Elle était entourée d'un groupe fort animé et plein d'entrain; plus

loin, le maréchal Bourmont et quelques anciens vendéens portaient un

visage soucieux. Après les premiers compliments, monsieur Berryer, ne

souhaitant pas s'éterniser dans un séjour aussi compromettant, demanda

une audience; on lui répondit qu'on l'entendrait _en conseil_.

La Régente s'assit à une table où prirent place madame de La

Rochejaquelein, mademoiselle Fauveau, le jeune La Tour du Pin, le

vieux Mesnard, enfin des écervelés et des nullités, aussi bien que le

maréchal Bourmont, les comtes d'Autichamp et de Civrac.

Monsieur Berryer produisit la note confiée à ses soins, et déduisit de

son mieux les raisons de sagesse et de haute politique militant en

faveur du parti qu'elle recommandait. Il fut appuyé par les chefs

vendéens: ils affirmaient qu'on ne réussirait à soulever ni la Vendée

ni la Bretagne.

Pendant ce temps-là, les jeunes conseillers de régence haussaient les

épaules; mademoiselle Fauveau dessinait des modèles d'uniformes

pittoresques pour les _troupes_, et madame de La Rochejaquelein les

soumettait à l'approbation de la princesse.

Monsieur Berryer épuisait en vain sa rhétorique. Le maréchal Bourmont

avait longtemps gardé un morne silence; il s'aventura enfin à se

ranger du côté de ceux qui conseillaient la retraite.

Madame la duchesse de Berry, qui, depuis le commencement de la séance,

se contenait avec peine, entra dans une véritable fureur. Elle

reprocha au maréchal de l'avoir nourrie de fausses espérances, poussée

à son entreprise et placée dans une situation désespérée pour l'y

abandonner:

«Au surplus, ajouta-elle avec véhémence, votre conduite est

conséquente à votre caractère. Ce serait la première fois que vous

n'auriez pas trahi!» Cette scène violente termina la séance.

Monsieur Berryer obtint la promesse d'être reçu en particulier le

lendemain. On le mena, avec de nouvelles précautions romantiques, dans

un lieu où il passa là nuit. Un enfant de six ans le guida le matin

vers une cabane où il trouva madame la duchesse de Berry. Elle avait

quitté son vêtement semi-masculin de la veille et était habillée en

paysanne.

Toute cette petite Cour factieuse jouait au roman historique, jusqu'à

ce point de se donner pour sobriquets entre eux les noms des

personnages inventés par Walter Scott. Sa mode, alors à son apogée,

n'a pas peu influé sur la conduite de ces héros improvisés d'une

guerre civile heureusement impossible.

Cette fois, la princesse était seule et monsieur Berryer la trouva

plus abattue et plus accessible à la raison. Elle commença par répéter

que, si elle avait mal fait devenir en France, il n'en était pas moins

bien fait d'y vouloir rester:

«Je m'y ferai tuer.

--On ne vous tuera pas, on vous arrêtera.

--Hé bien, qu'on fasse tomber ma tête sur l'échafaud.

--On ne fera pas tomber votre tête, on vous fera grâce.» Cette

considération l'ébranla.

«On aura tort, reprit-elle; je recommencerai.

--Si vous indiquez ce projet, vous donnerez le droit de vous retenir

indéfiniment enfermée.

--Enfermée! Enfermée!» Et cette nature vagabonde et téméraire recula

devant cette sorte de danger.

Monsieur Berryer, prenant alors son avantage, le poursuivit, et ne

s'éloigna qu'en emportant l'autorisation de tout préparer pour la

fuite. Le rendez-vous fut donné, pour le surlendemain au soir, dans

une lande près de la mer.

Marie-Caroline s'y trouverait avec deux compagnons et monsieur Berryer

s'engageait à les faire embarquer dans la nuit. Enchanté de son

succès, il retourna à Nantes prendre les dernières mesures pour un

départ désiré par les sommités de tous les partis mais qu'il fallait

pourtant dérober à la plèbe gouvernementale et aux extravagants amis

de la princesse, aussi bien qu'à l'opposition radicale.

Tandis qu'il s'occupait des soins nécessaires à cet effet, un messager

inconnu lui remit des dépêches de madame la duchesse de Berry. Elle

refusait de partir, renonçait à le revoir et le chargeait de rapporter

à ceux dont il était l'envoyé les réponses contenues sous la même

enveloppe.

