qu'elle avait réclamé son assistance,
avant de faire cette déclaration de mariage. Cela est positivement
faux de tous points, comme je viens de l'attester.
Madame la duchesse de Berry n'attachait pas une grande importance à la
situation où elle se trouvait, et elle aurait cru déroger bien
davantage à ses idées d'honneur en demandant la protection de la
Reine.
J'ai été bien souvent étonnée que, poussée par la honte d'une position
qui conduit fréquemment une servante d'auberge à se noyer dans un
puits plutôt qu'à la voir divulguée, madame la duchesse de Berry, à
laquelle on ne peut refuser un courage peu ordinaire et dont les idées
religieuses ne lui faisaient certainement pas obstacle, n'ait pas
préféré se précipiter du haut de ces remparts de Blaye où elle se
promenait chaque jour, léguant ainsi à son parti une noble victime à
venger, à ses ennemis un malheur irréparable à subir et se plaçant au
premier rang dans le coeur de ses enfants aussi bien que sous le burin
de l'histoire; car personne n'aurait osé prendre l'odieux de proclamer
le motif réel de son désespoir.
Je crois que, tout simplement, elle n'avait pas compris l'énormité de
sa chute. Elle n'attachait aucun prix à la chasteté; ce n'était pas sa
première grossesse clandestine. Elle croyait les princesses en dehors
du droit commun à cet égard et ne pensait nullement que cet incident
dût influer sur son existence politique d'une façon sérieuse.
Elle s'était même persuadé qu'en annonçant un mariage quelconque elle
s'ouvrirait les portes de la citadelle et se promettait bien de ne
donner aucune suite à ce mensonge, quitte à le qualifier de ruse de
guerre.
Quoi qu'il en soit, un jour où le général Bugeaud, qu'elle cajolait
fort depuis quelque temps, entra chez elle pour lui rendre ses
hommages quotidiens, elle se jeta inopinément dans ses bras, fondant
en larmes et criant à travers ses sanglots: «Je suis mariée, mon père,
je suis mariée.»
Le général parvint à la calmer; et alors, cette personne, si noble et
si digne à Nantes, se donna la peine de jouer à Blaye une véritable
scène de proverbe, semblant toujours au moment de révéler le nom de
cet époux si chéri et pourtant toujours arrêtée par la crainte de lui
déplaire en le nommant sans sa permission.
Elle donnait à entendre que c'était une alliance parfaitement
sortable. De nouvelles réticences y laissaient presque entrevoir un
caractère politique; puis, s'apercevant qu'elle dépassait le but, elle
revenait à l'amour, l'amour passionné, irrésistible.
Bugeaud, bon homme dans le fond, avait commencé par être ému; mais ces
tergiversations l'empêchèrent d'ajouter foi à ses paroles: il y vit
une scène montée à l'avance.
Cependant, lorsque la princesse demanda à faire là déclaration de son
mariage, à la condition qu'elle serait immédiatement insérée au
_Moniteur_, il lui répondit que le nom de l'époux était indispensable
à la validité du document. Elle s'y refusa obstinément.
La pauvre femme aurait été bien empêchée à le fournir, car ce mari
postiche n'était pas encore découvert.
Madame la duchesse de Berry chargea monsieur Bugeaud de faire sa
triste confidence à madame d'Hautefort et à monsieur de Brissac.
Était-ce un moyen de mettre leur responsabilité à l'abri, ou bien
avait-elle, en effet, gardé le silence envers eux jusque-là? Je ne
sais, mais ils montrèrent plus de chagrin que de surprise.
Il est positif que, dans le même temps, monsieur de Mesnard
s'exprimait à Montauban, où le procès dit du _Carlo Alberto_ le
retenait encore, dans des termes qui ne permettaient pas de le croire
instruit de l'état de madame la duchesse de Berry, et la déclaration
de mariage le jeta dans le désespoir.
Déjouée dans la pensée d'être aussitôt remisé en liberté et le
gouvernement annonçant le projet de lui laisser faire ses couches à
Blaye, il paraît que la princesse se plaignit amèrement à ses
confidents du mauvais conseil qu'on lui avait donné; mais elle ne
dissimula plus sa grossesse et bientôt fit demander à Deneux, son
accoucheur attitré, de se rendre auprès d'elle.
Elle continua à entretenir le général Bugeaud, avec lequel elle
s'était mise sur le ton de la familiarité la plus grande, des mérites
de son mari, de l'amour qu'elle lui portait; et, quoiqu'il sût que,
dans son plus intime intérieur, elle se riait de la crédulité qu'elle
lui supposait, les bontés des grands ont une telle fascination qu'il
en était séduit.
Tandis que le premier acte de cette comédie se jouait à Blaye, le
second se préparait à la Haye.
Le goût de l'intrigue et celui de l'argent, si chers à tous deux, y
avaient réuni en fort tendre liaison monsieur Ouvrard et madame du
Cayla. Ils étaient auprès du roi Guillaume les agents de madame la
duchesse de Berry.
Ouvrard s'occupait de l'emprunt dont Deutz avait révélé le projet, et
madame du Cayla cherchait à prendre sur le vieux roi de Hollande la
même influence exercée naguère sur le roi Louis XVIII.
J'ignore si elle reçut ou si elle se donna la commission de trouver un
mari pour Marie-Caroline; mais il est certain qu'elle en a eu tout le
mérite.
Monsieur de Ruffo, fils du prince de Castelcicala, ambassadeur de
Naples à Paris, se trouvait de passage à la Haye dans ce moment. Toute
sa famille, et lui-même, étaient fort attachés à madame la duchesse de
Berry. Le jeune Ruffo lui avait fait sa cour à Massa.
La comtesse du Cayla, considérant les termes de la déclaration faite à
Blaye, s'avisa que ce serait là un mari possible, et, dans un long
tête-à-tête, elle employa toutes ses plus habiles insinuations à
préparer monsieur de Ruffo, à accepter cet emploi.
Elle réussit du moins à se faire comprendre; car, à peine rentré à son
auberge, il fit ses paquets, demanda des chevaux et, le lendemain
matin, la négociatrice désappointée apprit qu'il s'enfuyait à grande
course de la Haye.
Cependant le temps pressait. Loin de prendre la déclaration de Blaye
comme une _ruse de guerre_, le roi Charles X exigeait que le frère de
ses petits-enfants eût un père avoué et nommé. Sa colère n'épargnait
pas les épithètes offensantes à la mère.
Madame la Dauphine était tombée dans le désespoir à la nouvelle de
cette honte de famille si solennellement publiée. Elle savait dès
longtemps l'inconduite de sa belle-soeur, mais ce scandale historique
ne lui en était pas moins cruel. Elle aussi réclamait un mariage.