«Je ne vous ai jamais vu si animée, répondit-il; mais permettez-moi

de vous dire que, si mes députés de province parlent avec leur

sottise, vous parlez avec votre passion et calculez avec vos préjugés.

Les larmes et même le sang royal n'ont plus le prix que vous leur

supposez. J'espère bien, sans aucune violence, prendre la duchesse de

Berry sous trois jours; et elle n'en aura pas été quinze à Blaye que

personne n'y songera plus. Voyez ces prisonniers de Ham, dont nous

parlions tout à l'heure, quelqu'un y pense-t-il?

--Oh! que cela est différent! vous pouvez, je l'accorde, me faire

arrêter demain matin le plus arbitrairement du monde; et, si l'esprit

public n'est pas monté de façon à en faire une révolution dans les

vingt-quatre heures, j'admets que la semaine prochaine tout le monde

aura parfaitement oublié que madame de Boigne gémit dans une prison;

mais il n'en est pas ainsi de madame la duchesse de Berry. Les

personnes de sa sorte agissent même sur l'imagination du vulgaire, et,

plus vous l'opprimerez, plus elle grandira. Sa puissance s'accroîtra

dans les murs de Blaye et ils s'écrouleront pour la laisser sortir,

car ce ne sera pas vous qui pourrez lui en ouvrir les portes.»

Monsieur Thiers continuait à sourire avec un peu d'ironie.

«Hé bien, voyons, vous-même, monsieur Thiers, seriez-vous aussi

préoccupé, aussi anxieux, aussi joyeux que vous l'êtes s'il s'agissait

seulement d'arrêter le maréchal de Bourmont, agent de guerre civile

bien autrement formidable et actif que ne petit l'être une jeune

femme? Assurément non; convenez donc que ce prestige du sang royal

agit aussi sur vous, qui vous croyez si dégagé de mes préjugés

surannés.»

Monsieur Thiers se jeta alors dans une de ces théories piquantes où

son esprit s'éploie à l'aise et où les auditeurs le suivent avec

intérêt, battant la campagne dans tous les sens sans beaucoup se

soucier de la route qu'il tient. Cependant, après une digression

historique sur le plus ou moins de dévouement des peuples au sang de

leurs rois suivant le degré de civilisation où ils sont parvenus, il

revint au but en racontant combien la conduite personnelle de madame

la duchesse de Berry l'avait amoindrie aux yeux de ses plus zélés

partisans dans les provinces de l'Ouest.

«Ils en gémissent, ajouta-t-il, en racontant des histoires étranges,

et on prétend même que la personne royale, pour me servir des

expressions de madame de Boigne, est grosse à pleine ceinture et que

c'est une des raisons qui la forcent à se tenir cachée.»

Je haussai les épaules.

«Hé bien, repris-je, c'est un motif de plus à ne la point vouloir

prendre et à faciliter son évasion. Hé, bon Dieu, qu'auriez-vous à

craindre d'elle en un pareil état et qu'en pourriez-vous faire? La

honte d'un tel fait serait partagée par ceux qui le publieraient!»

Monsieur de Rigny qui, jusque-là, avait gardé le silence, m'appuya en

ce moment. Monsieur Pasquier apporta de nouveaux arguments à l'appui

de l'opinion qu'il avait déjà soutenue.

Monsieur Thiers était visiblement ébranlé, mais revenait à dire cette

arrestation nécessaire à la consolidation du pouvoir royal. Il en

était trop persuadé pour se refuser à accepter la responsabilité de

tous les inconvénients dont nous le menacions. La pendule, en sonnant

deux heures après minuit, fit lever ces trois messieurs à la fois et

ils me laissèrent seule.

À peine achevais-je de déjeuner le lendemain, monsieur Pasquier arriva

chez moi:

«Je n'ai pas fermé l'oeil de la nuit, me dit-il en entrant.

--Je vous en offre autant, répliquai-je...»

Nous échangeâmes de tristes prévisions, des craintes, des regrets, en

commentant les discours de la veille. Monsieur Pasquier était très

soucieux.

«Peut-être, dis-je enfin, Thiers ne réussira-t-il pas à la prendre.

--Oh! il réussira, cette fois-ci ou une autre; il est imprudent mais

il est très habile. La difficulté d'ailleurs ne consiste pas à la

prendre, mais à la garder avec sécurité pour elle et pour les autres,

sans enflammer les passions dans tous les partis, attiser la guerre

civile que l'on croit éteindre et forcer peut-être à commettre des

actions devant lesquelles on reculerait certainement si on les

prévoyait.

