loin, le maréchal Bourmont et quelques anciens vendéens portaient un
visage soucieux. Après les premiers compliments, monsieur Berryer, ne
souhaitant pas s'éterniser dans un séjour aussi compromettant, demanda
une audience; on lui répondit qu'on l'entendrait _en conseil_.
La Régente s'assit à une table où prirent place madame de La
Rochejaquelein, mademoiselle Fauveau, le jeune La Tour du Pin, le
vieux Mesnard, enfin des écervelés et des nullités, aussi bien que le
maréchal Bourmont, les comtes d'Autichamp et de Civrac.
Monsieur Berryer produisit la note confiée à ses soins, et déduisit de
son mieux les raisons de sagesse et de haute politique militant en
faveur du parti qu'elle recommandait. Il fut appuyé par les chefs
vendéens: ils affirmaient qu'on ne réussirait à soulever ni la Vendée
ni la Bretagne.
Pendant ce temps-là, les jeunes conseillers de régence haussaient les
épaules; mademoiselle Fauveau dessinait des modèles d'uniformes
pittoresques pour les _troupes_, et madame de La Rochejaquelein les
soumettait à l'approbation de la princesse.
Monsieur Berryer épuisait en vain sa rhétorique. Le maréchal Bourmont
avait longtemps gardé un morne silence; il s'aventura enfin à se
ranger du côté de ceux qui conseillaient la retraite.
Madame la duchesse de Berry, qui, depuis le commencement de la séance,
se contenait avec peine, entra dans une véritable fureur. Elle
reprocha au maréchal de l'avoir nourrie de fausses espérances, poussée
à son entreprise et placée dans une situation désespérée pour l'y
abandonner:
«Au surplus, ajouta-elle avec véhémence, votre conduite est
conséquente à votre caractère. Ce serait la première fois que vous
n'auriez pas trahi!» Cette scène violente termina la séance.
Monsieur Berryer obtint la promesse d'être reçu en particulier le
lendemain. On le mena, avec de nouvelles précautions romantiques, dans
un lieu où il passa là nuit. Un enfant de six ans le guida le matin
vers une cabane où il trouva madame la duchesse de Berry. Elle avait
quitté son vêtement semi-masculin de la veille et était habillée en
paysanne.
Toute cette petite Cour factieuse jouait au roman historique, jusqu'à
ce point de se donner pour sobriquets entre eux les noms des
personnages inventés par Walter Scott. Sa mode, alors à son apogée,
n'a pas peu influé sur la conduite de ces héros improvisés d'une
guerre civile heureusement impossible.
Cette fois, la princesse était seule et monsieur Berryer la trouva
plus abattue et plus accessible à la raison. Elle commença par répéter
que, si elle avait mal fait devenir en France, il n'en était pas moins
bien fait d'y vouloir rester:
«Je m'y ferai tuer.
--On ne vous tuera pas, on vous arrêtera.
--Hé bien, qu'on fasse tomber ma tête sur l'échafaud.
--On ne fera pas tomber votre tête, on vous fera grâce.» Cette
considération l'ébranla.
«On aura tort, reprit-elle; je recommencerai.
--Si vous indiquez ce projet, vous donnerez le droit de vous retenir
indéfiniment enfermée.
--Enfermée! Enfermée!» Et cette nature vagabonde et téméraire recula
devant cette sorte de danger.
Monsieur Berryer, prenant alors son avantage, le poursuivit, et ne
s'éloigna qu'en emportant l'autorisation de tout préparer pour la
fuite. Le rendez-vous fut donné, pour le surlendemain au soir, dans
une lande près de la mer.
Marie-Caroline s'y trouverait avec deux compagnons et monsieur Berryer
s'engageait à les faire embarquer dans la nuit. Enchanté de son
succès, il retourna à Nantes prendre les dernières mesures pour un
départ désiré par les sommités de tous les partis mais qu'il fallait
pourtant dérober à la plèbe gouvernementale et aux extravagants amis
de la princesse, aussi bien qu'à l'opposition radicale.
Tandis qu'il s'occupait des soins nécessaires à cet effet, un messager
inconnu lui remit des dépêches de madame la duchesse de Berry. Elle
refusait de partir, renonçait à le revoir et le chargeait de rapporter
à ceux dont il était l'envoyé les réponses contenues sous la même
enveloppe.
