J'ai regret de n'avoir pas conservé cette correspondance: elle ne

laisserait pas que d'être assez curieuse; mais je ne m'avisais point

en ce moment que madame d'Hautefort et moi nous faisions de la

chronique, si ce n'est tout à fait de l'histoire. Je n'étais mue que

par la pensée de l'obliger, le plaisir d'être utile à madame la

duchesse de Berry et la certitude de complaire aux voeux de la Reine.

J'ai lieu de croire que la personne de la comtesse d'Hautefort fut

accueillie à Blaye tout aussi froidement que l'avait été l'offre de

son dévouement, et qu'elle en fut très blessée.

On eut encore recours à moi pour obtenir de monsieur Thiers l'envoi

d'une femme de chambre dont madame la duchesse de Berry souhaitait

fort la présence. L'aventure du livre de prières le mettait en garde

contre mes sollicitations et je le trouvai récalcitrant.

Cependant, à force de lui démontrer les avantages, que je croyais très

réels, d'environner la personne de madame la duchesse de Berry de

gens à elle, pouvant attester des bons procédés employés à son égard,

je parvins à enlever son consentement, à la condition d'en garder le

secret et même de communiquer un refus.

Quelques jours après, il m'écrivit de lui envoyer madame Hansler, sans

lui laisser le temps de parler à personne. Un de mes gens l'alla

chercher et la conduisit chez le ministre où il la laissa. Monsieur

Thiers lui annonça que, si elle voulait aller à Blaye, il fallait

partir sur-le-champ.

Après quelques hésitations et de nombreuses objections, elle se

soumit. On la fit monter dans une calèche toute attelée de chevaux de

poste, et elle se mit en route sous l'escorte d'un agent de police.

Elle obtint, par concession, de passer chez elle pour y prendre des

effets à son usage, soumis à l'inspection de son camarade de voyage.

Je ne m'attendais pas à un si brusque enlèvement, quoique monsieur

Thiers m'eût énoncé la volonté de l'isoler des conseils de la coterie

qui l'expédiait. Celle-ci, en effet, comptait bien endoctriner madame

Hansler et avait réservé les avis les plus importants pour le dernier

moment; elle se trouva fort désappointée de ce départ improvisé et

m'en sut très mauvais gré comme si c'était ma faute.

Les services que j'avais été à même de rendre dans ces circonstances

me valurent, comme de coutume, un redoublement d'hostilité du parti

henriquinquiste. Je fus tympanisée dans ses journaux, et on répandit

la belle nouvelle que j'allais épouser monsieur Thiers. J'étais fort

au-dessus de m'occuper de ces sottises, et on ne réussit même pas à

m'impatienter.

Tous les partis sont ingrats, et surtout celui-là qui s'intitule par

excellence le _parti des honnêtes gens_. Au demeurant, le but où je

tendais a été atteint. Car, à travers toutes les vociférations de la

haine, de la colère, de la vengeance, personne n'a osé prétendre que

la captive de Blaye ne fut pas traitée avec les égards qui lui étaient

dus.

À peine madame la duchesse de Berry était-elle sous les verrous, que

monsieur Pasquier se préoccupait des moyens de les lui faire ouvrir.

Il n'en voyait la possibilité dans les circonstances données, que par

une amnistie générale où elle serait comprise, et l'intérêt

gouvernemental, encore plus que celui de la princesse, le décida à la

conseiller dans une note remise au Roi.

Les cours de Blois, de Nantes, de Rennes, d'Aix, de Montauban, etc.,

allaient être appelées à juger les complices de Marie-Caroline et ne

manqueraient pas de réclamer sa présence. Ce serait une première

difficulté d'avoir à la refuser. Ne devait-on pas craindre (et cela

est effectivement arrivé) que l'absence de la principale accusée ne

fît acquitter tous les inculpés?

Or, ces acquittements, quoique purement de fiction légale, seraient

exploités comme un encouragement national par le parti légitimiste; la

voix du juré, pour le coup, serait proclamée la voix du pays. Tandis

qu'en publiant une amnistie, fondée sur le point de vue de la guerre

civile vaincue et de l'Ouest pacifié par l'éloignement et la

dispersion des chefs, on évitait ce danger, en se plaçant dans la

meilleure et la plus généreuse attitude.