«D'un autre côté, je ne puis nier que Thiers, dans son intérêt

personnel du moment, n'ait à gagner à se présenter aux Chambres avec

cette arrestation accomplie et à pouvoir dire: «Ce que les autres

n'ont pu faire en six mois, moi, j'y ai réussi en trois semaines.»

Cela n'est pas vrai, mais cela en a l'air; c'est tout ce qu'il faut

aux assemblées, d'autant que personne ne peut le démentir. Cependant

notre conversation d'hier soir l'a un peu ébranlé. Malgré toute son

audace, Thiers a trop d'esprit pour n'être point accessible à la

raison; peut-être se contenterait-il encore du départ... mais, elle,

ne veut pas partir!»

Nous continuâmes à deviser ainsi, et, plus nous considérions la

question sous toutes ses faces, plus nous y découvrions des motifs de

souci.

S'il y avait conflit, si le sang de la princesse y coulait, quel

baptême pour le trône occupé par le fils d'un juge de Louis XVI! Si

les haines vindicatives des révolutionnaires traînaient la fille des

rois devant les tribunaux ordinaires, quel abaissement pour la

puissance qui le souffrirait! Quant au jugement devant la Chambre des

pairs, il était impossible; les pairs se récuseraient ou

acquitteraient tout d'une voix.

Le gouvernement, et monsieur Thiers en était convenu la veille encore,

n'avait pas cette ressource; ce serait amener une nouvelle

perturbation dans l'État.

Nous en revenions constamment à nous lamenter que madame la duchesse

de Berry s'obstinât dans un séjour si dangereux pour elle et si

parfaitement inutile à sa cause, puisque sa présence n'avait pu en six

mois soulever la Vendée.

«Si elle savait sa position, dis-je enfin, elle partirait sans doute;

mais, hélas! il est trop tard, si elle doit être arrêtée demain.

--Ces choses-là, reprit monsieur Pasquier, ne se font pas si

facilement qu'on croit. Elle est sûrement entourée de beaucoup de

précautions, et le juif pourrait bien ne pas réussir; mais elle est

traquée de façon à ne pouvoir échapper, dès qu'on a décidé de la

saisir, et le parti en est évidemment résolu.»

Que faire pour conjurer le danger? La Reine ne pouvait être d'aucun

secours; nous n'y songeâmes même pas. Il nous était trop évident que

son crédit était épuisé et ses efforts infructueux, puisque les choses

en étaient arrivées là.

J'ai su depuis que le nouveau cabinet avait exigé de monsieur le duc

d'Orléans, comme condition à le laisser aller au siège d'Anvers, qu'il

obtiendrait de la Reine sa mère de ne se plus mêler des affaires de

madame la duchesse de Berry, établissant que c'était une question

d'État où les relations de famille ne devaient pas exercer

d'influence, que la sécurité du pays en dépendait et que d'ailleurs,

tant que Marie-Caroline serait en Vendée, lui ne se pourrait éloigner

de Paris. La passion du jeune prince pour les armes avait stimulé son

zèle et arraché la promesse à sa mère qui, au reste, se soumettait

toujours aux volontés manifestées par le Roi.

Je retourne à ma conversation avec monsieur Pasquier.

«Je voudrais, dit-il, avoir moyen de faire avertir la duchesse de

Berry.

--Hé, mon Dieu! ils n'y verraient qu'une ruse pour les tromper.

--C'est vrai.»

Après un assez long silence, il se leva brusquement.

«C'est égal, il ne faut pas se croiser les bras en pareille

occurrence. Je vais aller trouver Mounier; il est en rapport avec tout

ce monde-là; je lui dirai sérieusement de faire partir la princesse;

il me comprendra, lui, il croira, et peut-être fera-t-il croire les

autres.

--Pensez-vous, repris-je, que par madame Récamier je puisse être de

quelque utilité?

--Essayez toujours, cela est sans inconvénient. Il n'y a pas de mal

que le tocsin sonne à leurs oreilles de plusieurs côtés.»

Monsieur Pasquier partit. Je demandai mes chevaux et je me rendis à

l'Abbaye-aux-Bois. J'y appris, alors, le profond mécontentement de

monsieur de Chateaubriand contre madame la duchesse de Berry et son

entourage.