Monsieur Berryer, lui, n'est pas doué d'un coeur téméraire; il se tint
pour fort satisfait de se retirer sain et sauf d'un si absurde
guêpier, et reprit la route de Paris.
La relation précédente m'est arrivée, avec tous ses détails, d'une
façon si directe, dans le temps, que je ne puis douter que ce ne soit
la première version fournie par monsieur Berryer à ses commettants.
Peut-être en a-t-il changé depuis; cela arrive à tous les gens de
parti et à lui plus qu'aux autres.
Il paraîtrait que le maréchal Bourmont, aiguillonné, au vif du
sarcasme amer de la princesse, avait dit comme un autre Pylade:
«Allons, seigneur, enlevons Hermione»; et s'était réuni aux
conseillers imberbes de Marie-Caroline.
Peut-être, aussi, les espérances d'un mouvement insurrectionnel à
Paris avaient-elles encouragé et servi à combattre les objections des
moins extravagants; quoi qu'il en soit, les projets de retraite furent
échangés contre ceux de l'entrée en campagne.
Madame la duchesse de Berry, à la tête de quinze cents paysans réunis
à grand'peine, les vit mettre en fuite, malgré sa présence et malgré
des actes de valeur individuelle remarquables, par une poignée de
soldats réguliers.
Ce qui restait de sa troupe se réfugia dans le château de la
Pénissière où elle fut poursuivie. On parvint, au moment de l'attaque,
à en faire évader la princesse; et bien des braves gens périrent par
le fer et le feu pour assurer sa sûreté.
Ses partisans de Paris conçurent de vives alarmes. Ils furent
plusieurs jours à la savoir entrée au château de la Pénissière, où
tout avait péri, sans connaître son évasion. On avait nié depuis
qu'elle fût à la Pénissière lors de l'attaque; je n'ai point là-dessus
de notion exactement positive.
Pendant ce temps, monsieur Berryer était arrêté à Blois. Comme je
n'écris, ainsi que je l'ai souvent répété, que d'après mes souvenirs
et sans consulter de documents, je ne saurais me rappeler lesquels de
ces événements ont précédé; mais ils se sont succédé de fort près et
de façon à expliquer les terreurs dont monsieur Berryer se sentit
immédiatement atteint lorsqu'il se vit détenu, dans un département mis
en état de siège, par un gouvernement qu'il supposait exaspéré de
l'insurrection écrasée dans la capitale et de celle fomentée dans la
Vendée.
Monsieur Berryer, il faut le dire, appartient à un parti qui n'a pas
fait abnégation de vengeances et que le triomphe n'adoucit pas; aussi
la pensée des Lavalette, des Faucher, des Caron, etc., lui revint et
ses craintes n'en furent que plus vives, car aucun d'eux n'était aussi
coupable que lui.
Son premier soin, en arrivant dans la prison, fut d'écrire cinq
lettres à messieurs le duc de Bellune, le duc de Fitzjames, le
chancelier Pastoret, le vicomte de Chateaubriand et le comte Hyde de
Neuville, en forme de circulaire, où il faisait appel à leur loyauté
(ayant soin de les nommer tous les cinq dans chaque lettre); en les
priant de se reconnaître solidaires de toutes les démarches faites par
lui dans ce voyage entrepris à leur demande.
Les lettres écrites furent remises au gardien de la geôle pour les
jeter à la poste. Or, monsieur Berryer, moins qu'un autre, ne pouvait
ignorer que, des mains du gardien, elles allaient tout droit dans
celles du juge d'instruction.
Cette démarche, une des plus étranges que la peur pût dicter à un
homme d'esprit et de talent, eut les résultats qu'elle devait amener.
Les lettres arrivèrent à Paris, accompagnées de mandats d'amener
contre les cinq personnages désignés.
Le cabinet en fut vivement contrarié. Ces messieurs, assurément, ne
couraient aucune espèce de danger; aussi purent-ils se poser en
martyrs et trancher des héros. Mais le ministère redoutait également
l'ovation que leur prépareraient les carlistes, et les cris furibonds
de ceux qui s'intitulaient _le parti de Juillet_ contre l'indulgence
dont on userait envers eux; comparée à la sévérité, nécessaire parce
qu'ils étaient redoutables, qu'il fallait montrer aux factieux
républicains.
