À cette sortie, personne ne souffla. Pas un de ceux qui venaient de

vanter la sagesse des principes ne voulut les soutenir.

Monsieur de Chateaubriand attisa le feu de la cheminée; madame

Récamier évita de lever les yeux; monsieur Ampère, monsieur

Ballanche, deux autres personnes assez neutres et moi, qui nous

trouvions témoins de tout cet embarras, échangeâmes un sourire. Il y

eut un instant de silence, puis on parla d'autre chose.

Monsieur Genoude assurément ne doutait en aucune façon de

l'authenticité de la pièce publiée. Pourquoi donc ce langage? Se

méfiait-il de l'auditoire et mentait-il sciemment, ou bien croyait-il

la position du parti carliste assez bonne pour se pouvoir passer de la

misère et de la guerre étrangère comme auxiliaires? Il est aussi

rempli d'illusions que de mensonges, et l'on peut supposer l'un et

l'autre.

En tout cas, il ne refusait pas l'assistance de la peste, car il

faisait partie du comité qui sollicitait madame la duchesse de Berry

de hâter son arrivée pour en profiter.

Les projets de cette princesse n'étaient un secret pour personne, non

plus que le scandale de sa vie en Italie.

Il était si patent qu'il autorisait le vicomte de La Rochefoucauld à

me dire, quelques mois plus tard, combien il regrettait de s'être

refusé à se rendre auprès d'elle à Massa comme on l'en sollicitait: il

aurait certainement empêché sa malencontreuse tentative.

«Pensez-vous avoir pu réussir à l'arrêter?

--Sans aucun doute, je n'aurais consenti à être son amant qu'à cette

condition.»

Je sais les ridicules de monsieur de La Rochefoucauld, et ce dialogue

en est une nouvelle preuve; mais, pour oser parler ainsi d'une

princesse, de la mère de celui qu'on salue du nom de _son Roi_, il

faut qu'elle y ait terriblement donné lieu.

J'ignore si monsieur de Chateaubriand était dans la confidence de

l'entreprise de madame la duchesse de Berry, mais, se soumettant en

apparence aux frayeurs inspirées à madame de Chateaubriand par le

choléra, il l'accompagna à Genève.

On le disait nommé gouverneur de monsieur le duc de Bordeaux et se

rendant à Édimbourg. Je lui demandai si ce bruit avait quelque vérité:

«Moi! s'écria-t-il avec un accent de dédain inimitable, moi! et

qu'irais-je faire, bon Dieu, entre cette mangeuse de reliques

d'Édimbourg et cette danseuse de corde d'Italie?»

Je me sentis assez froissée de cette façon de parler pour en prendre

congé de monsieur de Chateaubriand plus froidement. Je dirai dans

quelles circonstances je l'ai revu et pourquoi je rappelle ce propos.

Le gouvernement redoutait fort l'embarras que lui causerait la

présence de madame la duchesse de Berry en France, par la difficulté

surtout de la traiter d'une manière exceptionnelle, avec les idées

d'égalité révolutionnaire qui dominaient encore à cette époque.

Aussi surveillait-on les côtes de Provence avec grand soin. Le nom de

la princesse avait été prononcé pendant l'échauffourée de Marseille;

mais on ne croyait pas à sa présence, lorsque le télégraphe l'annonça

captive à bord du _Carlo Alberto_, arrêté dans la rade de la Ciotat.

La joie fut grande de ce que, n'ayant pas touché le territoire

français, elle ne se trouvait soumise à aucune loi, et la résolution

prise sur-le-champ de la renvoyer directement à Édimbourg à bord d'une

frégate. L'ordre fut immédiatement transmis de conduire le _Carlo

Alberto_ dans les eaux de la Corse, tandis qu'on préparait la frégate.

La Reine eut grande part à cette décision, et je l'en vis bien

satisfaite.

Aussitôt l'arrivée de l'estafette, l'amiral de Rigny, alors ministre

de la marine, apporta chez moi la dépêche qui rendait compte de la

capture, accompagnée de quelques pièces à l'appui, et nous en fit

lecture.

Après les avoir écoutées, je le priai de me les donner à lire une

seconde fois, et, en les lui rendant, je lui dis:

«Ce n'est pas la duchesse de Berry.

--Comment! s'écria-t-il, et d'où vous vient cette idée?»