Il avait rompu toute communication avant son départ pour la Suisse, et

madame Récamier ne conservait aucune des relations qui l'instruisaient

si exactement dans les premiers temps du séjour en France.

Déjouée dans mon espoir, mais excitée par les noires inquiétudes dont

j'étais poursuivie et que celles de monsieur Pasquier n'étaient point

propres à calmer, j'allai trouver madame de Chastellux.

Exaltée, au delà des plus exaltés de son parti, elle apportait

pourtant de l'esprit à travers sa passion, parce qu'elle en avait

infiniment.

«Ma chère, lui dis-je en l'abordant, vous avez accueilli d'un sourire

ironique l'avertissement que je vous ai donné, il y a une quinzaine de

jours, qu'on était dans la disposition sérieuse d'arrêter madame la

duchesse de Berry; hé bien, je viens vous dire aujourd'hui que toutes

ses retraites sont dénoncées, qu'elle est vendue de plusieurs côtés et

sera livrée incessamment. Peut-être est-il encore possible d'éviter ce

malheur en la décidant à partir, j'ignore si vous en avez le moyen;

mais il n'y a pas un instant à perdre.»

Madame de Chastellux me regardait fixement, elle me tendit la main:

«Vous êtes trop troublée pour n'être pas sincère. Confidence pour

confidence. Je suis en rapports directs avec madame la duchesse de

Berry. Elle sera avertie le plus promptement possible et, de plus, je

ne négligerai rien pour la décider à partir. Elle s'y refuse encore,

mais tout le monde autour d'elle en admet la nécessité.

--Dieu veuille que vous réussissiez, répliquai-je en me levant pour

m'en aller; car je ne voulais pas être entraînée à dire plus que je

n'avais projeté.

--Encore un mot, ajouta-t-elle en me retenant par le bras, si madame

la duchesse de Berry consent à partir, le pourra-t-elle? la

laissera-t-on s'échapper?

--Hélas! repris-je, il y a encore huit jours je vous aurais répondu

_oui_ bien affirmativement, aujourd'hui, j'ose seulement dire _je

l'espère_, et presque _je le crois_, mais, soyez-en persuadée, c'est

la seule chance possible d'éviter ce que nous déplorerions également

toutes les deux.»

Elle me remercia de nouveau, m'embrassa cordialement et je me retirai.

Elle avait bien vu que je n'en voulais pas dire davantage, et avait

trop de tact pour m'adresser aucune question.

Monsieur Pasquier, de son côté, avait trouvé monsieur Mounier et lui

avait d'autant plus facilement fait comprendre le danger,

non-seulement pour la princesse, mais encore pour le pays et pour la

famille régnante (danger tout moral que Thiers et apparemment ses

collègues ne reconnaissaient pas) que monsieur Mounier, plein de

sagesse, exempt d'esprit de parti, quoique dans les rangs

légitimistes, était en même temps fort éclairé.

«Maintenant, me dit monsieur Pasquier, il n'y a plus rien à faire; il

nous faut attendre les événements.»

Nous sûmes bientôt par monsieur Thiers la première tentative de Deutz

manquée.

Madame la duchesse de Berry lui avait donné audience dans un lieu où

elle s'était transportée pour le recevoir; elle avait dû le quitter

immédiatement après lui, et il n'avait pu rejoindre l'homme de la

police assez promptement pour la faire saisir. Ils se renvoyaient

mutuellement le tort de cet échec; peut-être tous deux hésitaient-ils.

Plusieurs papiers indispensables leur ayant manqué dans le cours de

cette première conférence, madame la duchesse de Berry, qui avait

pleine confiance en Deutz, avait promis de le revoir le surlendemain.

On le conduirait là où elle les gardait, et où elle résidait pour le

moment. Deutz disait lui avoir conseillé de partir et l'y avoir

trouvée récalcitrante.

Elle voulait rester dans la Vendée pour profiter de la querelle avec

la Hollande d'où elle espérait une conflagration générale et une

croisade européenne contre la France révolutionnaire.

Deutz prétendait encore que, s'il l'amenait à consentir à la retraite,

il l'y assisterait de tout son pouvoir et ne la trahirait pas. Au

reste, soit crainte d'un danger personnel pour lui, soit répugnance à

voir l'exécution de la mauvaise action qu'il méditait de commettre, il

persistait à exiger que les personnes destinées à arrêter la princesse

ne se présentassent point tant qu'il serait auprès d'elle.