Monsieur Berryer, lui, n'est pas doué d'un coeur téméraire; il se tint

pour fort satisfait de se retirer sain et sauf d'un si absurde

guêpier, et reprit la route de Paris.

La relation précédente m'est arrivée, avec tous ses détails, d'une

façon si directe, dans le temps, que je ne puis douter que ce ne soit

la première version fournie par monsieur Berryer à ses commettants.

Peut-être en a-t-il changé depuis; cela arrive à tous les gens de

parti et à lui plus qu'aux autres.

Il paraîtrait que le maréchal Bourmont, aiguillonné, au vif du

sarcasme amer de la princesse, avait dit comme un autre Pylade:

«Allons, seigneur, enlevons Hermione»; et s'était réuni aux

conseillers imberbes de Marie-Caroline.

Peut-être, aussi, les espérances d'un mouvement insurrectionnel à

Paris avaient-elles encouragé et servi à combattre les objections des

moins extravagants; quoi qu'il en soit, les projets de retraite furent

échangés contre ceux de l'entrée en campagne.

Madame la duchesse de Berry, à la tête de quinze cents paysans réunis

à grand'peine, les vit mettre en fuite, malgré sa présence et malgré

des actes de valeur individuelle remarquables, par une poignée de

soldats réguliers.

Ce qui restait de sa troupe se réfugia dans le château de la

Pénissière où elle fut poursuivie. On parvint, au moment de l'attaque,

à en faire évader la princesse; et bien des braves gens périrent par

le fer et le feu pour assurer sa sûreté.

Ses partisans de Paris conçurent de vives alarmes. Ils furent

plusieurs jours à la savoir entrée au château de la Pénissière, où

tout avait péri, sans connaître son évasion. On avait nié depuis

qu'elle fût à la Pénissière lors de l'attaque; je n'ai point là-dessus

de notion exactement positive.

Pendant ce temps, monsieur Berryer était arrêté à Blois. Comme je

n'écris, ainsi que je l'ai souvent répété, que d'après mes souvenirs

et sans consulter de documents, je ne saurais me rappeler lesquels de

ces événements ont précédé; mais ils se sont succédé de fort près et

de façon à expliquer les terreurs dont monsieur Berryer se sentit

immédiatement atteint lorsqu'il se vit détenu, dans un département mis

en état de siège, par un gouvernement qu'il supposait exaspéré de

l'insurrection écrasée dans la capitale et de celle fomentée dans la

Vendée.

Monsieur Berryer, il faut le dire, appartient à un parti qui n'a pas

fait abnégation de vengeances et que le triomphe n'adoucit pas; aussi

la pensée des Lavalette, des Faucher, des Caron, etc., lui revint et

ses craintes n'en furent que plus vives, car aucun d'eux n'était aussi

coupable que lui.

Son premier soin, en arrivant dans la prison, fut d'écrire cinq

lettres à messieurs le duc de Bellune, le duc de Fitzjames, le

chancelier Pastoret, le vicomte de Chateaubriand et le comte Hyde de

Neuville, en forme de circulaire, où il faisait appel à leur loyauté

(ayant soin de les nommer tous les cinq dans chaque lettre); en les

priant de se reconnaître solidaires de toutes les démarches faites par

lui dans ce voyage entrepris à leur demande.

Les lettres écrites furent remises au gardien de la geôle pour les

jeter à la poste. Or, monsieur Berryer, moins qu'un autre, ne pouvait

ignorer que, des mains du gardien, elles allaient tout droit dans

celles du juge d'instruction.

Cette démarche, une des plus étranges que la peur pût dicter à un

homme d'esprit et de talent, eut les résultats qu'elle devait amener.

Les lettres arrivèrent à Paris, accompagnées de mandats d'amener

contre les cinq personnages désignés.

Le cabinet en fut vivement contrarié. Ces messieurs, assurément, ne

couraient aucune espèce de danger; aussi purent-ils se poser en

martyrs et trancher des héros. Mais le ministère redoutait également

l'ovation que leur prépareraient les carlistes, et les cris furibonds

de ceux qui s'intitulaient _le parti de Juillet_ contre l'indulgence

dont on userait envers eux; comparée à la sévérité, nécessaire parce

qu'ils étaient redoutables, qu'il fallait montrer aux factieux

républicains.

Toutefois, le mandat suivait la forme voulue par les lois, et les

prévenus durent être conduits en prison pendant que le gouvernement

négociait avec la justice pour arrêter cette affaire. Tout ce qu'il

put faire fut de rendre la détention aussi douce qu'elle finit par

être courte.

Le chancelier Pastoret et le maréchal duc de Bellune l'évitèrent en

s'éloignant de Paris de quelques lieues. Le duc de Fitzjames et

monsieur de Chateaubriand la subirent de bonne grâce, en l'acceptant

pour ce qu'elle était: une forme inévitable attirée par monsieur

Berryer sur leur tête.

Il n'y eut que mon pauvre ami Hyde de Neuville qui se prit à hurler

quatre-vingt-treize revenu, à réclamer le supplice dû à sa fidélité, à

prédire l'échafaud fumant derechef du plus noble sang de France... Il

m'écrivit lettre sur lettre pour me défendre de rien tenter pour

_sauver sa tête_; c'était un tissu d'extravagances. Mes réponses

aggravant encore sa violence, je cessai de lui en faire et, cinq jours

après, j'eus le plaisir d'aller le voir chez lui où il était rentré en

pleine sécurité.

Ses compagnons d'infortune partagèrent le même sort. Monsieur de

Chateaubriand vantait les grâces et l'amabilité de mesdemoiselles

Gisquet (les filles du préfet de police) et traitait fort légèrement

sa courtoise incarcération. Celle de monsieur Berryer se prolongea

davantage.

Je crois être assurée que la réponse de la _Régente_ à la note du

_conseil de famille_ était peu obligeante. En les remerciant des

services passés, elle dispensait de ceux de l'avenir, indiquant assez

clairement combien leur prudence lui paraissait celle des vieillards

et peu propre à reconquérir le royaume de saint Louis.

Ce qui est positif, c'est que ces messieurs, pour la plupart; s'en

tinrent offensés et se dispersèrent. Monsieur de Chateaubriand rêva

pour lors une résidence à Lugano. Il y conserverait le feu sacré de la

liberté et ferait gémir une presse tout à fait indépendante sous les

efforts de son génie. Il voulait placer dans cette petite république

un levier avec lequel son talent soulèverait le monde.

Cette fantaisie le fit retourner en Suisse, avec assez d'empressement,

après des adieux solennels à son ingrate patrie.

Je ne l'avais vu qu'une fois à sa sortie de prison. Il faisait alors

bien bon marché de l'héroïsme de madame la duchesse de Berry, la

traitant de folle et d'extravagante. On en parlait généralement en ces

termes dans son propre parti, soit qu'on la blâmât véritablement, soit

qu'on cherchât dans ces discours une excuse au peu d'empressement des

gens les plus vifs en paroles hostiles au gouvernement à aller se

ranger sous le drapeau blanc levé dans la Vendée.

Un sentiment de vergogne y décida pourtant à la fin une dizaine de

jeunes gens, mais ils s'y prirent de façon à être arrêtés dans leur

route et forcés à renoncer à une entreprise où ils n'avaient pas grand

goût.

Après les échecs du chêne Saint-Colombin et de la Pénissière, madame

la duchesse de Berry fut réduite à se cacher de nouveau. Cette vie

romanesque et vagabonde lui plaisait suffisamment pour l'engager à la

prolonger.

En revanche, les ministres, et la famille royale surtout, souhaitaient

vivement lui voir quitter le territoire français en sûreté. Les moyens

lui en étaient soigneusement, quoique tacitement, conservés.

Deux fois, elle fut vendue par son monde. On se borna à lui mettre la

main presque sur l'épaule sans vouloir la fermer. Un jour, dans

l'appartement de madame de La Ferronnays, abbesse d'un couvent à

Nantes, on frappa d'une crosse de fusil sur une feuille de parquet,

qu'on n'ignorait pas servir de trappe à une cachette où elle se

trouvait.

On espérait que ces alertes lui serviraient d'avertissement pour

s'embarquer; mais, loin de là, elle y puisait une folle sécurité,

n'attribuant qu'à son habileté son succès à déjouer des recherches si

actives. La suite a prouvé combien, dès qu'elles ont été sincères,

elles ont obtenu un prompt résultat.