D'ailleurs, ajoutait monsieur Pasquier, si on ne profitait pas de ce

moment, quand pourrait-on terminer une captivité qui serait toujours

une source de peines et d'inquiétudes pour la famille royale? Ce ne

pourrait être lorsque l'acquittement des autres accusés aurait donné

une sorte de bill d'indemnité à madame la duchesse de Berry, et nulle

circonstance favorable n'était à prévoir.

Cette note, lue au conseil, y trouva peu de faveur; moins accoutumés

aux scrupules de la magistrature, les ministres ne voulurent pas

admettre la possibilité de voir les complices de la princesse, gens si

évidemment, si palpablement coupables, innocentés.

Peut-être aussi la connaissance qu'avait monsieur Thiers de la

répugnance de monsieur Pasquier à voir l'arrestation de madame la

duchesse de Berry lui faisait-il croire à une prévention personnelle,

dans cette circonstance, et attacher moins d'importance à son opinion,

d'autant qu'à l'occasion de pétitions, dont les unes demandaient que

la princesse fût mise en jugement, les autres qu'elle fût rendue à la

liberté, le ministre obtint des Chambres un vote approbatif des

mesures qu'il avait adoptées.

Les assises de Montauban, où l'on devait juger les passagers et

l'équipage du _Carlo Alberto_, exigeant la comparution du comte de

Mesnard, il dut quitter Blaye. Madame la duchesse de Berry ne témoigna

aucun chagrin de son départ, mais elle fut vivement contrariée de le

voir remplacer par le comte de Brissac, son chevalier d'honneur.

Celui-ci, très dévot et rigide dans ses moeurs, n'était nullement

agréable à la princesse qu'on n'avait pas consultée pour accepter la

proposition faite par lui de remplacer monsieur de Mesnard, et elle le

reçut encore plus mal que madame d'Hautefort.

Toutes les préférences étaient alors pour monsieur Chousserie, colonel

de gendarmerie. Il l'avait accompagnée de Nantes, où il avait aidé à

sa capture, et commandait à Blaye. De longues conversations,

d'éternels tête-à-tête s'établissaient entre eux, au point que les

témoins en étaient étonnés et parfois scandalisés.

Le colonel Chousserie a raconté postérieurement qu'il était dans la

confidence de son état et avait pris l'engagement de faire disparaître

l'enfant sans qu'il en fût autrement question.

Selon lui, la difficulté de cacher cette aventure à monsieur de

Mesnard la préoccupait beaucoup; et c'est pour cela qu'elle avait vu

son départ avec tant de satisfaction. L'arrivée de monsieur de Brissac

pourtant avait fort tempéré sa joie.

En apprenant l'intimité journellement croissante entre le commandant

et sa prisonnière, monsieur Thiers conçut des inquiétudes et se décida

à le faire changer. Il consulta monsieur Pasquier, devant moi, sur la

convenance de le faire remplacer par un de nos amis communs, le

colonel de Lascours, beau-frère du duc de Broglie.

Les cris que nous jetâmes l'un et l'autre avertirent monsieur Thiers

des objections à faire à un pareil emploi que lui regardait comme une

faveur. Assurément monsieur de Lascours aurait refusé une si maussade

commission. Mais nous fûmes très étonnés de la savoir acceptée par le

général Bugeaud, député assez influent, bon officier, homme d'honneur

et d'esprit, mais ayant l'épiderme suffisamment calleuse pour ne point

souffrir de tout ce que le métier dont il se chargeait présentait

d'odieux.

Depuis quelque temps déjà les rapports du colonel Chousserie

annonçaient la princesse très souffrante. Les lettres de madame

d'Hautefort et de monsieur de Brissac parlaient d'une toux opiniâtre

et d'un grand amaigrissement. Elle ne se plaignait pas, mais ses

forces diminuaient.

L'inquiétude gagna le cabinet. Monsieur Pasquier ne négligea rien pour

l'exploiter, d'autant plus qu'il la partageait.

Dans une nouvelle note remise au Roi, il rappela que la mère,

l'archiduchesse Clémentine, était morte poitrinaire peu de temps après

la naissance de madame la duchesse de Berry. Il observa combien les

fatigues d'une vie aventureuse, qui avait dû exposer la princesse aux

intempéries des saisons, étaient propres à développer le germe de

cette maladie héréditaire. Il insista sur le fatal effet que

produirait sa mort dans les murs de Blaye. Les contemporains

établiraient et la postérité croirait que sa vie y aurait été

sacrifiée.