Ce retard de deux jours nous inspira une espérance d'autant mieux

fondée que monsieur Thiers acheva ce récit en disant que, si, dans

l'intervalle, elle se décidait à partir, elle n'en serait pas

empêchée. Monsieur Pasquier et moi nous échangeâmes un regard de

satisfaction.

J'étais fort persuadée que le départ de madame la duchesse de Berry

valait mieux pour la tranquillité du pays que son arrestation. Il

était également favorable au cabinet pour se présenter devant les

Chambres et moins embarrassant pour l'avenir.

Je savais, de plus, toute la consolation que ce résultat apporterait à

la Reine, et la pensée d'y avoir peut-être contribué m'était fort

douce.

Ce rêve ne dura guère. Dans la matinée du 8 novembre, je reçus un

billet de monsieur Pasquier; il me disait:

«L'oeuvre est accomplie... Elle est prise... du moins sans coup

férir... Voilà un des dangers passé... Plaise au ciel qu'on échappe

aux autres.»

Une pareille nouvelle se répandit promptement dans Paris. J'étais trop

préoccupée de mes propres impressions pour me rappeler si elle y fit

grande sensation; je ne le crois pas.

Le soir même, quelques députés, messieurs de Rémusat, Piscatory, et

aussi monsieur Duchâtel, qui n'avait pas encore fait son éducation

gouvernementale, vinrent chanter leur triomphe autour de moi. Ils

trouvèrent peu de sympathie et qualifièrent ma tristesse et mes

inquiétudes de _vieux préjugés_ dont, au reste, je ne cherche pas à me

défendre.

Dans cette circonstance, comme en beaucoup d'autres, je me trouvai ne

complaire à aucun. Les légitimistes me blâmaient de la joie qu'ils me

supposaient et les libéraux de la tristesse qu'ils me voyaient.

Le _Moniteur_ du lendemain confirma la nouvelle. J'allai chez la

Reine, pensant bien qu'elle trouverait quelque douceur à s'épancher

avec la certitude de n'être point compromise. Elle remerciait Dieu que

nul accident ne fût arrivé dans l'arrestation:

«Avec la tête de Caroline, vous savez, ma chère, il y avait tant à

craindre!»... Et puis elle répétait mille fois: «Elle l'a voulu, elle

l'a voulu; ce n'est pas la faute, du Roi; elle l'a voulu.»

Je lui demandai si le bâtiment où on l'allait embarquer ne pourrait

pas la conduire à Trieste plutôt qu'à Blaye, en exigeant sa promesse

de rejoindre le roi Charles X en Bohême.

«Ah, ma bonne amie, vous pouvez penser si nous le désirons!... Mais

ils ne veulent pas... ils disent que c'est impossible... On m'a fait

promettre de ne me point ingérer dans cette affaire... tout le monde

est contre moi!... le Roi a dû, à la fin, consentir à l'arrestation et

à la détention... Vous savez s'il s'y est longtemps refusé... Ah, si

elle avait voulu profiter de ces six mois de patience où il était le

maître pour s'en aller!... Je comprends bien l'impossibilité de la

laisser en France, avec l'apparence d'y rester malgré le

gouvernement... mais quelle rude extrémité!...»

Et la pauvre Reine se reprenait à pleurer. Elle me confirma la volonté

positive du Roi de s'opposer à toute espèce de jugement et de se

borner à une détention politique que la même raison politique pouvait

modifier, prolonger ou abréger arbitrairement. Cela présentait déjà

une série de difficultés presque inextricables dans un pays de

discussion et de passion comme le nôtre où l'opposition se fait arme

de tout.

J'étais destinée à voir le soir même une singulière péripétie. Les

dépêches de Nantes avaient apporté les détails de l'arrestation.

Monsieur Thiers, impressionnable et mobile au suprême degré, ému des

souffrances de la princesse, touché de son courage, frappé du ton de

grandeur dont elle avait commandé autour d'elle, se trouva plein

d'enthousiasme pour sa triste prisonnière.

Oubliant ses diatribes des jours précédents contre la femme

désordonnée, contre la folle coupable qui, profitant de la calamité

d'un fléau, avait voulu joindre les ravages du fer et du feu de la

guerre civile à ceux du choléra pour désoler la France, il ne voyait

plus dans Marie-Caroline que la fille des rois soumise à de nobles et

poétiques malheurs supportés avec constance, avec magnanimité:

«Convenons-en, messieurs, madame de Boigne a raison: _les personnes

royales_, comme elle dit, _sont d'une sorte à part_.»

Et je vis qu'une locution, toute simple dans le monde où j'ai vécu,

avait blessé l'épiderme si sensible du parvenu.

Lorsque Deutz avait été introduit chez madame la duchesse de Berry,

elle l'avait accueilli d'une bonté familière qui avait dû sembler bien

cruelle à ce misérable. Après avoir parlé de sa mission, lu et signé

des papiers relatifs aux affaires pour lesquelles il s'entremettait,

elle lui raconta avoir reçu avis qu'elle était trahie, vendue par une

personne en qui elle avait entière confiance.

«Par vous, peut-être, mon cher Deutz,... je plaisante... ne vous

défendez pas... mais, en me rappelant vos efforts pour m'engager à

partir avant-hier, malgré les bonnes nouvelles dont vous êtes porteur,

j'ai pensé que vous aussi pouviez avoir des motifs pour partager ces

craintes... savez-vous quelque chose?»

Deutz avait tressailli jusqu'au fond de son lâche coeur. Il balbutia

quelques paroles, abrégea la conférence, se précipita dans la rue, dit

à l'agent de police: «Je la quitte; elle est dans la maison; vous la

trouverez à table», raconta brièvement au préfet la conférence dont il

sortait, désigna le lieu où l'on trouverait les papiers, courut à son

auberge, se jeta dans une voiture toute attelée et revint à Paris,

sans attendre pour savoir le résultat de sa trahison.

Il fallut se mettre à sa recherche pour lui en donner le salaire

pécuniaire. Il ne l'avait ni stipulé ni réclamé, mais il l'accepta.

Tout cela paraît étrange et n'en est pas moins exact.

«Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.»

La confiance en Deutz n'était pas assez bien établie pour que le

préfet eût négligé les précautions. L'ordre avait été donné de le

suivre et de cerner d'un peu loin la maison où il entrerait, de façon

à ce que nul ne s'en pût évader. Tout était donc prêt. À peine trois

minutes s'écoulèrent entre sa sortie et l'entrée de la force armée.

L'aspect de l'appartement, lorsqu'on y pénétra, confirma la véracité

du rapport de Deutz; on y trouva les traces du séjour actuel de

madame la duchesse de Berry. Le couvert était mis pour cinq personnes,

mais mademoiselle du Guigny, la maîtresse de la maison, se présentait

seule et niait avoir des hôtes; la table, selon elle, était préparée

pour des convives que l'aspect des troupes aurait probablement

empêchés d'arriver. Il était impossible d'obtenir le moindre aveu.

La lettre qui avertissait la princesse de son danger était ouverte sur

la cheminée au feu de laquelle on avait fait paraître l'encre

sympathique. Elle avait été prévenue à temps, mais on n'échappe pas à

son sort!

Vainement chercha-t-on à intimider et à séduire les habitants de la

maison; maîtres et valets, tout résista. Une recherche de plusieurs

heures n'amena aucun résultat. On avait fouillé partout sans même

trouver les papiers signalés par Deutz, quoique plusieurs cachettes

eussent été découvertes, et on était réduit à croire qu'une

communication, soit par l'intérieur des murs, soit par les caves, soit

par les toits, permettait de quitter la maison.

Mais tout le quartier, circonscrit par quatre rues, était strictement

gardé; personne n'en pouvait sortir sans être soigneusement examiné.

Il faudrait bien que la princesse, dont la présence était constatée en

ce lieu, finît par être prise.

Telle était la première dépêche, écrite par monsieur Maurice. Duval en

quittant le domicile de mademoiselle du Guigny, où il avait passé une

grande partie de la nuit. Au moment de la cacheter, il ajoutait: «On

vient me chercher. J'ai la satisfaction de vous annoncer que la

duchesse est arrêtée; j'expédie mon courrier et je me rends auprès

d'elle.»

Le second rapport, parvenu le soir même où monsieur Thiers nous en

parlait, contenait les détails suivants:

En s'éloignant, pour prendre un peu de repos, les chefs avaient

distribué des gardiens dans toute la maison. Deux gendarmes, postés

dans une petite pièce dont la lucarne ouvrait sur le toit et souffrant

d'un froid très vif, s'avisèrent d'une cheminée placée dans

l'encoignure.