Toutefois, le mandat suivait la forme voulue par les lois, et les
prévenus durent être conduits en prison pendant que le gouvernement
négociait avec la justice pour arrêter cette affaire. Tout ce qu'il
put faire fut de rendre la détention aussi douce qu'elle finit par
être courte.
Le chancelier Pastoret et le maréchal duc de Bellune l'évitèrent en
s'éloignant de Paris de quelques lieues. Le duc de Fitzjames et
monsieur de Chateaubriand la subirent de bonne grâce, en l'acceptant
pour ce qu'elle était: une forme inévitable attirée par monsieur
Berryer sur leur tête.
Il n'y eut que mon pauvre ami Hyde de Neuville qui se prit à hurler
quatre-vingt-treize revenu, à réclamer le supplice dû à sa fidélité, à
prédire l'échafaud fumant derechef du plus noble sang de France... Il
m'écrivit lettre sur lettre pour me défendre de rien tenter pour
_sauver sa tête_; c'était un tissu d'extravagances. Mes réponses
aggravant encore sa violence, je cessai de lui en faire et, cinq jours
après, j'eus le plaisir d'aller le voir chez lui où il était rentré en
pleine sécurité.
Ses compagnons d'infortune partagèrent le même sort. Monsieur de
Chateaubriand vantait les grâces et l'amabilité de mesdemoiselles
Gisquet (les filles du préfet de police) et traitait fort légèrement
sa courtoise incarcération. Celle de monsieur Berryer se prolongea
davantage.
Je crois être assurée que la réponse de la _Régente_ à la note du
_conseil de famille_ était peu obligeante. En les remerciant des
services passés, elle dispensait de ceux de l'avenir, indiquant assez
clairement combien leur prudence lui paraissait celle des vieillards
et peu propre à reconquérir le royaume de saint Louis.
Ce qui est positif, c'est que ces messieurs, pour la plupart; s'en
tinrent offensés et se dispersèrent. Monsieur de Chateaubriand rêva
pour lors une résidence à Lugano. Il y conserverait le feu sacré de la
liberté et ferait gémir une presse tout à fait indépendante sous les
efforts de son génie. Il voulait placer dans cette petite république
un levier avec lequel son talent soulèverait le monde.
Cette fantaisie le fit retourner en Suisse, avec assez d'empressement,
après des adieux solennels à son ingrate patrie.
Je ne l'avais vu qu'une fois à sa sortie de prison. Il faisait alors
bien bon marché de l'héroïsme de madame la duchesse de Berry, la
traitant de folle et d'extravagante. On en parlait généralement en ces
termes dans son propre parti, soit qu'on la blâmât véritablement, soit
qu'on cherchât dans ces discours une excuse au peu d'empressement des
gens les plus vifs en paroles hostiles au gouvernement à aller se
ranger sous le drapeau blanc levé dans la Vendée.
Un sentiment de vergogne y décida pourtant à la fin une dizaine de
jeunes gens, mais ils s'y prirent de façon à être arrêtés dans leur
route et forcés à renoncer à une entreprise où ils n'avaient pas grand
goût.
Après les échecs du chêne Saint-Colombin et de la Pénissière, madame
la duchesse de Berry fut réduite à se cacher de nouveau. Cette vie
romanesque et vagabonde lui plaisait suffisamment pour l'engager à la
prolonger.
En revanche, les ministres, et la famille royale surtout, souhaitaient
vivement lui voir quitter le territoire français en sûreté. Les moyens
lui en étaient soigneusement, quoique tacitement, conservés.
Deux fois, elle fut vendue par son monde. On se borna à lui mettre la
main presque sur l'épaule sans vouloir la fermer. Un jour, dans
l'appartement de madame de La Ferronnays, abbesse d'un couvent à
Nantes, on frappa d'une crosse de fusil sur une feuille de parquet,
qu'on n'ignorait pas servir de trappe à une cachette où elle se
trouvait.
On espérait que ces alertes lui serviraient d'avertissement pour
s'embarquer; mais, loin de là, elle y puisait une folle sécurité,
n'attribuant qu'à son habileté son succès à déjouer des recherches si
actives. La suite a prouvé combien, dès qu'elles ont été sincères,
elles ont obtenu un prompt résultat.