Monsieur de Montalivet, ministre de l'intérieur jusqu'au 11 octobre,

et monsieur de Saint-Aignan, préfet de Nantes dans le même temps, ne

se souciaient pas plus l'un que l'autre d'une pareille capture.

Je ne prétends pas ici faire hommage à la générosité du gouvernement

français. Il suffit de songer combien l'arrestation de madame la

duchesse de Berry lui préparait de difficultés de tout genre pour

comprendre sa répugnance à l'accomplir.

La cour royale de Poitiers avait déjà mis la princesse en jugement,

avec la comtesse de La Rochejaquelein et quelques autres contumaces.

Cette circonstance compliquait encore la position.

Cependant, l'ouverture de la session parlementaire s'approchait. Le

ministère, composé exclusivement des hommes du Roi depuis la mort de

monsieur Perier, n'avait pas assez de racines personnelles pour

l'affronter, ni assez de talent de parole pour aborder la tribune dans

des circonstances graves et difficiles à ce point. Il fallait donc s'y

préparer; le Roi se résigna.

De longues conférences entre les divers candidats, et beaucoup se

passèrent dans mon salon, aboutirent, le 11 octobre 1832, à la

nomination d'un ministère composé du maréchal Soult à la guerre, du

duc de Broglie aux affaires étrangères, de monsieur Barthe à la

justice, monsieur Humann aux finances, monsieur Guizot à l'instruction

publique, l'amiral de Rigny à la marine et de monsieur Thiers à

l'intérieur: c'est ce qu'on a appelé le _grand ministère_.

Monsieur de Rigny et monsieur Pasquier avaient beaucoup travaillé à sa

formation. Il a duré quatre ans, en subissant pourtant de fréquentes

modifications.

Il avait mis pour conditions au Roi la marche d'une armée sur Anvers

et l'arrestation de madame la duchesse de Berry, si on ne réussissait

point à lui faire quitter la Vendée avant la réunion des Chambres.

Son séjour prolongé en France semblait manifester d'une faiblesse qui

excitait les cris de l'opposition; on accusait le gouvernement

d'impuissance ou bien de connivence.

Je m'épuisais presque chaque soir en vains efforts pour persuader à

monsieur Thiers combien l'arrestation de la princesse lui susciterait

d'embarras. Il reconnaissait préférable qu'elle s'éloignât

d'elle-même, mais il n'admettait pas la gravité des obstacles, que je

lui prédisais.

Le pays, disait-il, n'était point fait à mon image et cette capture

exciterait beaucoup plus de satisfaction qu'elle ne soulèverait

d'intérêt pour la princesse. Monsieur Pasquier ne s'épargnait pas dans

ces discussions.

Monsieur Thiers avait une grande considération pour lui et, plus par

déférence que par conviction, il promit de se borner d'abord à traquer

madame la duchesse de Berry d'une façon si active qu'elle ne pût

douter des intentions sérieuses du nouveau cabinet et d'essayer ainsi

à la faire partir.

Je ne me fis aucun scrupule d'avertir les personnes de son parti de la

disposition où l'on était; mais, comme elles n'admettaient pas la

réalité du système d'indulgence employé jusqu'alors, elles

n'attachèrent aucune importance à mes paroles ou y virent; peut-être,

une manoeuvre pour obtenir un départ qu'on ne pouvait forcer.

Monsieur Thiers raconta historiquement un jour que monsieur de

Saint-Aignan, le préfet de Nantes, ayant donné sa démission, monsieur

Maurice Duval le remplaçait; il était déjà mandé par le télégraphe.

Monsieur Pasquier garda un profond silence dont je fus frappée,

quoique je n'eusse pas compris l'importance de la révélation; mais,

monsieur Thiers s'étant éloigné, il me dit tout bas:

«Thiers est décidé. Il veut prendre madame la duchesse de Berry; s'il

se bornait encore à forcer son départ, il aurait peut-être changé

Saint-Aignan, mais il ne le remplacerait pas par Maurice Duval.

Tenez-vous tranquille, il n'y a plus rien à faire.»

À quelques jours de là, monsieur Thiers annonça que Marie-Caroline

avait été manquée de peu d'instants dans un village. Deux de ses

meilleures retraites étaient éventées de façon à ce qu'elle n'y pût

plus avoir recours, et elle était réduite à se cacher dans la ville.

On savait le quartier, mais non pas encore la maison.

Enfin, un soir, lorsque toutes les autres visites parties, il ne

restait plus chez moi que monsieur Pasquier, l'amiral de Rigny et

monsieur Thiers, celui-ci, qui semblait attendre ce moment avec

impatience, nous dit d'un air triomphant: «Je tiens la duchesse de

Berry; avant trois jours elle sera prise.» Voici le récit qu'il nous

fit à la suite de cette communication.

Madame la duchesse de Berry prétendait, en commun avec le roi

Guillaume de Hollande et dom Miguel de Portugal, négocier un emprunt

dont tous trois seraient solidaires.

Un juif, nommé Deutz, ayant fait abjuration de sa foi sous le

patronage de madame la Dauphine, mais n'ayant pas, en quittant sa

religion, renoncé aux habitudes mercantiles de sa caste, se trouvait

l'agent très actif de ce projet d'emprunt. Il avait porté de l'une à

l'autre les paroles des trois hautes parties contractantes, avait

successivement visité Massa, la Haye et Lisbonne.

Peut-être même, je n'oserais l'affirmer, avait-il déjà rejoint la

_Régente_, depuis son séjour en France. Quoi qu'il en soit, elle

l'avait récemment expédié à dom Miguel.

Or, cet homme racontait avoir eu avec ce prince, et en présence

d'envoyés confidentiels de madame la duchesse de Berry, des

conférences si alarmantes sur leurs projets ultérieurs et montrant une

telle aberration d'esprit chez tous les deux qu'épouvanté d'un pareil

avenir il s'était résolu à rompre toutes leurs trames.

En conséquence, il s'était présenté chez monsieur de Rayneval, notre

ambassadeur à Madrid, et, à la suite de certaines révélations

incomplètes, lui avait demandé un passeport et une lettre pour le

ministre de l'intérieur, en lui confiant une liasse de papiers

importants à faire parvenir à Paris.

Monsieur de Rayneval ne pouvait refuser aucune de ces demandes; mais,

peu empressé, je crois, à se trouver mêlé dans cette trahison, il

remit les dépêches à un secrétaire qui s'égara en route et n'arriva

qu'après l'arrestation de la princesse. J'ai toujours pensé que ce

n'était pas _par hasard_.

Je reviens au récit de monsieur Thiers. La lettre de monsieur de

Rayneval était adressée à monsieur de Montalivet. Lorsque Deutz se

présenta au ministère de l'intérieur, on lui dit que monsieur de

Montalivet ne s'y trouvait plus et, lorsqu'il voulut remettre sa

missive à monsieur de Montalivet, celui-ci, n'étant plus ministre,

refusa de le recevoir pour _mission secrète_.

Deutz, ne doutant pas que les papiers remis à l'ambassade de Madrid ne

dussent être parvenus, laissa son adresse et s'étonna bientôt de

n'être pas appelé. Les jours s'écoulaient et il ne pouvait plus tarder

à aller porter les réponses à la princesse qu'il avait médité de

perdre; mais il lui fallait préalablement recouvrer les documents

nécessaires.

Une démarche, faite à ce sujet vis-à-vis d'un employé du cabinet

ministériel, donna l'éveil à monsieur Thiers. Il fit venir Deutz;

celui-ci se comporta fort habilement, protestant de sa répugnance

invincible à livrer la princesse. Il voulait, par philanthropie,

traverser ses desseins parce qu'il les croyait pernicieux; à cela se

bornerait son rôle.

Il se rendrait, si on voulait, auprès d'elle et tiendrait le langage

qu'on lui dicterait pour provoquer son départ; mais sa personne lui

serait toujours sacrée. Il rapportait les meilleures paroles de dom

Miguel, les espérances les plus favorables du roi Guillaume. Il

dissimulerait tout cela et découragerait Marie-Caroline de son

entreprise, avant de s'embarquer lui-même pour l'Amérique où il

voulait aller ensevelir ses tristes secrets.

Monsieur Thiers n'avait pas reçu les papiers de Madrid; il ne pouvait

en apprécier l'importance. La conférence avec Deutz fut ajournée au

lendemain où l'éloquence du ministre réussit à convaincre le juif

qu'il lui fallait livrer la duchesse de Berry par _amour de

l'humanité_.

Monsieur Thiers m'a protesté qu'aucun salaire n'avait été ni demandé

ni promis.

Une fois sa décision prise, Deutz lui-même avait signalé les moyens

nécessaires à la réussite de son iniquité, et le plan était si bien

ourdi que monsieur Thiers ne formait aucun doute du succès. Son monde

était en route.

Nous écoutâmes ces détails avec une grande tristesse.

«Et si vous avez le malheur de la prendre, qu'en ferez-vous? lui

dis-je.

--Si j'ai le bonheur de la prendre, on avisera, répondit-il en

souriant.

--Comptez-vous la mettre en jugement?

--Assurément non, répliqua-t-il vivement.

--Cela ne vous sera pas facile à éviter, reprit monsieur Pasquier; la

cour de Poitiers l'a déjà mise en accusation; les tribunaux

n'admettent pas les considérations politiques, et, si elle est détenue

deux jours à Nantes, elle y sera écrouée par la cour de Rennes.

--J'ai prévu ce danger. Il n'y a pas de justice en pleine mer, Molière

l'a dit, et on l'embarquera sur le champ.

--Dieu soit loué! m'écriai-je, et on la conduira à Hambourg ou à

Trieste (Depuis l'arrestation du _Carlo Alberto_, la famille royale

exilée avait quitté l'Écosse pour la Bohême).

--Cet abus de générosité n'est plus possible, on ne tarderait guère à

l'y suivre soi-même. Voici mes projets: vous savez les réclamations

faites par les ministres de Charles X et leurs amis sur l'insalubrité

du château de Ham; ces cris avaient donné la pensée de les transférer

à Blaye. Dès qu'ils en ont eu vent, comme cet éloignement leur

déplaisait fort, Ham est devenu un séjour parfaitement sain; mais on

n'a pas révoqué les ordres antécédents pour préparer des appartements

au château de Blaye; ils sont en bon état, et demain le télégraphe

donnera l'avis de les meubler.

--Monsieur Thiers, lui dis-je, avant de porter la main sur une

personne royale, songez bien à ce que vous allez faire; cela n'a

jamais réussi à aucun, et vous retrouverez cette action dans toute

votre carrière. Pensez-vous que l'Empereur n'ait pas déploré

constamment sa conduite envers le duc d'Enghien?

--Si le duc d'Enghien avait été pris fomentant la guerre civile en

Vendée, nul n'aurait osé blâmer même la sévérité de l'Empereur...;

mais--me voyant frémir--soyez tranquille, il ne tombera pas un cheveu

de sa tête. Je le redouterais autant que vous.

--Prenez-y garde, elle est femme à se défendre. Et si on la tue dans

le conflit?»

Il parut troublé une seconde puis reprit vivement:

«On ne la tuera pas.

--Et si elle se tue elle-même, plutôt que de se laisser prendre?»

Il garda le silence; nous le crûmes un peu ébranlé. Monsieur Pasquier

revint à la charge, appuyant sur toutes les chances que la témérité

connue de madame la duchesse de Berry pouvait faire redouter, au

moment de l'arrestation, et sur les embarras que sa détention

entraînerait.

«Si vous pouviez lui faire connaître à quel point elle est en votre

pouvoir, ajouta-t-il, et la décider à une évasion que vous

faciliteriez, cela me semblerait de toute façon préférable.

--Vous ne voyez pas, comme moi, la disposition des députés! Vous

comprendriez mieux l'impossibilité de suivre cette voie. Ils veulent

l'arrestation de la duchesse de Berry et non sa retraite. Cela est

nécessaire pour donner de la force au gouvernement et laver le Roi de

la complicité dont on l'accuse.

--Mon Dieu, repris-je, la complicité du Roi avec madame la duchesse de

Berry est trop absurde pour qu'on y croie.

--Rien n'est trop absurde pour ces gens-là!

--Et c'est à un pareil monde que vous allez faire de telles

concessions! Je reconnais madame la duchesse de Berry moins redoutable

à Blaye que sur les bancs d'une cour d'assises, mais elle le sera

encore beaucoup plus qu'en Vendée. Croyez-le, monsieur Thiers, elle

vous y suscitera bien plus d'ennemis et chaque jour elle y grandira.

Vous vous faites illusion de penser que tout sera fini par son

arrestation. Les larmes royales se lavent par le sang, et le sang

royal par les calamités publiques.»

Monsieur Thiers se prit à sourire:

Récits d'une tante (Vol. 4 de 4) Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond · 第 10 / 21 段