Cette note donna lieu à une discussion en conseil, à la suite de

laquelle deux médecins de Paris, les docteurs Orfila et Auvity, furent

expédiés à Blaye.

Leur rapport officiel, inséré au _Moniteur_, se trouva satisfaisant

sur l'état de la poitrine et les conditions sanitaires du séjour de la

citadelle. Leurs propos confidentiels exprimèrent la pensée d'une

grossesse assez avancée. Toutefois, la princesse avait éludé les

observations qui l'auraient tout à fait constatée.

C'est le premier soupçon que le gouvernement en ait eu; car on a vu

que ceux conçus par monsieur Thiers, avant l'arrestation de madame la

duchesse de Berry, s'étaient entièrement dissipés; et, au fond, cette

grossesse était si peu avancée au mois d'octobre que les confidents

les plus intimes en pouvaient seuls être instruits.

Le docteur Guitrac, de Bordeaux, avait été appelé auprès de la

princesse par le colonel Chousserie. On lui savait les opinions

carlistes les plus exaltées. Il était, selon toutes les probabilités,

dans leur confidence et aurait prêté assistance au moment opportun.

Le triste secret, renfermé jusque-là dans les murs de Blaye, ne tarda

pas longtemps à être divulgué. Je ne sais d'où vinrent les

indiscrétions; mais les petits journaux commencèrent une série de

plaisanteries dont les partisans de la princesse se tinrent pour

justement offensés.

Il s'ensuivit un nombre considérable de duels. Une légion de

_chevaliers français_ se forma pour défendre la vertu de

Marie-Caroline envers et contre tous. Un de mes cousins, le comte

Charles d'Osmond, se battit avec le rédacteur du _Corsaire_. Cette

manie gagna les provinces; on olindait partout. Il fallut que le

gouvernement et les chefs des différents partis s'interposassent pour

mettre un terme à ces sanglantes prouesses.

Le rapport du docteur Orfila, d'une part, et ceux de Blaye, qui

continuaient à représenter madame la duchesse de Berry comme très

souffrante, de l'autre, décidèrent un nouvel envoi de médecins.

Les réclamations des carlistes furent d'autant plus violentes et

insultantes sur l'infamie d'avoir mis au nombre monsieur Dubois

(chirurgien des plus habiles, mais connu comme ayant accouché

l'impératrice Marie-Louise) qu'eux-mêmes furent induits en erreur par

leurs propres agents.

Le docteur Guitrac, que la commission venue de Paris s'associa, se

trouvait dans le secret de la grossesse; mais, ayant mal interprété

les réponses de la princesse et de sa femme de chambre, madame

Hansler, qu'il ne put interroger en particulier, il crut le danger

conjuré par quelque accident; et, à son retour à Bordeaux, il affirma

les bruits répandus sur la grossesse de madame la duchesse de Berry

entièrement faux et parfaitement calomnieux.

Sur cette assurance, monsieur Ravez, ami intime du docteur, publia la

ridicule protestation où il répond _sur sa tête_ de la _vertu de

Madame_. Tout le parti reprit une complète sécurité et un redoublement

de violence.

Le duc de Laval, le duc de Fitzjames, le comte de La Ferronnays,

écrivirent de Naples pour demander à remplacer madame la duchesse de

Berry _dans les cachots_ et lui servir d'otages. Otages de quoi? Ils

ne l'expliquaient pas.

Cela me rappela qu'avant de partir pour aller passer l'hiver à Naples,

où la colonie des mécontents français menait bonne et joyeuse vie,

dansant au bal et jouant la comédie, le duc de Laval m'avait dit: «Ne

vous y trompez pas, chère amie, nous entrons dans les temps

héroïques.»

Tout le monde jouait au roman historique avec d'autant plus de zèle

que c'était sans danger. Sir Walter Scott avait remis les propos

chevaleresques à la mode, aussi bien que les meubles du moyen âge;

mais les uns et les autres n'étaient que de misérables imitations.

Les lettres de madame d'Hautefort devenaient plus gênées, moins

explicites; un profond mécontentement y perçait parfois; et pourtant

le parti carliste, fort des paroles du docteur Guitrac, demeurait en

sécurité.