Monsieur de Montalivet, ministre de l'intérieur jusqu'au 11 octobre,
et monsieur de Saint-Aignan, préfet de Nantes dans le même temps, ne
se souciaient pas plus l'un que l'autre d'une pareille capture.
Je ne prétends pas ici faire hommage à la générosité du gouvernement
français. Il suffit de songer combien l'arrestation de madame la
duchesse de Berry lui préparait de difficultés de tout genre pour
comprendre sa répugnance à l'accomplir.
La cour royale de Poitiers avait déjà mis la princesse en jugement,
avec la comtesse de La Rochejaquelein et quelques autres contumaces.
Cette circonstance compliquait encore la position.
Cependant, l'ouverture de la session parlementaire s'approchait. Le
ministère, composé exclusivement des hommes du Roi depuis la mort de
monsieur Perier, n'avait pas assez de racines personnelles pour
l'affronter, ni assez de talent de parole pour aborder la tribune dans
des circonstances graves et difficiles à ce point. Il fallait donc s'y
préparer; le Roi se résigna.
De longues conférences entre les divers candidats, et beaucoup se
passèrent dans mon salon, aboutirent, le 11 octobre 1832, à la
nomination d'un ministère composé du maréchal Soult à la guerre, du
duc de Broglie aux affaires étrangères, de monsieur Barthe à la
justice, monsieur Humann aux finances, monsieur Guizot à l'instruction
publique, l'amiral de Rigny à la marine et de monsieur Thiers à
l'intérieur: c'est ce qu'on a appelé le _grand ministère_.
Monsieur de Rigny et monsieur Pasquier avaient beaucoup travaillé à sa
formation. Il a duré quatre ans, en subissant pourtant de fréquentes
modifications.
Il avait mis pour conditions au Roi la marche d'une armée sur Anvers
et l'arrestation de madame la duchesse de Berry, si on ne réussissait
point à lui faire quitter la Vendée avant la réunion des Chambres.
Son séjour prolongé en France semblait manifester d'une faiblesse qui
excitait les cris de l'opposition; on accusait le gouvernement
d'impuissance ou bien de connivence.
Je m'épuisais presque chaque soir en vains efforts pour persuader à
monsieur Thiers combien l'arrestation de la princesse lui susciterait
d'embarras. Il reconnaissait préférable qu'elle s'éloignât
d'elle-même, mais il n'admettait pas la gravité des obstacles, que je
lui prédisais.
Le pays, disait-il, n'était point fait à mon image et cette capture
exciterait beaucoup plus de satisfaction qu'elle ne soulèverait
d'intérêt pour la princesse. Monsieur Pasquier ne s'épargnait pas dans
ces discussions.
Monsieur Thiers avait une grande considération pour lui et, plus par
déférence que par conviction, il promit de se borner d'abord à traquer
madame la duchesse de Berry d'une façon si active qu'elle ne pût
douter des intentions sérieuses du nouveau cabinet et d'essayer ainsi
à la faire partir.
Je ne me fis aucun scrupule d'avertir les personnes de son parti de la
disposition où l'on était; mais, comme elles n'admettaient pas la
réalité du système d'indulgence employé jusqu'alors, elles
n'attachèrent aucune importance à mes paroles ou y virent; peut-être,
une manoeuvre pour obtenir un départ qu'on ne pouvait forcer.
Monsieur Thiers raconta historiquement un jour que monsieur de
Saint-Aignan, le préfet de Nantes, ayant donné sa démission, monsieur
Maurice Duval le remplaçait; il était déjà mandé par le télégraphe.
Monsieur Pasquier garda un profond silence dont je fus frappée,
quoique je n'eusse pas compris l'importance de la révélation; mais,
monsieur Thiers s'étant éloigné, il me dit tout bas:
«Thiers est décidé. Il veut prendre madame la duchesse de Berry; s'il
se bornait encore à forcer son départ, il aurait peut-être changé
Saint-Aignan, mais il ne le remplacerait pas par Maurice Duval.
Tenez-vous tranquille, il n'y a plus rien à faire.»
À quelques jours de là, monsieur Thiers annonça que Marie-Caroline
avait été manquée de peu d'instants dans un village. Deux de ses
meilleures retraites étaient éventées de façon à ce qu'elle n'y pût
plus avoir recours, et elle était réduite à se cacher dans la ville.
On savait le quartier, mais non pas encore la maison.