Je ne voulus pas m'expliquer, mais je persistai dans mon assertion de

façon à faire suffisamment d'impression sur monsieur de Rigny pour

élever quelques doutes dans son esprit et le décider, à constater

l'identité de la princesse avant de l'embarquer sur la frégate.

Monsieur d'Houdetot, alors en Corse, eut l'ordre de se rendre auprès

d'elle et dévoila l'erreur.

Mon petit cercle fit, dans le temps, grand honneur à ma perspicacité

de l'avoir devinée. Voici tout simplement mes motifs. D'abord, malgré

le peu d'égards de madame la duchesse de Berry pour les convenances,

il me paraissait impossible qu'elle fût à bord, dans son propre

caractère, absolument seule de femme. Je l'aurais plus volontiers

soupçonnée cachée sous les vêtements d'un mousse.

Ensuite, et surtout, le capitaine du bateau à vapeur qui avait saisi

le _Carlo Alberto_ rendait, dans son procès-verbal, un compte rude et

sincère de la visite du bâtiment, donnait le signalement de la

princesse et parlait même de la couleur de ses yeux; or, dans sa

grossière naïveté, il n'aurait pas manqué de les dire de travers.

Je trouvais, de plus, que l'attitude, les propos, la conduite de la

prisonnière manquaient d'une certaine décision, assez royale, que je

savais à madame la duchesse de Berry et mon instinct se refusait à l'y

reconnaître.

Cependant, tous les indices annonçaient sa présence récente à bord du

_Carlo Alberto_, et on sut bientôt qu'il l'avait débarquée près de

Marseille dans la nuit qui avait précédé l'insurrection tentée dans

cette ville, au point du jour le 30 avril, et instantanément réprimée.

Madame la duchesse de Berry, ayant réussi à écarter le duc de Blacas,

chargé par le roi Charles X de la surveiller et d'arrêter

l'intempestivité de ses projets, s'était embarquée près de Massa,

accompagnée de quelques fidèles et d'une femme de chambre

(mademoiselle Le Beschu) qui se fit passer pour la princesse à la

Ciotat.

Plusieurs fois, le _Carlo Alberto_ se mit en communication avec la

côte, déposant et recueillant des émissaires. Tout étant préparé,

madame la duchesse de Berry prit terre sur la plage près de Marseille.

Les premiers rayons du soleil devaient éclairer le drapeau blanc,

arboré par ses partisans sur un clocher de la ville; c'était le signal

pour y entrer. Il frappa un moment ses regards; elle se mit en marche

pleine d'allégresse. Mais son espérance ne dura guère; le drapeau

cessa de flotter et elle reçut avis que la tentative avait échoué.

Elle passa la journée cachée dans les rochers et fut forcée d'y

bivouaquer la nuit suivante. On voulait l'engager à se rembarquer.

Elle s'y montrait fort récalcitrante et, d'ailleurs, il n'était point

facile de regagner le _Carlo Alberto_.

Un habitant de Marseille, monsieur de Villeneuve, dans les opinions

légitimistes, mais étranger, je crois, à la conspiration, fut prévenu,

par un billet, des prédicaments où se trouvait madame la duchesse de

Berry.

À la brune, il sortit de la ville en calèche, recueillit la noble

fugitive, obtint des chevaux de poste au premier relais où il en

prenait souvent pour se rendre dans sa terre, et l'éloigna ainsi de la

localité la plus dangereuse pour elle.

On a fait beaucoup de récits, plus ou moins romanesques, sur les

aventures de la princesse pendant sa traversée du royaume. Je ne suis

pas en mesure d'en constater l'authenticité. Ce qu'il y a de sûr c'est

que partout elle a trouvé secours, assistance, secret. Cela est

d'autant plus naturel qu'elle s'adressait à ses partisans. Mais, dans

aucun parti, personne n'aurait voulu la livrer, ni désiré la prendre.

Il a fallu que sa pertinacité à rester en France en fit une nécessité,

car c'était une capture aussi pénible à faire qu'embarrassante à

garder.

Je pense bien, par exemple, que les légitimistes seuls pouvaient

mettre un grand zèle à la diriger sur la Vendée. D'autres n'auraient

pas eu le même goût à établir la guerre civile.

Quoi qu'il en soit, elle était avant le 20 mai à Nantes. Monsieur de

Bourmont ne tarda pas à l'y rejoindre. Il trouva tout disposé pour

l'entrée en campagne. C'est-à-dire que madame la duchesse de Berry,

assistée de madame de La Rochejaquelein, de mademoiselle Fauveau, de

deux jeunes hommes choisis par ces dames pour aides de camp, et

qu'elles avaient fait serment (serment fidèlement accompli au milieu

de la pieuse Vendée) de ne jamais quitter ni jour ni nuit, de quelques

têtes également folles et de subalternes intrigants, que ce sanhédrin

donc avait répandu des proclamations fulminantes, envoyé des

circulaires incendiaires et commandé une prise d'armes pour le 24.

Là, s'arrêtaient les préparatifs; il n'y avait ni hommes, ni fusils,

ni munitions, ni argent, et encore moins de zèle. Les anciens chefs

vendéens étaient au désespoir et n'admettaient aucune chance d'obtenir

un soulèvement sérieux dans le pays; ils annonçaient un échec

inévitable et prédisaient de grands malheurs.

Monsieur de Bourmont, informé d'un état de choses qu'on dissimulait à

la princesse, la supplia de sortir de Nantes et de lui laisser temps

d'organiser le mouvement. Elle y consentit à grand'peine et, malgré

les avis de son entourage immédiat, elle se retira dans les environs.

Les traditions vendéennes furent évoquées pour établir sa sûreté

personnelle. D'ailleurs, à cette époque, je le répète, on la croyait

fugitive, cherchant à s'échapper et on n'avait aucun désir de

l'arrêter.

J'en ai eu plusieurs preuves et une, entre autres, où j'ai été témoin

et même un peu acteur. Je ne sais si, pour mieux assurer la marche de

la princesse, son parti avait dirigé du côté de Nice des individus

destinés à donner le change sur la véritable route suivie par elle;

mais, lorsque son absence du _Carlo Alberto_ fut constatée, et cela

demanda quelques jours malgré le service du télégraphe, le bruit se

répandit qu'elle avait repassé le Var.

Le gouvernement y crut, aussi bien que la plèbe du parti légitimiste.

Je me souviens que la comtesse d'Hautefort, très zélée, mais peu

initiée dans les secrets, me raconta alors je ne sais quelle belle

parole à la Henri IV prononcée par Madame en passant le Var à gué. Ce

même jour, elle se plaignait naïvement à moi de l'horrible perfidie

avec laquelle le gouvernement, non content d'avoir fait échouer la

tentative de la rue des Prouvaires en achetant le secret de la

conspiration, avait encore eu l'infamie d'employer des émissaires à

faire hâter d'un mois l'arrivée de madame la duchesse de Berry, de

sorte que les préparatifs nécessaires au succès n'étaient pas

complètement achevés.

La colère de madame d'Hautefort nous faisait trop d'honneur.

L'expédition sur Marseille avait été un peu avancée, mais ce n'était

pas par l'habileté du gouvernement français, c'était parce que le

parti lui-même avait conçu l'espoir de se donner pour auxiliaires

l'effroi, la désolation où le choléra plongeait la capitale, et la

désorganisation du cabinet par la mort de monsieur Casimir Perier et

la maladie de monsieur d'Argout.

Tout le monde était bien persuadé que madame la duchesse de Berry

avait repassé la frontière. On se disposait à prendre contre elle les

mesures les plus sévères, à fulminer une espèce d'ordre de courre sus,

destiné à calmer les vociférations du parti républicain qui recevait

alors le surnom des _Bousingots_, d'une espèce de chapeau que beaucoup

avaient adopté.

Je savais le conseil assemblé pour rédiger l'ordonnance et monsieur le

duc d'Orléans partant le soir pour le Midi, lorsque j'appris d'une

façon certaine que madame la duchesse de Berry n'avait pas quitté le

sol français. Une lettre de sa main, adressée au comité dont monsieur

de Chateaubriand faisait partie, et de date fort récente, l'affirmait.

On l'avait montrée à madame Récamier pour qu'elle en informât monsieur

de Chateaubriand, alors en Suisse.

Peu d'heures avant, nous avions, elle et moi, causé de la situation en

partant de ce point que la princesse était à l'abri du danger. La

réception de cette lettre changeait la question; elle vint me le

révéler. Je courus chez la Reine dont je savais l'anxiété pour sa

nièce.

Elle était à Saint-Cloud, le Roi au conseil à Paris. Un homme à cheval

fut aussitôt expédié porteur d'un billet où la Reine, avec mon

autorisation, me nommait comme étant venue lui apprendre la certitude

positivement acquise que madame la duchesse de Berry était encore en

France. Elle ne m'en demanda pas davantage; je ne lui dis rien de

plus.

Je sus, le soir, que ce message avait empêché la signature de

l'ordonnance toute rédigée et suspendu le départ de monsieur le duc

d'Orléans. Il ne pouvait convenir de l'envoyer là où sa cousine

risquait d'être arrêtée d'un moment à l'autre, par l'effet de quelque

zèle intempestif, et nous la présumions encore dans le Midi.

Bientôt après, sa traversée audacieuse du royaume fut connue,

l'exactitude de ma communication confirmée, mais nos prévisions sur le

lieu de son séjour trompées, et monsieur le duc d'Orléans partit.

Je puis assurer que le séjour de madame la duchesse de Berry ne

donnait d'inquiétude, à cette époque, que pour elle.

J'ignore si ce fut la lettre communiquée à madame Récamier qui décida

le retour de monsieur de Chateaubriand. Mes souvenirs me le montrent

bientôt après à Paris.

On se persuada d'abord qu'en se rapprochant des côtes de l'Océan

madame la duchesse de Berry avait pour but de s'embarquer plus

facilement dans un lieu où elle serait moins soupçonnée; mais la

Vendée ne tarda pas à se mettre en mouvement.

Partout, de petites bandes d'insurgés se montraient et agitaient le

pays sans l'entraîner; partout, aussi, les chefs s'épuisaient en vains

efforts pour ressusciter un parti carliste, sans avoir eux-mêmes

l'espérance d'y réussir.

On n'aimait pas le nouveau gouvernement. Toutefois, il ne vexait

personne et, en Vendée comme ailleurs, la grande masse voulait vivre

tranquille.

Cependant d'anciens souvenirs, fortement excités par quelques prêtres

et beaucoup de gentilshommes, parvinrent à réunir une espèce de noyau

d'insurrection autour de Marie-Caroline dans les derniers jours de

mai.

Le maréchal de Bourmont avait dû renoncer à l'illusion dont il s'était

bercé, et avait trompé les autres, que l'armée lui était

passionnément attachée. Selon lui, toutes les troupes se rangeraient

sous les ordres du _vainqueur d'Alger_ dès qu'elles sauraient sa

présence.

Aucune défection n'avait lieu cependant et, partout où l'on en venait

aux mains, les militaires détruisaient les bandes insurgées. Toutefois

la conflagration s'accroissait et s'étendait; le gouvernement se

décida à mettre les provinces de l'Ouest sous le régime exceptionnel

de l'état de siège.

Cette mesure ne souleva aucune opposition. Fort peu de gens, au fond,

désiraient la guerre civile, et l'on reconnaissait généralement dans

cette décision, l'intention qu'avait le cabinet de donner à madame la

duchesse de Berry un nouvel avertissement de s'éloigner et à ses

partisans de rentrer dans la tranquillité qu'on était fort disposé à

leur laisser.

Toutefois, un parti plus jeune, et partant plus énergique, se

disposait de son côté à profiter, lui aussi, des embarras du

gouvernement. Il s'était en quelque sorte compté le jour des obsèques

de monsieur Casimir Perier, et il fit explosion lors de celles du

général Lamarque, un des députés marquant de l'opposition.

L'émeute, dans cette circonstance, se grandit jusqu'à l'insurrection,

et l'on put craindre le triomphe de l'anarchie.

Le Roi, prévenu, sur les huit heures du soir, à Saint-Cloud, des

inquiétudes du cabinet, après avoir lu les dépêches des ministres et

causé un instant avec le baron Pasquier, président de la Chambre des

pairs, qui confirma la gravité des faits, demanda ses voitures.

La Reine, entourée des princesses et de ses dames, travaillait, selon

son usage, à sa table ronde. Le Roi se plaça derrière sa chaise.

«Amélie, dit-il tout haut du ton le plus calme, il y a du bruit à

Paris, je m'y rends, veux-tu venir?

--Assurément, mon ami.

--Eh bien, prépare-toi, les voitures sont commandées.»

Une demi-heure n'était pas écoulée, que le Roi, la Reine, Madame

Adélaïde, la princesse Louise et le duc de Nemours étaient sur la

route de Paris. Monsieur, le duc d'Orléans était absent, je crois. Les

deux autres princesses et leurs jeunes frères restèrent à Saint-Cloud

où l'agitation n'osa se manifester qu'après le départ du carrosse

royal, tant le maintien du Roi et de la Reine y avait commandé le

calme.

Il n'entre pas dans mon sujet de parler en détail de ces terribles

journées. J'ai pourtant été témoin oculaire de la ridicule ovation

subie par monsieur de Lafayette, traîné, dans un fiacre dont on avait

enlevé l'impériale et où s'était attelée une cohue de vagabonds,

jusque dans la cour de sa maison que mes fenêtres dominaient.

Je l'ai vu se présenter au balcon, pâle, tremblant, et adresser d'une

voix émue une allocution paternelle à ses _chers camarades_, en les

suppliant surtout de se retirer bien vite. Il avait grande hâte à s'en

débarrasser, d'autant qu'il les avait entendus délibérer s'il ne

serait pas opportun de le tuer pour faire de son cadavre un appel à la

révolte et qu'il les en savait bien capables dans l'excès de ces

vertus républicaines où il les avait nourris.

Sa mort a été déterminée par la fatigue d'un autre convoi émeutier

(celui de monsieur Dulong) où il voulut assister; mais il ne s'est

jamais relevé de son humiliant triomphe du 14 juin. Il était de trop

bon goût pour n'en point savourer péniblement tout l'opprobre.

Quoique, dès la première nuit, les factieux eussent été contraints à

se concentrer dans le quartier Saint-Merri, dont les rues tortueuses

leur étaient favorables, et que là même ils ne trouvassent aucune

sympathie parmi les habitants, ils étaient nombreux et déterminés.

Des bruits sinistres se répandaient. Les troupes se sentaient

intimidées par les souvenirs si récents du blâme jeté sur elles à la

révolution de 1830; tireraient-elles sur ceux qui, encore cette fois,

s'intitulaient du nom de citoyens et de patriotes?

Tout dépendait de l'élan de la garde nationale. La présence du Roi le

leur communiqua. Dès en arrivant le soir, il s'était montré aux

légions réunies sur le Carrousel. Le bruit de son retour circula

rapidement et le point du jour vit les maisons s'ouvrir pour laisser

sortir des hommes armés, prêts à défendre l'ordre public et la société

de leur volonté, de leurs bras et de leur sang. Cette dernière

condition ne fut malheureusement que trop accomplie.

Vers dix heures du matin, le 5, un billet de l'amiral de Rigny

m'annonça le danger conjuré; mais la nuit avait été pleine de cruelles

anxiétés pour ceux sur qui pesait la responsabilité du salut de

l'État.

Je sus le Roi à cheval et parcourant la ville. Présumant bien

l'anxiété des princesses, je voulus me rendre auprès d'elles.

J'arrivai par le jardin et pénétrai dans le palais par les

communications intérieures dont les gardiens me connaissaient.

Des canons venaient de passer sur le quai; leur sinistre apparition

accroissait l'inquiétude. Le silence était bien morne dans les salons.

On se regardait beaucoup et ne se parlait point. Enfin, on annonça la

rentrée du Roi sous les guichets des Tuileries. La Reine et les

princesses se précipitèrent au-devant de lui et nous les suivîmes.

Mais le Roi passait encore la revue des troupes stationnées dans la

cour, et, comme cela devait être assez long, on entra dans le salon de

service au rez-de-chaussée.

Je m'y trouvai placée dans une embrasure de fenêtre, derrière la

Reine. J'en profitai pour lui dire, à voix basse, que madame la

duchesse de Berry avait quitté Nantes et se trouvait en sûreté

comparative.

Madame Adélaïde m'entendit. Exaspérée par l'inquiétude où la tenait

depuis cinq heures l'absence hasardeuse de son frère, elle se retourna

vivement sur moi en me disant avec une sorte d'emportement: «Il faut

avoir bien du temps à perdre pour s'occuper de la sûreté de madame la

duchesse de Berry dans ce moment!... C'est elle qui est au fond de

tout ceci.»

La Reine baissa les yeux et me serra la main en signe de silence;

mais, depuis lors, elle n'osa plus manifester son intérêt aussi

hautement, et on finit par obtenir d'elle de ne se point mêler

ostensiblement de cette triste aventure.

La boutade chagrine de madame Adélaïde était, je crois, fort exagérée.

L'insurrection se montrait complètement républicaine, et les _héros du

cloître Saint-Merri_, comme les ont qualifiés leurs sectaires, se sont

bien fait tuer pour leurs propres idées.

Mais, il est pourtant vrai qu'une petite escouade de jeunes gens

légitimistes s'y étaient associés, sans s'y réunir. Ils se firent

traquer de rue en rue, recevant et rendant des coups de fusil assez

inoffensifs jusque dans le passage du Caire où ils se dispersèrent,

vers la même heure où les barricades du cloître Saint-Merri étaient

forcées.

Peu d'instants après, un homme à cheval, qui avait longtemps stationné

dans la rue de Choiseul au coin du boulevard, et que plusieurs gens

ont cru reconnaître pour monsieur de Charette, partait au galop. On a

présumé qu'il allait prévenir madame la duchesse de Berry que le coup

était manqué.

Le bruit s'est beaucoup répandu alors qu'elle s'était très rapprochée

de Paris et y était même entrée. Je n'ai là-dessus aucune notion

positive; mais je sais pertinemment que deux dames, la comtesse de

Chastellux et la princesse Théodore de Bauffremont, l'engageaient à y

venir et promettaient de l'y tenir cachée jusqu'au jour prochain du

triomphe.

Ces illusions étaient aussi sincères que la passion dont elles

émanaient; mais Paris ne la partageait pas: il avait soif de

tranquillité et sentait une peur effroyable à voir renouveler des

dangers dont il se croyait à l'abri; aussi l'ordonnance de l'état de

siège, publiée le 6 juin, fut-elle accueillie comme un bienfait.

Si l'on osait se permettre de rire, en matière aussi grave, on le

pourrait en se rappelant l'air de jubilation avec lequel on se

répétait les uns aux autres: «L'état de siège est déclaré... Nous

sommes en état de siège.»

Il semblait une panacée à tous les maux. On s'embrassait dans les

rues; on se confirmait mutuellement une si bonne nouvelle; les

boutiques, y puisant la joie et la sécurité, se rouvraient avec

confiance.

L'incurie du cabinet, la gaucherie de quelques membres de la Cour de

cassation, le mauvais vouloir de quelques autres, ont dépouillé le

pouvoir d'une arme utile, lorsqu'elle est purement défensive; mais ce

n'est assurément pas pour répondre au mouvement de l'opinion publique

à cet instant, car, la dernière fois qu'on en a fait usage, elle a été

accueillie aux acclamations d'une satisfaction générale.

On se rappelle qu'un comité carliste, composé du maréchal Victor, du

chancelier Pastoret, de messieurs de Chateaubriand, de Fitzjames,

Hyde de Neuville et Berryer, se prétendait des pouvoirs spéciaux et

prenait le nom de _conseil de famille_. Je ne suis pas assez initiée

aux secrets pour savoir à quel droit.

Ce comité blâmait l'entreprise de madame la duchesse de Berry, aussi

bien que la conspiration de la rue des Prouvaires. Monsieur Berryer se

chargea de porter à la princesse une note, rédigée par monsieur de

Chateaubriand, où il exprimait et motivait l'opinion et les sentiments

de tous, ses collègues, en la conjurant de profiter des facilités

offertes par le voisinage de la mer pour s'éloigner d'un lieu où sa

présence était nuisible à ses propres intérêts.

Les facilités, en effet, étaient d'autant plus réelles qu'amis et

ennemis y prêtaient également la main. Son arrestation ne pouvait

être, à ce moment, que le résultat d'un zèle subalterne et maladroit.

Monsieur Berryer franchit donc, sans aucune peine, les obstacles qui

devaient le tenir éloigné; mais, arrivé à Nantes, la princesse lui fit

attendre quelques jours une audience.

Il l'obtint enfin, avec des précautions dignes d'un chapitre de roman.

Après avoir changé de guide, de monture, de déguisement, de mot

d'ordre plusieurs fois dans une course de quelques heures, on

l'introduisit dans une grande pièce où il trouva madame la duchesse de

Berry.

Récits d'une tante (Vol. 4 de 4) Mémoires de la Comtesse de Boigne, née d'Osmond · 第 9 / 21 段