La chambre était remplie der vieux journaux et surtout d'une énorme

liasse de numéros de _la Mode_, mauvaise publication protégée et payée

par madame la duchesse de Berry. Ils pensèrent à les utiliser en s'en

chauffant, les empilèrent dans la cheminée et y mirent le feu.

Peu de minutes après, tandis qu'accroupis devant le foyer ils

dégelaient leurs doigts, ils crurent entendre un bruit insolite

derrière la plaque. Bientôt, on y frappa à coups redoublés. Ils

appelèrent leurs officiers; on se hâta de retirer les papiers

enflammés, et la plaque, cédant aux efforts mutuels des assiégeants et

des assiégés, tourna sur ses gonds.

«Cessez vos recherches, je suis la duchesse de Berry,» dit une femme

en sortant sans assistance de la cheminée, et en s'asseyant très

calmement sur une chaise, tandis qu'on s'empressait à aider une

seconde femme et deux hommes à se retirer, presque étouffés, de leur

retraite brûlante.

C'étaient une demoiselle de Kersabiec (vendéenne passionnée qui,

depuis quatre mois, s'était mise à la suite de la princesse), le comte

de Mesnard et monsieur Guibourg, l'avocat, qui prenait le titre de

_chancelier de la Régente_.

Un agent de police, accourant en toute hâte, voulut verbaliser au

sujet de madame la duchesse de Berry. Elle ne lui répondit qu'en

disant: «Faites venir le général qui commande; je ne parlerai qu'à

lui.»

Elle demanda un verre d'eau et remercia poliment le gendarme qui le

lui apporta. Pas une plainte, pas un mot des souffrances où elle

venait d'être exposée ne lui échappa. Ses compagnons de détresse, en

revanche, ne les laissaient pas ignorer. Les cheveux de la princesse

roussis, sa figure, ses mains toutes noires de fumée, un pan de sa

robe brûlé, témoignaient seuls qu'elle avait partagé cette torture,

car elle paraissait dans son assiette ordinaire.

Le général arrivé, elle lui dit: «Approchez, général, je me rends à

vous, et je me mets sous la sauvegarde de la loyauté militaire. Je

vous recommande ces messieurs et mademoiselle; s'il y a quelqu'un de

coupable, c'est moi seule, ils n'ont fait que m'obéir. J'entends n'en

être point séparée. Puis-je rester dans cette maison?»

Le général (Dermoncourt, je crois), plus troublé qu'elle, répondit que

des appartements étaient préparés au château: «Hé bien donc, partons

et faites avertir qu'on nous y donne un bouillon; nous n'avons rien

mangé depuis vingt-quatre heures.»

Elle s'approcha du comte de Mesnard qui semblait anéanti, l'encouragea

à la suivre, en paroles calmes et douces, et commanda l'assistance des

gendarmes pour le soutenir. Les deux autres prisonniers avaient repris

des forces et pouvaient marcher seuls.

La princesse prit d'elle-même le bras du général, comme si elle lui

accordait une faveur et qu'il se fût agi d'une simple promenade. Elle

ne fit aucune vaine tentative pour parler aux gens de la maison, pour

donner des instructions, pour réclamer des effets ou des papiers, rien

enfin qui la pût exposer à subir un refus. Arrivée au seuil de la

porte et voyant du monde amassé dans la rue, elle s'arrêta un instant

et reculant d'un pas.

«Général, je ne dois pas être insultée... cela vous regarde.

--Soyez tranquille, Madame.

--Je me fie à vous.»

La route était bordée d'une haie de soldats. Elle la franchit d'un

pied et d'un coeur fermes, causant avec son escorte militaire, d'une

grande liberté d'esprit, mais refusant toute réponse au préfet qui

était survenu au moment de son départ.

Parvenue au château, elle donna des ordres sur les soins à rendre à

ses compagnons d'infortune, principalement à monsieur de Mesnard qui

paraissait fort mal, avec une sorte d'autorité, puis elle demanda à se

reposer. Conduite dans sa chambre avec mademoiselle de Kersabiec, elle

en ressortit un instant après, sous le prétexte de recommander que le

médecin, appelé auprès du comte de Mesnard, vînt lui faire son

rapport.

Récits d'une tante (Vol. 4 de 4) Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond · 第 11 / 21 段