Enfin, un soir, lorsque toutes les autres visites parties, il ne
restait plus chez moi que monsieur Pasquier, l'amiral de Rigny et
monsieur Thiers, celui-ci, qui semblait attendre ce moment avec
impatience, nous dit d'un air triomphant: «Je tiens la duchesse de
Berry; avant trois jours elle sera prise.» Voici le récit qu'il nous
fit à la suite de cette communication.
Madame la duchesse de Berry prétendait, en commun avec le roi
Guillaume de Hollande et dom Miguel de Portugal, négocier un emprunt
dont tous trois seraient solidaires.
Un juif, nommé Deutz, ayant fait abjuration de sa foi sous le
patronage de madame la Dauphine, mais n'ayant pas, en quittant sa
religion, renoncé aux habitudes mercantiles de sa caste, se trouvait
l'agent très actif de ce projet d'emprunt. Il avait porté de l'une à
l'autre les paroles des trois hautes parties contractantes, avait
successivement visité Massa, la Haye et Lisbonne.
Peut-être même, je n'oserais l'affirmer, avait-il déjà rejoint la
_Régente_, depuis son séjour en France. Quoi qu'il en soit, elle
l'avait récemment expédié à dom Miguel.
Or, cet homme racontait avoir eu avec ce prince, et en présence
d'envoyés confidentiels de madame la duchesse de Berry, des
conférences si alarmantes sur leurs projets ultérieurs et montrant une
telle aberration d'esprit chez tous les deux qu'épouvanté d'un pareil
avenir il s'était résolu à rompre toutes leurs trames.
En conséquence, il s'était présenté chez monsieur de Rayneval, notre
ambassadeur à Madrid, et, à la suite de certaines révélations
incomplètes, lui avait demandé un passeport et une lettre pour le
ministre de l'intérieur, en lui confiant une liasse de papiers
importants à faire parvenir à Paris.
Monsieur de Rayneval ne pouvait refuser aucune de ces demandes; mais,
peu empressé, je crois, à se trouver mêlé dans cette trahison, il
remit les dépêches à un secrétaire qui s'égara en route et n'arriva
qu'après l'arrestation de la princesse. J'ai toujours pensé que ce
n'était pas _par hasard_.
Je reviens au récit de monsieur Thiers. La lettre de monsieur de
Rayneval était adressée à monsieur de Montalivet. Lorsque Deutz se
présenta au ministère de l'intérieur, on lui dit que monsieur de
Montalivet ne s'y trouvait plus et, lorsqu'il voulut remettre sa
missive à monsieur de Montalivet, celui-ci, n'étant plus ministre,
refusa de le recevoir pour _mission secrète_.
Deutz, ne doutant pas que les papiers remis à l'ambassade de Madrid ne
dussent être parvenus, laissa son adresse et s'étonna bientôt de
n'être pas appelé. Les jours s'écoulaient et il ne pouvait plus tarder
à aller porter les réponses à la princesse qu'il avait médité de
perdre; mais il lui fallait préalablement recouvrer les documents
nécessaires.
Une démarche, faite à ce sujet vis-à-vis d'un employé du cabinet
ministériel, donna l'éveil à monsieur Thiers. Il fit venir Deutz;
celui-ci se comporta fort habilement, protestant de sa répugnance
invincible à livrer la princesse. Il voulait, par philanthropie,
traverser ses desseins parce qu'il les croyait pernicieux; à cela se
bornerait son rôle.
Il se rendrait, si on voulait, auprès d'elle et tiendrait le langage
qu'on lui dicterait pour provoquer son départ; mais sa personne lui
serait toujours sacrée. Il rapportait les meilleures paroles de dom
Miguel, les espérances les plus favorables du roi Guillaume. Il
dissimulerait tout cela et découragerait Marie-Caroline de son
entreprise, avant de s'embarquer lui-même pour l'Amérique où il
voulait aller ensevelir ses tristes secrets.
Monsieur Thiers n'avait pas reçu les papiers de Madrid; il ne pouvait
en apprécier l'importance. La conférence avec Deutz fut ajournée au
lendemain où l'éloquence du ministre réussit à convaincre le juif
qu'il lui fallait livrer la duchesse de Berry par _amour de
l'humanité_.
Monsieur Thiers m'a protesté qu'aucun salaire n'avait été ni demandé
ni promis.