Le gouvernement, en revanche, éclairé par les autres médecins et les

rapports du général Bugeaud, ne formait guère de doutes sur l'état de

la princesse.

La brochure de monsieur de Chateaubriand, dont j'avais entendu lire

quelques passages manuscrits (_Mémoire sur la captivité de madame la

duchesse de Berry_), avait produit une assez grande sensation,

occasionné des manifestations bruyantes et forcé l'autorité à la

saisir.

La phrase qui la terminait: «Madame, votre fils est mon roi», était

devenue comme une sorte de mot d'ordre pour le parti. Un certain

nombre de jeunes gens venaient la crier dans la cour de monsieur de

Chateaubriand et la répétaient en toast dans les banquets où l'héroïne

de Nantes était célébrée.

Les journaux carlistes rendaient un compte exagéré de ces événements,

et il avait fallu sévir, malgré soi, contre des actes si publiquement

hostiles au gouvernement établi.

Monsieur de Chateaubriand fut acquitté, par respect pour son nom, à la

suite d'un discours habile, digne et modéré de sa part, et d'une

plaidoirie fort ampoulée de monsieur Berryer où l'avocat se remarquait

bien plus que l'homme d'État. Mais ce triomphe fut cruellement

empoisonné; car, ce jour-là même, le _Moniteur_ contenait la

déclaration faite par madame la duchesse de Berry d'un mariage secret.

Personne n'en fut dupe et le parti s'en trouva atterré.

Je me souviens d'avoir assisté la veille à un grand dîner chez le

baron de Werther, ministre de Prusse. Nous étions une quarantaine de

personnes, la plupart assez bien informées pour savoir la nouvelle

reçue par le gouvernement à la fin de la matinée; mais aucune ne se

souciait d'en parler la première.

Je ne pense pas qu'il y eut dix paroles échangées avant de se mettre à

table. Il régnait dans ce salon une sorte de honte générale, mêlée à

la tristesse.

Pendant le dîner, chacun chuchota avec son voisin, et, en sortant de

table, on s'abordait en se demandant, sans autre commentaire, si _cela

serait_, en effet, dans le _Moniteur_ du lendemain.

La pudeur publique y répugnait, car tout le monde lisait le mot de

grossesse à la place de celui de mariage; mais madame la duchesse de

Berry avait exigé la publicité de sa déclaration.

Quoique réelle, notre consternation n'approchait pas de celle de la

Reine. Je la vis le matin et la trouvai désolée. Affligée comme

parente, elle se sentait encore atteinte et comme reine et comme

princesse et comme dame et comme femme: elle joignait les mains et

pliait la tête.

Pour elle, la surprise était jointe au chagrin. Les ministres, ni le

Roi, n'avaient jamais osé lui parler des soupçons qu'on avait conçus.

Accoutumée aux infâmes propos des journaux, elle n'y avait fait aucune

attention sérieuse; et même, monsieur le duc d'Orléans ayant, quelques

jours avant, hasardé une allusion à ce sujet, sa mère, si douce pour

lui habituellement, l'avait traité avec une très grande sévérité. Le

coup qui la frappait lui était imprévu.

J'osai m'étonner et regretter que madame la duchesse de Berry n'eût

pas eu recours à elle dans son malheur.

«Ah, ma chère, que ne l'a-t-elle fait!... Ils auraient dit ce qu'ils

auraient voulu mais rien ne m'aurait empêchée d'aller la soigner

moi-même si on n'avait pas voulu la mettre à l'abri de cette honte!...

Après tout, c'est la fille de mon frère!... et encore, c'est de Blaye

que je m'occupe le moins; mais cette pauvre Dauphine! Oh, mon Dieu,

cette pauvre Dauphine si pure, si noble, si sensible à la gloire!

quelle douleur, quelle humiliation! voir salir ses malheurs! Ah! je

sens tout ce qu'elle souffre, mon coeur en saigne, et je n'ose pas

même le dire!»

Les larmes de la Reine coulaient abondamment.

Elle ne se faisait aucune illusion sur ce prétendu mariage. Je sais

pourtant que, malgré la promesse donnée de ne plus se mêler du sort de

madame la duchesse de Berry, elle essaya de tirer de cette déclaration

qui de droit annulait les prétentions à la Régence un argument pour

solliciter l'ouverture immédiate des portes de Blaye.

Mais la Reine avait contre elle le cabinet, monsieur le duc d'Orléans,

je suis fâchée de l'avouer, madame Adélaïde et même le Roi qu'on

avait enfin persuadé, et elle ne put rien obtenir. Je l'en ai vue tout

à la fois désolée et courroucée.

On lui objectait qu'à peine rendue à la liberté madame la duchesse de

Berry nierait son mariage apocryphe, prétendrait sa déclaration

arrachée par la violence, affirmerait le bruit de sa grossesse

inventée, répandu, accrédité par le cabinet des Tuileries, le

traiterait de fable infâme, trouverait le moyen d'accoucher dans un

secret dont personne ne serait dupe mais où tout son parti

l'assisterait, et enfin que, pour mettre à couvert l'honneur

impossible à sauver de la princesse, on compromettrait celui du Roi et

du gouvernement français.

Tout cela se pouvait dire, quoique à tort selon moi. La Reine,

accoutumée à céder, se soumit. Ce ne fut pas sans combats et elle en

conserva une tristesse profonde pendant longtemps.

Je reviens à Blaye. Ici, on le comprend, je suis nécessairement livrée

aux conjectures; mais j'ai lieu de croire qu'il y avait eu un

malentendu entre la princesse et ses confidents, les communications ne

pouvant être ni fréquentes, ni faciles, ni peut-être très explicites.

Elle croyait avoir reçu le conseil de donner une grande publicité à

une déclaration qu'on lui présentait au contraire comme une révélation

secrète à confier dans un cas extrême.

Les carlistes ont avancé et soutenu que l'aveu de son état avait été

fait par elle à la Reine et qu'elle avait réclamé son assistance,

avant de faire cette déclaration de mariage. Cela est positivement

faux de tous points, comme je viens de l'attester.

Madame la duchesse de Berry n'attachait pas une grande importance à la

situation où elle se trouvait, et elle aurait cru déroger bien

davantage à ses idées d'honneur en demandant la protection de la

Reine.

J'ai été bien souvent étonnée que, poussée par la honte d'une position

qui conduit fréquemment une servante d'auberge à se noyer dans un

puits plutôt qu'à la voir divulguée, madame la duchesse de Berry, à

laquelle on ne peut refuser un courage peu ordinaire et dont les idées

religieuses ne lui faisaient certainement pas obstacle, n'ait pas

préféré se précipiter du haut de ces remparts de Blaye où elle se

promenait chaque jour, léguant ainsi à son parti une noble victime à

venger, à ses ennemis un malheur irréparable à subir et se plaçant au

premier rang dans le coeur de ses enfants aussi bien que sous le burin

de l'histoire; car personne n'aurait osé prendre l'odieux de proclamer

le motif réel de son désespoir.

Je crois que, tout simplement, elle n'avait pas compris l'énormité de

sa chute. Elle n'attachait aucun prix à la chasteté; ce n'était pas sa

première grossesse clandestine. Elle croyait les princesses en dehors

du droit commun à cet égard et ne pensait nullement que cet incident

dût influer sur son existence politique d'une façon sérieuse.

Elle s'était même persuadé qu'en annonçant un mariage quelconque elle

s'ouvrirait les portes de la citadelle et se promettait bien de ne

donner aucune suite à ce mensonge, quitte à le qualifier de ruse de

guerre.

Quoi qu'il en soit, un jour où le général Bugeaud, qu'elle cajolait

fort depuis quelque temps, entra chez elle pour lui rendre ses

hommages quotidiens, elle se jeta inopinément dans ses bras, fondant

en larmes et criant à travers ses sanglots: «Je suis mariée, mon père,

je suis mariée.»

Le général parvint à la calmer; et alors, cette personne, si noble et

si digne à Nantes, se donna la peine de jouer à Blaye une véritable

scène de proverbe, semblant toujours au moment de révéler le nom de

cet époux si chéri et pourtant toujours arrêtée par la crainte de lui

déplaire en le nommant sans sa permission.

Elle donnait à entendre que c'était une alliance parfaitement

sortable. De nouvelles réticences y laissaient presque entrevoir un

caractère politique; puis, s'apercevant qu'elle dépassait le but, elle

revenait à l'amour, l'amour passionné, irrésistible.

Bugeaud, bon homme dans le fond, avait commencé par être ému; mais ces

tergiversations l'empêchèrent d'ajouter foi à ses paroles: il y vit

une scène montée à l'avance.

Cependant, lorsque la princesse demanda à faire là déclaration de son

mariage, à la condition qu'elle serait immédiatement insérée au

_Moniteur_, il lui répondit que le nom de l'époux était indispensable

à la validité du document. Elle s'y refusa obstinément.

La pauvre femme aurait été bien empêchée à le fournir, car ce mari

postiche n'était pas encore découvert.

Madame la duchesse de Berry chargea monsieur Bugeaud de faire sa

triste confidence à madame d'Hautefort et à monsieur de Brissac.

Était-ce un moyen de mettre leur responsabilité à l'abri, ou bien

avait-elle, en effet, gardé le silence envers eux jusque-là? Je ne

sais, mais ils montrèrent plus de chagrin que de surprise.

Il est positif que, dans le même temps, monsieur de Mesnard

s'exprimait à Montauban, où le procès dit du _Carlo Alberto_ le

retenait encore, dans des termes qui ne permettaient pas de le croire

instruit de l'état de madame la duchesse de Berry, et la déclaration

de mariage le jeta dans le désespoir.

Déjouée dans la pensée d'être aussitôt remisé en liberté et le

gouvernement annonçant le projet de lui laisser faire ses couches à

Blaye, il paraît que la princesse se plaignit amèrement à ses

confidents du mauvais conseil qu'on lui avait donné; mais elle ne

dissimula plus sa grossesse et bientôt fit demander à Deneux, son

accoucheur attitré, de se rendre auprès d'elle.

Elle continua à entretenir le général Bugeaud, avec lequel elle

s'était mise sur le ton de la familiarité la plus grande, des mérites

de son mari, de l'amour qu'elle lui portait; et, quoiqu'il sût que,

dans son plus intime intérieur, elle se riait de la crédulité qu'elle

lui supposait, les bontés des grands ont une telle fascination qu'il

en était séduit.

Tandis que le premier acte de cette comédie se jouait à Blaye, le

second se préparait à la Haye.

Le goût de l'intrigue et celui de l'argent, si chers à tous deux, y

avaient réuni en fort tendre liaison monsieur Ouvrard et madame du

Cayla. Ils étaient auprès du roi Guillaume les agents de madame la

duchesse de Berry.

Ouvrard s'occupait de l'emprunt dont Deutz avait révélé le projet, et

madame du Cayla cherchait à prendre sur le vieux roi de Hollande la

même influence exercée naguère sur le roi Louis XVIII.

J'ignore si elle reçut ou si elle se donna la commission de trouver un

mari pour Marie-Caroline; mais il est certain qu'elle en a eu tout le

mérite.

Monsieur de Ruffo, fils du prince de Castelcicala, ambassadeur de

Naples à Paris, se trouvait de passage à la Haye dans ce moment. Toute

sa famille, et lui-même, étaient fort attachés à madame la duchesse de

Berry. Le jeune Ruffo lui avait fait sa cour à Massa.

La comtesse du Cayla, considérant les termes de la déclaration faite à

Blaye, s'avisa que ce serait là un mari possible, et, dans un long

tête-à-tête, elle employa toutes ses plus habiles insinuations à

préparer monsieur de Ruffo, à accepter cet emploi.

Elle réussit du moins à se faire comprendre; car, à peine rentré à son

auberge, il fit ses paquets, demanda des chevaux et, le lendemain

matin, la négociatrice désappointée apprit qu'il s'enfuyait à grande

course de la Haye.

Cependant le temps pressait. Loin de prendre la déclaration de Blaye

comme une _ruse de guerre_, le roi Charles X exigeait que le frère de

ses petits-enfants eût un père avoué et nommé. Sa colère n'épargnait

pas les épithètes offensantes à la mère.

Madame la Dauphine était tombée dans le désespoir à la nouvelle de

cette honte de famille si solennellement publiée. Elle savait dès

longtemps l'inconduite de sa belle-soeur, mais ce scandale historique

ne lui en était pas moins cruel. Elle aussi réclamait un mariage.

Récits d'une tante (Vol. 4 de 4) Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond · 第 13 / 21 段