Une fois sa décision prise, Deutz lui-même avait signalé les moyens
nécessaires à la réussite de son iniquité, et le plan était si bien
ourdi que monsieur Thiers ne formait aucun doute du succès. Son monde
était en route.
Nous écoutâmes ces détails avec une grande tristesse.
«Et si vous avez le malheur de la prendre, qu'en ferez-vous? lui
dis-je.
--Si j'ai le bonheur de la prendre, on avisera, répondit-il en
souriant.
--Comptez-vous la mettre en jugement?
--Assurément non, répliqua-t-il vivement.
--Cela ne vous sera pas facile à éviter, reprit monsieur Pasquier; la
cour de Poitiers l'a déjà mise en accusation; les tribunaux
n'admettent pas les considérations politiques, et, si elle est détenue
deux jours à Nantes, elle y sera écrouée par la cour de Rennes.
--J'ai prévu ce danger. Il n'y a pas de justice en pleine mer, Molière
l'a dit, et on l'embarquera sur le champ.
--Dieu soit loué! m'écriai-je, et on la conduira à Hambourg ou à
Trieste (Depuis l'arrestation du _Carlo Alberto_, la famille royale
exilée avait quitté l'Écosse pour la Bohême).
--Cet abus de générosité n'est plus possible, on ne tarderait guère à
l'y suivre soi-même. Voici mes projets: vous savez les réclamations
faites par les ministres de Charles X et leurs amis sur l'insalubrité
du château de Ham; ces cris avaient donné la pensée de les transférer
à Blaye. Dès qu'ils en ont eu vent, comme cet éloignement leur
déplaisait fort, Ham est devenu un séjour parfaitement sain; mais on
n'a pas révoqué les ordres antécédents pour préparer des appartements
au château de Blaye; ils sont en bon état, et demain le télégraphe
donnera l'avis de les meubler.
--Monsieur Thiers, lui dis-je, avant de porter la main sur une
personne royale, songez bien à ce que vous allez faire; cela n'a
jamais réussi à aucun, et vous retrouverez cette action dans toute
votre carrière. Pensez-vous que l'Empereur n'ait pas déploré
constamment sa conduite envers le duc d'Enghien?
--Si le duc d'Enghien avait été pris fomentant la guerre civile en
Vendée, nul n'aurait osé blâmer même la sévérité de l'Empereur...;
mais--me voyant frémir--soyez tranquille, il ne tombera pas un cheveu
de sa tête. Je le redouterais autant que vous.
--Prenez-y garde, elle est femme à se défendre. Et si on la tue dans
le conflit?»
Il parut troublé une seconde puis reprit vivement:
«On ne la tuera pas.
--Et si elle se tue elle-même, plutôt que de se laisser prendre?»
Il garda le silence; nous le crûmes un peu ébranlé. Monsieur Pasquier
revint à la charge, appuyant sur toutes les chances que la témérité
connue de madame la duchesse de Berry pouvait faire redouter, au
moment de l'arrestation, et sur les embarras que sa détention
entraînerait.
«Si vous pouviez lui faire connaître à quel point elle est en votre
pouvoir, ajouta-t-il, et la décider à une évasion que vous
faciliteriez, cela me semblerait de toute façon préférable.
--Vous ne voyez pas, comme moi, la disposition des députés! Vous
comprendriez mieux l'impossibilité de suivre cette voie. Ils veulent
l'arrestation de la duchesse de Berry et non sa retraite. Cela est
nécessaire pour donner de la force au gouvernement et laver le Roi de
la complicité dont on l'accuse.
--Mon Dieu, repris-je, la complicité du Roi avec madame la duchesse de
Berry est trop absurde pour qu'on y croie.
--Rien n'est trop absurde pour ces gens-là!
--Et c'est à un pareil monde que vous allez faire de telles
concessions! Je reconnais madame la duchesse de Berry moins redoutable
à Blaye que sur les bancs d'une cour d'assises, mais elle le sera
encore beaucoup plus qu'en Vendée. Croyez-le, monsieur Thiers, elle
vous y suscitera bien plus d'ennemis et chaque jour elle y grandira.
Vous vous faites illusion de penser que tout sera fini par son
arrestation. Les larmes royales se lavent par le sang, et le sang
royal par les calamités publiques.»
Monsieur Thiers se prit à sourire: